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De
l'éducation
à l'ère du zapping
par le docteur G
L'une des questions les plus fréquentes dans les forums relatifs à
l'enfance sur internet concerne la présence de la télévision dans
l'univers familier des bambins de moins de deux ans. La télévision est
le vecteur de variété le plus puissant que l'on puisse imaginer, or nous
venons de voir que la variété peut être source de déséquilibre et de
rejet.
Le
zapping aux Etats-Unis commence à neuf mois, et les chiffres de
fréquentation de la télé jusqu'à deux ans s'établissent à vingt heures
par semaine. Les parents croient naïvement qu'ils donnent ainsi les
meilleurs chances à leurs enfants de développer leurs neurones, mais des
études récentes tendent à prouver que les neurones se fanent, en cas de
surdose télévisuelle, surtout que l'instrument possède un défaut qui
devrait provoquer la méfiance de tous les parents : il pose toutes les
questions mais n'apporte aucune réponse.
Non, certes, l'enfant de deux ans n'interroge pas la télé comme un
sociologue, mais il regarde avec impuissance cette boite qui produit des
couleurs, des situations et des énigmes. Contrairement à ce qui se passe
quand il joue avec un chat ou nourrit un poisson, il n'y a aucune
interaction entre lui et ce qu'il voit. Il ne contrôle pas l'expérience,
il la subit. Si l'énigme est trop abrupte, trop violente, il traduit le
malaise qu'il en ressent par une violence identique.
Depuis dix ans, la passivité que l'on reproche à la télé a été
grandement réduite par l'activité parfois frénétique que réclame
l'ordinateur. 67 pour cent des enfants de 4 à 10 ans possèdent une
console de jeux et s'en servent pour une bonne part avant le coucher. Il
faut savoir que l'activité cérébrale, ainsi stimulée avant le coucher,
est responsable d'un recul de l'heure d'endormissement que les médecins
ont observé depuis dix ans, et qui nuit à l'équilibre de l'enfant.
Il
faut rappeler aussi que l'entrée dans le sommeil se manifeste par
l'apparition des fameuses ondes alpha, apparition favorisée par
l'histoire du soir dans le premier âge et par la lecture dans le
deuxième. Or l'histoire du soir a presque déserté la pratique familiale.
Pourquoi ? Est-ce par défaut de disponibilité de la mère ou du père ?
Est-ce parce que le niveau de lecture est devenu insuffisant chez les
parents ? Il y a peut-être un peu de tout cela, mais l'une des
explications concerne plutôt la crainte de la mère ou du père
d'être jugé pendant qu'il interprète l'histoire.
Pour le comprendre il faut revenir à la névrose dont je parlais tout à
l'heure, névrose qui consiste pour le parent à se perdre dans la
contemplation narcissique de son enfant, à se prendre pour l'auteur de
ses jours comme on est l'auteur d'un tableau. C'est une névrose qui
consiste à vouloir se reconnaître dans les qualités que manifeste l'
enfant, névrose de définition parentale avant tout, puisque le parent
abusif entretient une relation d'osmose avec sa création.
L'histoire du soir est la négation de ce processus puisque le parent qui
lit un conte se retrouve sur scène, jugé comme interprète en quelque
sorte, et que l'osmose narcissique devient impossible. Le jeune parent
n'est déjà pas très assuré dans son rôle, il a du mal à endosser la
dignité de l'emploi, il se comporte à bien des égards vis à vis de ses
propres enfants comme un frère ou une soeur aînée, se retrouver tout
d'un coup investi du rôle principal, celui ou celle qui dit l'histoire,
qui conte, qui raconte, est un privilège redoutable. Certains bâclent
leur affaire. D'ailleurs l'une des situations les plus ridicules
auxquelles on peut assister dans la relation mère-fille par exemple est
celle d'une mère à qui sa fillette de trois ans reproche de ne pas bien
raconter l'histoire.
Le
message sous-jacent est très clair : tu n'es pas l'interprète du
monde, tu ne prends pas en charge la tâche difficile d'expliquer la
complexité des choses avant le coucher. Parfois même (et nombre
d'enfants sont sensibles à cette question), tu viens t'asseoir non
devant moi, où je peux contempler ton visage pendant que tu lis, où je
peux mesurer ton degré de domination du monde pour être rassuré, mais tu
viens te placer à côté de moi, et tu fais semblant de lire le livre avec
moi, comme si tu te refusais à être observée dans ce rôle.
A
la fin de l'histoire, le parent délègue pratiquement son rôle mal assumé
au Luminou, nounours phosphorescent qui à défaut d'interpréter le monde
l'adoucit et l'éclaire. Dans le meilleur des cas. Dans le pire la mère
laisse la télé allumée, ou la radio, ou quoi que ce soit qui permette
d'induire les ondes alpha de manière artificielle.
Mais ce qu'il faut retenir dans tout cela, comme dans les innombrables
conseils croisés que l'on relève sur internet, c'est qu'il s'agit d'un
marchandage affectif permanent entre la mère et l'enfant. Les enfants
qui réveillent leurs parents la nuit, ceux qui inventent toutes sortes
de stratagèmes pour attirer l'attention ont besoin d'abord d'une lecture
du monde, il faut que quelqu'un leur raconte l'histoire, et déléguer ce
rôle à la télévision est un mauvais calcul.
D'abord l'enfant perçoit très vite la télé comme une rivale. Pour ma
part j'ai relevé dès le premier âge une tendance de l'enfant à se placer
devant le poste pour essayer de signifier regardez-moi, la télé est
moins intéressante. Une fois qu'il a compris que c'est peine perdue, il
regarde ses parents regardant la télé, et il s'avise qu'il ne comprend
aucune de leurs réactions. Sa lecture du monde est donc compromise. Ne
parlons même pas de violence, enfin si, parlons-en tout de même pour
relever l'absurdité de réserver explicitement certains spectacles
cruels aux adultes. Parce que l'enfant comprend rapidement qu'une fois
l'âge légal atteint la violence devient légitime, et il aspire à
atteindre cet âge.
Dans ce combat d'arrière garde qui consiste à douter des vertus
pédagogiques de la télé, un vieux médecin tel que moi peut avoir des
recettes de bon sens à fournir une fois de plus et les recueillir, une
fois de plus, de la bouche de son employée de maison .
Notre Edmonde avait compris, comme nombre de mères aujourd'hui qui ont
l'intelligence du coeur, que la télévision est une source d'inconfort
non seulement parce qu'elle est parfois violente, mais parce qu' elle
est toujours imprévisible.
C'est l'explication du succès des cassettes et autres DVD que les
enfants se font passer en boucle. Le bon usage de l'outil consiste donc
à lui conférer le même rôle que le doudou : quand il raconte toujours la
même histoire, il permet une lecture du monde rassurante, équilibrante,
même si on peut dire qu'elle n'est pas très excitante pour l'esprit.
L'enfant futur pianiste qui attendait sa mère dans mon salon avait une
cassette usée qu'il regardait inlassablement, Nono le petit robot. Il
connaissait par coeur les moindres aventures. C'est une façon de dominer
le monde, de l'apprivoiser. Mais la véritable domination se conquiert à
travers l'expérience directe en l'occurrence pour lui le piano. Pourquoi
le piano ? Curieusement, et contrairement à une mythologie moderne,
aucunement parce qu’il avait des dons. S’il avait trouvé un rabot ou un
soufflet de forge, il serait devenu menuisier ou forgeron. En fait de
télévision, il n’y avait chez nous qu’un grand aquarium qu’il
contemplait inlassablement. Il y jetait une miette de temps à autre pour
observer le comportement des poissons, comme l’enfant d’autrefois jouait
avec un chaton ou un hamster. Avec sa sagesse irréfléchie, Edmonde
laissait ses enfants interroger le monde et leur fournissait rarement
des réponses elle-même. Elle répétait à l’envi qu’elle était incapable
de juger de l’intelligence de ses enfants, et pas assez instruite pour
la nourrir, mais elle me disait souvent devant lui qu’il était attentif
et désireux d’apprendre et qu’il retenait tout. Elle terminait toujours
par montre au docteur comme tu sais te débrouiller, il est malin
docteur, vous allez voir.
Cette femme était, elle-même, particulièrement douée pour équilibrer ses
enfants, puisqu’elle réussissait à caser trois bonnes actions dans la
même phrase : Au début elle rappelait son humilité de mère qui n’avait
ni le temps ni la culture pour juger de l’étendue des talents de
l’enfant. Ensuite elle manifestait tout de même sa fierté, de ce que
l’enfant soit apparemment doué pour quelque chose, qu’il s’agisse de
l’attention ou du raisonnement. Enfin elle demandait à l’enfant de faire
la démonstration de ce don, devant un adulte compétent, lui inculquant
par là le respect de l’autorité morale, quelle qu’elle soit.
Que
fait la mère déséquilibrée et déséquilibrante, au lieu de pratiquer la
politique ci-dessus ? Le contraire exactement.
Elle laisse entendre à son enfant qu’elle sait juger de ses qualités
parce qu’elle possède toute la compétence nécessaire. Elle explique sans
cesse à l’enfant qu’il est doué parce qu’il n’y a pas de raison qu’il le
soit moins que les autres.
Et
surtout, si l’enfant rencontre la moindre autorité capable de l’évaluer,
à l’école ou ailleurs, elle met en doute sa compétence en disant à
l’enfant : ils n’ont pas su te comprendre.
Quand mon épouse s’est penchée un jour sur les premières curiosités du
petit Armand en matière musicale, elle lui a appris le solfège avec une
facilité déconcertante, non parce qu’il était doué, je le répète, mais
parce qu’il n’avait pas de préventions contre le savoir. Au lieu de
regarder l’adulte en lui disant « aime-moi d’abord, je t’écouterai
ensuite », il apprenait sans difficulté, parce qu’il était délivré du
doute ravageur sur l’amour de sa mère. Il était convaincu d’être
l’objet d’un juste intérêt, et surtout, surtout, il était entouré
d’êtres humains véritables, capables de lui raconter une histoire,
capables de l’asseoir sur une chaise, capables de lui offrir un piano à
l’âge des premières leçons.
Quel est le contraire d’un être humain véritable dans la vie de
l’enfant ? Toutes les abstractions qu’on lui propose aujourd’hui, à
commencer par les relations nouées autour du chat sur internet,
du portable, des sms etc.
C’est drôle, à chaque fois que je mentionne ces nouveautés de
comportement dont notre vie sociale est infestée, il faut que je me
justifie, en assurant le lecteur que je ne déteste pas la modernité en
tant que telle. Le chat, le Sms, le portable ne sont rien
d’autres que des instruments de communication qui ont dévoré ce qu’ils
véhiculent. Le fait de téléphoner quatre fois par matinée à sa mère dans
la cour d’une école n’est pas du tout un progrès psychologique. Parce
que la fréquence et l’abstraction de ce contact ne permettent à aucun
des deux interlocuteurs une relation satisfaisante.
Alors ça va , Ouais moi ça va et toi ça va ? Ca va super.
Le
tout, quatre fois par demi journée. Quand on compare cette communication
privée de contenu avec les lettres que s’adressaient autrefois parents
et enfants pendant un séjour en colonie par exemple, on s’aperçoit que
la communication moderne est un simulacre marqué par l’instantanéité et
l’insignifiance. On retrouve le même simulacre sur les sms des
adolescents, où la brièveté des messages cache encore plus difficilement
leur nullité, leur infirmité devant la nécessité de dire qui l’on est,
ce que l’on sent.
Dans la multiplication des moyens de communication il faut voir un aveu
d’impuissance devant la nécessité de s’exprimer. Quand on écrit ca va ?
ou c cool cinquante fois par jour à des gens avec qui on est
incapable d’avoir une relation normale dans le réel, on est mal parti
dans la vie.
Les
ministres qui n’ont pas osé interdire le portable à l’école portent une
responsabilité devant l’histoire, celle de n’avoir pas obligé l’enfant à
sortir de la damnation du conformisme et de la lâcheté .
Quand Armand répondait à l’une de mes questions, lui au moins me
regardait droit dans les yeux. Quand sa mère s’adressait à lui, il ne
rasait pas les murs, le regard au plancher. Dans la jeunesse moderne, si
agile au clavier, si prompte à s’envoyer des images, y compris des
images de tabassage et de grossièreté avec les filles, on n’observe la
plupart du temps aucune aptitude à frayer avec autrui. Il faut dire que
désormais une vie commence par la photo envoyée par mms d’un
enfant à peine né couvert de sang . On case ensuite dans son berceau un
interphone, pour surveiller son moindre hoquet. On lui payer un
babymo pour qu’il puisse téléphoner à papy et mamy de la cour de la
maternelle. Et pour finir, à quatorze ans il pianote comme un forcené en
cours de maths pour envoyer à la fille du quatrième rang un message
délicat dans le genre fais voir ton string. Dans tout cela les
moyens de communication se sont développés à l’échelle d’un réseau
mondial pour délivrer des messages au contenu dérisoire.
Quand la mère d’Armand me disait il ne parle pas beaucoup, mais quand
il parle, ce n’est pas pour ne rien dire, elle ajoutait : nous
sommes des gens simples, ça nous dérange pas d’écouter. On pourrait
ajouter que chez les gens simples justement, au moins dans ma
génération, les enfants bien élevés étaient caractérisés par leur
écoute. Pour signifier qu’un enfant était sage, on disait volontiers
il écoute. Or quel que soit le milieu désormais, l’enfant qui écoute
a l’impression de perdre son temps puisqu’il s’agit d’occuper le terrain
par l’expression.
Quand on écoute on laisse les autres s’affirmer, or la pression
parentale va plutôt désormais dans le sens inverse. L’enfant doué est
celui qui s’affirme lui-même. Dès la maternelle il s’est aperçu d’une
chose, il lui suffit de produire un son ou une image pour être
complimenté automatiquement, du coup il passe son temps à montrer ses
dessins non seulement avant de les avoir finis, mais à peine commencés,
puisque l’essentiel est de provoquer chez l’enseignante l’admiration
obligatoire du genre « mais c’est merveilleux Marie-Noémie ce cheval
bleu va être épinglé au mur de la classe immédiatement ». Il est de
plus en plus fréquent que Marie-Noémie reprenne son dessin comme si elle
n’avait d’autre but que d’éprouver la nullité hypocrite de l’adulte, et
j’ai vu plusieurs fois des enfants de cet âge présenter un dessin avec
fierté à leur mère pour refuser les compliments aussitôt après en lui
disant mais non, mon cheval bleu n’est pas bien fait, je vais en
faire un autre.
Le
besoin de s’exprimer avant d’écouter présente l’inconvénient de freiner
l’apprentissage. Chez l’enfant des classes primaires les enseignants
relèvent tous les jours des comportements névrotiques qui consistent à
lever le doigt pour répondre à une question qui n’a pas encore été
posée. C’est le côté Questions pour un champion de l’éducation
nationale, le gamin presse sur le champignon pour faire tinter la cloche
avant ses rivaux, on lui demande oui Jérémie, alors que peux tu me dire,
et il répond « Est-ce que vous pouvez répéter la question ?».
Mais surtout, pour évoquer entre deux boutades les études sérieuses des
spécialistes du langage, une enfance passée à s’exprimer sans cesse pour
mériter la drogue de l’approbation ne permet plus de réaliser l’alchimie
complexe qui fait du cerveau de moins de sept ans une machine à associer
et à dissocier, une machine à inventer le réel, une machine à devenir
quelqu’un.
Le
cerveau soumis aux stimuli de l’approbation forcenée, de l’unanimisme,
de l’appartenance au groupe devient plutôt une machine à devenir
n’importe qui. C’est là qu’on peut s’interroger sur l’objet de toute
éducation, objet que mon jeune ami Armand , son frère et sa mère
illustrent à merveille, car il est temps de révéler ce qu’ils sont
devenus. ........n
Cet article est un
extrait d'un ouvrage à paraître prochainement aux éditions du Rocher.
Il est publié avec
l'aimable autorisation de son auteur.
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