Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

RETOUR ACCUEIL

 

 

ARCHIVES

 

Idées et réflexions 1

Idées et réflexions 2

Idées et réflexions 3

Idées et réflexions 4

Idées et réflexions 5

Idées et réflexions 6

Idées et réflexions 7

Idées et réflexions 8

Idées et réflexions 9

Idées et réflexions 10

Idées et réflexions 11

Idées et réflexions 12

Idées et réflexions 13

Idées et réflexions 14

Idées et réflexions 15

Idées et réflexions 16

Idées et réflexions 17

Idées et réflexions 18

Idées et réflexions 19

Idées et réflexions 20

Idées et réflexions 21

Idées et réflexions 22

Idées et réflexions 23

Idées et réflexions 24

Idées et réflexions 25

Idées et réflexions 26

Idées et réflexions 27

Idées et réflexions 28

Idées et réflexions 29

Idées et réflexions 30

Idées et réflexions 31

Idées et réflexions 32

 

 

 

 

Si vous souhaitez vous inscrire à notre liste de diffusion, merci de nous le signaler par courriel.

 Accueil / Présentation / Notre équipe / Archives édito / Nous écrire / Liens

Vivrensemble

 

 

par Loïc Lorent     

                                                   

A l’école primaire Christiane Taubira de Vénissieux, Mlle Lamotte, institutrice de son état, est formelle : « le vivrensemble, c’est la base de notre travail d’enseignant ». Tellement important qu’elle juge nécessaire de l’enseigner à ses élèves, « parce qu’il faut leur montrer que le racisme, c’est vraiment affreux ». Parmi les vingt apprenants qui composent sa classe, on ne compte pas moins de « trois petits Maliens », « six petits Marocains et Algériens » et « un petit Albanais ». C’est Mlle Lamotte qui le dit, ajoutant que « toutes ces couleurs, c’est vraiment sympa ». Juste avant la rentrée scolaire, elle est allée acheter un livre sacrément épais, une sorte de manuel écrit par des sociologues de renom. Son titre ? Comment vivrensemble : l’apprentissage de la tolérance. Depuis, Mlle Lamotte ne peut s’éloigner trop longtemps de cet admirable bréviaire. Entre les semaines de « l’écologie à l’école » et du « bien manger à l’école », elle ne manque pas de raconter à ses chères têtes heureusement métissées toute la beauté de la vie en communauté, du mélange et du respect des différences. « Parce que moi, vous voyez, je pense que l’école son rôle c’est pas de bourrer les enfants de chiffres et de dates mais de leur communiquer un message qui leur servira quand ils seront adultes et puis de leur apprendre qu’ils doivent s’accepter les uns les autres comme ils sont ». Tout un programme… Qu’elle suit à la lettre. Grâce à son livre de chevet, aucun problème ! Une foultitude d’exemples édifiants vient au secours de notre sainte laïque. A la page 12 : où l’on voit Christophe et Edouard, fourbes néo-nazis des bacs à sable, punis pour avoir chahuté Mamadou. Puis, après qu’ils aient pris pleinement conscience du fait que « la stigmatisation, c’est vraiment pas sympa », ils déclarent, tels de parfaits écoliers nord-coréens, qu’ils ont bien de la chance de côtoyer « un enfant à la peau d’ébène ». Ce sont Christophe et Edouard qui le disent. A la page 86 : où l’on voit Amélie tomber follement amoureuse de Rachid, l’intellectuel – persécuté – de la classe, qu’elle préfère à Léo et Mathieu « parce que le couscous à la maman à Rachid, il me fait voyager ». C’est Amélie qui le dit. Mlle Lamotte a converti tous ses collègues : « c’est vraiment un outil génial ! ». La communauté enseignante, unanime, se rallie au panache multicolore de celle que ses formateurs de l’IUFM décrivaient comme « une étudiante sérieuse, soucieuse du devenir intime des élèves ». En ce joli jour d’automne, un bonheur chaud comme le string d’une étudiante américaine trottinant sur une plage de Cancún s’empare de Mlle Lamotte quand soudain, c’est le drame ! Joël, huit ans, lance une question en forme d’Exocet sur la frimousse solidaire de l’institutrice !

Devant les caméras de France 3, venues filmer la jeune femme dans le cadre d’un reportage provisoirement intitulé « L’école des citoyens », elle était en train d’expliquer pourquoi les races n’existent pas, citant, à l’appui de cette thèse éminemment subversive, le texte d’une chanson de Yannick Noah, ersatz de guerrier Masaï pour esthéticiennes pré-ménopausées, quand les mots horribles, terribles, péremptoires ont jailli tel le « J’accuse » dans la bouche de Zola : « Soit, les races n’existent pas. Mais pourquoi dites-vous que nous sommes tous pareils ? Karim, il n’est pas comme moi. Et moi, je ne suis pas comme Karim. En plus, il ne m’aime pas. Et je ne l’aime pas davantage. Pourquoi devrions-nous tous nous aimer ? » La pauvre Mlle Lamotte est totalement désemparée. Comment Joël peut-il rester insensible à cette prose qui ferait passer Brel pour un cancre : « Si parfois je me perds au milieu des deux rives / Si j’ai besoin de repères, mes racines me guident / Un sentiment basique, un élan, une chance / Une si belle mosaïque et dans mon cœur ça danse » ? Et ça danse aussi dans la tête de Mlle Lamotte, mais pas la lambada, plutôt un fado ou un requiem de Chopin joué par un évadé de Sainte-Anne. Elle s’attendait à tout, même au pire : tomber enceinte ou se faire larguer par son copain, passer le reste de sa vie dans un minable studio, mais à ce qu’un de ses élèves puisse faire preuve d’esprit critique et d’indépendance de jugement, ça, jamais ! Aussi Mlle Lamotte décide d’agir vite et fort. Joël, malgré ses origines portugaises, n’échappera pas à une exemplaire sanction. Son institutrice le sort promptement de la salle, alerte ses parents, prévient en urgence un aide-éducateur, un psychologue, des universitaires qui travaillent sur les problèmes d’intégration et de discrimination et des membres du MRAP. La bête immonde se serait-elle réveillée à Vénissieux ? Principe de précaution : on expédie le coupable dans un centre de rééducation-citoyen. A l’instant précis où Joël, menotté, quitte les lieux du crime, les dix « maquisards » de RESF qui dorment dans la cour de récréation depuis trois jours pour empêcher l’expulsion « du papa du petit Slobodan » exultent. Le préfet vient de téléphoner : le sans-papiers est régularisé. « Sans-papiers ? Mais ça ne veut rien dire, sans-papiers… », marmonne Joël qui, décidemment, se pose beaucoup trop de questions. Mlle Lamotte, elle, court dans les couloirs, se jette sur Karim-le-traumatisé et lui dit : « On a gagné ! On a gagné ! »

 Qu’est-ce que le vivrensemble ? Un leitmotiv, un prurit qui s’étale dans les livres, dans la rue, sur les panneaux publicitaires, sur les banderoles, à la télévision, sur les affiches appelant les foules à se regrouper à l’occasion de grands rassemblements festifs. C’est un mot qui figure notre époque, le mot – en forme d’étendard – de l’idéologie dominant notre époque. Un mot qui aurait plu à Victor Klemperer et George Orwell. Les nazis vendaient l’extermination des juifs d’Europe avec vermine et sous-homme. Le capitalisme globalisé vend l’uni-monde avec métissage et vivrensemble. Croire que vivrensemble veut dire « vivre ensemble » serait une erreur. Vivrensemble signifie d’abord « vivre sans ». Vivre sans l’homme blanc, ce raciste-colonialiste-génocidaire. Il doit disparaître, c’est impératif, sa seule planche de salut. Et avec lui les frontières de son pays, sa culture et sa langue. L’homme nouveau, celui du vivrensemble, revendique le fait de « ne pas avoir une seule goutte de sang français » (lorsqu’il est Français) et d’être « citoyen du monde ». Vivre sans mille autres mots que l’on a patiemment cadavérisés pour faciliter sa croissance – race, patrie, nation, arabe, noir : aux oubliettes. Vivre sans pensée critique : le Bien ne saurait souffrir la moindre contestation. Ce mot est une injonction. Vivons, chantons, dansons ensemble sans nous demander un seul instant si la société que nous forgeons est la plus fidèle à notre Histoire. A quoi bon ? L’Histoire n’est que massacres et fleuves de larmes, nous ne le savons que trop et c’est bien la raison pour laquelle nous nous repentons avec un enthousiasme qui dissimule mal notre vanité. Oui, reprenons tous en chœur les paroles d’une autre chanson, celle du « Villon des quartiers sensibles », ce Grand Corps Malade qui sait si bien que « l’union fait la force quand apparaît l’adversité / Nous aurons un atout supplémentaire : celui de la diversité / Avec toutes nos différences, nous allons porter et défendre les mêmes couleurs ». Surtout, achetons ensemble… pour le plus grand bénéfice des firmes qui s’engraissent en faisant de ce mot d’ordre une valeur ajoutée. Tu veux vivrensemble avec un Péruvien ? Achète du café commerce équitable. Tu veux vivrensemble avec l’Afrique ? Va donc te dandiner sur la musique « pleine de poésie » (ce sont les Inrockuptibles qui le disent) de tel groupe béninois produit par Africa music corporation.

 Vivrensemble, ou l’idéologie à la portée de la démocratie d’opinion. Idéologie qui embaume le cœur de tous les idiots utiles du système, tous les demi-soldes du trotskisme, tous les esprits politiques mous, de la droite humaniste à la gauche à vélo, de la quasi totalité de la presse, de tous les médias qui portent bien haut dans le ciel azur des lendemains qui n’en finissent pas de nous émerveiller la voix des droits de l’homme et du gnangnan humanitaire.

Vivrensemble, ou la caresse que donne le monde d’après la guerre, la passion, la haine, la folie. D’après l’humain dans ce qu’il a d’imprévisible, de sublime et de grand-guignolesque : en somme, dans tout ce qui fait sa véritable humanité. A la place, on lui propose des « combats », des « grandes causes » : des fêtes de la musique, du PACS et des manifestations contre l’extinction des bébés phoques. Ce mot est le produit d’une génération, celle d’après 68. Celle pour qui l’étranger n’existe plus (L’autre est un « je »… et il se nomme Mamadou) ; celle pour qui la planète n’est qu’un vaste Center Parc ; celle qui pleure quand elle entr’aperçoit sur une aéroport parisien la silhouette d’Ingrid Betancourt libérée ; celle qui appelle littérature les romans de Marc Lévy ou Christine Angot ; celle qui, tout en déclamant son amour de la liberté, ne cesse de réclamer de nouvelles lois ; celle, finalement, d’un totalitarisme en pantoufles – avec une peluche de panda dans les mains.

 Mais si on le laisse proliférer, ce fichu vivrensemble, c’est également parce qu’il rapporte des liasses et des liasses de billets. Pas bêtes, les grands propagandistes de la mondialisation : que je te tartine du vivrensemble un peu partout, du coton aux « films engagés », en passant par les compétitions sportives se déroulant sous l’égide de slogans fédérateurs et niais tels que « Not to racism » ou « Pour un monde meilleur ». Vous ne voulez plus de centrales nucléaires ? Je vous vends du développement durable et de l’énergie solaire. Vous ne voulez plus de la culture française ? Je vous vends des cultures d’ici et d’ailleurs. Toujours à la recherche de nouveaux marchés : d’abord les femmes, puis les gays, puis les enfants. Les cartes bancaires occidentales sont vides ? Il suffit d’aller sonder d’autres territoires : derrière chaque Vanessa, titulaire d’un BTS en animation périscolaire, humanitaire à la Croix-Rouge, se tient un émissaire de Wal-Mart. Il ne brandit pas une Bible mais le vivrensemble. Uniformise-moi, missionnaire libéral ! Avec l’aide et en suivant les directives des véritables maîtres du nouvel ordre mondial : les publicitaires, ces Goebbels du désir sous cellophane.

Vivrensemble n’est qu’un symbole. Des mots issus du dictionnaire de la contemporanéité, il est celui qui rencontre le plus franc succès, au point d’être devenu une sorte de fétiche, la clef de voûte de tous les discours politiques s’attaquant à la question ô combien importante de la citoyenneté. Il est le grand simplificateur. Face aux problèmes posés par l’intégration de populations allogènes, une seule solution : le vivrensemble. A priori, on ne sait pas vraiment ce que c’est, où ça nous mène, pourquoi nous devrions aveuglément le suivre, mais puisqu’on nous assure que c’est à la fois sympa et efficace, en plus d’être juste, emparons-nous de lui et tout ira bien. Pensée magique : tout ira bien, tout ira bien. Ceux qui chantent ce mot sont incapables d’en donner une définition. N’importe : la démocratie d’opinion n’exige pas de définitions précises. Il lui faut des slogans et des euphémismes. Parce que l’esprit de consensus, cher aux élites européennes, ne saurait s’accommoder de mots qui « font mal ». Alors, allons pour black au lieu de noir, pour jeune au lieu de délinquant, pour sans-papiers au lieu de clandestin. Journalistes et militants associatifs, hérauts des victimes, sont les principaux chantres de cette aseptisation du verbe. Dans la catégorie des slogans, outre vivrensemble, on retrouve, entre autres, diversité, antiracisme, dialogue des cultures et cette étrange expression qui a définitivement remplacé le mot France : principes républicains. Le plus épatant est que ces chiens de garde, qui trustent tous les fauteuils des plateaux de télévision et des ministères, tous ces subventionnés, se croient politiquement incorrects. Vraiment ! Louer le mélange des cultures (variante) et lutter contre la guerre : très politiquement incorrect dans la France et l’Europe de 2008 ! Très original, périlleux, jamais entendu, à vous plonger dans la marginalité ! Faut-il rire de cette tartuferie ? Au début, elle fait rire, beaucoup. Puis, à force de l’entendre et de la voir, de la subir quotidiennement, d’en apprécier les ravages, elle agace, énormément. Qui sont les pires ? Ceux qui ne comprennent même pas qu’ils participent à ce mouvement ou ceux, bien moins nombreux, qui justifient ce travestissement du verbe par l’irruption toujours possible d’un énième avatar de la bête immonde ? En castrant notre langue, en y enlevant tous les mots qui pourraient potentiellement servir les fascistes-racistes, en punissant tous ceux qui les utilisent, nous vous sauvons de vous-mêmes, de vos mauvais instincts, affirment les lieutenants des armées du Bien. Sauf que cette bête immonde n’existe pas. Ils la fantasment, ils la veulent, en fait, parce qu’elle innocente leur pleutrerie et assoit leur magistère intellectuel et moral. La bête immonde est structurellement nécessaire. Car sans ennemi, qu’est-ce que Big Brother ? Le totalitarisme pur. Ajoutez-y un ennemi et Big Brother peut être appelé démocratie. Le totalitarisme, c’est alors l’ennemi. Klemperer, l’analyste de la LTI nazie, et George Orwell, l’inventeur du novlangue, nous ont appris que tous les régimes totalitaires s’appuient sur une langue qui leur est propre, taillée sur mesure. La France social-démocrate (mais c’est un phénomène qui touche tous les pays occidentaux, en premier lieu les Etats-Unis) se dote d’un arsenal lexical qui rattrapera bientôt celui des heures sombres de l’Histoire. Et le projet politique, social, économique et sociétal qui promeut cette langue est démasqué. Il célèbre la diversité et les différences pour mieux les réduire après en avoir fait de vulgaires marques. En égalisant les goûts, il espère égaliser les besoins. Il encense le métissage pour mieux nier « l’étrangèreté » (Renaud Camus) de l’autre – là est le véritable néo-colonialisme qui, comme son prédécesseur du XIXe siècle, est né à gauche. Finalement, il met en avant des mots-Potemkine ayant pour unique vocation de cacher la réalité. Stigmatisation permet de ne pas évoquer l’islamisme, diversité de taire l’uniformisation en cours, vivrensemble de masquer le communautarisme, etc.

Après les longs âges obscurs constellés de meurtres et de nationalismes, le surhomme métissé surgira et donnera naissance à une terre pleine de fraternité, d’amour, de tolérance et de solidarité. Les élites le professent, les imbéciles en rêvent et de ce rêve les entrepreneurs internationalistes font un business. Décidemment, le vivrensemble arrange tout le monde. Les quelques hérétiques qui se dressent contre lui sont instantanément diffamés, maudits puis excommuniés. Et pourtant… Quand ils méditent l’heureuse formule de Wittgenstein (« Les limites de ma langue sont les limites de mon monde »), quand ils assistent, stoïques, ironiques ou consternés, à ce déferlement de mièvrerie, ça les démange et on peut les entendre murmurer ou crier « Vive l’hérésie ». Comme l’écrivait le regretté Philippe Muray : « Il faut se méfier des mots sans histoire. Ils n’existent que pour liquider les histoires individuelles, ramener les êtres concrets à des schémas simples, facilement nivelables et vite encadrables. » Chérir la complexité, accepter les sentiments malsains et les comportements déviants, s’autoriser à rire sans penser aux souffrances des victimes autoproclamées : notre dernière liberté. Car mieux vaut un monde où l’on peut vivre à côté ou, pire, contre que celui, faux et fatalement totalitaire, du vivrensemblen