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De
la contestation mondiale bobo-docile et du
souverainisme de
libération
Par Paul-Eric Blanrue
"Si le
mouvement national contemporain ne veut pas se contenter de rééditer les
anciennes tragédies amères de notre histoire passée, il doit se montrer
capable de s'élever au niveau des exigences de l'heure présente".
James
Connolly (1868-1916), fondateur de l'Irish Republican Socialist Party
"Donnez-moi un point d'appui et un levier et je soulèverai la Terre."
Archimède
"Pensez-vous tous ce que vous êtes supposés penser ?"
Tyler Durden
"Ce
que nous devons conquérir, la souveraineté du pays, nous devons
l'enlever à quelqu'un qui s'appelle le monople… Le pouvoir
révolutionnaire, ou la souveraineté politique, est l'instrument de la
conquête économique pour que la souveraineté nationale soit pleinement
réalisée".
Ernesto
Guevara.
À chaque
époque, ses contradictions. L'une des contradictions majeures de notre
temps, se déroulant dans la pratique sociale et politique, se présente
sous la forme d'une lutte à mort entre les puissances convergeant vers
l'homogénéisation planétaire et les mouvements résistant à ce processus.
Largement utilisés depuis les années 1980, les termes de mondialisation
et de globalisation traduisent l'action des puissances homogénéisantes.
Qu'est-ce que
la mondialisation ? L'intégration croissante des économies dans le
monde, au moyen des courants d'échanges et des flux financiers. Elle se
définit par les transferts internationaux de main-d'oeuvre et de
connaissances, et les phénomènes culturels et politiques que ceux-ci
engendrent. Les principales caractéristiques en sont : la concentration
de la production et du capital sous forme de monopoles ; la fusion du
capital bancaire et industriel ; l'exportation massive des capitaux ; la
formation d'unions transnationales monopolistes se partageant le monde ;
la fin du partage territorial du monde entre les puissances
capitalistes.
La
mondialisation actuellement en oeuvre est une forme avancée de
l'impérialisme capitaliste apparu au début du XXe siècle. Étant donné
ses conséquences constatables et prévisibles (mort des cultures,
disparition des particularismes, avènement du positivisme néo-kantien
bêtifiant, anéantissement de la pensée critique, massification, dressage
cognitif,
crises
économiques et guerres récurrentes, désintégration des religions
occidentales et moralisme morbide subséquent, etc.), la mondialisation
apparaît, à sa limite, comme un "holocauste mondial", ainsi que l'a
définie Jean Baudrillard.
Du côté de la
résistance organisée et spectaculaire - les mouvements altermondialistes
et antiglobalisation qui défilent dans les médias - règne la confusion
la plus grande. L'ambiguïté de la critique qu'ils adressent à la
mondialisation et la limite des solutions qu'ils proposent se révèlent
patentes si on les passe au tamis d'une critique impartiale. Pétris de
bonnes intentions (remarquons à leur actif un notable appel à voter non
au référendum sur le Traité européen), les altermondialistes sont aussi,
au fond, les meilleurs alliés de la mondialisation capitaliste.
La diversion altermondialiste
D'abord, les
altermondialistes sont des gestionnaires, et non des critiques radicaux.
José Bové s'en vante : "A Seattle, dit-il, personne ne brandit le
drapeau rouge de la révolution chinoise, ni le portrait du Che, ni la
victoire révolutionnaire dans un pays devant bouleverser les autres ;
c'est bien fini et c'est porteur d'espoir".
Les
altermondialistes vitupèrent en effet le capitalisme, mais n'ont en fait
nulle intention de le renverser. Ils désirent seulement l'amender. La
taxe Tobin, le prélèvement qu'ils veulent instaurer sur les transactions
spéculatives, ne s'attaque en réalité qu'à une infime partie de la
spéculation et cache le fait que la crise du capitalisme ne porte pas
uniquement sur la spéculation mais sur l'ensemble du capitalisme. La
crise générale du capitalisme a pour trait distinctif
l'accentuation extrême de toutes les contradictions de la
société capitaliste. Et ces contradictions sont aujourd'hui portées à
un point d'incandescence jamais atteint.
La campagne
pour la suppression des paradis fiscaux, autre thème de campagne des
altermondialistes, vise quant à elle à moraliser le capitalisme. Mais, à
nouveau, la spéculation et les trafics financiers ne sont nullement la
cause de la crise. Ils sont seulement la conséquence directe de
l'impasse où est acculé le mode de production actuel. Aucune mesure de
ce type n'empêchera jamais la crise de se poursuivre ni d'étendre ses
ravages.
Au lieu de
proposer une alternative efficace, les altermondialistes militent pour
un système de redistribution à l'intérieur du capitalisme : les pays
riches doivent partager leur richesse avec les pays pauvres, les patrons
avec ceux qu'ils exploitent, etc. Ils espèrent ainsi qu'un capitalisme
revu et corrigé sera porteur de justice, perpétuant l'utopie d'un
capitalisme viable, à orienter dans un sens favorable. Pourtant, il n'y
a pas de société "juste" dans le cadre du capitalisme dont l'essence
conflictuelle nourrit des antagonismes en cascade. La seule réponse
historique valable est de le dépasser, d'abolir le salariat en
développant les luttes contre l'exploitation de la force de travail et
les rapports capitalistes de production.
Les
altermondialistes croient au soft-capitalisme, au capitalisme à visage
humain, comme s'ils avaient lu l'oeuvre de Karl Marx avec les lunettes
de plage d'Alain Minc. À l'instar de José Bové, avatar actuel de
Proudhon, la plupart d'entre eux voudraient retourner au capitalisme de
papa, celui des petits producteurs. Leur rêve est de freiner la
concentration monopolistique par des institutions internationales qui
superviseraient l'économie mondiale. Mais ils oublient que c'est la
libre concurrence, constitutive du capitalisme, qui a depuis plus d'un
siècle donné naissance aux monopoles mondiaux. C'est la libre
concurrence qui a produit le monopole. C'est la libre concurrence du
XIXe siècle qui a accouché de la dictature de deux cents multinationales
du XXe siècle. Combattre la dictature des multinationales sans combattre
en même temps la libre concurrence et le libre marché capitaliste qui
les engendrent est un non-sens.
Comme le
monopole, la mondialisation est contenue en germe dans le capitalisme :
le capitalisme la porte en lui, c'est son produit inéluctable, sa
déduction. Les multinationales, les délocalisations, comme les
inégalités sociales et la flexibilité, sont les effets naturels de sa
logique, le déroulement d'un processus autodynamique irréversible tant
que l'on ne se décide pas à le subsumer.
Poussés
par le besoin incessant de trouver des débouchés toujours nouveaux, les
marchands ont envahi le monde entier. L'exploitation du marché mondial a
du coup donné un caractère cosmopolite à la production et à la
consommation de tous les pays. Déplorer le cœur sur la main "l'horreur
économique" comme Viviane Forrester, scander "no logo" comme Noami
Klein , hurler "le monde n'est pas une marchandise" ou manifester sous
les murailles des forteresses de Big Brother pour que le monde
capitaliste reparte du bon pied, ce n'est pas prendre le problème à la
racine : c'est le décentrer. Couper les mauvaises herbes sans désherber,
c'est leur permettre de repousser.
Le
capitalisme est, par nature, une économie poussant à la mondialisation
et à la marchandisation. Or tout est marchandisation en puissance, et
puisque Dieu est provisoirement mort, il n'y a plus aucune limite
humaine connue à l'expansion universelle de la marchandisation si on la
laisse suivre son cours. Les marchands ont tout le temps devant eux, et
ce ne sont pas les comités d'éthique officiels qui les empêcheront
d'agir. Comme ces institutions spectaculaires nourrissent une pensée
théologique coupée du terreau social, les marchands ont raison de
prendre patience, car la théologie s'écroule toujours un moment donné de
l'histoire, lorsque l'infrastructure la rend caduque.
Pour
s'opposer concrètement à la marchandisation du monde, il ne suffit donc
pas de minauder sur quelques-unes des conséquences annexes du Système,
il faut dénoncer celui-ci dans son ensemble et en son fondement. Il
importe en premier lieu de commencer par lui donner un nom, car "ce qui
est censé être atteint, combattu, contesté et réfuté", comme disait Carl
Schmitt, doit être nommé afin de viser la cible en son coeur : ici, il
s'agit du mode de production capitaliste. Et il faut également proposer
une alternative radicale, car nuancer, c'est considérer que la mécanique
mérite de fonctionner, qu'il suffit de l'adapter et d'y incorporer de
menus arrangements régulateurs : c'est au fond rester keynésien et
marcher main dans la main avec MM. Attali et Fukuyama. "La
compréhension de ce monde ne peut se fonder que sur la contestation, et
cette contestation n'a de vérité qu'en tant que contestation de la
totalité", écrivait Guy Debord.
Au temps où
on évoquait (déjà) les États-Unis d'Europe, un révolutionnaire célèbre
avait (déjà) remarqué que les gauchistes - ancêtres des
altermondialistes - étaient les meilleurs alliés des opportunistes. Les
gauchistes partagent en effet la vision de ceux qui veulent perpétuer le
Système à la solde duquel ils vivent. Si l'ex-animateur du Mouvement du
22-Mars, Daniel Cohn-Bendit est devenu le meilleur allié de l'ancien
cofondateur du mouvement atlantiste Occident, Alain Madelin, formant
ainsi le noyau du libéral-libertarisme, ce n'est pas à cause d'une
conjonction astrale fortuite : c'est parce que leurs destins convergents
étaient inscrits dès l'origine dans leurs gènes idéologiques. Nous
revivons cycliquement cette situation, aujourd'hui avec les
altermondialistes, qui ne sont en somme que des antimondialistes de
papier.
Les altermondialistes au service de l'oppression
Face la
mondialisation du capital, on assiste à une mondialisation des
résistances et des luttes. Seulement il ne s'agit pas de courants
authentiquement antimondialistes – telle était leur dénomination
première, et le changement de terminologie, opéré à leur instigation,
est lumineux -, car ils militent de facto pour une "autre
mondialisation", comme l'assure et l'assume François Houtart, directeur
la revue Alternatives Sud. Susan George, présidente de
l'Observatoire de la mondialisation se détermine, elle, en faveur d'une
"mondialisation coopérative". Les chefs de file de l'altermondialisme
médiatique se veulent ainsi des mondialistes. L'un des livres de Bové
s'intitule Paysan du monde. Les altermondialistes revendiquent
simplement l'avènement d'un mondialisme plus humain.
Du coup, et
ce n'est pas un hasard, les voici réclamant l'avènement de la
mondialisation des Droits de l'homme. Lorsque José Bové se rend Cuba, la
première pensée qui lui traverse l'esprit, c'est qu'il y a "beaucoup de
policiers dans les rues" et "des queues devant les magasins". Ce
distrait vient d'oublier les quarante années d'embargo américain. Il
aurait pu dire : "La mortalité due à la maternité est dix-sept fois
plus basse à Cuba que la moyenne mondiale". Mais il est passé à côté,
car il raisonne en métaphysicien, articulant des catégories fixes
d'usage obligatoire dans un Système que de telles notions ont pour
unique mission de soutenir. Il n'a pas compris que les Droits de l'homme
sont devenus l'idéologie par laquelle les pays riches s'ingèrent dans
les affaires des pays pauvres (hochet kouchnerien à vocation
exterministe, depuis le Vietnam jusqu'à l'Irak, en attendant mieux). Et
qu'au final, les Droits de l'homme sont devenus le cheval de Troie des
oppresseurs d'aujourd'hui.
Comme
l'a démontré Noam Chomsky, c'est en se fondant sur ces principes
universels datant de la révolution bourgeoise que les États-Unis ont
déclaré toutes leurs guerres depuis cinquante ans. Preuve éclatante de
leur manque de logique, MM. Bové et ses amis ne se sont pas demandé qui
ferait régner ces Droits précieux sur le monde, ni quelle puissance
idéalement autonome parviendrait à lutter contre les diverses influences
économiques et politiques pour les appliquer avec impartialité. Ni par
qui serait élue cette autorité mondiale suprême. Ni comment elle
gouvernerait. Ni quel parti ou quelle tendance de parti la dirigerait.
Ni avec quelles forces armées elle se ferait respecter.
La tendance
despotique de ce Léviathan serait, de plus, consubstantielle à son
existence, puisque l'expérience a prouvé que plus un organisme est
éloigné des individus qu'il encadre, plus son déficit démocratique est
levé. On peut donc s'étonner que des anarchistes et des gauchistes
soutiennent l'édification d'un tel monument d'oppression.
L'utopie des
altermondialistes est donc totale. Ils croient en la vertu opératoire de
la parole magique : "Monde, ouvre-toi !" , et le trésor des 40 voleurs
nous sera acquis. Or le monde est un rapport de forces entre puissances
économiques, et il ne suffit pas de vouloir avec détermination, ni de
crier à tue-tête que les États-Unis, fer de lance de l'impérialisme,
réduisent leur puissance pour que celle-ci décline dans les faits.
Croire le contraire relève de la naïveté. Être naïf, c'est se payer le
luxe d'être inopérant. Et tout mouvement inopérant encourage nolens
volens la persistance du système qu'il prétend combattre.
La nation, comme foyer de guérilla
De glissement
en compromis, d'accommodement en complicité objective, les
altermondialistes reprennent ainsi dans leurs discours les arguments qui
soutiennent le plus puissamment les intérêts des capitalistes.
C'est-à-dire qu'ils s'inoculent à haute dose – et inoculent à ceux qui
les écoutent - le virus qui justifie l'oppression, en retour.
Le mépris
qu'ils affichent pour le fait national, auquel ils substituent un
antiracisme formel, sentimental et terroriste, est à ce titre
révélateur. Si les peuples désorientés par l'évolution actuelle et le
dynamitage des frontières se jettent parfois dans les bras de partis qui
semblent ici et là leur proposer un barrage provisoire au mondialisme,
ce n'est pas, comme le prétendent les belles âmes de l'altermondialisme,
parce qu'ils sombrent dans le fascisme, notion datée et dépassée. C'est
d'abord parce que ces populations vivent au quotidien des situations
dramatiques et déchirantes, et que nul ne leur propose un avenir digne
d'être vécu, les altermondialistes moins que les autres, avec leur
programme gauchiste de tabula rasa. C'est sur cette base qu'il
faut édifier une réflexion.
A
contrario, il est bien sûr
parfaitement ridicule de prôner le raidissement identitaire comme
solution-miracle. "Le repli sur la tradition, frelaté d'humilité et de
présomption, n'est capable de rien par lui-même, sinon de fuite et
d'aveuglement devant l'instant historial" écrivait Martin Heidegger. Le
désir de rejouer le passé est vain, car "l'histoire ne repasse pas les
plats", ainsi que le disait plaisamment Céline. Tout autre est
l'affirmation d'une communauté nationale populaire vivante, une
communauté de culture et de destin qui entend conserver son
indépendance, sa volonté de puissance, sa capacité d'agir sur son avenir
en puisant dans un héritage partagé, et qui offrirait la possibilité
d'un contrôle populaire réel et conscient sur le pouvoir et l'expression
libre des aspirations et des besoins.
La nation,
catégorie historique du capitalisme ascendant, demeure en effet, contre
de nombreuses prévisions, une réalité à l'époque du capitalisme
déclinant. Elle devient même, selon la conception de Fidel Castro, un
"bastion", un pôle de résistance révolutionnaire. La défense d'une
communauté attaquée dans sa substance s'avère d'autant plus
révolutionnaire que l'agression provient d'un système coupeur de têtes
et aliénant. Le world-capitalisme a en effet intérêt à trouver devant
lui des peuples désagrégés, des traditions mortes, des hommes fébriles
et sans attache, disposés à engloutir son évangile standardisé. Ce qui
freine la consommation de ses produits mondiaux, ce qui est susceptible
de ralentir l'expansion de ses chansons mondiales formatées, de ses
films mondiaux compactés, de sa littérature mondiale normalisée, doit
disparaître, ou finir digéré dans ses circuits, ce qui revient au même.
Le capitalisme est uniformisateur et l'arasement préalable des esprits
encourage son entreprise uniformisatrice. Il ravage l'original, les
particularismes, sauf ceux qui vont momentanément dans le sens qui lui
profite.
Or la
communauté, aspiration profonde des hommes, voit dans la forme nationale
son actualité la plus aboutie. Passant pour les altermondialistes comme
un résidu passéiste, une province pourrissante, un paradoxe historique
au temps du cosmopolitisme triomphant, la nation conserve sa
justification historique, a minima par le "plébiscite de tous les
jours" qu'évoque Ernest Renan. Le patriotisme est un des sentiments les
plus profonds, consacré par des siècles et des millénaires. Aujourd'hui,
la nation conserve donc un contenu réel, qui, même s'il est épars et
dilapidé, est à retrouver et à se réapproprier : "Délivré du fétichisme
et des rites formels, le sentiment national n'est-il pas l'amour d'un
sol imprégné de présence humaine, l'amour d'une unité spirituelle
lentement élaborée par les travaux et les loisirs, les coutumes et la
vie quotidienne d'un peuple entier ? ", disait Henri Lefebvre. L'étude
du contenu national doit être au cœur du programme d'un projet de
renaissance.
Évidemment,
la démocratie formelle n'a réalisé jusqu'ici qu'une pseudo-communauté
abstraite qui frustre la plus grande partie du peuple, à commencer par
les couches populaires (classe ouvrière et classes moyennes) sur qui
pèse le fardeau le plus lourd. Car le Parlement, fût-il le plus
démocratique, là où la propriété des capitalistes et leur pouvoir sont
maintenus, reste une machine à réprimer la majorité par une minorité ;
la liberté y est d'abord celle de soudoyer l'opinion publique, de faire
pression sur elle avec toute la force de la money. La nation
telle qu'elle doit être envisagée dans le cadre d'une pensée radicale ne
peut qu'aller de pair avec le progrès social et l'alliance
internationale avec les forces qui partagent cette ambition subversive
totale. L'identité nationale doit être conçue comme une réorganisation
sociale sur la base d'une forme élaborée de propriété commune, sous
peine de nous ramener à un passé désuet, qui nous conduirait
immanquablement au point où nous en sommes.
La nation
doit être le cadre de l'émancipation, de l'épanouissement, et non une
entité oppressive. C'est seulement comme instrument du progrès qu'elle
conserve sa mission historique. Conception qui faisait dire à Lénine :
"Nous sommes partisans de la défense de la patrie depuis le 25 octobre
1917 (prise du pouvoir par les bolcheviks en Russie). C'est précisément
pour renforcer la liaison avec le socialisme international, qu'il est de
notre devoir de défendre la patrie socialiste."
La
souveraineté nationale – non pas le souverainisme libéral ou le
national-libéralisme, des oxymores dont il faut apprendre à se dépolluer
- constitue ainsi, dans le meilleur des cas (exemple frappant du
Venezuela bolivarien de Hugo Chávez), un pôle vivant de résistance à
l'homogénéisation, une structure servant d'appui à la contestation
globale, un foyer possible de guérilla au sens guévarien du terme. Si
elle s'intègre dans une lutte émancipatrice au plan national (engagement
dans un processus anticapitaliste) et international (retournement des
alliances, nouvelle forme d'internationalisme rationnel, et non abstrait
ou mystique, c'est-à-dire avec des allés objectifs et partisans), elle
ne peut plus être considérée comme un vulgaire sédatif aux luttes
sociales, comme elle le fut un temps (le nationalisme bourgeois
désunissant les ouvriers pour les placer sous la houlette de la
bourgeoisie). Elle devient au contraire l'avant-garde de la radicalité.
Sans l'autonomie et l'unité rendues à chaque nation, l'union
internationale des résistants au Système (une fraternité, une
collaboration et des alliances nouvelles qui ne sont pas à confondre
avec la mélasse mondialiste) ne saurait d'ailleurs s'accomplir. C'est
lorsqu'un peuple est bien national qu'il peut être le mieux
international.
La nation
ainsi comprise est tout l'inverse des duperies formalistes à fuir à tout
prix : niaiserie sentimentale, chauvinisme étriqué version Coupe du
monde, cocardisme sarkozyste à choix multiple, roublardise
mystificatrice d'un Déroulède germanopratin digéreant mal l'oeuvre de
Charles Péguy, crispation irraisonnée sur les mythes fondateurs, etc.
Elle devient l'une des pièces agissantes du renversement du Système.
Dans des conditions historiques différentes, Sultan Galiev pour les
musulmans, Li Da-zhao pour les Chinois ont en leur temps théorisé une
notion approchante, considérant que le peuple musulman, d'un côté,
chinois de l'autre, pouvaient, par déplacement dialectique provisoire,
être dans leur ensemble considérés comme une classe opprimée en prise
avec le Système à renverser. Chaque nation entrant en résistance
frontale, pour autant qu'elle s'identifie avec l'émancipation générale,
devient ainsi de nouveau historiquement justifiée. On a peut-être une
chance de voir alors se produire l'encerclement des villes de l'Empire
par les campagnes, les bases arrières et les focos…
Pour un nouveau différentialisme et un souverainisme de libération
Les
particularités culturelles, les richesses nationales, individuelles et
naturelles sont des armes que le mot d'ordre de world-culture,
claironné par les altermondialistes-mondialistes, lors de leurs
rassemblements champêtres, désamorce. Plus que quiconque, les artistes –
parlons-en - devraient se préoccuper de marquer leurs différences,
d'imposer des styles nouveaux et des concepts baroques, d'instiller des
idées réactives, de dynamiter les formes étroites dans lesquelles on
veut les faire entrer. Eux les premiers devraient se méfier d'instinct
de la gadoue musicale qu'on leur propose comme horizon indépassable. Eux
les premiers devraient imposer de nouvelles formes poétiques et un style
adapté à la lutte contre l'homogénéisation totalitaire qui tend à les
émasculer. Leur œuvre est écrasée sous les impératifs de production. La
créativité a disparu devant la productivité. Qu'ils se donnent enfin les
moyens d'être eux-mêmes : "Que chacun découvre pour la prendre en
charge, en usant de ses moyens (la langue, les œuvres, le style) sa
différence, écrivait encore Henri Lefebvre, au temps de son Manifeste
différentialiste, ajoutant : "Qu'il la situe et l'accentue". Car
exister, c'est agir. Et créer.
Dans d'autres
domaines, il s'agirait également de repenser la modélisation de la
dialectique, le renversement des tabous historiques et idéologiques, la
défétichisation des concepts usés jusqu'à la corne par des philosophes
ordonnés au Système (ou, pour certains l'ordonnant), de remettre en
chantier une théorie de la subjectivité qui ne soit pas subjectiviste,
etc. Un laboratoire d'élaboration conceptuelle serait le bienvenu
(appelons-le Projet Archimède, du nom du grand scientifique grec
de Sicile qui cherchait un point d'appui et un levier pour soulever le
monde), sorte de fight-club de la théorie qui se donnerait comme
objectif la critique impitoyable de l'existant dans sa totalité. Il faut
retrouver l'idée de mouvement, en lui incluant bien sûr une logique de
la stabilité qui sied à toute défense identitaire.
Face aux
hyperpuissances d'homogénéisation, il est grand temps que l'antimondialisation
réelle et efficace présente un front uni et international des
différences, un bloc historique constitué par une armada pirate se
lançant à l'abordage des vaisseaux de l'Empire.
Avant de
réclamer une autre forme de mondialisation, une mondialisation toujours
plus ouverte, c'est-à-dire de poursuivre, sur un mode de contestation
bobo-docile, la mondialisation capitaliste par d'autres moyens en
bradant dès aujourd'hui le monde aux multinationales comme si elles
étaient au service de l'Internationale prolétarienne, les mouvements d'altermondialisation-mondialistes-contre-le-capitalisme-sauf-s'il-est-humain
doivent prendre conscience que chaque peuple, chaque langue, chaque
ethnie, chaque individu, chaque particularité est un reflet de
l'universel, un éclat d'humanité. Pour l'avoir oublié, nous sommes
entrés dans la norme de la société du "on", où se déploie le Règne de
la Quantité annoncé par René Guénon, un monde de grisaille suant la
"nullité politique" décrite par Hegel, qui n'est plus régulé que par la
seule loi de la valeur capitaliste, l'habitude, l'hébétude et la
résignation. Il est temps d'y remettre de la couleur et du mouvement,
et, ce faisant, trouver les formes possibles du dépassement de la
contradiction actuelle et aider à la prise de conscience de la
dialectique de l'histoire présente.
Cette
invitation aux particularités ne doit pas se faire de manière parodique
ni mimétique, comme nous y invite le Système, mais en Vérité, comme
parle l'Évangile, la vérité "révolutionnaire" de Gramsci et celle qui
"rend libre" de saint Jean. C'est-à-dire comme un moment essentiel d'un
projet de révolution maximale, ayant pour objectif d'inventer un nouveau
style de vie. "Tout simplement, je veux une nouvelle civilisation",
disait Ezra Pound. C'est bien le moins auquel nous puissions prétendre.
Ce n'est
qu'en procédant par étapes que l'on pourra intensifier infiniment la
différenciation de l'humanité dans le sens de l'enrichissement et de la
diversification de la vie spirituelle, des courants, des aspirations et
des nuances idéologiques. Dès à présent, l'internationalisme véritable,
au lieu d'être l'idiot utile du capitalisme, doit s'opposer à toutes les
tentatives d'homogénéisation mondiale et tendre à défendre sur le mode
symphonique les particularismes nationaux, en tant qu'ils peuvent se
constituer en fractions d'un souverainisme de libération, mais aussi les
particularismes régionaux et individuels. Tel doit être le véritable
projet des adversaires du mondialisme. Le reste n'est que bavardage,
compromission et désertion en rase campagne.
Que cent
fleurs s'épanouissent !n
Retrouver Paul-Eric Blanrue sur son site
http://www.blanrue.com
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