Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

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Des identités de synthèse

 

 

par Loïc Lorent     

                                                   

 

« Axées autour des thématiques symboles de la ville sans pour autant tomber dans le produit souvenir, les 2 marques sont à l'image de cette belle occitane : conviviale, décontractée, jeune, sportive et dynamique... »  (sur le site de TLSE)

 

 

Il n’aura échappé à personne que le mot identité a fait son grand retour sur les scènes médiatique et politique qui, en fait, n’en forment plus qu’une seule, lors de la dernière élection présidentielle. Un tonnerre d’indignation avait alors salué l’astucieuse proposition du candidat Sarkozy. Vichy ! Heures sombres ! Maints sociologues étaient venus nous mettre en garde contre « le péril identitaire ». Ils ajoutaient que la notion d’identité française était « une chose très floue », « mouvante » et qu’il était par conséquent tout bonnement impossible d’en donner une définition ou même de l’évoquer sans « attiser des conflits entre communautés et stigmatiser ceux qui contribuent le plus à la richesse de la France » - entendre par là les immigrés. Tels ces généticiens canadiens qui viennent de signer un manifeste appelant leurs collègues à ne plus travailler que sur des expériences tendant à prouver l’inexistence des races humaines, ces intellectuels avouaient, par leur incitation à condamner ce mot, que certains concepts et notions ne devaient plus être critiqués (au sens littéral et non social-démocrate du terme).

 Depuis cet épisode haut en pathos, le fameux ministère a vu le jour, il est dirigé par un ami intime du Président et semble s’être spécialisé dans la distribution de statistiques bancales quand elles ne sont pas tout simplement fausses, dans la « reconduite aux frontières » (appelées également rafles par le camp du Bien) de 35 000 « clandestins » (ou sans-papiers) par an en omettant de préciser que l’immense majorité desdites reconduites concerne l’île de Mayotte en proie à une authentique invasion (ou enrichissement multiculturel) de population originaires des Comores. Le ministère de l’immigration et de l’identité nationale est devenu ce que l’on ne doutait pas qu’il devienne. Après avoir été un leurre agité devant les électeurs déçus par la droite républicaine et tentés par le Front National, il est désormais une coquille vide. Coup de maître ! De bonne guerre, oserait-on dire. Ceux qui ont pu croire que le chef de la droite libérale pouvait être réellement affecté par la baisse ou plutôt la chute libre du sentiment national dans ce pays et souhaitait stopper les vagues migratoires dont est victime ce dernier sont aujourd’hui cocus. Tant pis pour eux. On leur pardonnera volontiers de ne pas avoir voté pour Jean-Marie Le Pen, l’homme qui, grâce à ses blagues stupides et sa perpétuelle invocation du ‘complot sioniste’, a davantage desservi la cause de la France qu’il ne l’a défendue – on lui reconnaîtra néanmoins un attachement à sa patrie bien rare parmi les soi-disant représentants du peuple. Par contre, on ne leur pardonnera pas d’avoir cru que l’ancien maire de la coquette cité de Neuilly-sur-Seine avait une vision politique globale et était capable de penser autrement que comme un émissaire du FMI ou l’un de ses copains du MEDEF.

  Septembre 2008 : le mot identité ne fait plus recette que dans les manifestations et concerts de soutien aux immigrés. Il est redevenu l’affaire de quelques spécialistes qui, d’ailleurs, le caresse avec une prudence dont on vient de rappeler les causes. Le verdict est d’ailleurs inchangé : l’identité française, cette expression fasciste. On a bien compris. Pourtant, cette sentence intégrée, on s’interroge : comment se fait-il que les mêmes acteurs – et d’autres (nous nous intéresserons surtout à ces autres) –  glorifient les identités étrangères ou celles que l’on qualifiera rapidement de folkloriques ? Y’aurait-il de mauvaises identités et des identités positives ? Quelle est donc la nature de ces dernières ? Pour répondre à ces questions, il convient d’abandonner nos sociologues bourgeois préférés. Pour commencer, marchons dans les rues des villes et villages du sud de la France. Observons ce jeune homme portant un tee-shirt floqué des lettres TLSE. TLSE, pour Toulouse. TLSE : une marque de vêtements fondée par des Toulousains qui, après un long détour dans la capitale, ont décidé de revenir dans leur région d’origine. TLSE : majuscules et abréviation, ou comment consacrer le ‘langage texto’. Pour se distinguer des autres marques de vêtements, il faut à TLSE un prétexte et un argument. Le prétexte : Toulouse mérite sa marque. L’argument : un produit qui figure ce qui constitue l’essence de « la belle occitane » aux yeux de tous. Notons : « convivialité, décontraction, jeunesse, sport et dynamisme ». Que Toulouse soit une ville en pleine expansion économique et démographique, qu’elle soit habitée par de nombreux étudiants, c’est là une évidence. Pour autant, quand les gens de TLSE avancent que « l’image de la belle occitane » se compose de ces cinq éléments (convivialité, décontraction, jeunesse, sport et dynamisme), on ne peut s’empêcher de penser à la notion… d’identité. Car lorsque l’on questionne les Toulousains sur ce qui fait leur ville, ce qui la distingue des autres, que répondent-ils ? Convivialité, décontraction, jeunesse, etc. Toulouse n’est-elle qu’une image ? Qu’est-ce que l’image par rapport à l’identité ?

 Instinctivement, on a envie de dire que l’identité toulousaine se base sur une longue et belle histoire, des monuments célèbres dans la France entière, une tradition politique, une gastronomie, un terroir, des inventeurs, chercheurs, auteurs. L’identité toulousaine est une réalité qui peut se voir, se toucher, s’entendre. Elle est riche, concrète. A l’inverse, une image est le fruit d’un calcul et d’une substitution. Calcul de ce qui peut faire vendre Toulouse. Substitution d’une culture par un ensemble homogène de valeurs. Le problème vient de ce que cette image est souvent appelée identité, que, dans tous les discours, la définition de la première est donnée à la seconde. Pour résumer, l’identité n’est plus dans l’identité. Et ce que les gens de TLSE auraient pu nommer « l’identité de la belle occitane » n’est en fait qu’un comportement. C’est bien lui qu’ils espèrent vendre. Additionnons les valeurs propres à Toulouse : convivialité, décontraction, jeunesse, sport, dynamisme. Résultat : individu-type, quelque chose entre l’étudiant(e) en école de commerce et le cadre de PME. Lui, c’est la cible. Reste à connaître les motivations qui poussent cet individu-type à acheter un produit de la marque. Les vrais amoureux de l’Occitanie savent que l’identité toulousaine ne peut être contenue sur un tee-shirt. Pourtant, les porteurs de tee-shirts n’hésiteront pas à affirmer que le TLSE en lettres dorées ornant leur torse est pour eux l’objet d’une grande « fierté ». Ils prétendront vouloir prouver leur attachement à un certain « art de vivre » reposant sur, devinez quoi !, la convivialité, la décontraction, la jeunesse, le dynamisme et le sport – les non-Toulousains ajouteront l’accent, le soleil et, depuis la fin des années 1990, le minable groupe Zebda. Désormais, ce qui fait Toulouse, c’est donc la picole place Saint-Pierre, la « non-prise de tête », les étudiants, Airbus et les virées en VTT. Voilà l’objet de leur « fierté ». Voilà ce que marchands et clients appellent parfois identité. Voilà ce qui nous semble n’être qu’une identité de synthèse. Pourquoi la baptiser ainsi ? Parce qu’une identité est, au minimum, ce qui caractérise quelque chose. Or, en surfant sur le site de la marque 64 (pour le département des Pyrénées-Atlantiques), que peut-on lire ? Que cette marque « symbolise l'art de vivre sur la Côte Basque : la nature, le sport, la fête, le bien-être ». Mais ce n’est pas tout. Quelques lignes plus loin : « Nous créons des tee-shirts et des hauts sympas, colorés et gais (…) Nos motifs expriment à la fois modernité et détente, tout en conservant sobriété et caractère. Ils se portent pour toute occasion synonyme de convivialité ». Et de nous achever avec cette phrase un tantinet péremptoire : « nous habillons tous ceux qui partagent nos valeurs ». Etonnant comme « l’art de vivre » et les « valeurs » de la Côte Basque ressemblent à ceux de Toulouse. C’est que les identités chéries par les deux marques sont pareillement fausses. Une véritable identité se rattache à une culture. Une identité de synthèse est une idée. Et l’on peut faire un tee-shirt avec une idée, et le succès de celui-ci est assuré quand il recouvre un corps qui est lui-même une idée. Le corps de l’étudiant-qui-aime-la-fête-et-la-déconne-et-qui-se-prend-pas-la-tête-et-qui-kiffe-les-sorties-en-plein-air. Le court et moulant débardeur TLSE qui laisse dépasser des biceps bronzés vient rendre plus performant ce corps voué à n’être qu’un objet de consommation. Ce n’est pas un vêtement qui protège de la nudité mais, bien au contraire, qui entend légitimer celle-ci. Il n’embellit pas davantage, mais déréalise, nie, vulgarise. Au fond, la spécificité de ces marques prétendument ‘régionales’, c’est qu’elles utilisent des valeurs non pas, comme elles le déclarent, liées à des endroits précis, mais à une catégorie d’individus définie par un âge, un niveau de revenu et un certain comportement. L’exotisme qu’elles mettent en avant ne résiste pas à la comparaison. A la liste des qualités toulousaines selon TLSE, ajoutons solidarité et esprit de famille : nous atterrissons en plein Nord-Pas-de-Calais. On peut en faire de même avec la Bretagne et la Savoie, la Catalogne et l’Alsace. Partout des jeunes garçons et filles décontractés, conviviaux, sportifs, dynamiques et jeunes. Surtout jeunes, en fait. Le mot clef. Car ces valeurs, ce sont celles de la jeunesse bourgeoise. Celle qui « kiffe la vie ». Cette jeunesse qui est la même à Toulouse, Pau, Rennes, Lille, Strasbourg, qui vénère les mêmes totems et combat les mêmes tabous pourtant détruits depuis si longtemps que sa lutte incessante pour « jouir sans entraves » confine à l’obsession pavlovienne. Des produits performants et sympas pour une jeunesse dont les maîtres mots sont performance (au travail, en baise, en voiture, en voyage, en ingurgitation d’alcool) et sympa (être sympa, c’est une vision du monde, d’une extrême pauvreté, certes, mais une vision quand même).

 Répétition : l’identité n’est plus dans l’identité. Est-elle ailleurs ? Elle est cachée, salie en son absence. Enfin, l’identité française. Car les identités régionales et les identités étrangères, elles, sont glorifiées, décrites comme intrinsèquement dotées de vertus plus exceptionnelles les unes que les autres. Critiquer les produits qui se servent d’elles n’est pas très original. Mille gauchistes orthodoxes et lettrés s’en sont déjà chargés. Reste qu’ils n’ont qu’un mot à la bouche et dans la tête pour dénoncer ce phénomène : récupération. Dans leur esprit, il faut clairement dissocier deux choses : les identités sympas, immaculées et le marché. Qu’entendent-ils exactement par récupération ? En fait, une trahison. « Le marché s’empare d’une chose ‘authentique’, la transforme, la calibre puis la vend sous une forme tellement édulcorée qu’elle n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était originellement », disent-ils. Les choque le fait de faire de l’argent avec les identités. C’est un peu court, voire simpliste, tout de même. Qu’est-ce que cette authenticité qu’ils érigent en martyr d’un système économique ? Du vent ! Il n’y a pas plus d’authenticité dans les identités qu’ils s’échinent à vénérer que de sincérité dans les discours de Nicolas Sarkozy. Le marché ne s’immisce pas, ne corrompt pas. Au contraire, il est là dès le début, présent dans les racines de ces identités de synthèse qui n’ont d’authentique que la facilité avec laquelle on peut les utiliser à des fins commerciales. TLSE ne récupère pas l’identité toulousaine mais se contente de profiter de ce que ses prédécesseurs, en premier lieu l’industrie du spectacle, du désir et du tourisme – dont est avide la jeunesse –, ont fait de celle-ci, de ce à quoi ils l’ont réduite. Cette industrie est la même à Toulouse et à Pau. C’est la raison pour laquelle il n’y a aucune différence entre les arguments des gens de TLSE et ceux de 64. Les tee-shirts des deux marques sont une conséquence logique et non pas une trahison. Ces fausses identités sont configurées pour devenir des produits. Telle est la mission qui leur est assignée. Ces fausses identités ne transmettent pas des valeurs mais ne sont qu’une valeur ajoutée. Elles sont, dans le cas de ces deux marques, la réponse que le marché donne à un autre phénomène, cette étrange construction mentale qui croit dans les étroits cerveaux de certains enfants du sud-ouest : contre Paris ! Contre l’arrogante capitale, contre le mode de vie hyper-urbain qui, à les écouter, serait en contradiction avec les idées de convivialité, de sport, de naturel (« être naturel » ou « être nature », cela dépend des locuteurs), etc. Porter un tee-shirt TLSE serait dire merde à la grande métropole et revendiquer sa « simplicité ». Sauf que la contestation d’un ordre peut n’être qu’un nouvel ordre ou, mieux encore, engendré par l’ordre contesté. C’est que le marché l’a sentie arriver, cette pulsion du « retour à la terre » qui prospère dans le sillage de l’écologisme métastatique. « Qualité de vie », « ville à échelle humaine », « rapports sociaux décomplexés » : slogans qui se déclinent en nuées de livres, films, maisons en bois et, bien sûr, vêtements. Or, s’il est un business dont le succès est colossal, c’est bien celui de l’écologie et de tous ses avatars. Comme le soulignent nombre de climatologues, pour la plupart nord-américains, dubitatifs face au prosélytisme des prophètes de « fin du monde dans quelques décennies » (et ce sans nier pour autant la réalité du réchauffement climatique), de puissant lobbys écologistes brassant des milliards de dollars sont d’ores et déjà en action. Ils le sont même depuis un petit moment. Dès après la manifestation de l’hystérie collective consécutive à la Conférence de Kyoto, des figures de premier plan des marchés internationaux ont surfé sur cette peur, estimant, la suite leur a donné raison, qu’elle serait rapidement très lucrative. Le pétrole est un business, l’écologie aussi. TLSE et 64, c’est enfin l’écologie par le textile. C’est un produit sain pour un corps sain. TLSE dit autant l’identité toulousaine que le tee-shirt CCCP les valeurs du communisme soviétique. Seuls les aveugles et les incultes ignorent la réalité des régimes communistes. Sont-ce à ces derniers que les porteurs de tee-shirts CCCP rendent hommage ? Non, évidemment. Ce qu’ils voient derrière cet acronyme on ne peut plus politique – ramené au rang de logo –, ce sont des valeurs recréées après digestion du communisme par le marché. Les identités de synthèse n’ont pas besoin de la réalité mais d’idées et de valeurs sympas et saines. TLSE, c’est la fête. CCCP, c’est la révolte adolescente. Toulouse n’est pas vraiment la fête et l’Union des républiques socialistes soviétiques la révolte adolescente ? Peu importe. Ces identités sont bonnes parce qu’elles rassemblent, parce qu’elles peuvent être comprises et assimilées par toutes et tous sans aucune discrimination. Elles sont universelles, tout au moins en Occident. Des identités prêtes-à-marché. Alors que la vraie identité, celle qui s’enracine dans une culture, est forcément différencialiste, particulière, exclusive. Celui qui lui est étranger ne peut, dans le meilleur des cas, que s’en approcher et, avec beaucoup de patience et après avoir abandonné un pan de sa propre culture, s’y intégrer. Pour résumer, on pourrait dire qu’il est deux sortes d’identités, celles dont on hérite et celles dont on profite.

 Après le textile, le cinéma. Et pas n’importe lequel ! Du grand ! Du à vingt millions d’entrées ! Parlons de Bienvenue chez les Ch’tis, ce navet humoristique qui fut présenté comme un « hommage aux habitants du Nord ». Où l’on a donc appris que les nordistes étaient tous éminemment gentils, chaleureux, qu’ils avaient le cœur sur la main, qu’ils étaient de grands enfants naïfs, qu’ils connaissaient « les vraies valeurs ». Pauvres nordistes... Les mêmes valeurs que nous prescrivent les professionnels de la bonne humeur permanente (parce que la vie c’est trop beau en fait) du type de Patrick Sébastien, l’homme qui fait tourner les serviettes entouré de jeunes femmes déguisés en majorettes abonnées aux kermesses de la campagne aveyronnaise et de trompettistes obèses affublés de chemises hawaïennes – mettre en garde les épileptiques ! Les critiques de cinéma, relayant les propos du réalisateur et de sa joyeuse bande, se sont sentis aptes à disserter sur les insurpassables grandeurs de l’identité nordiste. Tout y est passé : la solidarité, la convivialité, la fête, etc. A l’instar des téléfilms français diffusés sur les chaînes hertziennes, on ne trouve dans Bienvenue chez les Ch’tis aucun vice, silence, aucune passion, douleur, drogue, mais des sentiments médiocres vomis sans temps mort sur la pellicule. Avec, pour clef de voute, cette usante apologie des employés de bureau un peu cons sur les bords et cette espèce d’amour dont Céline disait qu’elle était l’infini mis à la portée des caniches. Quel génie que ce Dany Boon jusqu’alors habitué aux – seconds – rôles de demeurés dans des comédies consacrées aux trentenaires, faites pour des trentenaires parce qu’évoquant les dramatiques problèmes des trentenaires (avec ou sans pilule ?). Il n’est pas nécessaire d’être historien, géographe ou l’ami d’un « panel représentatif » de gens originaires de la région Nord-Pas-de-Calais pour savoir que Bienvenue chez les Ch’tis n’est pas, mais alors pas du tout, une peinture fidèle de l’identité nordiste. Une preuve en forme d’aveu : Will Smith qui rachète les droits du film et compte réaliser un remake aux Etats-Unis. C’est fou ! L’identité nordiste selon Bienvenue chez les Ch’tis est tellement propre aux gens du Nord qu’elle est exportable. Identités universelles… Autant dire une seule identité pour tous.

 Enfin, versons dans l’exotisme suprême avec le bled. D’ailleurs, on hésite à le gratifier d’une majuscule tant il est mythique. Par bled nous entendons ces contrées « magiques », « pleines de poésie » d’où proviennent les parents des non moins mythiques jeunes des banlieues sensibles et, par extension, tous les pays d’origine des étrangers noirs, arabes et même asiatiques (toutefois, nous nous limiterons aux noirs et aux arabes). Les immigrés et enfants d’immigrés ont beaucoup de chance : leur bled fait fantasmer. Un fantasme parfois troublant tant il est entaché de racisme sympa et d’érotisme subliminal (les rapsodes de certains journalistes ou auteurs français revenant du Maroc avec le sentiment d’avoir touché les contours virginaux du désir nous font automatiquement penser – preuve de mauvais esprit ! – aux gaies escapades qu’y faisait André Gide en son temps). Les douces contrées ruisselantes de miel et peuplés d’arabes ou de noirs « qui connaissent les vraies valeurs » (décidemment !), tous artisans de surcroît (sont trop forts ces gens-là), n’ont, elles aussi, que peu à voir avec la réalité. Faisons revenir le textile. L’une des raisons essentielles de la prolifération de maillots des équipes de football du Maroc, d’Algérie, de Tunisie ou du Sénégal dans les rues de France, c’est ce mythe soigneusement entretenu par le couple repentants-marchands. Chômage endémique, vertigineuses injustices sociales, montée du fondamentalisme islamique, népotisme, clientélisme, misère noire des campagnes : la réalité du bled aujourd’hui. Et les jeunes qui y débarquent lors des vacances scolaires, pourvu qu’ils ne soient pas issus de la bourgeoisie, le constatent. Bien des récits témoignent de cette déception. Les HLM ou banlieues pavillonnaires de la périphérie de Casablanca, d’Oran ou de Tunis ne sont guère, et c’est peu dire, plus enthousiasmantes que celles de France (elles le sont même bien moins). Le mythe d’un bled de carte postale, avec chameaux et femmes souriantes en djellabas, permet d’écouler les stocks de couscoussières et de services à thé qui s’amoncèlent sur les rayons des magasins Carrefour et Cie (en plus des maillots). Pour le Sénégal, on a les djembés et les opuscules de Richard Bohringer. A chaque pays son identité synthétique. Aux enfants d’immigrés le bled vend maillots et racines ; aux blancs il vend voyages et nourriture. Ses propagandistes sont légion, tant au CNRS qu’au Club Med. Mythe des identités étrangères, ces contrepoints à celle, moisie et stigmatisante, des Français de souche toujours secrètement pétainistes. Où quand le business s’attaque à l’âme d’une nation : la juteuse « culture plurielle » des jeunes (ces « ponts entre deux rives ») contre l’intégration à la française. L’intégration a perdu et le mot ne tardera pas à disparaître des dictionnaires.

  Vendre un produit à l’aide d’une idée est une pratique élémentaire du marketing, utilisée quotidiennement par la publicité. Toutefois, le fait que le marché parvienne à inventer des identités de synthèse est un signe supplémentaire de son pouvoir, de son intelligence et du danger qu’il constitue. Car, pour toute une génération, ces fausses identités se sont substituées aux vraies. Loin de contribuer à l’expression d’une heureuse diversité, elles gomment les différences, et ce pour le plus grand profit des marchands. Pour peu qu’on les examine, qu’on lise les notices qui les accompagnent et la prose de ceux qui les distribuent, on s’aperçoit qu’elles mentent et que leur véritable vocation est de masquer l’uniformisation du monde. Un monde, un marché, une identité.

  

Sources :

 http://www.tlse.com/

 http://www.64.eu/index.aspx

 A consulter d’urgence… mais seulement si vous partagez leurs valeurs !