Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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Hommage à René Depestre, écrivain haïtien

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

 

 

René Depestre est né à Jacmel, Haïti, en 1926. Très tôt, il publie des recueils de poèmes inspirés par Guillen ou Neruda, qui lui valent d'innombrables ennemis dans son pays, ce qui le contraint à s'exiler. Dans le mouvement communiste, à Prague, à Cuba, sa mission est de mobiliser les colonisés et les opprimés du tiers monde contre l'Occident. Dans les années 1970, il rompt avec Castro et avec le communisme. Il occupe des postes de responsabilité à l'UNESCO, s'installe en France, acquiert la nationalité française. Depuis quelques années, il est retiré dans les Corbières.
Son œuvre est impressionnante. Citons, outre ses poèmes, le recueil Alléluia pour une femme jardin (Prix Goncourt de la nouvelle en 1973), Hadriana dans tous mes rêves (Prix Renaudot en 1988) et Le métier à métisser (Stock, 1998). Il a été membre du comité de rédaction de l'excellente et hélas éphémère revue de la langue française Qui vive international, fondée par Philippe de Saint-Robert, quand il était Commissaire à la langue française.

Nous ne pouvons pas résister au plaisir de citer dans Le métier à métisser ce bel et émouvant passage, dans lequel Depestre chante son amour de la France.
" Je recherche délibérément la solitude. Je me méfie des effets de groupe et des paniers de crabes des milieux d'émigration. Dans ces milieux il règne souvent un microclimat " culturel " et religieux très malsain, fait de " tripotages ", d'intrigues, de fausses récriminations. J'ai horreur de tout cela, je suis tout, sauf un émigré. Je me tiens éloigné des superstitions ethno-nationalistes, pseudo-identitaires, que les émigrés portent souvent à l'exaspération dans leurs foyers d'adoption, en essayant rageusement de reconstituer à tout prix les composantes de leur identité d'origine. Il faut plutôt s'intégrer au pays où l'on a choisi de vivre. C'est ce que j'aurais envie de dire à beaucoup de gens du Sud qui vivent en France sans se donner des raisons d'aimer le pays de Rabelais et de Victor Hugo, de Renoir et de Debussy, de Pasteur et de Georges Charpak (mon ancien pote de la cité universitaire de Paris.)
Si on fait librement le choix de la France pour y passer ses jours, il est naturel qu'on adhère corps et âme, avec les tripes, à l'essentiel des valeurs qui font la rigueur et le charme exceptionnel de la France dans le monde. Si vous vivez dans un pays sans épouser ses moeurs, sans partager aucune de ses traditions, sans s'émouvoir de sa musique et de sa peinture, sans admirer ses savants et ses artistes, sans frissonner de joie au contact de ses meilleurs souvenirs collectifs, ce n'est pas bien d'y rester. On peut garder les composantes de son identité première tout en s'ajoutant les acquis de l'art de vivre à la française. D'autant plus que la France, à une telle hauteur, ce n'est pas rien : c'est un pays merveilleux, qui, peut-être plus qu'aucun autre, a contribué au recul de la barbarie sur la planète, tout en ayant participé, assez souvent, aux brigandages dont est tissée l'histoire générale des sociétés... L'émigration fait appel, comme disait Senghor, à " un rendez-vous du donner et du recevoir ", valable pour celui qui débarque et pour celui qui accueille, pour le Français de souche et pour celui qui est venu de la mer. A mes yeux qui ont eu la chance de regarder le monde aux divers endroits de sa rondeur, la France, tous comptes faits, est à compter parmi les réussites de l'histoire des civilisations. Peut-être si je connaissais mieux la Grande-Bretagne, l'Italie, la Suède, la Suisse, les USA ou le Canada, j'aurais des éloges comparables à leur faire, quant au mode de fonctionnement chez eux de l'état de droit, de la civilité, et du savoir-vivre-ensemble, entre citoyens libres et civilisés. En attendant, la France est pour moi, avec ses hauts et ses bas, le plus court chemin vers l'universalisation des droits de l'homme et du citoyen... Je suis donc un animal d'intégration : je m'intègre aux acquis et aux valeurs de mon environnement naturel et social, étant profondément habité par le rêve - que je ne crois pas utopique - d'une pan-humanité qui remplacerait les misères atroces du nationalisme. Il doit être permis à un poète, comme le disait Keats, de rêver " d'un état de charité avec le monde ". Qui dit l'éclat d'un pareil état, dit pureté de cœur ".
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