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Voilà
un recueil de onze articles publiés en allemand et en anglais
entre 1932 et 1964. Ils traitent de la condition des Juifs en
Allemagne et dans d'autres pays d'Europe, dont la France, avant
1933. Pour la plupart d'entre eux, ces articles étaient inédits
en français. En dépit de l'acuité de la pensée qu'Hannah Arendt
y déploie, ils sont passés quasiment inaperçus quand le recueil
a paru en 1987. A peine de timides recensions. Pourtant, à qui
veut comprendre le monde et les enjeux des conflits qui y
éclatent, la pensée d'Hannah Arendt est éclairante et, bien
qu'elle ait été exprimée il y a plus d'un demi siècle et qu'elle
porte sur la condition juive, elle est encore pertinente et
capable de nourrir notre réflexion. Il n'est pas possible de la
restituer dans son intégralité : elle est trop ample et touche
des questions, importantes certes dans l'histoire des idées et
la genèse de la littérature allemande moderne (par exemple, le
thème de la " déveine " ou du schlemihl, du nom du héros d'un
roman de Chamisso qui a échangé son ombre comme une bourse d'or
et qui, malgré sa richesse, vit en pestiféré), mais secondaires
aujourd'hui. Nous allons nous contenter de traiter l'échec en
1933 de la politique d'assimilation des Juifs, les invariants ou
traits qui caractérisent les intellectuels d'Europe (l'identité
intellectuelle ou ce que Hannah Arendt nomme intellectualité) et
la théorie de la politique des " droits de l'homme ", telle que
l'a conçue Arendt à la fin de la deuxième guerre mondiale et qui
se situe à l'opposé des slogans droitsdel'hommistes ressassés
par les dinosaures gauchistes fidèles aux folies criminelles
mao, castriste, communiste, polpotienne, etc.
La Tradition cachée est la condition (longtemps occultée) de ces
véritables parias qu'ont été les Juifs en Europe. Exclus du
champ politique, ils vivaient à l'écart, mais leur vie n'était
pas absurde. Il leur était loisible de réussir (auquel cas, ils
étaient dits parvenus), ou bien ils se réfugiaient dans
l'imagination, l'invention, les rêves, d'où leur exceptionnelle
créativité aux XIXe et XXe s. En apparence, l'assimilation a mis
fin à cette condition de paria. Elle commence à la fin du XVIIIe
s avec l'Aufklärung allemande (l'équivalent de nos Lumières) ;
elle se poursuit dans les milieux cultivés proches des grands
écrivains ou penseurs ou musiciens romantiques (Goethe,
Schlegel, Mendelssohn) ; elle se réalise parfois dans la
noblesse en voie d'appauvrissement : des nobles épousent de
jeunes Juives richement dotées. Les Juifs cultivés cessent
d'être des parias sociaux : ils animent des salons (ce sont
surtout des femmes), s'intègrent à la société, deviennent des
citoyens. L'assimilation a pour prix le baptême ou l'oubli de la
tradition religieuse. Assimilés, les Juifs cessent d'être des
orientaux en s'intégrant à la culture européenne. L'assimilation
peut constituer le projet humain et politique le plus généreux
qui soit : l'étranger, l'autre ou celui qui est différent sont
considérés comme des hommes au même titre que les autochtones ;
ils participent de la même humanité que soi ; ils sont des
semblables. Leur sont donnés tous les droits dont jouissent les
autochtones. Ce fut ainsi en théorie en France.
L'accession au pouvoir en 1933 du Parti national socialiste des
travailleurs allemands - auquel une majorité d'Allemands a donné
carte blanche pour mener à bien sa politique - a sonné le glas
de cette politique d'assimilation - puisque les premières cibles
des soudards nazis ont été les Juifs humanistes, assimilés,
érudits, amateurs d'art, de pensée, de littérature occidentale.
La conclusion qu'en tire Hannah Arendt en 1946 est que " ni le
Ciel ni la Terre ne constituent plus une protection contre le
meurtre " et que tout le processus d'assimilation " n'était que
le prélude à la souffrance insensée de tout le peuple ". Il ne
sert à rien que des individus jouissent de droits et de libertés
si le peuple auquel ils appartiennent n'a pas d'existence et ne
jouit d'aucun droit, même pas le droit à la vie.
Pour
Hannah Arendt, l'assimilation est un piège. Un peuple doit être
lui-même pour que chacun de ses membres ait des droits, vive en
sécurité et qu'il soit libre. Si l'on applique ce constat à la
situation de la France, où vivent de très nombreux étrangers ou
individus d'origine étrangère, on ne peut être qu'inquiet, vu
l'ampleur des difficultés qui nous attendent. Il est impossible
de reconnaître l'existence de peuples divers sur le territoire
de la France (comme les socialos, les gauchistes et les
islamistes l'exigent : un peuple corse, un peuple basque, un
peuple alsacien, un peuple algérien, un peuple marocain, un
peuple islamique, etc.) et des droits collectifs à chacun de ces
peuples : cela aboutirait à la fragmentation de la France, à sa
transformation en une mosaïque d'ethnies (comme si la France
était un empire ou un Reich), à son éclatement et à sa
disparition inéluctable. C'est sans aucun doute le projet que
nourrissent les Allemands pour l'Europe nouvelle : ce ne peut
pas être celui du peuple français. Il est un, comme la France
est " une et indivisible ". Quand ils ont pris conscience de
l'échec de l'assimilation, les Juifs ont choisi de s'instituer
en peuple dans un territoire qui leur appartient et donc de
créer l'Etat juif d'Israël. Le " retour " sur la terre des
ancêtres est une solution qui, vu la démographie actuelle du
monde et les conséquences qu'a eues la création d'Israël, ne
peut pas être renouvelée. Ce serait renouer avec les tragiques
déplacements de population qui ont lieu en 1945 en Pologne, en
Istrie et en Dalmatie, en Tchécoslovaquie. En France, il
n'existe pas d'alternative à l'assimilation. Elle a été un échec
en Allemagne. Il ne faut pas qu'elle le soit en France.
De l'expérience tragique qu'ont été l'échec de l'assimilation et
le génocide qui l'a suivi, Hannah Arendt, en spécialiste de "
théorie politique " qu'elle est, expose comme objectif politique
universel la réalisation des droits de l'homme : faire en sorte
qu'ils deviennent une réalité partout dans le monde. C'est à la
fois modeste (au sens où il n'y a rien de prométhéen à inscrire
dans la vie politique d'un pays ces droits) et d'une très grande
ambition, puisqu'il s'agit d'un objectif universel.
" Car ce dessein, le plus modeste qui soit, réaliser les droits
de l'homme, est précisément, en raison de sa simplicité et de sa
radicalité, le plus grand et le plus difficile dessein que les
hommes puissent se proposer ".
Il n'a rien en commun avec les slogans des " droits à " (au
logement, aux papiers, à la sécurité sociale, à l'avortement,
etc.) que ressassent les gauchistes. Le droitdel'hommisme
caricature et trahit les droits de l'homme. Pourquoi ? Ces
droits ne peuvent être réalisés et n'ont de sens que chez un
peuple constitué, ayant un territoire et une existence reconnue.
" Car c'est seulement au sein d'un peuple qu'un homme peut vivre
en tant qu'homme parmi les hommes, s'il ne veut pas mourir
d'épuisement ".
Ainsi Hannah Arendt définit un emboîtement de " formes "
politiques de niveaux distincts : des hommes formant un peuple
et des peuples formant l'humanité. C'est cette hiérarchie de
formes qui permet à chacun de jouir de droits garantis. C'est
elle seule qui fait accéder à l'universel et nourrit le " souci
du monde " qui devrait animer chacun d'entre nous :
" Et seul un peuple vivant en communauté avec d'autres peuples
peut contribuer à établir sur la terre habitée par nous tous un
monde des hommes créé et contrôlé en commun par nous tous ".
Hannah Arendt, née en Allemagne en 1906, s'est exilée en France
en 1933, puis aux Etats-Unis d'Amérique en 1940. Dans un
entretien télévisé, diffusé à la télévision en 1964 et recueilli
sous le titre Was bleibt ? Es bleibt die MutterSprache (" Seule
demeure la langue maternelle ") dans La tradition cachée, elle
évoque sans ressentiment ni passion les années de sa jeunesse et
de sa formation en Allemagne (1906-1933), d'où elle est partie
en France, contrainte, pour rester en vie. C'est en 1933 qu'elle
a pris conscience d'un trait qui caractérise ses collègues et
condisciples de l'Université, à savoir le suivisme, c'est-à-dire
le fait que ses amis intellectuels ont lâchement inventé de très
bonnes raisons pour justifier l'accession des nationaux
socialistes au pouvoir et pour s'y accommoder, ne fût-ce que
pendant quelques années.
" Vous savez ce qu'est une mise au pas. Et cela signifiait que
les amis aussi s'alignaient. Le problème n'était donc pas tant
ce que faisaient nos ennemis que ce que faisaient nos amis ".
L'alignement ne résultait pas de la terreur, il était spontané
et volontaire.
En 1933, Hannah Arendt avait des amis dans d'autres milieux.
" Je pouvais constater que suivre le mouvement était pour ainsi
dire la règle parmi les intellectuels, alors que ce n'était pas
le cas dans les autres milieux ".
La conclusion qu'elle en tire est la suivante :
" Jamais plus une histoire d'intellectuels ne me touchera : je
ne veux plus avoir affaire à cette société... "
C'est la conclusion que l'auteur de ces lignes tire aussi de sa
fréquentation longue et assidue des milieux intellectuels de
l'Université, aussi bien en France qu'à l'étranger. En 1933, les
intellos allemands ont basculé dans l'immonde. Les intellos
russes leur avaient montré la voie en 1917. Depuis quarante ans
ou plus, les intellos français les imitent en adhérant à la
pensée dominante, parlant socialo humanitaire (id est le jargon
des sciences sociales et humaines), répétant les tics de langage
forgés par les sociologues et autres logues, détestant l'art, la
littérature, l'histoire, les lettres, la France, dont ils
souhaitent la disparition. Avec Hannah Arendt, nous pouvons
déclarer fièrement : " Nous ne voulons plus avoir affaire à
cette société (d'intellectuels)... "n
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