
Défense de l'Occident
d'Henri Massis
et le monde postmoderne
par Thierry
Giaccardi
A
Cristina Solé Castells
Ces
jours qui te semblent vides
Et
perdus dans l’univers
Ont
des racines avides
Qui travaillent les déserts.
Paul Valéry
A
plus forte raison, quand ce qu’il faut combattre
est
quelque mal intérieur, quand l’adversaire est
un
concitoyen, faut-il conduire chaque coup de
manière à ne pas ruiner la vie de l’ensemble !
Charles
Maurras
Quatre-vingtième anniversaire de Défense de l’Occident
Nous
nous apprêtons à célébrer à juste titre le quatre-vingtième
anniversaire de la publication à la librairie Plon de Défense de
l'Occident d’Henri Massis. L'ouvrage commençait par cette célèbre
phrase : "le destin de la civilisation d'Occident, le destin de l'homme
tout court, sont aujourd'hui menacés". On peut sans doute trouver
aujourd’hui ce genre de déclarations péremptoires, voire ridicules, tant
du point de vue de la forme que de celui du fond. Néanmoins
l’ouvrage eut un
retentissement certain durant les années de l'entre-deux-guerres, et il
serait regrettable que nous ne lui accordions pas l'attention qu'il
mérite en ce début de siècle pour les raisons que nous allons essayer
d'expliquer.
L'Enlèvement d'Europe.
François Boucher
Certains hommes sont plus sensibles aux
changements, qu'ils perçoivent comme des bouleversements c'est-à-dire
qu’ils sentent bien que le tissu social peut être déchiré et pour finir
peut se défaire. D'autres y trouvent un motif de jubilation : l'attrait
du nouveau excite les sens, dépayse l'esprit. Ce sont les tenants de la
tradition du nouveau, oxymoron traduisant assez bien le rapport
que certains veulent établir entre l’homme et la réalité extérieure,
fait de fulgurances mais aussi de contradictions intenables. Dans le
climat d'idées actuel les premiers ne sont guère pris au sérieux, à
moins qu'ils ne soient des hommes de science, les seconds ont acquis
dans la seconde moitié du XXe siècle une prépondérance qu'il serait
difficile de défier. Attardons-nous sur le point de vue scientifique :
il n'y a pas que la réalité sociale, le tissu social, qui suscite des
inquiétudes aujourd’hui, notre environnement naturel, l'écosystème, la
faune et la flore sont menacées. C'est une opinion fort répandue et que
personne ne songe vraiment à contester. Menacé l’environnement auquel
l’homme ne peut pourtant pas échapper ? Massis affirme en 1927 que "le
destin de l'homme tout court" est menacé : serait-il dans le vrai ?
Massis rappelle incidemment dans son essai que "le point de départ
commun de toutes les réflexions sur un tel sujet" est l'ouvrage,
aujourd'hui méconnu, de Paul Valéry, La Crise de l'Esprit. Au
nom de cet auteur, on se sent soudainement un peu moins enclin à la
moquerie. Valéry, le grand poète français dont l'intelligence supérieure
intimide ses contemporains, serait "au point de départ commun", mais de
quelles réflexions ? Non pas de celles se nourrissant de "cette terreur
de l'avenir, qui ne trahissent que les désordres de cerveaux anxieux et
défaits par avance" et que Massis rejette dès les premières pages. Car
il voit bien qu'à "prophétiser", c'est le verbe qu'il utilise, un avenir
désastreux on sape la confiance au point "de favoriser l'abandon". Très
vite, Massis explicite son propos : il s'agit de se "défendre" en
défendant "l'Occident", c'est-à-dire pour Massis et Valéry défendre
l'Europe. Point capital sur lequel nous allons revenir : pour Massis et
la tradition à laquelle il se rattache l’Occident c’est l’Europe dont
Valéry se demandait si elle deviendrait “ce qu’elle est en réalité,
c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique”.
L’Occident face aux menaces : la nécessité d’un cadre de pensée
Rappelons
que pour la majorité au XXIe siècle l’Occident a trois composantes
majeures : l’Europe, l’Amérique du nord et l’Amérique latine. C’est le
point de vue d’Huntington qui rappelle que “la clé de la réussite
européenne pour créer le premier vrai empire global entre 1500 et 1750,
ce fut le progrès dans la possibilité de répandre la guerre qu’on a
appelée la révolution militaire”. Mais pour certains, l’Occident serait
constitué de deux composantes antagonistes : par exemple Alain de
Benoist qui parle d’une “vieille tendance de fond”, à laquelle nous ne
croyons pas du tout, et qui précise que “dès leurs origines, en effet,
les Etats-Unis ont eu un compte à régler avec l’Europe”. Ce qui est à la
fois vrai puisque l’Amérique a cherché à s’émanciper de la tutelle de la
couronne d’Angleterre, et faux puisqu’elle s’est toujours considérée
jusqu’à récemment comme une excroissance de l’Europe.
Or Massis s’intéresse à tous les dangers,
extérieurs mais aussi intérieurs, qui pourraient affaiblir l’Europe. Il
affirme ainsi avec une certaine solennité : "nous ne méconnaissons pas
pour autant les menaces mortelles qui pèsent sur l'Europe". Selon lui,
les hommes d'esprit sont mieux préparés que les gouvernants, lesquels
semblent ne prendre conscience des menaces qu'après que celles-ci ne
soient devenues des dangers imminents. D’où le fait que "les
gouvernants eux-mêmes, si dénués d'imagination qu'on les suppose, si
enclins qu'ils soient à méconnaître les réalités spirituelles, à ne pas
tenir compte de ces crises de sentiments et d'idées qui s'élaborent au
plus intime des âmes où les grands changements historiques se préparent
et s'annoncent, les gouvernants semblent soudain s'apercevoir du
danger". Les hommes d'esprit qui se livrent aux méditations et qui
connaissent les "réalités spirituelles" seraient donc les mieux préparés
: c'est une affirmation bien plus radicale qu'elle n'y paraît à première
vue. Comment Massis définit-il ces hommes d'esprit ? Comme des "observateurs,
attentifs aux accords des idées et des faits, [qui] ont pu justement
tirer [ces prévisions trop précises] de l'expérience, de la nature des
choses et des analogies de l'histoire". De tout cela, nous pouvons
nous-mêmes tirer plusieurs idées directrices afin de juger de leur
pertinence pour notre époque. La première c'est l'opposition nette entre
le gouvernant et l'homme d'esprit, opposition classique de type weberien
dont Alain de Benoist perpétue la tradition, et qui n'est pas dénuée de
risques : celui venant immédiatement à l'esprit étant le risque d'être
superbement ignoré. L'homme d'esprit qu'on prendra soin de distinguer
toutefois de l'intellectuel s'en rapproche par sa volonté de se
distancer de l'exercice du pouvoir. La deuxième, c'est que l'homme
d'esprit médite : c'est un aspect important sur lequel nous devrons
revenir. Qu'est-ce, en effet, qu'un homme qui médite c’est-à-dire qui se
livre à “la science subtile des multiples possibles de l’homme” ? Dans
le tumulte des guerres de ce début du XXIe siècle mais aussi dans celui
de la globalisation, -laquelle se définit avant tout par le rôle
grandissant et opprimant que joue le capitalisme financier soucieux du
profit à court terme-, on doit en effet se poser la question : l'homme,
pris en étau entre l'arme et la marchandise, peut-il songer à méditer ?
Or, Massis insiste bien sur ce point apparemment paradoxal : celui qui
voit les choses telles qu'elles sont c'est l'homme retranché des
vicissitudes grossières. Enfin, le point de vue massisien, en accord
avec la plupart des grands esprits de son temps, pose trois prémisses :
premièrement, la valeur de l'expérience ; deuxièmement, la nature des
choses, et, troisièmement les analogies de l'histoire. C'est-à-dire
qu'il entend soumettre l'intelligence humaine à un cadre de pensée
fondamental. A l'intérieur de celui-ci, a) l'homme peut profiter de son
expérience et la transmettre aux plus jeunes générations. Cette
expérience, b), ne peut se mener à bien que parce qu'il existe une
nature des choses, une réalité dure, indépendamment de l’observateur. Ce
qui veut dire que l'interprétation ne crée pas le fait, contrairement à
ce qu'affirme Foucault et tous les maîtres du soupçon avant lui. Enfin,
c), l'homme peut tirer de l'histoire des analogies qui lui seront utiles
dans la conduite de ses affaires, ce qui replace la science de
l'histoire au centre de ses réflexions. Ce mot d'analogie, du reste,
mériterait à lui tout seul une ample littérature car c’est un mode de
pensée qui permet de distinguer sous la profusion des formes des
rapports, ressemblances, differences, que l’homme peut pleinement
saisir à partir de modèles préexistants dont il se sert. Ce mode et ces
modèles si essentiels ont été battus en brèche par la pensée postmoderne
qui n’y voit que des récits plus ou moins enfantins.
La
postmodernité comme critique radicale
de l’Occident prend sa source dans le bolchevisme
Or,
il est assez facile de constater que ce cadre de pensée ne domine plus,
il n'existe plus dans les sciences sociales. Il faudra se demander s'il
a disparu parce qu'il s'est révélé désuet, naïf, pour le postmoderne,
mais dans ce cas il faudra que ce dernier nous explique en quoi
l'expérience n'aurait pas de valeur, les choses n'auraient pas de nature
et l'histoire n'offrirait pas d'analogies. Ou si, plus simplement et
plus sordidement, il a été remplacé par un ou plusieurs cadres de pensée
à la suite de combats d'idées inéquitables ou de guerres européennes qui
ont épuisé les peuples européens, voire anéanti leurs hommes d'esprit (Péguy
mort au champ de bataille mais aussi le carcan intellectuel qui se met
peu à peu en place dans la France d’après guerre). Massis semble
accorder une place privilégiée au bolchevisme comme point d’origine de
ce mouvement suicidaire pour l’esprit européen et dont le point final
cette culture de la pénitence. Pour lui, c'est le bolchevisme qui a
dressé les peuples d'Asie et d'Afrique "contre la civilisation
d'Occident". C'est historiquement vrai, mais on doit ajouter qu'il a
aussi puissamment contribué à dresser une multitude d'Européens contre
leur propre civilisation, (un grand nombre sont même allés jusqu'à
trahir les intérêts nationaux sans sourciller). Il est bien difficile,
pour nous qui vivons dans cette période inaugurée par la chute du mur de
Berlin, de mesurer à quel point le bolchevisme exerça une fascination
mortifère sur des millions d'hommes à un moment crucial du progrès
humain et bouleversa le cours de l'histoire européenne et russe. Il est
tentant, et sans doute exact pour une grande part, d'expliquer l'état
actuel de la crise de conscience européenne par le rôle que joua le
communisme, bien plus destructeur que le nazisme dans la mesure où il
affecta un plus grand nombre de nations sur une plus longue durée. Les
deux idéologies ont du reste comme point commun, voire comme matrice,
l'univers concentrationaire dont il est proprement impensable d'imaginer
pour ceux qui ne l'ont pas vécu les conditions atroces d'existence :
terreur quotidienne et extermination froide.
L'Europe
d'aujourd'hui ne pourra pas se comprendre sans une réflexion approfondie
sur le communisme à l’instar de celle qu’elle a mené sur le nazisme. Il
est vrai que cette réflexion a deja été inaugurée par certains (on
pense à Nolte, Benoist, et au Livre noir sur le communisme
ayant connu un certain succès de librairie), mais elle peine toujours à
prendre l'ampleur que la nature et l’échelle de cette entreprise
meurtrière exige. Or, notre société est réticente à l'idée de poursuivre
une réflexion sur une idéologie s'appuyant bruyamment sur le principe
d'égalité(même si elle justifia les pires exactions et les brimades
quotidiennes dont les peuples furent victimes en premier lieu). Il est
révélateur à cet égard qu'aucun dirigeant communiste, européen, russe ou
asiatique, n'ait été jugé pour crimes contre l'humanité, ce qui est pour
le moins scandaleux. Il est tout aussi navrant qu'il ait existé en
France jusqu'en 2007 un groupe parlementaire communiste à l'Assemblée
nationale, alors qu'il n'en existe pas un souverainiste par exemple. Il
serait difficilement tolérable, à juste titre, d'imaginer un parti
politique qui aurait gardé le nom de parti nazi constituant un groupe
parlementaire dans un pays européen. Pour les intelligences qui jugent
la comparaison inadmissible nous les renvoyons aux livres d'histoire
d’accès facile, en particulier au Livre noir sur le communisme
dont François Furet avait accepté d'en rédiger la préface, et au livre
bouleversant d'Anne Applebaum, Gulag,(ce dernier ne traitant
que de la Russie). A tous ceux qui n'en sont pas convaincus,
certainement par ignorance, mais qui restent ouverts à la discussion ces
livres renfermant la mémoire des victimes suppliciées les convaincront
facilement. Les autres qui nient en s'appuyant sur des connaissances
sommaires et une idéologie de classe haineuse, nous les tenons dans le
même mépris intellectuel et moral que nous tenons les négationistes : en
effet, ces individus ont en commun de toujours trouver un alibi à
l'horreur, à l'immonde.
L’esprit
humain et la corruption du monde
Mais
c'est sans doute sur le rôle de l'esprit et son opposition à la matière
que Massis, à la suite d'un Maurras, se montre d'une étonnante
perspicacité, et il faut bien le dire, assez radical. Massis note que "c'est
à l'heure même où les progrès de la technique se flattaient de réaliser
l'unité du genre humain que se produit la plus complète rupture
d'équilibre qu'on ait jamais connue." Et surtout cette observation qui
nous semble toujours aussi actuelle : "la facilité des communications
matérielles qui devait, selon l'idéologie démocratique, réaliser l'union
des âmes, a bien pu uniformiser le monde, elle ne l'a pas
uni : car «la matière est essentiellement diviseuse et les hommes
ne communiquent que dans l'immatériel» ". Massis aurait-il, davantage
que d'autres, aperçu le destin tragique d'une Europe livrée aux caprices
de la société de consommation, gouvernée par des financiers et des
marchands n’ayant que mépris pour les nations et l'univers subtil de
leurs traditions ? Ecoutons ce que Massis affirme en 1927 à la lumière
de l'unification et de l'expansion européennes d'aujourd'hui : "Ce qu'il
y a au bout de cette stupide avidité de puissance matérielle qui a
détourné l'Occident de sa véritable mission, nous le voyons. «Cerveau
d'un vaste corps», dont elle ne commande plus les mouvements, l'Europe
est dans un état contre nature, où elle ne saurait rester." Image
saisissante dont on voit bien la pertinence aujourd'hui en 2007, soit
quatre-vingts ans après. Ce thème de la gloutonnerie, c’est-à-dire d’un
déréglement des sens, mais aussi d'un géant frappé de stupidité,
amorphe, ne peuvent pas nous laisser indifférents, nous qui sommes
confrontés à un élargissement vertigineux de l’Union européenne selon
une logique bureaucratique et mercantile proprement effrayante. Alain de
Benoist l’exprime encore de cette façon :
L’alternative devant laquelle on se trouve est en fait toujours la
même : soit l’Europe, donnant la priorité à la libéralisation, épouse la
dynamique d’un grand marché visant à s’élargir le plus possible, et en
ce cas l’influence américaine y deviendra prépondérante, soit elle
s’appuie sur une logique d’approfondissement de ses structures
d’intégration politique, dans une perspective essentiellement
continentale et avec l’intention de balancer le poids des Etats-Unis. En
ce cas, elle peut espérer devenir à la fois une puissance, un pôle
régulateur de la mondialisation et un projet de civilisation.
Mais cette manière d’appréhender les choses se comprend encore mieux si
on prend conscience de toute l'importance du rôle de l'esprit chez
Massis. Il remarque ainsi que les différentes nationalités entendent
asservir "l'essence même de l'esprit". Or, celui-ci a "sa finalité
propre" qu'il nous importe d'affirmer quelle que soit la situation ou
l’air du temps. On rappellera cette phrase de saint Paul qui résume
parfaitement la question : “la chair a des désirs contraires à ceux de
l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair”. C'est bien
en effet aux "forces de l'esprit" que Massis s'adresse en intitulant son
ouvrage Défense de l'Occident, et non à un nationalisme
grossier, chauvin. Toutefois, il prend soin d’en limiter la portée à "l'héritage
latin", ce qui ne manque pas de soulever certains problèmes et nous
paraît quelque peu décevant aujourd’hui. C'est sans doute une limite
incompréhensible pour nous mais qu'il faut pourtant essayer de
comprendre dans le contexte de l’époque de Massis, élève de Barrès et
surtout de Maurras, tous deux notoirement méfiants envers tout ce qui
avait trait à la culture allemande par exemple. Et, plus encore dans le
contexte de deux guerres : la guerre franco-prussienne et la Grande
Guerre. D'où sans doute une lecture hâtive d'Oswald Spengler chez lui et
la volonté d'opposer "l'idée rationnelle de l'homme" que l'on trouverait
chez les Latins "aux forces instinctives de sa nature" que l'on
trouverait chez les Germains, et, plus à l’Est, chez les Orientaux.
Manifestement, Massis a mal lu Barrès si attentif “aux puissances du
sentiment” et n’a guère voulu comprendre Spengler, lequel affirme
pourtant dans son introduction au Déclin “que l’existence
d’Athènes, Florence, Paris importe davantage que Lo-Yang et de
Pataliputra à la culture d’Occident, on le comprend aisément”[1].
Plus encore, Massis reprend l'idée chez Curtius, qu'il connaît bien,
d'un "stabilisme de notre conception du monde" antagoniste "d'une
théorie de la civilisation "dynamique", où [l]'individualisme originel
s'identifie au rythme même du cosmos, par une sorte de "communion
organique". Nous trouvons ici un débat intellectuel tout à fait actuel,
qui, repris parfois avec une terminologie différant quelque peu, à
donner lieu à toute une littérature en sciences sociales non seulement
en France et dans certains pays européens, en particulier en Italie et
en Espagne, mais aussi aux Etats-Unis. Nous en surprendrons quelques-uns
en affirmant que l'école d'Huntington mais aussi celle de Fukuyama, sont
les dignes héritières de l'école française (dont Massis est un des
représentants les plus connus), et qu'il ne serait pas si absurde que
cela de les rassembler toutes sous le terme d’ "école néo-thomiste"[2],
si on veut bien se rappeler que Massis envisage la manière de penser en
la définissant par le primat de la rationalité (afin de comprendre la
manifestation divine) et du rôle que joue la culture, donc d'un certain
"intellectualisme". Après tout, Huntington n’affirme-t-il pas qu’il
accorde une place déterminante au fait que “les identités culturelles
qui, à un niveau grossier, sont des identités de civilisation ,
déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflits
dans le monde” ? En revanche, tout le courant qu'on peut peut-être
faire remonter à Novalis, et déjà parce qu'il est le contemporain de la
Révolution française, et qu’il écrivait que "partout se déploie une
vaste intuition du libre-arbitre créateur, de l'illimité, de la
magnificence infinie, du caractère sacré et de l'omnipotence de
l'humanité intérieure", tout ce courant Massis le rejette au nom d'une
incompatibilité rédhibitoire. Pourtant, ce courant existe toujours en
France et il est un des rares, avec le christianisme mais aussi avec
l’altermondialisme, à s’opposer à l’uniformisation de la planète que
dénonçait à juste titre Massis en son temps. Il nous semble que son
représentant le plus brillant en est Alain de Benoist, soucieux de
“reconnaissance de l’unité et de la poéticité du monde” et qui a dit
quelque part qu’il souscrivait a la phrase de Malraux : “la tâche du
prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue
l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux”[3].
Courants
européens :
vers
une réconciliation tardive en ce début de XXIe siècle ?
Se
pose dès lors pour nous la question de savoir si ces deux courants sont
nécessairement incompatibles car ils cherchent tous deux à sauvegarder
la civilisation européenne[4].
Après tout si on veut bien se rappeler l’expérience du journal
Europe-Action à laquelle participèrent Venner et Benoist, journal
qui joua un rôle important dans la formulation de certaines idées, en
particulier de celles de la Nouvelle Droite, on se rappellera qu’alors
que celui-ci donna naissance à un mouvement politique on y retrouve dans
le comité de soutien parmi Rougier et Monnerot, Henri Massis. Malgré
tout pour ce dernier, la réponse va de soi : ces courants sont
irréductibles l'un à l'autre. Or, c'est la sensibilité de Massis qui
s'est imposée
Femmes d'Alger dans
leurs appartements. Eugène Delacroix
“naturellement” en France :la
tradition catholique avait puissamment préparé le terrain mais c’est
surtout le génie de Maurras qui a tranché. Le classicisme a exclu le
romantisme. En Allemagne, il aurait pu en aller autrement mais
l'expérience délirante du nazisme a mis un terme à une expérience
originale qui aurait pu changer radicalement l'approche des traditions
européennes et de la présence de l’homme dans le monde (et dont
Heidegger personnifie bien le génie). Mais c’est surtout en Italie que
l’expérience a pu être menée à bien, sous certains aspects du moins,
durant le ventennio, et ce, malgré les tentatives grotesques tardives de
transformer le mouvement fasciste en un univers totalitaire. Il faut en
effet rappeler que dans la Doctrine du fascisme, Mussolini
entendait y affirmer une “conception spiritualiste issue de la réaction
générale du siècle contre le positivisme faible et matérialiste du XIXe
siècle.”
Or il est difficile de faire plus
catholique que l’Italie du début du siècle. On voit bien ici le rôle
qu’a pu jouer le “grand homme” dans l’évolution des idées et les
mouvements politiques. Maurras en bon Français tient, lui, à la
distinction pouvoir intellectuel et pouvoir politique. En Italie,
Mussolini cherche à unir les deux, avec l’aide discrète de Gentile.
Il n'est donc pas vraiment étonnant que Massis
s'en prenne autant à Keyserling par exemple, qu’on ne lit plus, et à son
Ecole de Sagesse. Ce qui est pour le coup étonnant c'est que Massis
méconnaisse qu'une telle école ait été, sinon aussi vigoureuse, du moins
active en France, et se soit épanouie avec tout le courant
spiritualiste français. Barrès, encore une fois, nous semble ici résumer
assez bien la situation (et peut-être aussi l'aveuglement français sur
l'attrait qu'exerça l'Orient dans les pays latins). Son ami Stanislas de
Guaïta aurait dû le lui faire comprendre mais il est vrai qu’il n’y a
pas plus sourd que celui qui ne veut entendre. L’Orient a souvent occupé
les esprits dans l’Europe latine et a exercé une profonde fascination,
du moins jusqu’au milieu du XIXe siècle. Il est vrai que l'étonnant eût
été le contraire, dans un pays où le catholicisme fut la religion
officielle pendant pendant de si nombreux siècles et reste la première
religion du pays. On n'insistera pas ici sur le caractère "oriental" des
Saintes Ecritures tant cette idée va de soi[5].
Pourquoi
lire aujourd’hui Défense ?
Ce qui
ne manque pas de surprendre, dans ces conditions, aujourd’hui encore,
c'est le caractère érudit de l'ouvrage de Massis et sa connaissance
poussée de la littérature d'idées allemande témoignant comme c’est
souvent le cas d’une fascination ambiguë. Alors comment expliquer le
silence gêné qui accueille aujourd’hui Défense ? Nous l’avons
déjà suggéré, c’est sa conception toute latine, romaine pourrait-on
dire, de l'esprit, et ses préjugés pour tout ce qui s'en éloigne, à
commencer par exemple par la tradition luthérienne (Massis a écrit un
livre fort révélateur qui s’intitule Luther prophète du germanisme).
Elle peut se comprendre par certains côtés, très peu il faut bien le
dire, car la tradition latine fut elle-même vivement critiquée, en
Allemagne par exemple. Massis cite cette phrase d'Herder ayant valeur
d'exemple : "les Latins ont apporté au monde une nuit dévastatrice". On
a en effet oublié la frénésie avec laquelle certains intellectuels
européens, jusqu'au XXe siècle, s'en sont pris à la "romanité" dont tout
le monde voyait bien qu'elle avait atteint "son maximum d'intensité et
de puissance dans la pensée française".[6]
Le
dialogue vigoureux qui eut lieu au lendemain de la Grande Guerre entre
les lettrés français et allemands et que suivit attentivement Massis,
est pour le coup assez exemplaire. Il mériterait aujourd’hui encore des
études approfondies, en particulier sur la place qu’entendaient accorder
certains Allemands à l’Orient et son refus assez net chez les Français,
hormis quelques exceptions notables, par exemple Rolland et l’école
guénonienne. C’est ainsi que Massis se plaît à citer, malheureusement en
l’approuvant, cette phrase affligeante de Jacques Rivière : “il n’y a
que nous (les Français) dans le monde, je le dis froidement, qui
sachions encore penser”. L’imbécilité peut en effet s’énoncer froidement,
elle n’en est pas moins stupéfiante.
Le
mérite d’en revenir à ce dialogue, pour nous Français qui accordons une
place de choix et sans doute illusoire dans les relations
qu’entretiennent la France et l’Allemagne au sein de l’Union européenne,
c’est de replacer les choses dans une juste perspective. L’aversion chez
nous pour la culture latine, ou bien les humanités, ne datent pas de
Mai 68, comme on aimerait tant qu’il en soit ainsi. Curtius affirme en
effet que “la jeune Allemagne regarde vers l’Est et tourne le dos à
l’Occident”, entendons par là la culture gréco-latine. Or la pensée
allemande exerça une grande influence sur la France de l’après-guerre,
et de fil en aiguille, on peut retrouver sans doute plusieurs causes
principales à un même phénomène (Marx, Freud).
Les
pages qui suivent sur la Russie sont tout aussi remarquables et tout
aussi visionnaires. Visionnaire, le mot est lâché. Massis entrevoit
l’avenir de l’Europe et ce dernier n’est guère réjouissant car les
Européens ont abandonné l’esprit. Il faut bien insister sur ce point.
Massis défend le primat de l’esprit sur la matière, on dirait
aujourd’hui sur la marchandise, et à la technique. Mais il se fait aussi
l’apologiste de la forme pure (c’est ici sans doute qu’on peut entrevoir
la différence fondamentale entre les deux écoles dont nous parlions plus
haut. Il ne faut pas se laisser tromper par la langue de l’essai. Les
intuitions, voire les fulgurances, n’en reposent pas moins sur une
grande connaissance des affaires de ce monde. Massis résume assez bien
notre relation avec la Russie : il voit deux mouvements contraires.
Tantôt la Russie se voit “comme l’avant-garde de l’Europe en Asie” et
tantôt “comme l’avant-garde de l’Asie en Europe”. Tout est dit,
limpidement. Pour ceux qui s’intéressent aux relations entre l’Europe,
la Russie et l’Asie, on relira les propos du prince Troubetzkoi que cite
Massis : “Ne nous regardez pas comme les fils de l’Europe, dépourvue de
talents ... Elle n’est pas notre mère ... Notre voie tout indiquée se
dirige vers l’Orient ... La Russie a péché d’avoir méconnu son
orientalisme et de s’être laissée leurrer par des illusions occidentales.”
On pourrait suspecter Massis de nourrir une antipathie encore plus
grande à l’égard de la Russie mais il suffit de lire les pages qu’il a
écrites sur la solitude dont eut à souffrir le peuple russe pour
comprendre qu’il n’en est rien. Certes il ne s’agit que d’une vue sur
un grand peuple mais à relire les pages que Massis consacre à la Russie
on saisit d’un coup tout un mode de pensée que nous avons perdu et qui a
pourtant ses vertus. C’est, il nous semble, dans l’affirmation suivante
qu’il apparaît clairement. Après avoir épilogué sur la solitude russe
Massis affirme : “aussi l’intelligence russe ne trouva-t-elle nulle part
ce patrimoine d’idées héréditaires, de notions acquises, qui relient le
présent au passé, assurent à l’esprit son aisance et son jeu.” Les plus
nombreuses pages que Massis consacre et sans doute les plus inspirantes,
mais pas nécessairement les moins discutables, sont celles qui traitent
de la religion orthodoxe. Il y a là une cohérence impeccable chez Massis
qui a en point de mire l’esprit, toujours. “Qui veut comprendre
l’étrange destinée du peuple russe doit interroger son histoire
religieuse” affirme-t-il.
S’il y a cohérence il n’est pas certain que ces
réflexions sur la religion plaisent au lecteur postmoderne qui se méfie
d’instinct de la religion. C’est pourtant là où éclate le talent de
Massis même si on est libre de ne pas le suivre dans les conclusions
qu’il tire, sans doute un peu hâtivement, sur la religion orthodoxe,
dont il veut démontrer curieusement qu’elle entretiendrait des liens
coupables avec les églises protestantes. Comme si ces dernières étaient
en soi coupables de grands crimes et pouvaient ainsi jeter un discrédit
sur tout ce qu’elles touchaient. Mais il est vrai que Massis écrit avant
les rencontres d’Assise, dont on a fêté l’année dernière le vingtième
anniversaire. Or l’esprit d’Assise comme on dit, n’est-ce pas justement
de proclamer la nécessité du dialogue tout en affirmant son identité ?[7]
On rappellera pour mémoire ces phrases profondes du pape Jean Paul II
qui précèdent le décalogue d’Assise pour la paix :
Je
souhaite que l'esprit et l'engagement d'Assise conduisent tous les
hommes de bonne volonté à la recherche de la vérité, de la justice, de
la liberté, de l'amour, afin que toute personne humaine puisse jouir de
ses droits inaliénables, et chaque peuple, de la paix.
Mais
pour en revenir à Massis, nous avons trouvé ici les deux adversaires les
plus dangereux, selon lui : le germanisme et le slavisme. Pour lui,
l’Extrême-Orient ne représente pas vraiment le danger imminent. C’est
que l’Orient à l’époque de Massis est toujours sous le joug des grandes
puissances européennes. Même si ce qu’il en dit mérite toujours d’être
relu et discuté pour soi, on voit bien que pour lui c’est encore
l’informe, voire le chaos, et comme tel il a certainement un pouvoir de
destruction mais pas de contamination. L’Extrême-Orient fourmille trop
de vies humaines, de traditions, de passions, pour être pris vraiment au
sérieux. D’où la phrase de Chesterton qu’il cite et qui a bien valeur
d’exemple : “il y a en Asie un grand démon qui essaie de tout fondre
dans le même creuset et qui représente tout baignant dans une immense
mare”. Massis apparaît dans toutes ces pages comme l’anti-Guénon, et
même s’il ne le cite pas, on sent son ombre sur les commentaires acerbes,
parfois hystériques, de Massis, pourfendeur du “masque oriental”.
Elégie
européenne
On
pourra alors se demander quelles conclusions on peut tirer de vues si
partiales qu’elles pourraient en devenir indigestes. C’est qu’en parlant
de l’Orient Massis parle merveilleusement, atteignant au parfois au
sublime comme son maître Maurras, de l’Occident. Ce qu’il cherche c’est
à lui donner une forme afin de faire cesser ce constat sur lequel on
doit nous-mêmes réfléchir et apporter nos solutions : le constat “qu’il
n’y a plus de hiérarchie dans l’homme, que l’instinct partout dispute à
l’intelligence sa primauté, et qu’à l’exemple de l’individu moderne
l’Europe d’aujourd’hui est livrée à l’anarchie de ses tendances
multiformes et rivales si l’on
La cathédrale de Chartres
s’obstine de parti pris à fermer les yeux sur l’origine de tels méfaits
?”C’est donc le souci de la forme qui anime tout ce courant, d’une forme
plutôt : la forme classique. Elle est, à notre avis, indispensable à
l’Occident, et à la base de la seule critique possible des méfaits du
monde postmoderne, lequel a cherché à imposer d’une manière ambiguë la
notion de simulacre. Et même si elle n’est pas la seule, loin de là,
elle nous semble, comme à l’époque de Massis, la plus importante pour
préserver l’esprit européen ou occidental. Maurras ne dit pas autre
chose lorsqu’il écrit en approfondissant la question :
Toutes
les traditions ne se valent pas.
Comme entre les peuples et les époques qu’elles expriment, comme entre
les hommes de ces temps et de ces nations, on peut marquer entre elles
des différences et, par suite, des primautés dont nul autre que la
nature n’est coupable, à moins que l’on n’en charge, comme il est
possible, l’histoire ou la politique. La critique n’a pas pour mission
de redresser les injustices de la fortune, mais d’en apprécier les
effets.
Nous préférons quant à nous, qui appartenons à une autre génération,
esprit occidental. Et contrairement à Massis et à d’autres, nous
reprenons volontiers la définition qu’en donne Huntington, ce qui n’est
nullement l’expression d’un asservissement mais au contraire la volonté
d’embrasser la réalité d’un monde qui a changé d’épicentre, mais non
nécessairement d’esprit. Huntington à la suite d’autres, donne cette
définition géographique limpide de l’Occident qui aurait trois
composantes : l’Europe, l’Amérique du nord et l’Amérique latine. Mais
c’est surtout la définition qui suit qui nous interpelle. Huntington
rappelle que le terme d’Occident “est universellement utilisé pour
désigner ce qu’on appelait jadis la chrétienté occidentale”. Nous ne
pensons pas que Massis se fût formalisé d’une telle définition. Pour
notre part, elle nous convient assez et elle mérite en effet d’être
défendue. On l’aura sans doute compris, Défense de l’Occident
devrait être lu et commenté avec passion en ce début de siècle.
Souhaitons que notre modeste contribution servira à une nouvelle
réception du texte et à en dégager l’esprit pour notre temps. Car c’est
par l’esprit que tous les courants européens et américains (du nord
comme du sud) se retrouveront afin de faire fructifier notre
civilisation. Et c’est l’esprit seul qui nous permet de cheminer avec
espoir dans le labyrinthe qu’est ce monde (et dont une des plus belles
représentations se trouve dans la cathédrale de Chartres). Le labyrinthe
dont Alain de Benoist dit qu’il symbolise un “enchevêtrement de méandres”,
qu’il oppose aux “hiérarchies univoques” et qui est le “modèle d’une
démarche tournoyante qui n’atteint son but qu’après de longs détours.”
n
[1]
Toutefois Spengler ajoutait une phrase à laquelle nous
souscrivons volontiers : “Mais q’on fonde un schéma de
l’histoire universelle sur ces jugements de valeur, personne
n’en a le droit”.
[2]
C’est à Thomas que nous devons surtout cette distinction entre
la raison et la foi tout en en percevant leur accord. L’esprit
européen est indiscutablement thomiste.
[3]
Mais il n’est pas certain qu’Alain de Benoist se
reconnaisse complètement dans un tel courant.
[4]
La différence entre les deux courants ne semblent pas porter pas
en tout cas sur la notion d’Occident puisqu’ils cherchent tous
deux à défendre l’Europe, l’un assimilant purement et simplement
l’Occident à l’Europe, l’autre considérant que la notion
d’Occident est décidément trop ambiguë pour être utile et lui
préférant de loin Europe. On peut se demander si tout ce monde
pourrait s’accorder sur la définition que donne Valéry de l’Esprit
européen : “Partout où les noms de César, de Gaius, de
Trajan et de Virgile, partout où les noms de Moïse et de saint
Paul, partout où les noms d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont
eu une signification et une autorité, là est l’Europe”.
[5]Un
certain nombre de chrétiens s’offensent lorsqu’on en leur fait
la remarque car bien souvent on confond la portée
universelle(aliste) d’un texte avec son enracinement terrestre.
L’universel, cela de soi, s’exprime toujours dans une langue
compréhensible par l’homme, en l’occurence ici en hébreu et en
grec. De cette remarque il s’en suit qu’un texte ne peut pas
renfermer tout l’universel, penser le contraire est une
aberration qui n’arrête pourtant pas certains esprits fébriles.
Et corollairement, que l’esprit échappe toujours à la lettre,
d’une façon ou d’une autre.
[6]
Alain de Benoist nous semble parfois ne pas échapper à cette
critique si on veut bien comprendre “romanité” non dans son sens
premier mais dans celui renvoyant au monde classique (catholicisme
romain).
[7]
Lire en particulier l’encyclique Redemptoris missio.