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Vivrensemble
par
Loïc Lorent
A l’école primaire
Christiane Taubira de Vénissieux, Mlle Lamotte, institutrice de son
état, est formelle : « le vivrensemble, c’est la base de notre travail
d’enseignant ». Tellement important qu’elle juge nécessaire de
l’enseigner à ses élèves, « parce qu’il faut leur montrer que le
racisme, c’est vraiment affreux ». Parmi les vingt apprenants qui
composent sa classe, on ne compte pas moins de « trois petits Maliens »,
« six petits Marocains et Algériens » et « un petit Albanais ». C’est
Mlle Lamotte qui le dit, ajoutant que « toutes ces couleurs, c’est
vraiment sympa ». Juste avant la rentrée scolaire, elle est allée
acheter un livre sacrément épais, une sorte de manuel écrit par des
sociologues de renom. Son titre ? Comment vivrensemble :
l’apprentissage de la tolérance. Depuis, Mlle Lamotte ne peut
s’éloigner trop longtemps de cet admirable bréviaire. Entre les semaines
de « l’écologie à l’école » et du « bien manger à l’école », elle ne
manque pas de raconter à ses chères têtes heureusement métissées toute
la beauté de la vie en communauté, du mélange et du respect
des différences. « Parce que moi, vous voyez, je pense que l’école
son rôle c’est pas de bourrer les enfants de chiffres et de dates mais
de leur communiquer un message qui leur servira quand ils seront adultes
et puis de leur apprendre qu’ils doivent s’accepter les uns les autres
comme ils sont ». Tout un programme… Qu’elle suit à la lettre. Grâce à
son livre de chevet, aucun problème ! Une foultitude d’exemples
édifiants vient au secours de notre sainte laïque. A la page 12 : où
l’on voit Christophe et Edouard, fourbes néo-nazis des bacs à sable,
punis pour avoir chahuté Mamadou. Puis, après qu’ils aient pris
pleinement conscience du fait que « la stigmatisation, c’est vraiment
pas sympa », ils déclarent, tels de parfaits écoliers nord-coréens,
qu’ils ont bien de la chance de côtoyer « un enfant à la peau d’ébène ».
Ce sont Christophe et Edouard qui le disent. A la page 86 : où l’on voit
Amélie tomber follement amoureuse de Rachid, l’intellectuel – persécuté
– de la classe, qu’elle préfère à Léo et Mathieu « parce que le couscous
à la maman à Rachid, il me fait voyager ». C’est Amélie qui
le dit. Mlle Lamotte a converti tous ses collègues : « c’est vraiment un
outil génial ! ». La communauté enseignante, unanime, se rallie au
panache multicolore de celle que ses formateurs de l’IUFM décrivaient
comme « une étudiante sérieuse, soucieuse du devenir intime des
élèves ». En ce joli jour d’automne, un bonheur chaud comme le string
d’une étudiante américaine trottinant sur une plage de Cancún s’empare
de Mlle Lamotte quand soudain, c’est le drame ! Joël, huit ans, lance
une question en forme d’Exocet sur la frimousse solidaire de
l’institutrice !
Devant les caméras de
France 3, venues filmer la jeune femme dans le cadre d’un reportage
provisoirement intitulé « L’école des citoyens », elle était en train
d’expliquer pourquoi les races n’existent pas, citant, à l’appui de
cette thèse éminemment subversive, le texte d’une chanson de Yannick
Noah, ersatz de guerrier Masaï pour esthéticiennes pré-ménopausées,
quand les mots horribles, terribles, péremptoires ont jailli tel le
« J’accuse » dans la bouche de Zola : « Soit, les races n’existent pas.
Mais pourquoi dites-vous que nous sommes tous pareils ? Karim, il n’est
pas comme moi. Et moi, je ne suis pas comme Karim. En plus, il ne m’aime
pas. Et je ne l’aime pas davantage. Pourquoi devrions-nous tous nous
aimer ? » La pauvre Mlle Lamotte est totalement désemparée. Comment Joël
peut-il rester insensible à cette prose qui ferait passer Brel pour un
cancre : « Si parfois je me perds au milieu des deux rives / Si j’ai
besoin de repères, mes racines me guident / Un sentiment basique, un
élan, une chance / Une si belle mosaïque et dans mon cœur ça danse » ?
Et ça danse aussi dans la tête de Mlle Lamotte, mais pas la lambada,
plutôt un fado ou un requiem de Chopin joué par un évadé de Sainte-Anne.
Elle s’attendait à tout, même au pire : tomber enceinte ou se faire
larguer par son copain, passer le reste de sa vie dans un minable
studio, mais à ce qu’un de ses élèves puisse faire preuve d’esprit
critique et d’indépendance de jugement, ça, jamais ! Aussi Mlle Lamotte
décide d’agir vite et fort. Joël, malgré ses origines portugaises,
n’échappera pas à une exemplaire sanction. Son institutrice le sort
promptement de la salle, alerte ses parents, prévient en urgence un
aide-éducateur, un psychologue, des universitaires qui travaillent
sur les problèmes d’intégration et de discrimination et des
membres du MRAP. La bête immonde se serait-elle réveillée à
Vénissieux ? Principe de précaution : on expédie le coupable dans un
centre de rééducation-citoyen. A l’instant précis où Joël, menotté,
quitte les lieux du crime, les dix « maquisards » de RESF qui dorment
dans la cour de récréation depuis trois jours pour empêcher l’expulsion
« du papa du petit Slobodan » exultent. Le préfet vient de téléphoner :
le sans-papiers est régularisé. « Sans-papiers ? Mais ça
ne veut rien dire, sans-papiers… », marmonne Joël qui,
décidemment, se pose beaucoup trop de questions. Mlle Lamotte, elle,
court dans les couloirs, se jette sur Karim-le-traumatisé et lui dit :
« On a gagné ! On a gagné ! »
Qu’est-ce que le
vivrensemble ? Un leitmotiv, un prurit qui s’étale dans les livres,
dans la rue, sur les panneaux publicitaires, sur les banderoles, à la
télévision, sur les affiches appelant les foules à se regrouper à
l’occasion de grands rassemblements festifs. C’est un mot qui figure
notre époque, le mot – en forme d’étendard – de l’idéologie dominant
notre époque. Un mot qui aurait plu à Victor Klemperer et George Orwell.
Les nazis vendaient l’extermination des juifs d’Europe
avec vermine et sous-homme. Le capitalisme globalisé vend l’uni-monde
avec métissage et vivrensemble. Croire que vivrensemble
veut dire « vivre ensemble » serait une erreur. Vivrensemble
signifie d’abord « vivre sans ». Vivre sans l’homme blanc, ce
raciste-colonialiste-génocidaire. Il doit disparaître, c’est impératif,
sa seule planche de salut. Et avec lui les frontières de son pays, sa
culture et sa langue. L’homme nouveau, celui du vivrensemble,
revendique le fait de « ne pas avoir une seule goutte de sang français »
(lorsqu’il est Français) et d’être « citoyen du monde ». Vivre sans
mille autres mots que l’on a patiemment cadavérisés pour faciliter sa
croissance – race, patrie, nation, arabe, noir : aux oubliettes. Vivre
sans pensée critique : le Bien ne saurait souffrir la moindre
contestation. Ce mot est une injonction. Vivons, chantons, dansons
ensemble sans nous demander un seul instant si la société que nous
forgeons est la plus fidèle à notre Histoire.
A quoi bon ? L’Histoire
n’est que massacres et fleuves de larmes, nous ne le savons que trop et
c’est bien la raison pour laquelle nous nous repentons avec un
enthousiasme qui dissimule mal notre vanité. Oui, reprenons tous en
chœur les paroles d’une autre chanson, celle du « Villon des quartiers
sensibles », ce Grand Corps Malade qui sait si bien que « l’union
fait la force quand apparaît l’adversité / Nous aurons un atout
supplémentaire : celui de la diversité / Avec toutes nos différences,
nous allons porter et défendre les mêmes couleurs ». Surtout,
achetons ensemble… pour le plus grand bénéfice des firmes qui
s’engraissent en faisant de ce mot d’ordre une valeur ajoutée. Tu veux
vivrensemble avec un Péruvien ? Achète du café commerce
équitable. Tu veux vivrensemble avec l’Afrique ? Va donc te
dandiner sur la musique « pleine de poésie » (ce sont les
Inrockuptibles qui le disent) de tel groupe béninois produit par
Africa music corporation.
Vivrensemble,
ou l’idéologie à la portée de la démocratie d’opinion. Idéologie qui
embaume le cœur de tous les idiots utiles du système, tous les
demi-soldes du trotskisme, tous les esprits politiques mous, de la
droite humaniste à la gauche à vélo, de la quasi totalité de la
presse, de tous les médias qui portent bien haut dans le ciel azur des
lendemains qui n’en finissent pas de nous émerveiller la voix des droits
de l’homme et du gnangnan humanitaire.
Vivrensemble,
ou la caresse que donne le monde d’après la guerre, la passion, la
haine, la folie. D’après l’humain dans ce qu’il a d’imprévisible, de
sublime et de grand-guignolesque : en somme, dans tout ce qui fait sa
véritable humanité. A la place, on lui propose des « combats », des
« grandes causes » : des fêtes de la musique, du PACS et des
manifestations contre l’extinction des bébés phoques. Ce mot est le
produit d’une génération, celle d’après 68. Celle pour qui l’étranger
n’existe plus (L’autre est un « je »… et il se nomme
Mamadou) ; celle pour qui la planète n’est qu’un vaste Center Parc ;
celle qui pleure quand elle entr’aperçoit sur une aéroport parisien la
silhouette d’Ingrid Betancourt libérée ; celle qui appelle littérature
les romans de Marc Lévy ou Christine Angot ; celle qui, tout en
déclamant son amour de la liberté, ne cesse de réclamer de nouvelles
lois ; celle, finalement, d’un totalitarisme en pantoufles – avec une
peluche de panda dans les mains.
Mais si on le laisse
proliférer, ce fichu vivrensemble, c’est également parce qu’il
rapporte des liasses et des liasses de billets. Pas bêtes, les grands
propagandistes de la mondialisation : que je te tartine du vivrensemble
un peu partout, du coton aux « films engagés », en passant par les
compétitions sportives se déroulant sous l’égide de slogans fédérateurs
et niais tels que « Not to racism » ou « Pour un monde meilleur ». Vous
ne voulez plus de centrales nucléaires ? Je vous vends du développement
durable et de l’énergie solaire. Vous ne voulez plus de la culture
française ? Je vous vends des cultures d’ici et d’ailleurs. Toujours à
la recherche de nouveaux marchés : d’abord les femmes, puis les gays,
puis les enfants. Les cartes bancaires occidentales sont vides ? Il
suffit d’aller sonder d’autres territoires : derrière chaque Vanessa,
titulaire d’un BTS en animation périscolaire, humanitaire à la
Croix-Rouge, se tient un émissaire de Wal-Mart. Il ne brandit pas une
Bible mais le vivrensemble. Uniformise-moi, missionnaire
libéral ! Avec l’aide et en suivant les directives des véritables
maîtres du nouvel ordre mondial : les publicitaires, ces Goebbels du
désir sous cellophane.
Vivrensemble
n’est qu’un symbole. Des mots issus du dictionnaire de la
contemporanéité, il est celui qui rencontre le plus franc succès, au
point d’être devenu une sorte de fétiche, la clef de voûte de tous les
discours politiques s’attaquant à la question ô combien importante de la
citoyenneté. Il est le grand simplificateur. Face aux problèmes posés
par l’intégration de populations allogènes, une seule solution : le
vivrensemble. A priori, on ne sait pas vraiment ce que c’est,
où ça nous mène, pourquoi nous devrions aveuglément le suivre, mais
puisqu’on nous assure que c’est à la fois sympa et efficace, en
plus d’être juste, emparons-nous de lui et tout ira bien. Pensée
magique : tout ira bien, tout ira bien. Ceux qui chantent ce mot sont
incapables d’en donner une définition. N’importe : la démocratie
d’opinion n’exige pas de définitions précises. Il lui faut des slogans
et des euphémismes. Parce que l’esprit de consensus, cher aux élites
européennes, ne saurait s’accommoder de mots qui « font mal ». Alors,
allons pour black au lieu de noir, pour jeune au lieu de
délinquant,
pour sans-papiers au lieu de clandestin. Journalistes
et militants associatifs, hérauts des victimes, sont les
principaux chantres de cette aseptisation du verbe. Dans la catégorie
des slogans, outre vivrensemble, on retrouve, entre autres,
diversité, antiracisme, dialogue des cultures et cette
étrange expression qui a définitivement remplacé le mot France :
principes républicains. Le plus épatant est que ces chiens de garde,
qui trustent tous les fauteuils des plateaux de télévision et des
ministères, tous ces subventionnés, se croient politiquement incorrects.
Vraiment ! Louer le mélange des cultures (variante) et lutter
contre la guerre : très politiquement incorrect dans la France et
l’Europe de 2008 ! Très original, périlleux, jamais entendu, à vous
plonger dans la marginalité ! Faut-il rire de cette tartuferie ? Au
début, elle fait rire, beaucoup. Puis, à force de l’entendre et de la
voir, de la subir quotidiennement, d’en apprécier les ravages, elle
agace, énormément. Qui sont les pires ? Ceux qui ne comprennent même pas
qu’ils participent à ce mouvement ou ceux, bien moins nombreux, qui
justifient ce travestissement du verbe par l’irruption toujours possible
d’un énième avatar de la bête immonde ? En castrant notre langue,
en y enlevant tous les mots qui pourraient potentiellement servir les
fascistes-racistes, en punissant tous ceux qui les utilisent, nous vous
sauvons de vous-mêmes, de vos mauvais instincts, affirment les
lieutenants des armées du Bien. Sauf que cette bête immonde
n’existe pas. Ils la fantasment, ils la veulent, en fait, parce qu’elle
innocente leur pleutrerie et assoit leur magistère intellectuel et
moral. La bête immonde est structurellement nécessaire. Car sans
ennemi, qu’est-ce que Big Brother ? Le totalitarisme pur. Ajoutez-y un
ennemi et Big Brother peut être appelé démocratie. Le totalitarisme,
c’est alors l’ennemi. Klemperer, l’analyste de la LTI nazie, et George
Orwell, l’inventeur du novlangue, nous ont appris que tous les régimes
totalitaires s’appuient sur une langue qui leur est propre, taillée sur
mesure. La France social-démocrate (mais c’est un phénomène qui touche
tous les pays occidentaux, en premier lieu les Etats-Unis) se dote d’un
arsenal lexical qui rattrapera bientôt celui des heures sombres de
l’Histoire. Et le projet politique, social, économique et sociétal
qui promeut cette langue est démasqué. Il célèbre la diversité et les
différences pour mieux les réduire après en avoir fait de vulgaires
marques. En égalisant les goûts, il espère égaliser les besoins. Il
encense le métissage pour mieux nier « l’étrangèreté » (Renaud Camus) de
l’autre – là est le véritable néo-colonialisme qui, comme son
prédécesseur du XIXe siècle, est né à gauche. Finalement, il met en
avant des mots-Potemkine ayant pour unique vocation de cacher la
réalité. Stigmatisation permet de ne pas évoquer l’islamisme,
diversité de taire l’uniformisation en cours, vivrensemble de
masquer le communautarisme, etc.
Après les longs âges
obscurs constellés de meurtres et de nationalismes, le surhomme métissé
surgira et donnera naissance à une terre pleine de fraternité, d’amour,
de tolérance et de solidarité. Les élites le professent, les imbéciles
en rêvent et de ce rêve les entrepreneurs internationalistes font un
business. Décidemment, le vivrensemble arrange tout le monde. Les
quelques hérétiques qui se dressent contre lui sont instantanément
diffamés, maudits puis excommuniés. Et pourtant… Quand ils méditent
l’heureuse formule de Wittgenstein (« Les limites de ma langue sont les
limites de mon monde »), quand ils assistent, stoïques, ironiques ou
consternés, à ce déferlement de mièvrerie, ça les démange et on peut les
entendre murmurer ou crier « Vive l’hérésie ». Comme l’écrivait le
regretté Philippe Muray : « Il faut se méfier des mots sans histoire.
Ils n’existent que pour liquider les histoires individuelles, ramener
les êtres concrets à des schémas simples, facilement nivelables et vite
encadrables. » Chérir la complexité, accepter les sentiments
malsains et les comportements déviants, s’autoriser à rire sans penser
aux souffrances des victimes autoproclamées : notre dernière
liberté. Car mieux vaut un monde où l’on peut vivre à côté ou, pire,
contre que celui, faux et fatalement totalitaire, du vivrensemble.
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