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Keynes
peut-il nous sauver?
par
Pierre Pascallon
On assiste avec la crise
géante 2007-2008 au grand retour en grâce de Keynes (1883-1946). Oui,
l’auteur de « La théorie générale » est réhabilité et avec lui sont
légitimés à nouveau l’Etat et l’intervention publique, « l’appel » à l’Etat
qui doit être économiquement et socialement actif, garant de la
croissance économique et de la stabilité sociale, capable pour ce faire
de pratiquer systématiquement des politiques de stabilisation
discrétionnaire pour tenter d’atteindre le niveau de la demande globale
compatible avec le plein emploi sans inflation.
Partout ou presque en
effet depuis le début de la crise, dans l’esprit pour l’essentiel du
solfège keynésien, les Etats sont montés en première ligne pour garantir
les crédits et recapitaliser les banques, soutenir la demande
globale... ; bref tenter – à coup de milliards publics – d’atténuer la
violence de la crise, empêcher s’il se peut que la récession ne se
transforme en dépression.
Les libéraux les plus
fervents, hier encore, se sont ralliés à cette médication
interventionniste keynésienne et, fraîchement convertis, ils ne sont pas
loin de laisser à penser à la possibilité quasi-miraculeuse de cette
thérapeutique couverte de toutes les vertus.
Entendons-nous bien, nous
qui sommes keynésiens de toujours. Oui, le krach bancaire et boursier
mondial sans précédent exigeait – sauf à répéter les erreurs de 1929 –
l’activisme des banques centrales et des gouvernements pour tenter
d’amortir le choc et ses douleurs. Reste qu’il ne peut pas y avoir de
baguette magique : le chemin est étroit et difficile pour la régulation
réformiste keynésienne.
Essayons d’en persuader si
besoin est autour des trois points de réflexions ci-après distingués
par simple commodité d’exposition.
1)
La thérapeutique interventionniste keynésienne est conçue pour des
économies nationales fermées.
Il
est clair que Keynes suppose l’existence d’Etats-nations. Il appartient
à ces Etats-nations forts de mettre en place des politiques nationales.
La thérapeutique
interventionniste keynésienne est bien en effet une thérapeutique
nationale. L’auteur de « La Théorie générale » préconise, on s’en
souvient, une « politique de taux d’intérêt autonome, exempte de toute
préoccupation internationale, et d’investissements nationaux réalisés
suivant un programme propre à rendre maximum le volume de l’emploi
intérieur » ; « les nations (doivent) apprendre à maintenir le plein
emploi au moyen de leur seul politique intérieure ».
Il est donc sûr que la
politique active keynésienne n’a d’efficacité éventuelle que dans un
cadre fermé national, ce qui est loin de correspondre – est-il besoin de
le dire – à la situation de nos pays de plus en plus largement ouverts
sur l’extérieur, de plus en plus interdépendants. On a bien eu
d’ailleurs confirmation dans le passé de la difficulté des politiques de
relance nationale d’inspiration keynésienne dans ce contexte
d’internationalisation croissante de nos économies. A cause en effet de
cette ouverture grandissante des économies nationales, les relances se
sont traduites souvent par une euphorie économique de courte durée payée
de déséquilibres inacceptables avec une série de cercles vicieux
désormais familiers du type : « expansion, inflation, dévaluation » ; ou
(et) encore : « expansion, importations, déficit de la balance des
paiements, stabilisation » qui s’alimentent réciproquement et
s’accentuent. Oui, on n’a pas réussi généralement avec les politiques
économiques actives inspirées par l’auteur de « la Théorie générale » à
enclencher une croissance durable, mais, tout au mieux, est-on parvenu à
susciter une reprise dont la pérennité a été rapidement mise ne cause
par l’inflation et le déséquilibre extérieur qui l’accompagnent.
D’où au vrai – et ce que
nous voyons sous nos yeux participe de ces efforts – l’idée de
s’efforcer de sauver un keynésianisme dépassé sur le plan national du
fait de la contrainte externe en restaurant les vertus du message de
l’auteur de « la Théorie générale » au sein d’un espace plus large que
celui propre à chaque nation. Dans cette perspective de keynésianisme
« élargi », on pense bien sûr à des politiques actives de relance au
niveau européen, voire à une politique post-keynésienne de relance à
l’échelle mondiale.
Mais
l’on mesure combien – et la réalité de ces derniers mois le confirme –
ces propositions ont du mal à déboucher vraiment vu l’inexistence d’un
pouvoir politique effectif au niveau européen et, plus encore, au niveau
mondial. D’où la tentation – les difficultés poussant chaque pays à
regarder d’abord ses intérêts – des différents nations – on pense en
particulier aux Etats-Unis d’Obama – de s’attacher à redonner crédit et
efficacité à leur propre politique de relance de la demande intérieure
en prenant simultanément des mesures défensives d’inspiration
protectionniste. Au risque de nous mettre dans la perspective des années
30.
2)
La thérapeutique interventionniste keynésienne doit respecter la
« barrière » de l’économie mixte à finalité privée.
•
Les Keynésiens sont attachés à l’économie individualiste de marché. Mais
ils ne partagent pas la confiance illimitée dans l’individualisme et les
mécanismes automatiques du marché capables – aux yeux de ces derniers –
de rétablir spontanément l’équilibre de plein emploi, susceptibles de
garantir en permanence une croissance équilibrée de plein emploi. D’où,
pour les Keynésiens, la nécessité d’un Etat chargé d’agir directement
pour obtenir le produit et l’emploi d’équilibre, l’Etat du « compromis
social », sinon de « l’armistice social » entre idéologies et forces
sociales opposées, l’Etat d’une « troisième voie » entre libéralisme et
collectivisme.
• Il ne saurait être
question en effet pour les Keynésiens de collectivisme, d’économie
planifiée ou administrée. L’intervention de l’Etat obéit pour eux au
principe de subsidiarité par rapport au marché. Le capitalisme, sous
forme d’économie mixte, doit demeurer un système axé sur la recherche du
profit. Et on a bon espoir que la production financée par le déficit
budgétaire constituera toujours une part secondaire de la production
sociale totale, un élément propice et non point néfaste à l’expansion
continue du capital privé.
L’idée est bien en effet
chez les Keynésiens que le système libéral – après chaque intervention
correctrice des Pouvoirs Publics – qui a vu disparaître en quelque sorte
les effets contradictoires de l’accumulation du capital, se trouverait
« amnistié » de ses difficultés antérieures et pourrait repartir de
l’avant sans que la présence et l’action de l’Etat aient laissé de
traces. Or, c’est faux. L’Etat ne se retire pas pour ainsi dire de
l’économie privée après l’avoir « guérie » comme le suppose
implicitement l’auteur de « la Théorie générale » ; mais il s’installe
et progresse durablement dans le système. Et ainsi avec la croissance
étatique longue de nos pays, on peut se rapprocher de la « limite » en
matière d’activité publique, du « seuil » d’expansion du secteur non
marchand. Bien sûr, cette « limite », ce « seuil » ne sauraient être les
mêmes d’un pays à l’autre et même, dans le...même pays, d’un moment à
l’autre... Il n’empêche. On voit bien que peuvent se rétrécir les moyens
d’action des Pouvoirs Publics dans l’incapacité ainsi d’accroître la
production induite par l’Etat ; il se peut que l’on ne puisse mettre en
place la très large intervention de l’Etat, la production induite par l’Etat
(nationalisations, ...) qui seraient pourtant indispensables comme
moyens de parer aux conséquences sociales de la crise des taux
d’accumulation.
C’est bien une perspective
« d’impossibilité » pour la thérapeutique interventionniste keynésienne
qu’ouvre cette barrière – à respecter – de l’économie mixte à finalité
privée, d’un capitalisme qui peut et doit rester un capitalisme d’Etat
et non devenir un collectivisme d’Etat.
3)
La thérapeutique interventionniste keynésienne ne peut se soustraire aux
contraintes de financement de la dette publique sur les marchés.
Les
plans de relance annoncés ces derniers mois mobilisent des sommes
considérables, aux Etats-Unis surtout mais pas seulement. Il faut
trouver les financements pour ces plans de relance alors que – de chaque
côté de l’Atlantique – nos finances publiques sont le plus souvent déjà
dégradées.
Prenons
le cas du plan de relance français. Ce Plan de 26 milliards d’euro va
représenter pour le budget un coût de l’ordre de 15,5 milliards en 2009.
Et le déficit budgétaire qu’on prévoyait de contenir à 3-3,1 % va se
rapprocher ainsi en 2009 des 80 milliards d’euros (pas loin de 4% du
PIB). Quant à la dette publique qui était de 64% du PIB fin 2007, elle
filera vers les 70% en 2009. Bien sûr, on le sait, Bruxelles a autorisé
transitoirement qu’on « sorte » des critères de Maastricht (déficit
budgétaire qui doit rester dans la limite de 3% du PIB ; dette publique
dans la limite de 60% du PIB). On veut se rassurer – on veut nous
rassurer – en indiquant que cette détérioration supplémentaire de nos
comptes publics sera passagère puisqu’elle va se résorber grâce aux
cercles « vertueux » de relance réussie : dans la perspective de relance
keynésienne en effet – et nous y sommes –, on peut, il faut laisser
filer, les déficits pour sortir l’économie de l’ornière.
L’investissement public « premier de cordée » financé en particulier
dans ce cadre va permettre de recréer les conditions de profitabilité,
la reprise de la croissance et de la création d’emplois...Et, au final,
les recettes fiscales et parafiscales vont augmenter, avec pour résultat
la suppression des déficits publics initiaux.
En s’appuyant sur ce
keynésianisme « simplifié », le Premier ministre croit donc possible de
soutenir que l’objectif initial d’un déficit public ramené à zéro en
...2012.... est simplement reporté – la faute à la crise ! – en ...
2014.
On ne peut s’empêcher de
trouver cela trop beau, exagérément beau. Il faut imaginer en effet –
pour réduire le déficit de quatre points sinon plus en cinq ans – que
l’on parvienne à retrouver, après le mauvais moment de la récession
sinon de la dépression, des taux de croissance de l’ordre de 3% l’an,
que l’on soit capable dans le même temps d’en rester à un budget
rigoureux....
Cette vision, béatement
optimiste, sera bien sûr pour de bon à reléguer aux oubliettes si un 2ème
« plan de relance » – avec ou sans le nom – s’avère nécessaire au début
de 2009, compte tenu de l’aggravation prévisible de la situation, 2ème
plan qui se traduira inévitablement par un déficit et un endettement
publics accrus.
A charge de ne pas oublier
– l’inverse serait trop miraculeux pour être possible – que l’on ne peut
empiler sans limites les déficits publics, émettre indéfiniment de la
dette publique. Souvenons-nous des emprunts russes, auxquels pourraient
ressembler demain nos obligations d’Etat devenus des crédits
« pourris », délaissés et invendables. Ayons à l’esprit qu’il y a
possibilité – oui, possibilité – de la faillite des Etats.
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