Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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Un Auschwitz de l'esprit

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

C'est par les mots " Auschwitz de l'esprit " que l'écrivain Richard Millet qualifie, dans Le Sentiment de la langue (La Table ronde, 1993), les attaques que les écrivains dits d'avant-garde, dont Sollers et les rédacteurs de la revue Tel Quel, ont lancées dans les années 1960-70 contre la langue française, la niant " en tant que telle ", la mettant " à mort ", la ruinant " dans sa syntaxe et son esprit ". Un si j'ose dire atténue la métaphore. Il est aventuré, comme Richard Millet en a conscience, de comparer les " menées contre la langue " aux crimes contre l'humanité et d'établir une analogie entre un génocide et les illusions anarchistes de jeunes gens gâtés qui s'autorisent, par le titre écrivain qu'ils se donnent, de révolutionner la langue en ne mettant pas de sujet aux verbes ou de transférer la lutte des classes du périmètre fermé des usines au champ ouvert de la langue en réduisant les phrases à des suites de mots déformés d'où tout sens a été exclu.
Ces précautions rappelées, la métaphore d'Auschwitz pose que la langue est visée par les mêmes pulsions destructrices que les peuples juif, arménien, tibétain, etc. ou que les classes sociales nuisibles. Dans le manifeste L'écriture et l'expérience des limites (1967, Le Seuil), Sollers expose son programme : " L'écriture textuelle n'est pas un langage, mais, à chaque fois, destruction d'un langage ; à l'intérieur d'une langue, (elle) transgresse cette langue... Cette destruction, cette négation, sont expliquées par la théorie qui est donc le langage de cette destruction du langage ".
L'idéologie justifie la destruction de la langue. De Lénine, Sollers cite en exergue " Histoire de la pensée : histoire de la langue ? ", une opinion si largement répandue que Pécuchet ou Charbovari aurait pu l'émettre. Sollers, les auteurs d'avant-garde, Barthes, des linguistes, Bourdieu, des professeurs, etc. ont chargé la langue française de maux sans fin. Elle serait l'instrument du Pouvoir, source d'abus, tyrannie, chape de silence imposée aux faibles, etc., tares que résume le mot qui tue : fascisme. Certes, c'est la langue en général qui serait fasciste. En fait, c'est la seule langue française qui en est accusée, Barthes et Bourdieu s'étant bien gardés, lors de leurs séjours au Maroc ou en Algérie, d'accuser l'arabe d'être fasciste. On ne sait s'il agirent ainsi sur les conseils de Dame Prudence ou de Messire Aveuglement.
L'accusation fasciste n'est pas sortie de la cellule d'un obscur parti maoïste, mais du Collège de France. Le 7 janvier 1977, dans sa Leçon inaugurale, Barthes déclare au monde : " La langue... n'est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n'est pas empêcher de dire, c'est obliger à dire " (...) " Dès qu'elle est proférée, fût-ce dans l'intimité la plus profonde du sujet, la langue entre au service d'un pouvoir " (...) " Parler, et à plus forte raison discourir, ce n'est pas communiquer, comme on le répète trop souvent, c'est assujettir : toute la langue est une rection généralisée " (...) " Cet objet en quoi s'inscrit le pouvoir, de toute éternité humaine, c'est : le langage - ou, pour être plus précis, son expression obligée : la langue " (...) " Le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif : ordo veut dire à la fois répartition et commination ".
Bien entendu, l'accusation est tellement risible qu'à peine énoncée, elle s'effondre. Elle se retourne même comme un gant. Si le fascisme consiste à placer un article devant un nom, Barthes est le plus fasciste de tous les Français, puisque, chaque fois qu'il assène ses vérités du haut de sa chaire, il fait précéder tout nom commun d'un article. Elle est aussi le reflet d'une époque qui baigne dans l'esprit de négation révisionniste. Si la langue est fasciste, ceux qui ont sacrifié leur vie entre 1940 et 1945 étaient eux aussi fascistes, puisqu'ils ont utilisé la langue pour appeler à combattre le fascisme.
Estampillée vérité, l'accusation fasciste a immédiatement été répétée dans toutes les universités, dans tous les lycées et collèges, dans toutes les écoles de France et d'Occident. François 1er a cru bien faire en consacrant le Collège de France aux savoirs. Dans les années 1970, des professeurs de ce même Collège l'ont voué au désavoir. L'accusation a eu des effets dévastateurs à partir du moment où elle a façonné le quotidien des écoles. Dans Qu'apprend-on au collège ?, fascicule édité par le Conseil national des programmes (CNDP, XO Editions, 2002), on lit : " les langages fondamentaux dont tous les élèves auront besoin pour atteindre une réelle autonomie d'expression " sont " le français, les langues vivantes, les mathématiques et les technologies de l'information et de la communication, les arts, l'éducation physique et sportive ". La maîtrise de la langue française ne s'acquiert plus par des exercices suivis et systématiques, mais par la traversée aléatoire de disciplines hétérogènes. Puisque la langue est fasciste, elle n'a plus à être enseignée, sous prétexte qu'enseigner serait ensigner, c'est-à-dire imprimer dans la cire molle des esprits des ordres ou injonctions, et un ordre, tous ferments de fascisme. A la maîtrise de l'écrit, l'orthographe, les normes, la raison de la langue, l'expression cohérente, le simple respect des règles, etc. on a préféré l'incorrect, le marginal ou l'anomique des parlers jeunes, du verlan, des sabirs banlieue, du charabia javanais ou des orthographes phonétiques, etc., qui, étant censés subvertir la langue, ont été érigés en modèles. Ce fut " entrer en résistance " sans avoir à risquer quoi que ce fût, même pas sa carrière, puisque les autorités approuvaient tout.
La langue est la voie d'accès au symbolique. Elle donne une expression aux révoltes, à l'être, aux identités singulières, à l'Autre, au réel. La langue bannie, il ne reste plus que la violence physique à l'état brut, le machisme, la haine des femmes, les insultes, les borborygmes, les tags marquant les territoires comme s'ils étaient de l'urine animale. Se défiant de la langue, les jeunes se tatouent, se percent le corps, n'éructent plus que des slogans racistes, se donnant pour horizon pogroms et ratonnades. Chassé par la porte, le fascisme entre par les baies, les fenêtres, les canalisations, par toutes les ouvertures des écoles. Ce que Barthes croyait éviter, il l'a nourri, fécondant le ventre de la Bête d'où sort en reptations lentes le ça.

Hélène Merlin-Kajman (La Langue est-elle fasciste ? Le Seuil, 2003) montre que l'accusation fasciste a commencé par la mise en procès du français classique, cet idiome sacré que Barthes accable de tous les maux dès les années 1950, en le mettant en relation avec la monarchie, le pouvoir d'Etat et d'église, la soumission des faibles à un ordre injuste, l'ordre royal, etc. Il croit trouver des preuves dans l'ordonnance de Villers Cotterets, l'Académie Française, le purisme des années 1620-1650. Or les faits infirment ce roman noir. Il a beau avoir été raconté par les plus éminents " professeurs " du XXe s. finissant, il n'en est pas moins un tissu de mensonges. Les savants - les vrais (oui, il y en a encore) - Mme Merlin-Kajman en est un - établissent que la langue du Pouvoir au XVIe s. n'était pas le " langage maternel français ", mais le latin : langue de domination, langue d'empire, langue de vérité théologique, seule langue enseignée, seule langue digne de la grammatica. Les puristes des années 1620-1660 ont élaboré une langue classique, id est qui puisse être enseignée dans les classes, par souci de clarté, de justesse, de courtoisie, d'expression polie, et cela afin que la langue n'attise plus les haines inexpiables qui se sont assouvies dans les meurtres de masse des guerres de religion. En posant que le seul souverain est l'usage, Vaugelas et Guez de Balzac ont retiré au pouvoir politique la domination sur la langue. Même le Souverain se plie à l'usage. L'idiome sacré n'a pas été un instrument de pouvoir, mais le lieu d'un contre-pouvoir qui a arraché au Pouvoir un espace de liberté publique.
Mme Merlin-Kajman interprète le fascisme imaginaire de la langue comme un accident de la pensée progressiste. C'est de la complaisance. La langue fasciste est l'enfant du ressentiment. Dès que le marxisme transigeait avec la société, les procureurs de l'avant-garde en ont réactivé la fibre prétendument révolutionnaire. Dans les années 1950, Barthes s'est démarqué des communistes qui acceptaient, fût-ce en paroles, les règles dites formelles de la démocratie dite bourgeoise et qui, de ce fait, enterraient la Révolution en la différant indéfiniment. Dans les années 1960-1970, Barthes, Sollers, Foucault, etc. se sont entichés de la révol cul en Chine pop et des sinistres révolutions des pays du tiers monde (Cuba, Algérie, Egypte, Guinée, Ethiopie, etc.). Comme les protestants, catholiques, frondeurs qui, dans les années 1550-1660, ont forcé, pourri, violenté la langue, l'ont poussée vers la furie, en ont exacerbé la démesure, en ont transgressé les règles, pour se donner le courage d'éventrer les femmes enceintes ou d'égorger les enfants ou d'éviscérer les vieillards, ils ont fait un usage forcené de la langue. La Révolution mangeuse d'hommes se prépare dans le radicalisme linguistique. Les solutions finales, qu'elles aient été le fait d'Hitler, de Lénine, de Trotski, de Pol Pot, de Mao, étaient en germe dans l'usage radical que ces tyrans faisaient de la langue.
La radicalité a échoué partout. En France, elle se survit à elle-même sur le seul mode du ressentiment. Si le peuple n'a pas suivi dans la lutte finale les phares susnommés de l'avant-garde, c'est qu'il est travaillé par la langue française et qu'il est aliéné par le fascisme dont elle est structurellement porteuse, du fait de sa seule existence. Le ressentiment évite aux illusions l'épreuve des faits. Il suffit de charger l'innocente de crimes imaginaires. De ce point de vue, nihil novi sub sole. Les procès de Moscou et d'ailleurs, les balles dans la tête, le gaz moutarde que l'on a fait respirer aux moujiks, les déportations de peuples entiers, les génocides des Ukrainiens, des Tibétains, des Cambodgiens, des Ethiopiens, etc. ont ouvert la voie. Barthes, Foucault, Bourdieu et alii innombrables s'y sont engouffrés. Ils ont porté l'accusation que leur progressisme de pacotille les programmait à porter.
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