Cercle Jeune France

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Un art français de l'écriture

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

 

 

 

Le XVIIe siècle et surtout le XVIIIe siècle ont été l'âge d'or de la " calligraphie française ". Employons les mots justes. Alors, on ne disait pas calligraphie, bien que le mot ait été attesté pour la première fois en 1569. On nommait cet art écriture ou art d'écrire. On ne disait pas non plus calligraphe, lequel est employé en 1751 dans le Dictionnaire raisonné des arts et des techniques de Diderot et d'Alembert. Les calligraphes les plus connus de ces deux siècles, à savoir Barbedor, Limosin, Paillasson, étaient dits écrivains, conformément au sens le plus ancien de ce terme " celui qui écrit pour les autres ", lequel subsiste dans écrivain public, ou maîtres écrivains, puisqu'ils avaient obtenu le plus haut grade - à savoir la maîtrise - dans la formation qu'ils ont suivie auprès d'un autre maître écrivain. Ils étaient intégrés à une corporation à laquelle, en 1570, le roi Charles IX avait accordé le privilège d'enseigner l'écriture (ce qui les a amenés à intenter des procès interminables aux Salésiens qui eux aussi dispensaient un enseignement de ce type) et d'intervenir auprès des tribunaux en qualité d'experts en faux en écriture.
Pendant deux siècles, ces écrivains ont élaboré une écriture dont les formes - la ronde et la bâtarde ou coulée - sont spécifiques de la France et qui peut être qualifiée à juste titre de française, comme si elle renfermait en elle des qualités propres à la France et à sa civilisation. Dans l'écriture ronde, les lettres, a, c, e, i, m, n, o, r, s, u, v, w, x, inscrites dans un carré, ont leur axe vertical perpendiculaire à la ligne d'écriture ; la bâtarde ou coulée est une écriture penchée. C'est le maître écrivain Paillasson, auteur des Planches " art d'écrire " et des explications afférentes de l'Encyclopédie, qui expose le plus clairement les principes de cette écriture, que voici résumés.
1. C'est un art de la mesure, dans les deux sens du termes : tout s'y mesure et, comme tout y est " mesuré ", l'écriture évite les excès, la profusion, les traits de plume inutiles ou uniquement décoratifs, les arabesques baroques qui signalent une dextérité plus qu'elles ne communiquent du sens. Qui dit mesure, dit unité de mesure. Dans cet art, l'unité de mesure n'est pas métrique (le système métrique n'étant pas alors inventé), ni le point des typographes : c'est le " bec de plume " - l'extrémité de la plume, une fois qu'elle a été coupée, dont la largeur est variable et qui génère, en fonction de ces dimensions, des traits plus ou moins épais. C'est le maître écrivain qui en décide, au moment où il coupe le " bec " de ses plumes : en pointe, avec une section étroite ou une section large.
2. Il existe différentes polices et alphabets. Le corps de l'écriture ronde est de quatre becs de plume, celui de la bâtarde est de 7 becs de plume de haut, de 5 de large et de 3 de " pente " (l'inclinaison de la lettre par rapport à un axe vertical imaginaire). En ronde, les blancs entre les mots de 2 corps (larges de 8 becs de plume), les espaces entre les lignes sont de 4 corps (larges de 16 becs de plume). La section du bec de plume détermine cinq alphabets. Si le bec de plume est large, les lettres tracées seront " grosses " (" alphabet des lettres grosses "). Aussi bien dans l'ordre des lettres " majeures " (ou majuscules) que " mineures " (minuscules), les alphabets s'étagent des plus gros aux plus fins, des lettres grosses aux lettres minutes, les lettres intermédiaires étant les moyennes, les petites, les financières.
3. La page d'écriture est un espace à construire. Les feuilles de papier sont dépourvues de lignes prétracées. De fait, il existe, grâce à cette unité de mesure variable qu'est le bec de plume, un rapport constant entre la largeur des traits des lettres, leur hauteur, la largeur des blancs et des interlignes, etc. Ce rapport suscite la qualité esthétique nommée " harmonie ".
4. L'écriture (hauteur des lettres, épaisseur des traits, style : ronde, bâtarde) est adaptée à ce qui est écrit et au contenu des textes. Les règles qui régissent les titres sont différentes de celles des pages à écrire. Ainsi, le titre s'écrit en écriture " brisée ", dont les formes ressemblent aux gothiques allemandes, dont la textura. Il accepte un décor fait de traits de plume ou cadeaux, c'est-à-dire d'arabesques discrètes. De la même manière, les maîtres écrivains distinguent les " pièces expédiées " (tout ce qui est billet à ordre, reconnaissance de dette, finances, etc.) des " pièces à peindre " ou pages qui sont écrites avec soin et qui demandent du temps.
5. Ce qui fonde cet art d'écrire, c'est la rationalité, à condition d'entendre rationalité dans son vrai sens. En latin, le mot ratio (d'où vient le français raison) signifie " calcul ". Raisonner, c'est calculer, dans les tous sens de ce terme : aussi bien " mesurer " que " prévoir " ou " se représenter ", par exemple les conséquences d'un acte. La raison ainsi définie (la fameuse raison des Grecs) n'a rien en commun avec la sécheresse de cœur et la soumission aux dogmes, avec lesquelles elle est parfois confondue. La raison implique que soit respecté l'objet de l'écriture, ce pour quoi elle a été inventée ou ce à quoi elle sert. Pour Paillasson et les grands maîtres écrivains de la tradition française, l'écriture n'est pas autonome. Elle ne saurait être à elle-même sa propre fin. Son objet est de faciliter la lecture. Voilà pourquoi Paillasson rejette les écritures figurées en usage en Espagne et en Italie et qui consistent à utiliser les traits de plume, non pas pour écrire des textes, mais pour dessiner des " figures " humaines ou animales, comme il critique l'abus des arabesques (dont il pense qu'elles sont empruntées à la calligraphie arabe), qui surchargent les " pièces à peindre " des écritures de la chancellerie du Pape (ou cancellaresca).
6. Dans l'art d'écrire aux XVIIe et XVIIIe s, ce qui importe, c'est la position du corps, les " situations " de la plume (l'angle que fait la plume sur la feuille de papier), la tenue de la plume entre les trois doigts (pouce, majeur, index), la taille de la plume. L'écriture est faite de contraintes et, pour être maîtrisée, elle suppose une grande discipline du corps et des gestes, excluant les gestes brusques, violents, énergiques de la calligraphie " moderne " ou de l'action painting (Michaux, Masson, Pollock, etc.)
Pour atteindre le sommet de l'art de l'écriture, la technique ne suffit pas : il faut des dispositions naturelles. Seul le " don " explique le " toucher de plume ", toucher étant un terme emprunté à la musique, en particulier au jeu des violonistes. Le " toucher " produit des " tracés moelleux ", doux et onctueux comme la moelle : ils sont " fondus " ou ils se fondent l'un dans l'autre. L'art d'écrire passe imperceptiblement d'un trait à l'autre. Ils faut que les " gestes " ne se voient plus, les effacer sous le moelleux des tracés. Ils refusent le " dur ", le haché, le lourd, ce qui est aigu, violent, agressif, défauts qu'ils attribuent à la typographie de leur époque, ils prônent le rond, le coulé, le souple. Les gestes ne se voient pas, ils se fondent dans le ductus.

Cet art d'écrire a disparu. Personne ne le ressuscitera. En 1791, la loi Le Chapelier a fin aux corporations. Les maîtres écrivains ont perdu leurs privilèges et leur raison d'être. Cet art s'est perpétué à l'école pendant un siècle et demi. Mais le remplacement de la plume métallique par la pointe bille ou le feutre et la domination des théories fumeuses sur la " libre expression " (les enfants, en entrant à l'école, sachant naturellement ce qu'on doit leur enseigner et qu'il devient inutile d'enseigner) ont chassé l'art d'écrire de l'école. Cet art est méprisé. Bouvard et Pécuchet, les deux " héros " de Flaubert, après avoir échoué dans toutes leurs entreprises, finissent leur carrière dans l'écriture : ils se contentent de copier d'une belle écriture léchée des livres entiers. Déconsidéré et rendu caduc par les lettres transfert et les améliorations techniques de la typographie (capable de produire du " moelleux " ou du " fondu ", l'art d'écrire n'était plus enseigné dans les années 1960 que dans quelques sections de lycées techniques. Sa quasi disparition (la ronde survit dans le graphisme publicitaire) a laissé le champ libre à de nouvelles formes de calligraphie, celles de l'abstraction lyrique ou de l'action painting, qui sont situées à l'opposé exact de celles de l'art d'écrire, ces séries de formes s'excluant l'une l'autre. n