
Puissance des mythes
par Thierry
Giaccardi
A Mgr le Comte de Paris et à la force
du mythe qu’il exprime par sa personne.
Du
jour où fut réalisée la conjonction
d’un pouvoir fort et d’une armée solide,
la France se trouva debout.
Charles de Gaulle.
Nous avons un gouvernement républicain
et une administration monarchique : le
bien public exige que cet ordre paradoxal
soit renversé.
Charles Maurras.
Qu’avons-nous besoin d’invasions barbares
?
Nous sommes nos propres Huns.
Bertrand de Jouvenel.
Saint-Louis guérissant des écrouelles
Qu’est-ce qu’un mythe ? On se rappellera
au préalable ce qu’en disait très justement Caillois : “il est certain
que le mythe, qui prend place à l’extrême pointe de la superstructure de
la société et de l’activité de l’esprit, répond par nature aux plus
diverses sollicitations”. Mais contrairement à Caillois, nous ne pensons
pas qu’il soit mort dans nos sociétés, même s’il est certain qu’il ne
s’actualise plus vraiment par des rites, tant il est vrai que la société
moderne semble bien dépourvue de rites. On parlera plutôt de jeux ou de
spectacles plus ou moins de bon goût exprimant bien ce climat festif
caractérisant les époques d’insouciance forcée[1].
Debord avait anticipé dans ses écrits cette société du spectacle dont il
est difficile de penser quoi que ce soit de bon. Il n’empêche que la
société moderne s’est bâtie sur de nombreux mythes, dont celui de la
rationalité semble le plus prégnant, et le plus envahissant,
serions-nous tentés d’ajouter, (la fête de la déesse Raison de 1793
inaugurant cette période). Que la rationalité prétende épuiser toutes
les ressources intellectuelles humaines montre bien en quoi elle
fonctionne aussi, et peut-être d’abord, comme un mythe. Ce dernier
paraît donc avoir deux sens principaux : un sens ancien, tel que
l’envisagent les mythologues comme Caillois, ne posant pas
nécessairement une dichotomie entre le monde visible et le monde
suprasensible mais contribuant à les démarquer. Si sa création relève
aussi de “l’activité combinatoire” comme le discours conceptuel, on dira
à la suite d’Eliade qu’il est réel, sacré, exemplaire et contemporain.
Mais le mythe a aussi un sens moderne dont Sorel a sans doute donné la
meilleure définition possible : Louis Soubise rappelle que Sorel entend
le mythe comme “pris comme un tout et fournissant une “connaissance
totale” de type pratique”. Il est d’abord et avant tout un “ensemble
d’idées, d’images” évoquant puissamment chez les hommes des sentiments
qui les confortent dans leur certitude et leur capacité à agir. Cette
définition n’est pas loin de celle d’un Bergson qui parlait d’ “image
quasi hallucinatoire”.
Même s’ils sont inextricablement liés, le
discours mythique, par conséquent, nous semble plus opératoire, plus
“vibrant” pourrions-nous dire, que la pensée symbolique, celle-ci étant
sans doute plus fine, plus nuancée, mais plus fragile et plus friable.
Ou même que la pensée analogique, plus riche mais sans doute plus
absconce pour le plus grand nombre. Par ailleurs, il faut insister sur
le fait que la première catégorie de mythes, que nous appelerons “mythes
fertiles”, renvoie à un univers de correspondances, et donc contient
plusieurs niveaux de significations, tandis que la deuxième catégorie
paraît bien être unidimensionnelle. C’est dans ce sens que nous les
appelerons “mythes stériles”, sans préjuger, toutefois, de leur force
respective.
Certes, le mythe de la rationalité,
fondement de nos sociétés bureaucratiques, n’est pas le seul agissant
sur la conscience moderne, c’est entendu. Mais il est sans doute le
plus puissant avec celui de l’égalité, que nous associons
instinctivement à la fondation de la république, (ce qui est pour le
moins discutable). Celle-ci, dans son sens originel de res publica,
est elle-même devenue, curieusement, un mythe affadi, et non un système
d’idées bien réel auquel l’homme politique se réfère spontanément : en
parlant de “république” il pense automatiquement à “démocratie
parlementaire” et médias. Ce qui traduit assez bien l’hégémonie
anglo-américaine dans le monde occidental, et de manière plus générale,
l’emprise de la marchandise sur l’esprit. On débat de la vérité en
fonction de la faction à laquelle on appartient et du groupe de
pression
qui en finance les activités, et non du principe républicain renvoyant
à une attitude et des institutions dont l’origine est romaine. Il n’y a
rien de vraiment étonnant à cet état de choses : les vainqueurs, qu’ils
soient chefs de guerre ou chefs d’entreprise, imposent toujours leurs
vues. Qui les blâmerait ? L’origine romaine de la république s’efface
ainsi des mémoires, laissant place à un sentimentalisme généralisé,
alors que le marché international s’affranchit des frontières et brise
les Etats récalcitrants.
Le Serment du jeu
de paume par Jacques-Louis David
Mais qu’entendons-nous par république ? A
l’heure de la nomination des treize sages qui vont siéger dans un
comité de modernisation de la Ve République présidé par le grand commis
de l’Etat qu’est Edouard Balladur, la question n’est pas anodine.
Contrairement à certains, elle ne peut en soi suggérer “le contrôle de
l’’Etat par l’ensemble d’une population donnée”, ce qui serait bien
difficile à réaliser. La définition selon laquelle la république est “un
système politique dans lequel l’Etat doit servir le “bien commun” et non
des intérêts privés” ne convient pas non plus car elle s’applique à
d’autres formes de gouvernement comme la monarchie par exemple, (la
figure exemplaire d’un monarque obsédé par le “bien commun” étant Saint
Louis). La définition classique selon laquelle la république est un
“Etat dans lequel la souverenaité appartient au peuple par
l’intermédiaire de représentants élus” pose la grave question souvent
omise de savoir à quoi un mot, simple en apparence, comme
“intermédiaire” renvoie. Le mode d’élection, enfin, ne laisse pas de
retenir notre attention et suscite pour tout dire bien souvent un dégoût
assez violent. Certains citent la belle définition de Rousseau dans le
Contrat social, “tout
Etat régi par des lois, sous quelque forme d'administration que ce
puisse être ; car alors seulement l'intérêt public gouverne, et la chose
publique est quelque chose. Tout gouvernement légitime est républicain”.
Mais
peut-on dire qu’elle s’applique nécessairement à la république ? Certes
non.
La démocratie des publicistes dont
parlait Barrès avec tant d’aigreur aurait-elle corrompu la république ?
Car, ce que nous percevons bien aujourd’hui, sur une grande échelle,
c’est le fonctionnement (ou plutôt le dysfonctionnement) de la
démocratie parlementaire aliénant le pays et produisant de nombreux maux.
Alain de Benoist rappelle à juste titre qu’il serait plus exact de
l’appeler “polyoligarchie”. Sert-elle le pays au mieux ? Certains, une
minorité, en doutent, en pointant du doigt ses innombrables scandales et
abus. De manière assez ironique, nous pourrions reprendre ce qu’un
Gérard Sautel affirmait des abus de l’Ancien Régime dans son Histoire
des institutions publiques : “les abus résultent essentiellement
(...) d’une inadaptation de toute une série de structures
institutionnelles à la réalité sociale et aux besoins du moment”[2].
Le Général de Gaulle, lui-même, le
dernier grand républicain, à la romaine serions-nous tentés d’ajouter,
se méfiait notoirement d’un régime de partis politiques. Il créa, comme
on le sait, la Ve République, en espérant abolir un régime néfaste où
les combinaisons politiques semblent proliférer comme la mauvaise herbe.
Dans les années de l’immédiate après-guerre, il observait avec une
certaine lassitude “que se nouait et se dénouait sans relâche dans
l’enceinte du Palais-Bourbon et dans celle du Luxembourg l'écheveau des
combinaisons, intrigues et défections parlementaires, alimentées par les
motions des congrès et des comités, sous les sommations des journaux,
des colloques, des groupes de pression”[3].
Cette critique acerbe, toujours actuelle, n’était pourtant pas
nouvelle. Elle prit sa forme plus ou moins définitive avec le
boulangisme, mouvement aujourd’hui assez méconnu, et dont on retient
surtout les aspects ratés. Or qu’était le boulangisme si ce n’est
d’abord “une déception profonde de ce qui était, et une aspiration
confuse vers quelque chose d’autre”, comme le dit fort bien Dansette. Le
fil rouge qui mène du boulangisme au gaullisme, si nous mettons de côté
le génie politique de celui-ci et son absence chez celui-là, c’est la
critique des combinaisons politiques et l’apologie de l’homme-drapeau :
l’homme providentiel au-dessus des factions comme le parti politique,
ses côteries et ses trésoreries aux origines parfois douteuses. Cette
critique est une critique morale, essentiellement. Elle s’appuie aussi
sur une réflexion sur les institutions publiques. Or, il est important
de dissocier cette dernière de celles sur la liberté ou la justice,
tenant à cœur à tout homme de bonne volonté, car aucun régime en soi ne
garantit ni l’une ni l’autre, contrairement à ce qu’affirme la vulgate
moderne. Cette dernière a trouvé son allié le plus sûr et son assise la
plus ferme dans l’industrie de l’image. Aucune réflexion de type
politique ou théologique ne peut faire l’économie d’une étude
approfondie de l’image et de ses réseaux de diffusion, sans se condamner
à n’être qu’une voix dans le désert.
L’habilité
des grands groupes de médias, c’est d’imposer une vision du monde,
uniforme, appauvrie, souvent abjecte (violence gratuite, sexualité
débridée, sentimentalisme écœurant), sans recourir à une rhétorique
politique ou sociale : la doctrine n’apparaît ni sur le grand ni sur le
petit écran. Elle en est d’autant plus efficace, contagieuse pourrait-on
dire. Les médias montrent mais ne démontrent pas, pour des raisons liées
à la nature intrinsèque du médium, (c’est la différence entre le théâtre
et le cinéma, par exemple), mais aussi pour des raisons d’efficacité
persuasive. Démontrer c’est, d’une certaine manière, accepter par
principe que la thèse ne va pas de soi. Or, le politiquement correct ou
la pensée unique reposent sur le principe que la thèse va de soi, qu’il
ne peut y en avoir plusieurs. Comme le disait Alain de Benoist dans une
des rares émissions télévisées à laquelle il fut invité[4],
c’est le “devoir être”. On doit être ainsi, et pas autrement, sous peine
d’être mal jugé, mis au ban de la soi-disant société civile. Mais ce
“devoir être” ne repose sur rien de concret, et certainement pas sur une
vision sacrée de la vie. Or, cette injonction moderne, véritable carcan
enfantilisant la pensée, tout le monde ou presque s’en accommode
secrètement. Ceux qui la discutent, voire la contestent et la repoussent
fermement, sont condamnés à vivre dans les marges de l’agora
moderne que représentent les médias : les souverainistes et les
chrétiens en France sont bien placés pour le savoir. Mais les médias ne
sont qu’un miroir parmi d’autres, et non la chose réelle, (Maurras
aurait dit le pays réel).
C’est donc à partir de ces marges
qu’il importe de formuler une réflexion, politique ou autre, sur l’être
au monde, tout en rejetant l’idée, pourtant assez répandue parmi les
courants contestaires du politiquement correct, que cette réflexion se
devrait d’être ou devrait s’appréhender comme une réflexion “marginale”
par essence. Car, la vraie politique est une science de l’être, avant
d’être un art du possible, du devenir ensemble, (ce qu’elle est aussi
assurément). C’est une ontologie, une science de “l’être en tant qu’être”,
pour reprendre l’expression d’Aristote. C’est-à-dire qu’elle est par
nature une théologie politique. Même si on doit faire la distinction
entre les politiques qui s’arrêtent aux apparences et celles qui visent
les substances. Rien n’y fait : ni le mythe de la rationalité ni celui
de la Révolution française prise comme un bloc. La politique est trouée
de toutes parts par la métaphysique, le sens final que l’on donne à la
vie humaine, car elle légifère. Elle est inextricablement liée aux lois
qui disent la manière d’habiter la Terre. Les théocraties ne sont donc
pas des aberrations en soi, bien au contraire, même si elles ne
témoignent pas toujours d’un grand sens politique. La politique est
aussi tridimensionnelle : passé, présent, avenir. Aucune politique ne se
fait sur une table rase. Que l’on veuille ou non, le Président de la
Republique est l’héritier des Rois de France. On parle volontiers de
fonctions régaliennes, la grâce présidentielle en étant sans doute
l’expression la plus spectaculaire. Mais l’article 5 de la constitution
l’exprime aussi, en des termes plus choisis : “le
Président de la République veille au respect de la Constitution. Il
assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs
publics ainsi que la continuité de l'Etat”. La continuité de l’Etat
assurée par une personne, tout est dit.
Il est
vrai qu’être et devenir ne s’opposent pas nécessairement, sous certains
plans. Ce sont deux manières d’appréhender l’ici-bas, manifestation
plurielle du Principe : par les essences ou par les formes. C’est ainsi
qu’il faut comprendre Augustin lorsqu’il écrit : “il existe en effet
certaines formes orginaires ou certains principes de choses, invariables
et immuables, qui n’ont pas été formés, et sont, pour cette raison
éternels et identiques et qui sont enfermés dans l’intelligence divine.
Et étant donné que ces principes ne naissent ni ne meurent c’est
pourtant à partir d’eux que se forme, disons-nous, tout ce qui peut
naître et mourir”.
Or, le postmoderne a
cherché à imposer l’idée absurde, vraiment, que les essences sont au
mieux douteuses, au pire de dangereuses chimères menant aux politiques
les plus détestables. Il a opéré ainsi une dissociation anormale entre
la forme et l’essence. Il s’est cru révolutionnaire alors qu’il ne
favorisait que le marchand et ses appétits insatiables. Il a rejeté le
passé en arguant de l’avenir. Or, l’avenir ne se conçoit pas sans le
passé, comme le jour ne se conçoit pas sans la nuit. Il a imposé une
seule dimension temporelle, écrasante, celle du présent, de la manière
la plus inintelligible qui soit. Le mythe de l’éternel jeunesse ne se
comprend pas autrement. D’où la profusion d’images d’une femme idéale,
lisse, amaigrie, qui exercent une violence inouïe dans notre imaginaire.
Ce sont celles d’une femme rejetant la nourriture, (c’est-à-dire non
seulement les fonctions digestives du corps mais aussi les produits du
terroir), s’adonnant à des plaisirs immédiats sans intensité ni
profondeur, (c’est-à-dire ne requiérant aucune éducation du goût), étant
rebutée par la maternité, car celle-ci la ferait entrer dans le cycle de
la reproduction et d’une conception traditionnelle du temps. Ces images
de nature publicitaire suscitent à juste titre la plus grande hostilité
parmi les peuples non occidentaux qui refusent d’assimiler la femme à un
objet, sexuel ou non[5].
Les images de l’homme ne sont guère plus rassurantes : ce sont celles
d’un joueur courant après un ballon rond ou celle d’un spectateur aux
traits révulsés par une passion stérile ; celles encore d’un jouisseur
cherchant à posséder la femme-objet. Pascal pourrait redevenir le grand
critique de notre société marchande, dépassant de la tête et des épaules
un Marx ou un Sartre : “rien n’est si important à l’homme que son état ;
rien ne lui est si redoutable que l’éternité. Et ainsi, qu’il se trouve
des hommes indifférents à la perte de leur être et au péril d’une
éternité de misères, cela n’est point naturel”.
Le
cinéma, l’art majeur de notre temps, ne cesse d’illustrer ces relations
futiles, souvent d’une violence insupportable. Le cinéma hollywoodien,
malgré de nombreuses réussites artistiques, a imposé de telles images.
Elles sont scandaleuses. Or, elles ne sont pas toujours l’expression
d’une vision grossière. Une tendance du cinéma, plus raffinée, plus
réfléchie, vise aussi un public d’amateurs éclairés. Quentin Tarentino
peut être considéré comme le metteur en scène et le producteur
exemplaire de ce cinéma des basses pulsions de l’homme, jouant sur les
clichés et les peurs primitives avec une habileté surprenante. Il
exprime une tendance du cinéma illustrant un soi soucieux que de
soi-même et non d’autrui ni de grandes entreprises. Il est vrai que le
souci de soi n’est qu’une forme de l’insouciance. Il est l’expression du
mythe de l’homme libre, sans entraves. L’ironie est sa manière d’être
avec autrui mais elle cache mal ses arrière-pensées : l’homme sans
entraves est un être immoral dont la lâcheté ne cesse de surprendre.
Platon parlait déjà de “l’homme frelon” chez qui il observait certaines
maximes néfastes à l’œuvre : “traitant la pudeur d’imbécilité, elles la
repoussent et l’exilent honteusement ; nommant la tempérance lâcheté,
elles la bafouent et l’expulsent ; et faisant passer la modération et la
mesure dans les dépenses pour rusticité et bassesse, elles les boutent
dehors, secondées en toute cela par une foule d’inutiles désirs”. Henri
VII, Comte de Paris, Duc de France, a décrit ce phénomène, d’une
manière plus contemporaine mais tout aussi pertinente, dans une lettre
rendue publique :
D'un
côté un ordre sclérosant, tatillon, frisant le terrorisme du
politiquement correct ou du religieusement correct, ancré sur le pouvoir
et l'argent, où seule la loi manipulée par une élite a vocation d'être
prise en compte. Dans cet ensemble, l'être humain a laissé place au
citoyen et ce dernier a été poussé vers une case communautaire, un
ghetto qui deviendra l'étiquette dont on l'affublera désormais.[6]
A
cette dissolution de la vie sociale, qu’illustrent bien des films comme
Pulp fiction, (Q.Tarantino, 1994), ou encore La Haine (M.
Kassowitz, 1995), on doit opposer des principes, moraux, politiques et
religieux. Et pourquoi pas au mythe de la Révolution française opposer
celui des quarante Rois qui firent la France ? Comme l’écrivait d’une
main ferme Charles Maurras, “l’unité française, œuvre de politique, de
la plus souple, de la plus longue et de la plus ferme politique
autoritaire, résulte et résulte exclusivement de desseins continués
pendant 1 000 ans par la Maison de France”. Ce n’est pas rien. Le mythe
des quarante Rois peut donc encore exercer un attrait et l’histoire est
moins ingrate que l’individu moderne. Or, la force du mythe peut changer
radicalement la donne politique, dans un sens comme dans un autre : on a
assisté récemment à une révolution maoïste dans le royaume du Népal, ce
qui ne peut manquer de laisser songeur. On répondra que la majorité des
Français n’échappent pas à la force du mythe de la Révolution, ce qui
est incontestable. Ce n’est pas le lieu, ici, d’en expliquer les
raisons, lesquelles sont assez connues de toute façon. Ce que les
Français distinguent moins, ou mal, c’est que ce mythe leur a amputé le
sens de l’histoire, comme un mauvais chirurgien aurait amputé un organe
encore sain. Le Français rechigne à revendiquer l’histoire de France
avant 1789 : la politique moderne, partisane par essence, a colonisé
l’imaginaire de l’homme avant de laisser la place à l’économie
ultralibérale. L’homme n’embrasse plus son pays spontanément mais doit
en passer par un parti, un groupe, ou une direction illusoire qui
déroute, littéralement : la gauche ou la droite. C’est ainsi qu’il faut
comprendre la phrase profonde de Maurras comparant les deux régimes
politiques, république parlementaire ou monarchie parlementaire : “d’où
vient cette faculté de bien-faire qui forme un si vif contraste avec la
nécessité de mal-faire inhérente à l’autre régime ? Personne n’y
méconnaîtra les vertus supérieures de l’Unité”.
Or, il
y a une grande liberté, et déjà de ton, dans le fait de parcourir notre
histoire à notre guise, et dans celui de refuser de s’en laisser conter
par les mythes les plus récents, (par exemple celui de la Révolution
prise comme un bloc, point de vue d’un Clémenceau). Le réactionnaire est
devenu ainsi, un peu à son insu, l’un des rebelles les plus conséquents
dans un monde sans arrière-plans, sans goût ni relief, “plat” comme
l’affirmait récemment avec une certaine ironie un journaliste
britannique, mais non sans dangers. L’homme de bonne volonté, révolté
par la platitude du monde moderne, peut reprendre à son compte ce
qu’Henri VII ajoutait dans cette lettre :
D'un
autre côté existe, heureusement, une prise de conscience pour replacer
l'Homme au centre de nos préocupations, un Homme apte à vivre debout, à
devenir responsable, forgé par le respect que l'on doit à sa dignité et
à sa diversité. Dans cette société "idéale" mais vers laquelle tout doit
tendre, nous nous appuyons sur le droit, sur la justice immanente, sur
l'Amour et sur la part sacré existant au fond de chaque âme.[7]
Il est
certain que le mythe de l’égalité a été, de tous les mythes modernes, le
plus aberrant, égarant l’homme vers des voies stériles mais sans doute
rassurantes pour le plus grand nombre. Il est davantage l’expression
d’une pensée aride, universaliste, que l’expression d’un souci de
justice et de vérité. Même s’il a permis une plus juste distribution des
richesses nationales, ce qui est sans doute sa contribution majeure, il
a puissamment contribué à uniformiser notre façon de sentir, d’imaginer,
d’entrer en sympathie avec les êtres et les choses : c’est le rêve
grandiose et effrayant d’une humanité de clônes, l’égalité parfaite
étant l’égalité génétique, (certains rêvent déjà d’abolir la différence
sexuelle). C’est ce que Maurras avait bien vu lorsqu’il écrivait que
“le socialisme communisme pourrait à la rigueur appliquer sa loi de
l’égalité théorique à un genre humain qui naîtrait et mourrait tout
entier dans le même jour : les besoins d’ordre et de justice seraient
concentrés sur un même rang de coureurs, dans un espace immobile”.
Ce
mythe a surtout marqué une césure insoutenable dans notre histoire, nous
détournant d’un passé prestigieux, en faisant apparaître progressivement
celui-ci comme une histoire révolue, un passé trop lointain, étranger
pour tout dire, pour susciter chez nous des sentiments d’approbation :
c’est la nation au sens robespierrien contre l’histoire nationale, (que
célèbre, du reste, la fête nationale du 14 juillet ; celle-ci n’est
autre que la célébration d’une victoire d’une France sur une autre). Cas
unique dans l’histoire des civilisations, même si on se doit de noter
que les religions du Livre avaient déjà commencé ce travail d’exclusion
qui est sans aucun doute une erreur en soi : pourquoi exclure lorqu’on
peut embrasser toutes les manifestations plus ou moins satisfaisantes de
l’Esprit en procédant à des hiérarchie fines ? Les voies qui préparent à
l’excellence et à la droiture ne doivent pas être négligées. Jean
Borella l’exprime autrement lorsqu’il relève ce paradoxe : “voici
le passé inintelligible. En effet, s’il y a progrès évident, c’est que
notre présent constitue un miracle de supériorité par rapport au passé.
Mais alors, si les siècles passés étaient plongés dans de pareilles
ténèbres, comment ont-ils pu donner naissance à l’homme d’aujourd’hui” ?
Les Gaulois comptent tout de même parmi nos
ancêtres, c’est ainsi que leurs traditions sont, sous
un
certain plan, les nôtres. En quoi la féodalité n’aurait rien à nous
apprendre et serait un âge des ténèbres ? Du “moins” ne peut procéder le
“plus”. Jésus le dit admirablement : “Il n’y pas de bon arbre qui
produise un fruit gâté, ni inversement d’arbre gâté qui produise un bon
fruit”. Ce qui fut générant ce qui est, il est difficile de nier une
relation organique ou les profits qu’on peut tirer de mille exemples
historiques. C’est pourquoi la pensée moderne est, à bien des égards,
une pensée monstrueuse dans la mesure où elle nie les origines de la vie
sociale, ou les ridiculise, en imposant l’idée d’un progrès général.
D’où encore, l’arrogance de juger les périodes historiques antérieures
et de les assimiler à un âge de superstition ou d’ignorance. Mais
l’inverse est aussi vrai : regarder son siècle avec dégoût n’est pas
acceptable et révèle davantage d’inclinations personnelles. La vie, dans
toute sa profusion, dans toute son exubérance, s’oppose à l’égalité
conçue comme un dogme, et au mythe du progrès, exprimant comme le disait
si bien Cournot “le principe d’une sorte de
foi religieuse pour ceux qui n’en ont plus d’autre”, et qui est le
fondement de la philosophie de l’histoire de
l’homme moderne. Cependant, la vie supérieure rejette aussi la force
brute. Elle exige la solidarité entre les membres d’une même espèce,
a fortiori entre personnes humaines, et le respect de la diversité,
biologique, mais aussi culturelle.
Joseph
de Maistre par Karl Vogel von Volgelstein
On préfèrera donc à cette
vision troublante de l’histoire, la pensée généalogique qui est au
fondement de l’Essai sur sur le principe générateur des constutions
politiques de Joseph de Maistre : pensée qui refuse la césure
historique et qui discourt sur les Romains comme on le ferait sur des
contemporains. Si on met de côté les sciences sacrées, l’art peut sans
doute, dans un premier temps du moins, nous permettre de remédier à un
tel mal de la discontinuité historique, (l’archéologie, grande science
réactionnaire par excellence dont nous parlerons dans un autre texte, en
est une autre). L’architecture, religieuse ou non, nous permet, souvent
à notre insu, de nous approprier à nouveau notre histoire, (en dépit de
l’hagiographie postmoderne dont on rappellera que ses courants
d’expression artistiques contemporains n’en sont pas nécessairement ses
manifestations les plus grotesques, c’est dire). L’architecture est
l’art par excellence de la mémoire collective et du lien entre l’homme
et le cosmos. Ce concept de “cosmos” est fondamental, et, comme le
rappelle Eliade, nous fait comprendre pourquoi “la Création du Monde
devient l’archétype de tout geste créateur humain” dans la société
traditionnelle. Lorsque l’architecture est religieuse, elle vise à créer
les conditions maximales de la vie harmonieuse sur terre. Aucune
architecture n’a encore égalé celle des anciens Egyptiens, ce qui en dit
long sur leur esprit religieux. Cet art reflète par ailleurs
l’excellence ou la médiocrité d’un âge : l’opéra Bastille, l’arche de la
Défense ou la bibliothèque F. Mitterand sont des manifestations
flagrantes d’une pompe sans le sens du sacré (leur gigantisme étant un
symptôme, la précipitation avec laquelle il faut inaugurer l’ouvrage en
étant un autre). Plus on revient en arrière, historiquement parlant,
plus on redécouvre le génie architectural des Anciens, fusion parfaite
entre la forme et l’essence dont l’art roman est sans doute une des plus
belles illustrations en Europe. Ce n’est donc pas un hasard si on
cherche à détruire les œuvres architecturales, lieux de mémoire,
lorsqu’on veut détruire la relation organique avec le passé, la récente
guerre des Balkans en est un exemple affligeant parmi d’autres. Une
autre manière, certes moins radicale, est celle de changer le nom d’une
place ou d’une rue, ou la fonction de l’ouvrage. Personne ne semble
trouver à redire à cette pratique vraiment étonnante, témoignant d’un
rapport stérile avec la terre (et avec son interprétation politique, le
territoire). Cette manière insinueuse n’en est pas moins persuasive :
elle impose de fausses évidences. Qui sait qu’à la chapelle royale du
château de Versailles, devenu musée, ont toujours lieu des services
religieux ? En revanche, on sait sans doute que le Congrès s’y réunit,
mais pourquoi[8]
? Les exemples, à Paris ou dans les villes de province, de ce qu’il
faut bien appeler une usurpation ou une mauvaise compréhension de l’élan
créateur d’un peuple, sont trop nombreux pour être relevés. La basilique
Saint-Denis en est, de tous, l’exemple le plus frappant. Elle attire
sans doute moins de personnes que le centre commercial qu’une
bureaucratie veule a osé construire dans sa proximité. Les abords n’en
furent jamais protégés car le moderne n’a aucun sens de l’espace sacré.
Le moderne ne vit plus à l’unisson avec la nature, ni avec l’esprit de
ses ancêtres, dont il se moque bien. Ce sont pourtant eux qui tombèrent
sur le champ d’honneur pendant la Première Guerre mondiale, dans des
conditions d’héroïsme qui surpassent de loin tout ce que l’Antiquité a
connu. Le moderne est devenu un être oublieux : c’est bien la condition
première, avec les manipulations génétiques, qui facilitera
l’implatation du meilleur des mondes. L’homme moderne foule une terre
qui ne renvoie plus à rien : c’est un espace sec, une grande surface,
si on veut bien nous permettre ce jeu de mots. L’engorgement de la
région parisienne est le symptôme de cette transformation chaotique qui
vida dans le même temps de leur énergie les provinces françaises et
appauvrit considérablement notre sens de l’espace et du temps. Nous
prendrons un autre exemple, dans une belle ville de province : à
Montauban, la place nationale s’appelait autrefois place royale. Elle
exprime parfaitement le principe monarchique, ce qui n’est nullement
faire injure au principe de la souveraineté nationale, car telle n’était
pas son intention originale. Ce qui pourrait apparaître comme une
évolution cocasse trouve malheureusement un épilogue affligeant : elle
n’est ni mise en valeur, le marché ou le spectacle s’y trouvant à
l’étroit[9],
ni entretenue comme il se doit par la nation, (terme sans doute plus
abstrait que le principe monarchique ou le principe républicain, mais
qui n’en exprime pas moins une réalité), même s’il est vrai que ses
façades furent récemment ravalées. Cette place survit comme elle peut,
au centre d’une ville ! Toutefois, elle témoigne encore d’un passé faste.
En cela, elle est bien l’expression d’un mythe pour celui qui veut y
voir ce qu’elle est dans son essence, et que sa forme exprime au mieux.
Il est vrai que le
principe monarchique s’est imposé dans toute l’Europe jusqu’à la
Révolution française et a semblé s’épuiser par la suite comme une source
peu à peu tarie. Ce que les Français distinguent moins nettement que
d’autres pour des raisons évidentes, c’est qu’il continue à s’imposer à
un grand nombre de pays européens, (sans doute avec moins de force).
C’est ce principe, justement, qui distingue avant tout l’Ancien monde,
l’Europe, du Nouveau, en premier lieu les Etats-Unis[10].
Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne, la Norvège, la
Suède, le Danemark, sont des monarchies parlementaires, sans compter le
grand-duché du Luxembourg, les principautés de Monaco et du
Lichentenstein. Ce qui reprèsente presque la moitié des monarchies dans
le monde entier ! Singulière Europe. Or, ce principe monarchique
s’oppose par essence à toutes les formes de tyrannies, politiques ou
économiques, contrairement à ce que la vulgate moderne nous enseigne.
Dans
un passé assez proche, les familles royales aux Pays-Bas et au
Royaume-Uni eurent une attitude exemplaire durant l’occupation nazie et
le blitz. Henri VI, Comte de Paris, s’engagea dans la légion
étrangère afin de servir son pays au début de la Seconde Guerre mondiale
et aurait pu jouer un rôle important à Alger si un concours de
circonstances malheureuses ne s’y était opposé. Plus récemment, le Roi
Juan Carlos sauva la vie parlementaire en Espagne contre un coup d’Etat
fomenté par le colonel Tejero en 1981. Le Roi Baudoin a toujours
témoigné durant son règne d’une intégrité morale que seuls de rares
chefs d’Etat ont pu égaler. C’est ainsi qu’il mit en jeu sa couronne en
1990 lorsque la Chambre et le Sénat belges approuvèrent un projet de loi
sur l’avortement, sa conscience morale lui interdisant de sanctionner
une loi visant à libéraliser cette pratique inhumaine. C’est une des
raisons pour lesquelles des courants monarchistes, plus ou moins
puissants, existent toujours dans des pays républicains comme l’Italie,
la Grèce, la France, le Portugal, (voire l’Allemagne).
Saint
Thomas par Georges de La Tour
A une personne qui nous
demanderait de justifier le principe monarchique, nous lui répondrions
sans sourciller en citant saint Thomas : “comme ce qui est intelligible
est au-dessus de ce qui est sensible, tout comme l’intelligence est au-dessus
des sens, ceux qui sont inférieurs parmi les êtres imitent autant que
possible les êtres supérieurs, tels les corps engendrés et corruptibles
qui en quelque sorte imitent le mouvement des corps célestes”[11].
Il s’agit certes d’un mythe, plutôt d’une parabole religieuse
transposée dans le domaine du corps social. Mais l’exercice de la pensée
n’y échappe jamais tout à fait, comme nous l’avons dit puisque une chose
renvoie à l’autre. Cet exercice va sans doute à l’encontre de la
doxa, elle choque par son language direct, à une époque
curieusement où l’écart entre les plus riches et les plus pauvres n’a
jamais été aussi grand. Il est vrai que l’idéologie égalitaire et
libertaire permet au capitalisme financier le plus abject de s’épanouir
en toute tranquillité tout en détruisant le tissu social national. On a
vu récemment qu’il pouvait justifier des guerres particulièrement
atroces, comme la guerre en Irak, au nom d’un modèle unique
d’institutions. Ce dernier reflète, du reste, un modèle unique
d’économie qui opprime l’homme en libérant les échanges.
L’homme occidental a
pourtant redécouvert la puissance des mythes fertiles en étant
confronté à de nouvelles menaces et à des civilisations manifestant
une vigueur que l’on croyait éteinte depuis longtemps. La guerre froide
avait sans doute condamné trop tôt la manière de penser à partir du
mythe au profit d’une idéologie froide de la rationalité. Nos sociétés
en ont ainsi perdu l’intelligence après la Seconde Guerre mondiale, ce
qui n’est pas la même chose que de dire qu’elles l’ont réduit à néant.
Pour une raison inébranlable : l’homme est une créature mythique.
L’Orient, dont se méfiait tant un Massis par exemple[12],
en est parfaitement conscient. Dans nos sociétés, le discours mythique
vrai s’est réfugié avec éclat dans l’art et la religion. Mais il n’a
plus la force d’un discours s’adressant à un peuple qui en devine les
intentions et bénéficie de ses leçons. Il est davantage du côté du
divertissement, de la distraction d’une vie quotidienne souvent peu
exaltant. C’est, du reste, une facon d’échapper à l’anéantissement
total qui est fort répandue et depuis longtemps dans certains groupes
humains : ainsi Daniélou rappelle que certains groupes d’initiés d’Inde
feignirent la folie pour échapper aux persécutions des envahisseurs du
nord. Toutefois, le discours mythique s’épanouit encore dans certains
courants politiques, dont le courant monarchiste et le courant
républicain de type gaulliste. Il existe enfin, toujours intact, dans
les Eglises, qui ne l’utilisent pas toujours de la meilleure des façons.
C’est
donc par des chemins de traverse que nous pourrons remettre à sa place
dans la société le discours mythique vrai ou alors nous verrons notre
imaginaire et notre intelligence du monde s’appauvrir dangereusement.
Une société sans arrière-plans est une société qui se rigidifie, d’où la
force avec laquelle la pensée unique a pu s’imposer si facilement. Les
premiers chantiers visant les jeunes pourraient en être les chantiers de
fouilles archéologiques car ils représentent une forme d’aventure et
nous mettent concrètement en contact avec des sociétés sacrées où
l’homme vivait dans un quotidien merveilleux, ses actes et pensées
terrestres l’engageant dans l’au-delà. Ils nourrissent l’imaginaire des
artistes, qui, en retour, offrent au public des œuvres dont il raffole.
Excalibur, (J. Boorman, 1981), Le Seigneur des anneaux,
(P. Jackson, 2001-2003), n’en sont que des exemples célèbres parmi des
centaines d’autres. A l’instar d’un Henri Marchal, le grand conservateur
français d’Angkor, figure trop peu connue en France, et sans doute
complémentaire de celle d’un Malraux, les hommes pourraient se lancer à
la redécouverte des sites où l’homme a édifié des cités de manière à
vivre selon des principes garantissant la pérennité de sa civilisation
et une vie harmonieuse dans un monde orienté vers les mystères.
Il est
possible, après tout, que la postmodernité s’essouflant, la pensée
unique desserre son étau sur l’imaginaire et permette ainsi aux hommes
de renouer avec leurs traditions et leurs légendes. Il y eut durant les
décennies 60 et 70 un retour à la nature, le plateau du Larzac ayant
valeur de symbole. Ce mouvement qu’on a moqué sur le moment a été
précurseur, et a anticipé sur l’économie durable dont on parle tant à
juste titre aujourd’hui. Il est possible, en tout cas souhaitable, que
les décennies qui viennent voient un retour au sacré européen remontant
jusqu’aux grottes de Lascaux. C’est la seule condition qui permettrait
de rejeter cette culture mortifère au profit de tout ce qui est grand
chez l’homme. Ce sont des manières fondamentales d’affirmer la
continuité au détriment de la rupture. Le Général de Gaulle en était
particulièrement conscient sur le plan politique, Malraux, son ami
génial, sur le plan culturel. Mais c’est sans doute Maurras qui l’a
formulé d’une manière magistrale et définitive : “le nom d’une patrie
enveloppe le sentiment de la continuité des familles qui se succèdent
sur la terre des pères, quand les foyers construits, détruits et
reconstruits, protègent l’identité de l’esprit et du sang”.
Il faut
imaginer heureux celui qui prend ces chemins de traverse, comme Camus
imaginait Sisyphe heureux. Il se pourrait que là se trouve les
véritables “chemins de la liberté” dont parlait Sartre qui eut mille
fois tort mais qui reste pourtant un modèle occidental d’homme épris de
liberté. Car le principe monarchique ne s’oppose pas à Voltaire, tout
comme le principe républicain formulé par le Général de Gaulle ne
s’oppose pas à Sartre. Le principe monarchique, enfin, vise
l’excellence et s’accomode fort bien des esprits les plus talentueux,
même réfractaires, qui s’épanouisse sous sa coupe. Il vise surtout à
formuler une science de l’être. C’est donc une autre manière d’envisager
le fait de vivre ensemble : être et non paraître. Une vie pour
l’éternité, forcément spirituelle, protégeant un centre métaphysique, et
non une vie matérialiste, obsédée par le profit à court terme. Dans cet
âge obscur, rares sont toutefois les lueurs d’espoir. C’est ainsi que
Mgr le Comte de Paris, Chef de la Maison Royale de France, s’exprimant
entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2007, appelait de
ses vœux une “politique de clarté” :
Le
rétablissement d'une éthique et l'anéantissement d'une corruption à
grande échelle, du goût de l'effort et celui du travail, de la justice
et de la fraternité ainsi que de l'éducation dans la préservation
de notre identité géographique, linguistique, écologique et nationale
doivent devenir les axes majeurs de cette politique de clarté.
n
[1]
De manière assez significative, le bicentenaire de la Révolution
fut organisé en grande partie par un publicitaire, certes de
grand talent, sur le thème des tribus planétaires ...
[2]
Gérard Sautel, Histoire des institutions publiques,
Dalloz, 1970, p. 10.
[3]
Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir, tome 1, Le renouveau,
1958-1962, Plon, p. 12.
[4]
Emission diffusée sur Télé Madrid.
[5]
Le problème du statut juridique de la femme par rapport à celui
de l’homme dans les sociétés traditionnelles est un autre
problème. Seul l’esprit de confusion générale actuel ne le
comprend pas, ou feint d’assimiler ces deux problèmes distincts.
[6]
Henri VII, Comte de Paris, Duc de France, “lettre mensuelle du
Chef de la Maison de France”, mars 2006.
[8]
La majesté des lieux n’aura échappé à personne. Ce qui devrait
étonner, au premier abord, c’est que l’art de la république
n’ait pas réussi à égaler l’art royal. A moins que le musée
Beaubourg, par exemple, séduise et bouleverse également la
nation, on imagine mal le Congrès se réunir dans un tel lieu.
[9]
La ville de Montauban a construit pour ses spectacles une
horreur architecturale qui en dit long sur le sens de l’espace
du moderne : l’eurythmie. Impardonnable sécrétion.
[10]
Rappelons tout de même que la Reine d’Angleterre est toujours le
Chef d’Etat du Canada, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande,
sans oublier la Jamaïque.
[11]
Saint Thomas d’Aquin, Bref résumé de la foi chrétienne,
NEL, p. 101-102.
[12]
Voir notre texte “Défense de l’Occident et le monde
postmoderne”, paru initialement dans le bulletin du Cercle
Jeune France ; à paraître dans la revue Maurrassiana,
dans sa version légèrement abrégée et corrigée.