Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

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Fraternité, solidarité:

une nouvelle articulation

est-elle possible?


 

par Alexandre dorna

                                                   

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                          Léon Bourgeois

La fraternité et la solidarité. Voilà deux mots qui reviennent de loin. Ils refont surface dans un temps de crises et d’attente, de malaise et de quête. Rien d’étonnant en soi. Toutefois,  ce qui doit nous interroger est le cadre de leur utilisation dans le discours politique. Rhétorique en quête de sens ou opération marketing des politiques en mal d’image et de discours ? Peu importe. C’est le signe d’une « renaissance » qui dépasse les jeux politiciens. Un retour à des sentiments refoulés dans un inconscient collectif écrasé par des années de critique rationaliste et de mécanique discursive.

Evoquer la fraternité n’est pas une interpellation anodine ni une chimère rétrograde que l’analyse rationnelle doit déconsidérer. Cela vaut également pour la solidarité. La fraternité exprime un temps de sublime et de fondation. Redoutable besoin d’intersubjectivité qui s’efforce de saisir le moment par un sentiment transcendant. Quant à la solidarité, elle s’inscrit dans un registre plus contingent.  Mais revenir à l’un, c’est remémorer l’autre. Le temporel et l’atemporel se complètent selon les forces en présence, surtout en période de crise. L’enjeu est donc idéologique. Aujourd’hui, la manière subtile, presque jésuitique, d’avancer se fait en marchant sur les plates-bandes des maîtres à penser et, en voulant faire table rase du psychologique au nom du progrès, de la science et de la raison on finit par inventer des sociétés sans liens humains. Le tout technologique comme utopie anti-humaniste. Ainsi, la fraternité et la solidarité furent-elles soumises à la peine de l’ostracisme politique.

Revenir ainsi sur la fraternité et la solidarité n’exprime pas forcément un renoncement ou un reniement. Car ce retournement intellectuel est pour l’essentiel une critique face à « un avenir qui s’annonce carnassier » selon une formule de Régis Debray dans un ouvrage récent : Le moment fraternité. Ce texte volumineux nous semble le tracé d’un éclaireur (parce que solitaire) qui, utilisant une prose inspirée et une solide érudition, s’aventure avec la canne d’un aveugle dans le territoire idéologique qui, jusqu’à hier, était uniquement fréquenté par ses adversaires intellectuels et ses ennemis politiques. Voilà une étonnante quête d’une fraternité perdue.

Les intuitions de Debray gardent toujours leur rationalité. Ses idées sont touchantes et discutables. Le livre représente, à propos des avatars politiques de l’anthropologie philosophique et culturelle, une nouvelle pièce à verser aux débats sur les enjeux idéologiques du présent. Certes, quelques idées ne semblent pas nouvelles, tant la forme entraîne le fond. D’autant que la transformation de la pensée de Debray (prototype d’une génération confrontée aux conversions) est une étonnante retrouvaille avec un « nous » qui n’est pas le sien.

Repérons certaines de ses observations. D’abord, avec une belle écriture, Debray relance l’évocation du sacré comme un enclos fondateur. Là, dit-il, où il y a du sacré, il y a une « enceinte ». Le sacré est premièrement un lieu dont la puissance se mesure par ses limites. Disons, une synthèse morale avec ses lisières affectives. Or le lieu sacré demande des liens fermes, ainsi un « nous » fait la force du sacré. Le « nous » est aussi un corps commun qui s’élève plus haut que chacun, parce qu’on a besoin d’un plus grand que soi. D’où la représentation du sacré dans des hauts lieux symboliques (montagnes, pyramides, églises, obélisques) et dans son incarnation en figures humaines mythiques : martyrs, héros, chefs dont le charisme nous saisit par leur halo sacré. 

 Tout pouvoir, la Monarchie autant que la République, se réclame et se pense doué d’une certaine sacralité. L’historien Michelet n’aurait-il pas dit (rappelle Debray) : «  La France est une religion » ? Le sermon républicain de Ledru-Rollin en témoigne aussi : « En cette époque où ta foi antique s’est éteinte et où la lumière nouvelle ne t’est point encore donnée, chaque soir dans ta demeure isolée, répète, religieusement, l’immortel symbole : Liberté, Egalité, Fraternité ».

La question de la fraternité, se mêlant ainsi au besoin du religieux, s’exprime en politique sous des formes toujours symboliques. L’histoire évolutive des civilisations prouve comment les idéologies religieuses des uns s’emboîtent dans les idéologies politiques des autres. La métaphore des poupées russes nous fournit un exemple. Rien d’étonnant alors que Debray, en bon politologue, sachant que la communauté humaine ne saurait se passer de religion, même sous une forme laïque ou athée, écrive avec acuité : « Les droits humains alimentent une religion inconsciente d’elle-même, comme il arrive aux révolutions athées ; d’autant plus religieuses dans l’âme qu’elles se refusent au mot » (p. 124).

Or, la célèbre déclaration de fraternité moderne est devenue une abstraction, toujours attirante, certes, mais sans élan de coeur. Toujours visible sur les murs des écoles et dans les discours des politiques dont les paroles ne font que reproduire mécaniquement en écho les fragments du mot sacré. Ici on l’énonce, là-bas d’autres le répètent en écho, de manière forcément tronquée: Fraternité…nité…nité…nité ! La résonance élargit la distance entre la pulsion et l’acte comme entre l’éclair et le tonnerre, jusqu’à devenir infranchissable.

Pour preuve, rappelons le cumul des « ismes » qui dominent la société actuelle dans un tout idéologique cacophonique: individualisme, affairisme,  narcissisme, libéralisme, capitalisme. Nous sommes si loin de la fraternité que les liens purement virtuels font figure de nécessité confortable. Monde aseptisé et indifférent, conformiste et paniqué. Le sens fraternel de l’humain  s’évapore ainsi lentement au point de devenir superflu, aphone et insipide.

Cela explique à mon sens pourquoi une lecture à reculons d’un philosophe rationaliste, en quête de spiritualité presque religieuse, se révèle si présente dans l’évocation des rassemblements des masses. Etonnants moments politiques et/ou religieux de fraternité. Non sans paradoxe, la fraternité aurait comme paradigme le personnage biblique du bon Samaritain. Car on vit la relation à l’autre dans le besoin. Et là, il faut laisser parler le cœur par delà des préjugés. La fraternité n’est pas un lien biologique, comme dans la famille, mais un choix d’humanité où le geste « pour l’autre » l’emporte sur les croyances dogmatiques. Or, de fait, on n’est frère que dans le combat : la fraternité des armes en est le symbole. Le nous se conçoit ici en ordre de bataille. Dès lors, la fraternité est un sentiment d’action. C’est bien là que le lointain est plus proche. Inutile d’insister. C’est l’acte donc qui crée la fraternité. Chose curieuse, si  l‘amour pour autrui est un sentiment ancien, la fraternité n’est ni grecque ni latine, non plus issue du XVIIIe siècle, les lumières philosophiques sont plutôt froides, ni Voltaire ni Rousseau ne l’ont prévue comme lien entre les idéaux de liberté et d’égalité.

Qui l’a énoncé en pleine modernité? Le peuple. Où donc ? Au cœur du combat des révolutionnaires et des républicains, dont le cri de « salut et fraternité » reste une trace encore lisible de l’être ensemble. Car la tendresse est faite de luttes et de conflits, même fratricides. Rappelons-le : il n’y a pas de mollesse dans la fraternité, mais une sorte de vertu de l’insurgé face à la conformité.  En conséquence, la fraternité n’est nullement une charité formelle, juridique, institutionnelle, mais une vraie passion violente. La fraternité moderne du XIXe siècle se réclame d’un lien de lutte et d’un sentiment de justice. D’où le côté sombre de l’amour d’autrui : la haine. Car, là aussi, il se peut qu’une fraternité de la haine existe. L’ombre du fascisme reste le témoignage récent d’une fraternité noire. Disons-le avec Debray : c’est la lutte commune dont elle est la question, nullement la solution. C’est pourquoi la fraternité n’est pas un raisonnement, mais une passion. Il y a là un refus radical du tout contre tous. La fraternité ouvre une place au milieu du néant de la subjectivité, car elle fait partie de ce legs ancestral : l’inconscient collectif de la lutte pour quelque chose de plus que soi-même.  

La fraternité ne se décrète ni se calcule, du moins pas trop.

C’est un état et un moment psychologiquement risqué, mais socialement nécessaire. Disons, pour rester sur l’essentiel, que la fraternité n’est pas une rhétorique, encore moins une logique formelle, mais une appétence décantée de filiation. Il en était ainsi chez les Grecs, dont l’apport lexicologique est le mot de philanthropie, ainsi qu’amitié chez les Romains, puis celui des premiers chrétiens qui, transformant l’amitié en amour, aspirent à la totalité affective incarnée dans un homme-Dieu. 

En somme, rappelons enfin que la fraternité chrétienne n’est pas un vivre ensemble, mais un faire ensemble, contrairement à la vision républicaine. Il y a là un fil conducteur, un rapport avec l’autre dans une dimension plus globale : l’humanité. Faut-il  rappeler que la notion d’humanité ne se conçoit pas dans une société de castes ? A y réfléchir, probablement, pour Debray, la fraternité se trouve pleinement dans la notion de peuple en armes, car elle désigne toujours un ennemi potentiel ou réel.  Et si dans ce cas la fraternité est une philanthropie dont les grands penseurs sont Cicéron et Sénèque, alors disons qu’elle ne va pas tout droit à Dieu, mais qu’elle peut s’en rapprocher dans le combat, bien plus que dans la concorde. Drôle de paradoxe donc.

          C’est là, probablement, que la solidarité après le combat permet de faire le relais et renforce les liens, canalise les émotions et légalise les sentiments. Ouvre la voie aux lois. La solidarité est le socle, non d’une religion – même laïque – mais de l’idée originelle de la République. 

            La solidarité devient donc solidarisme dans la réflexion des républicains, radicaux de surcroît. Doctrine qui, se réclamant de la pensée républicaine de la fin du XIXe, se trouve à nouveau en attente des nouveaux porte-paroles humanistes du XXIe siècle. Toutefois, il faut bien reconnaître que les noms de Léon Bourgeois et de Célestin Bouglé  sont rarement évoqués au sein des cercles de la sociologie et de la politologie française. Encore moins dans les milieux politiques. Ainsi  la volonté intellectuelle d’actualiser et de comprendre ce que les penseurs du passé ont apporté reste marginale, mais curieusement vivante, car ce qu’ils peuvent nous proposer aujourd’hui est fort intéressant. Certes, une lecture au présent des anciens est toujours périlleuse, mais très utile en ces temps où les pensées politiques manifestent une grande indigence théorique.

             L’intérêt du solidarisme est de tendre des ponts entre la société politique et la société civile, d’interpeller la sociologie d’abord, puis la psychologie et la philosophie, sans oublier l’anthropologie. Une telle attitude est une posture heuristique de « résistance » qui retrouve toute sa pertinence de nos jours. D’autant qu’il s’agit d’effort pour concevoir une pensée sociale ayant pour fondement une vision laïque et humaniste de la politique.  Le tout articulé par une volonté de justice et de liberté de conscience.

             Aucune peur donc à ne pas paraître moderne sous la domination d’une épistémologie unique. Faut-il rappeler que l’un des auteurs les plus prolifiques du solidarisme, C. Bouglé, demande de refuser l’attitude partielle des modernes sous l’influence du positivisme et du néo-kantisme visant à réduire la science à l’observable. Et de faire l’impasse sur la motivation et les intentions des citoyens afin de ne pas biaiser l’explication de l’action commune.

             Le solidarisme, en tant que doctrine, possède une consistance théorique et politique aujourd’hui ignorée. Il est utile de rappeler avec Bouglé et Bourgeois que le courant solidariste se situe entre l’individualisme libéral de stricte observance et le socialisme collectiviste. Pensée républicaine radicale de la IIIe République ? Sans doute, mais étonnement critique devant les vices et les déboires de la Ve République.  Entendons-nous : il faut distinguer solidarité et charité. Ni pitié religieuse ni philanthropie bourgeoise. Non plus une simple attitude de genevois individualiste, mais la manifestation du devoir collectif et de la réciprocité humaine. Citons Bouglé : «  Si la fraternité religieuse  sait soigner les plaies,  elle n’ose pas briser l’instrument qui blesse ; elle permet au contraire qu’il continue de fonctionner ». C’est pourquoi la notion de solidarité peut redonner un fondement républicain aux projets de redistribution des richesses et à une réévaluation du débat public sur les liens entre générations. Pour rectifier l’individualisme et la charité des libéraux, il faut donc, en conséquence, des principes politiques solidaristes et des lois juridiques républicaines.  Montesquieu, dans ses réflexions sur l’esprit des lois, n’avait pas tout à fait tort de dire que les lois sont la solution aux problèmes posés dans des situations déterminées. Le droit civil est résolument lié au droit politique et la politique solidariste est une manière de rendre le contrat social juste et viable.

              En somme, avoir privé la politique de l’élan de fraternité et la liberté du besoin de solidarité, est une grande erreur du sectarisme idéologique d’une époque pas tout à fait révolue. Le moment est sûrement venu de réconcilier les temps et les œuvres, afin de poser encore une fois une devise républicaine dans une articulation nouvelle et nécessaire : solidarité, fraternité, liberté, égalité. n