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L'Archipel
du Goulag de Soljenitsyne n'est pas seulement une grande oeuvre
historique et politique. De nombreux passages sont ironiques,
dont, entre autres, le début. S'adressant à son lecteur (ou
allocutaire) désigné par vous, l'auteur (ou énonciateur) expose
comment se rendre dans cet Archipel ; le trajet à suivre ; quels
moyens de transport emprunter ; à quelle agence de voyage,
Intourist ou Société des Chemins de fer soviétiques, s'adresser.
L'ouvrage commence comme un guide touristique, béat, léger,
confiant, optimiste. Soljenitsyne prête à ses lecteurs
l'intention de visiter le Goulag et même d'y séjourner quelque
temps, comme si c'était une villégiature de Crimée. C'est une
feinte ironique bien entendu, dont le véritable objectif est de
saper l'idéologie communiste qui, au lieu de l'utopie annoncée
et du bonheur promis, a construit le système concentrationnaire
le plus cruel et le plus inhumain de l'histoire de l'humanité.
L'ironie est un phénomène connu. Depuis vingt-cinq siècles, elle
est étudiée (cf. la bibliographie succincte établie par Anne
Herschberg Pierrot, in Stylistique de la prose, Belin Sup, 1993,
pp. 149-175). Pour dire les choses de façon synthétique,
l'ironie est définie comme un trope, c'est-à-dire comme le fait
de transférer par antiphrase le sens propre d'un mot à un autre
mot. Fontanier écrit : " L'ironie consiste à dire par une
raillerie, ou plaisante, ou sérieuse, le contraire de ce que
l'on pense ou de ce que l'on veut faire penser " (Les Figures du
discours, 1821 et 1827, réédité par Genette, Flammarion, 1967).
De fait, quand un mot est employé par antiphrase, par exemple
beau dans " il fait beau ", alors que, dans la réalité, il pleut
et fait froid, il prend le sens opposé à celui qui est le sien
en langue. L'ironie est aussi définie comme mention. Un locuteur
énonce des propos dont il n'assume pas le sens ou qu'il ne prend
pas à son compte, et qu'il feint d'attribuer à son
interlocuteur, se contentant de le citer ou, plus exactement,
feignant de le citer. Un discours ironique est un discours non
assumé, fictivement attribué à autrui.
Il convient d'abord de ne pas caricaturer les vieux traités de
rhétoriques, dont les auteurs ne sont pas des partisans aussi
fermement déclarés de l'antiphrase qu'on ne l'a prétendu. Il
suffit de les relire pour s'en convaincre. Du Marsais (Des
Tropes, 1730) et Fontanier (Les Figures du discours, 1821 et
1827), pour ne citer que ces auteurs, s'attachent à étudier les
indices grâce auxquels les lecteurs à l'écrit ou les auditeurs
ou interlocuteurs dans les échanges verbaux quotidiens
(nommons-les allocutaires) perçoivent l'ironie et interprètent
un énoncé comme ironique. Pour Du Marsais, par exemple, ces
indices sont un ton de voix qui se fait insinuant et des savoirs
communs au locuteur et à son interlocuteur. Pour qu'un énoncé
soit ironique, il faut que les référents (ce dont on parle) sur
lesquels il porte soient connus de ceux qui communiquent. " Il
fait beau aujourd'hui " ne sera ironique que si, dans la
réalité, les deux locuteurs constatent qu'il pleut ou qu'il fait
froid, et si pleuvoir est considéré comme désagréable. La
définition de Fontanier citée ci-dessus est généralement
tronquée. Faire de l'ironie, c'est dire le contraire de ce que
l'on pense ou de ce que l'on veut faire penser. Or, faire penser
quelque chose à autrui implique de la part du locuteur une
stratégie et suppose une volonté d'avoir prise sur autrui.
Gardons aussi présent à l'esprit que le corpus à partir duquel
les rhétoriciens ont analysé l'ironie n'est pas très ample. Dans
la littérature classique, l'ironie apparaît dans des contextes
étroits, un mot, un vers, une phrase, rarement un paragraphe,
jamais une oeuvre dans sa totalité, alors que, à l'opposé, la
littérature moderne comprend de nombreux textes qui sont
ironiques dans leur totalité, et que des écrivains ont élaboré
une esthétique (pensons à Flaubert) dont le fondement est
l'ironie, au sens où l'écrivain (ou le peintre ou le musicien)
joue avec les conventions qui fondent un genre, pour, en les
citant, les détourner. C'est le cas de que l'on appelle le "
récit ironique ", illustré par le Voyage sentimental de Sterne
et celui de Chlovski, Tristram Shandy de Sterne et Jacques le
fataliste de Diderot. De plus, Fontanier classe l'ironie parmi "
les figures d'expression par opposition " qu'il présente comme
des modes de fonctionnement étranges de l'esprit humain : "
Notre esprit (…) va jusqu'à énoncer à peu près tout le contraire
de ce qu'il pense ; ou il fait comme s'il ne disait pas ce qu'il
ne saurait en effet mieux dire ; ou il affecte de vouloir, de
conseiller, ou même de prescrire ce qui, souvent, est le plus
loin de sa pensée ; sûr, dans tous ces cas, par la manière dont
il s'y prend, qu'on se fera un plaisir de l'interprétation, et
que l'interprétation sera conforme à ses vues ".
L'ironie est loin de se réduire à la seule antiphrase d'une part
et d'autre part, elle est aussi une arme qui prend pour cible
les utopies et les puissants. Cette dimension de l'ironie donne
un sens à deux œuvres ou textes, dont les commentateurs ont
effacé les aspérités insolentes. Le premier est Dupont et Durand
de Musset, un dialogue en vers, recueilli dans les Poésies
Nouvelles et composé dans les années 1830, dans lequel Dupont
expose un projet social, à la fois révolutionnaire et utopique,
qui vise à détruire ce qui existe pour instaurer sur ces ruines
le bonheur universel. Le second est un extrait de Madame Bovary,
dans lequel est rapporté au style direct le discours de
bienvenue que prononce l'apothicaire Homais à l'intention de
Charles Bovary, qui descend de la diligence pour s'installer
comme médecin à Yonville. De toute évidence, ces deux textes
sont ironiques.
Dupont et Homais exposent une doctrine. Il ne faut pas s'en
tenir au niveau formel. L'attention portée aux seules formes,
nécessaire pour construire une analyse immanente, présente des
inconvénients. L'ironie, de ce fait, est limitée à un mot ou à
un énoncé de brèves dimensions et l'attention portée aux seules
formes occulte la force philosophique de l'ironie. Chez Platon,
une des formes qu'elle prend consiste, de la part d'un locuteur,
Socrate en l'occurrence, à dissimuler qu'il sait beaucoup plus
de choses qu'il ne le montre et à feindre l'ignorance, et cela,
afin d'accoucher les esprits. Loin d'être un phénomène purement
verbal, l'ironie porte sur les relations entre le langage et la
réalité. Elle tient à la non adéquation de l'un à l'autre et à
la croyance que les mots ont un pouvoir si fort qu'il suffit de
les proférer pour que le réel change. Dans ces deux textes,
Dupont et Homais profèrent des énormités (que l'on écrira dans
une orthographe chère à Flaubert hénaurmités) qui ne tiennent
pas au sens des mots, mais aux relations d'inadéquation que les
discours entretiennent avec la réalité. Elles signalent que
Musset et Flaubert n'adhèrent pas aux discours qu'ils
rapportent, qu'ils ne les assument pas, qu'ils prennent leurs
distances vis-à-vis de l'utopie décrite. Ces propos non
seulement sont outranciers et ridicules, mais ils recèlent aussi
pour les libertés réelles de chacun de graves dangers, si, un
jour, ils cessaient d'être des mots pour devenir des actes.
Autrement dit, est mis au jour l'implicite des idéologies. Les
indices en sont dans les deux vers ci-dessous les valeurs
péjoratives ou dépréciatives des mots relatifs aux animaux
(gamelle, écuelle) et le néologisme humanitairerie (nom abstrait
désignant par mépris les utopistes). Ainsi, Dupont annonce
qu'après que tout sera détruit,
" Le monde sera propre et net comme une écuelle ;
L'humanitairerie en fera sa gamelle ".
La distance est perceptible aussi dans les vers de mirliton que
Musset prête à Dupont :
" Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,
Comme un grand potiron roulera dans les cieux ".
Les autres indices de la prise de distance sont les
comparaisons, images ou métaphores forcées (le train reliant
Paris à Pékin assimilé à " une Babel " ; le monde nouveau réduit
à " une mer de choux et de navets "), les contradictions :
Dupont rêve en même temps d'industrialiser à marche forcée le
monde, comme les Chinois l'ont fait dans les années 1950 lors du
" Grand Bond en avant " (" Ce ne seront partout que houilles et
bitumes ") et de mettre en culture toutes les terres disponibles
pour produire de " bons légumes ", des " carottes, fèves, pois
". Dupont est prétentieux. Il est persuadé que son projet
révolutionnaire fera oublier les grands législateurs de
l'histoire de l'humanité, dont " Lycurgue ", à condition qu'un
imprimeur accepte d'éditer son manuscrit.
L'utopie dont Homais est porteur est différente. C'est celle de
la science triomphante. Homais prononce un de ces discours de
bienvenue qu'imposent les usages sociaux. Or, ce discours se
transforme en un exposé à prétention scientifique portant sur la
situation géographique et sur le climat de la Normandie, lequel
serait tropical humide si les vents d'Est n'y apportaient pas
des froids sibériens. Les précisions dont abuse Homais relèvent
de la paranoïa scientiste : " Le thermomètre (j'en ai fait les
observations) descend en hiver à quatre degrés, et, dans la
forte saison, touche vingt-cinq, trente degrés centigrades tout
au plus, ce qui nous donne vingt-quatre Réaumur au maximum, ou
cinquante-quatre Fahrenheit (mesure anglaise) pas davantage ".
Aux termes de la science moderne (entérite, bronchite,
hygiéniques, ammoniaque, azote, oxygène), il mêle des termes des
anciennes disciplines, médecine hippocratique (humeurs froides,
fièvres intermittentes) et alchimie (électricité répandue dans
l'air, miasmes).
Ainsi, Musset et Flaubert mettent ces discours utopistes à
distance. La distance dans ces textes n'a rien en commun avec la
" distanciation " qu'admiraient dans les années 1950 les
critiques marxistes de Brecht, dont Roland Barthes, et qu'ils
considéraient comme le stade parfait de l'évolution du théâtre
engagé, mais, pour employer le terme allemand entfremdung (que
l'on traduit par distanciation), elle est une étrangéisation.
Ces discours sont rendus étranges pour mettre en garde les
lecteurs contre les dangers dont sont porteurs les utopies.
L'ironie étrangéise ces idéologies dominantes ou appelées à le
devenir. Elles sont tournées en dérision. Aucun débat n'est
possible. La seule réaction possible est un énorme éclat de
rire.
On dit souvent que l'ironie suppose une cible et que cette cible
est la bêtise de ceux qui, comme Bouvard et Pécuchet, se
contentent de répéter les opinions de tout le monde ou doxas.
C'est aussi une arme qui prend pour cible les utopies. C'est une
arme contre les tyrannies de tout type ; plus une arme défensive
qu'une arme offensive, qu'il faut placer, si on veut en saisir
la portée et ne pas la ramener à un jeu de mots, dans le cadre
de la lutte contre la toute puissance des idéologies
totalitaires qui caractérise (hélas, dirais-je, pour signifier
que, sur ce point, je ne suis pas neutre) la modernité
artistique, ou prétendument telle, du XIXe s à nos jours. Il en
est ainsi dans L'Archipel du Goulag. Dans Dupont et Durand et
dans Madame Bovary, des propositions " idéologiques " qui ont
pour but de changer le monde se sclérosent en croyances
religieuses. L'ironie qui les dénonce est une arme contre
l'esprit de système, contre l'arrogance des puissants et contre
le dogmatisme. Ces idéologies sont, dans Dupont et Durand, le
prophétisme ou le messianisme socialiste, à savoir la conviction
propre à des illuminés qui se feront de plus en plus nombreux au
fil du XXe s., suivant laquelle, s'ils détruisent tout ce qui
existe (choses, monuments, institutions) et font table rase de
tout, du passé et du présent, ils construiront un monde nouveau,
régi par des principes parfaits, et qu'ainsi, ils rendront
heureuse l'humanité tout entière. On sait l'immense succès que
cette utopie a eu pendant un siècle et demi, sous la forme du
communisme, du national et de l'international socialisme. Dupont
et Durand adhèrent à ce messianisme :
" De rois, de députés, de ministres, pas un.
De magistrats, néant ; de lois, pas davantage ".
Voilà à quoi conduira cette utopie :
" Du reste, on ne verra, mon cher, dans les campagnes,
Ni forêts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes.
Nous les supprimerons, nous les démolirons,
Comblerons, brûlerons… ".
Musset s'attaque à une idéologie monstrueuse, laquelle, en 1836,
semblait inoffensive. Mais, a posteriori, l'histoire nous a
appris à quoi elle menait, quand les hommes qui s'en réclamaient
accédaient au pouvoir.
L'utopie qui, dans Madame Bovary, est la cible de Flaubert, est
le scientisme. Il consiste en théorie à s'attacher aux seuls
faits établis et avérés, démontrables aussi, et à rien d'autre
qu'à ces faits. En réalité, le scientisme d'Homais consiste à
tout expliquer, à trouver des explications à tout et cela dans
un vocabulaire en apparence scientifique. Tout a une cause et
puisque tout a une cause explicable, tout, en conséquence, a une
fin. C'est un renversement de la téléologie providentialiste,
mais à la différence de la croyance en la providence, le
scientisme ne porte pas sur les fins ultimes, mais sur les
causes. C'est la croyance selon laquelle la science qui explique
tout résoudra tous les problèmes et fera le bonheur de
l'humanité. Les noms que Musset et Flaubert donnent à leurs
personnages, si on les rapporte à la dimension ironique des
oeuvres, sont éclairants. Homais ressemble à Homère, nom du
fondateur de l'épopée en Occident. De fait, Homais est le barde
du positivisme. Dupont et Durand sont des patronymes communs de
Français moyens. La monstruosité n'est pas nécessairement le
fait d'êtres d'exception. Ce n'est pas Satan, l'ange déchu des
Romantiques, qui fait le mal, mais des êtres communs et
ordinaires, comme l'ont été les fonctionnaires du Goulag ou des
camps de la mort nationaux socialistes (thèse de la " banalité
du Mal " exposée et défendue par Hannah Arendt).
L'ironie ne peut pas être réduite à un phénomène formel ou
verbal, sinon la profondeur et la densité philosophiques qui la
sous-tendent sont occultées. Musset et Flaubert font dire aux
utopistes quelles sont leurs intentions, que, dans la réalité,
pour ne pas effrayer leurs concitoyens, ils cachent. Ils mettent
au jour ce que dissimulent les beaux discours, ils révèlent le
non-dit de l'utopie. Un siècle et demi plus tard, alors que l'on
sait que sous ces utopies prospère la " bête immonde ", ces
oeuvres, si on les relit attentivement, disent que les délires
verbaux ne sont pas aussi inoffensifs qu'on le laisse accroire.
L'ironie est l'arme du faible contre les Etats totalitaires et
l'idéologie qui les fonde. Elle décape les idéologies
puissantes, qui sont au pouvoir ou sont en passe d'y accéder.
C'est une voix singulière qui refuse les monstruosités. Les
histoires drôles racontées dans l'ancienne URSS, l'ironie des
opposants au national socialisme, les noktas qui visaient le
régime tyrannique instauré en Egypte par Nasser illustrent la
dimension polémique et anti-totalitaire de l'ironie : bref, sa
force philosophique. Ces exemples montrent aussi que la
littérature française n'est pas aussi irresponsable, anodine,
légère, éthérée qu'on veut bien le dire, du moins qu'elle n'a
pas toujours été ainsi. Si elle est devenue nombriliste,
formaliste, philosophiquement neutre, c'est qu'elle a cessé
d'être française et a rompu avec ce qu'elle a été pendant des
siècles. Elle peut retrouver sa force et son insolence évanouies
et passées, à condition d'en finir avec le rien dont elle se
paît à la grande satisfaction des bien pensants, et renouer avec
l'ironie pour s'attaquer aux puissants, aux dominants de notre
temps et à tous les " nouveaux actionnaires " qui l'ont
éviscérée. Pendant que les écrivains font dans le moisi à la
Sollers ou dans l'insignifiant à la Angot, la France continue à
végéter dans la léthargie destructrice où les tout puissants de
l'utopie l'ont assignée à résidence.
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