Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

RETOUR ACCUEIL

 

 

 

 

ARCHIVES

 

Idées et réflexions 1

Idées et réflexions 2

Idées et réflexions 3

Idées et réflexions 4

Idées et réflexions 5

Idées et réflexions 6

Idées et réflexions 7

Idées et réflexions 8

Idées et réflexions 9

Idées et réflexions 10

Idées et réflexions 11

Idées et réflexions 12

Idées et réflexions 13

Idées et réflexions 14

Idées et réflexions 15

Idées et réflexions 16

Idées et réflexions 17

Idées et réflexions 18

Idées et réflexions 19

Idées et réflexions 20

Idées et réflexions 21

Idées et réflexions 22

Idées et réflexions 23

Idées et réflexions 24

Idées et réflexions 25

Idées et réflexions 26

Idées et réflexions 27

Idées et réflexions 28

Idées et réflexions 29

Idées et réflexions 30

 

 

 

Si vous souhaitez vous inscrire à notre liste de diffusion, merci de nous le signaler par courriel.

 Accueil / Présentation / Notre équipe / Archives édito / Nous écrire / Liens

Alain de Benoist

ou l'éloge de la pensée héroïque

 

 

par Thierry Giaccardi

 

       

 Heureusement, la force conquérante n’est pas unique. Le Sang et l’Or luttent entre eux. L’Intelligence garde un pouvoir, celui de choisir, de nommer le plus digne et de faire un vainqueur. Le gardera-t-elle toujours ? Le gardera-t-elle longtemps ? Les idées sont encore des forces par elles-mêmes. Mais dans vingt ans ? mais dans trente ans ? S’il leur convient d’agir, de produire une action d’éclat, elles seront sages et prudentes de faire vite. L’avenir leur échappe, hélas !

Charles Maurras, L’Avenir de l’intelligence.

 

Je ne suis nostalgique que de l’avenir.

Alain de Benoist.

 

La postmodernité et les espaces de réflexions

Dans le monde postmoderne y a-t-il encore une place pour les grands penseurs libres ? On peut légitimement se poser la question. On ne veut pas dire par là que le monde dans lequel nous vivons ne permet plus de penser librement. L'uniformité écrasante des nouvelles technologies, des grands groupes de médias (Murdoch, Bouygues, Lagardère), de l'idéologie des droits de l'homme dont il reste encore à penser un système qui lui succéderait tout en garantissant à l'homme sa dignité et ses libertés fondamentales, sans oublier la bureaucratie qui lui est intimement liée, finalement cette uniformité n'a pas encore écrasé la majorité des hommes pris individuellement au point de les transformer en automates (prémisses de la société totalitaire). Car les hommes ont sans doute davantage de ressources et d’imagination que les images enfantines, grossières de la postmodernité triomphante veulent nous faire croire. Mais les sociétés postmodernes offrent-elles, aménagent-elles en tant que soi-disant sociétés garantissant les droits fondamentaux de l’homme une place pour les penseurs libres ? On pense surtout à  la fonction de penser, de critiquer. C'était du moins le cas avec la modernité, avec la multiplication de journaux d’opinions par exemple,  et qui, malgré de nombreuses réserves de notre part, avait tout de même institué la tradition de l'innovation, donc d'une certaine hardiesse de la pensée. En ce qui concerne la postmodernité, nous ne le croyons pas, et nous pesons nos mots, tout en pensant que rien n'est irrévocable : il s’agira donc d’un choix entre la globalisation c’est-à-dire une société totalitaire, avec sans aucun doute de faux mythes,  et un monde multipolaire dans lequel les traditions et le droit coutumier, qui leur est intimement lié, continueront à prospérer.

Les étudiants d'histoire  savent bien que la Troisième République offrait davantage de libertés que notre époque qui nivelle, surveille, sanctionne d'une manière perverse : c'est du reste la perversité qui est le symptôme de notre époque. On ne s'étonnera même plus, ou si peu, que notre époque ne garantisse même pas un certain nombre de libertés et de droits comme la sécurité des biens et des personnes ou le droit de la famille par exemple. Ce qui est tout de même assez extraordinaire vu les efforts de propagande de la part des médias et des partis politiques de gouvernement. Certes, il ne faut jamais idéaliser une époque révolue, et on se méfiera sans doute de concepts comme celui de l'âge d'or, mais enfin, on peut comparer entre elles  des activités, des architectures, des manières de penser, de voyager aussi, et de peindre, et établir des hiérarchies entre ces artefacts. La médiocrité du moment, en arts, en politique, dans toutes les activités de l'homme, hormis sans doute les sciences, est-elle alors imaginée, exagérée ou réelle ? Est-il raisonnable, intellectuellement défendable, de comparer par exemple le général de Gaulle, Pompidou, Mendès France avec Sarkozy, Jospin, ou Royal ? Malraux, Sartre avec Houellebecq ou Beigbeder ? En visitant des villes nouvelles comme Saint-Quentin en Yvelines ou Cergy, est-il juste de se remémorer l'art de bâtir des édifices et de construire des villes du Moyen Age, des XVIe ou XVIIe siècles, et d'en éprouver une sorte de vertige (Chartres, Versailles) ? Où est la belle action, le beau geste, l'idée supérieure dans lesquels un groupe peut se ressourcer, tirer une légitime fierté de soi et renforcer sa cohésion sociale ?

 Penser dans un monde en ruines

Evola écrit quelque part que “la perfection de l’homme est la fin à laquelle tout ordre social sain doit être subordonné et qu’il doit promouvoir dans toute la mesure du possible.” Et en effet, dans ce monde de ruines où existent encore, incontestablement, un certain sens des rapports humains   et une  certaine intelligence émotionnelle (mais pour combien de temps encore ?), rares sont les grandes penseurs qui continuent leur oeuvre, sinon imperturbables, du moins avec suffisamment de gravité pour ne pas succomber à un pessimisme trop pesant ou bien à l'attrait d'un star-system qui les divertit de leurs intentions premières. Alain de Benoist est un de ces derniers grands penseurs français, l'intellectuel  pur au sens de Gramsci, élaborant une doctrine. Il est sans doute le dernier maître à penser vivant, représentant d'une lignée de maîtres remontant au début de la Troisième République. Ce qui ne les empêchait nullement de  s'affronter parfois avec une grande virulence de ton, tout en prenant soin de se témoigner de l'estime. Du reste, il n'est besoin de lire André Chamson parlant de Maurras ou Aragon parlant de Barrès pour s'en convaincre. Aussi, il est   vital de   les relire  tous,  dans ce monde de divertissements grossiers, d'illusions, de réelles misères aussi, ce monde sans vrais symboles dans lequel il est bien difficile d'imaginer des lendemains qui chantent. Et dans le cas d'Alain de Benoist, il est urgent de le lire :  car il est bien vrai qu’un trop grand nombre de lecteurs, trompés par un climat idéologique, un air du temps, suffocants, ne l’ont pas lu. Il en va ainsi que sa liberté d’esprit, et son goût de l'action aussi, plus prononcé sans doute lorsqu'il était jeune homme, durant ces années de formation de l'après-guerre et surtout des mouvements étudiants de masse, lui ont interdit de jouer un rôle de tout premier plan dans une société française intellectuellement et politiquement affaiblie, frileuse, honteuse. Il serait certes plus juste de parler de la classe intellectuelle mais comme celle-ci se confond avec la classe politique en France, les mythes collectifs, les mythes au sens sorélien du terme, et les manières de débattre publiquement, ont été façonnés d'une façon bien plus uniforme que dans d'autres pays occidentaux (on pense par exemple à l'Italie mais aussi à la Grande-Bretagne et à l’Espagne).

 Le dernier maître à penser ?

Or la pensée d'Alain de Benoist est tout le contraire : c'est une pensée hautaine, fière et chaleureuse, c'est une pensée frondeuse aussi, non pas ironique, mais à proprement parler critique. Il est, avons-nous dit, le dernier maître à penser de cette grande tradition qui consistait à apprendre à penser le monde, et non à s'assimiler la pensée du maître. C'est sans doute la différence, fondamentale, avec la grande tradition qu'inaugure Marx et qui verra de grands esprits comme Sartre, Althusser, Garaudy, accepter d’abord un système d'idées donné, et ensuite     exercer leur esprit critique mais  à l'extérieur de ce système, de préférence contre les sociétés qui les ont nourris, protégés. C'est ainsi qu’il faut comprendre par exemple le sens de la phrase connue de Sartre :  “le marxisme est l'horizon indépassable de notre temps”. Mais aussi avec la tradition que perpétue Maurras, même si celle-ci s'éteindra plus ou moins au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce qui constitue sans doute la plus grande catastrophe intellectuelle de l'après-guerre car la manière de penser de Maurras était   la dernière manière de penser le monde dans la plus pure tradition des Romains : le dernier  Latin, pourrait-on dire de lui, comme on disait de Goethe le dernier   Grec.

La destinée d’Alain de Benoist est sans aucun doute fort singulière, émouvante aussi. On ne pourra s'empêcher de la rapprocher de destinées tout aussi remarquables comme celles de Barrès ou Rougier, ou, sans doute plus surprenant, d'Aron, voire d'Alain : vies dont les traits les plus marquants  se résument souvent à un effort de tous les jours  de penser tous les aspects de la société dans laquelle on vit, sans se soucier des modes intellectuelles. C'est en effet cet effort de penser non pas la totalité du savoir à une époque donnée (dans la modernité, c'est davantage le rêve du romancier comme Balzac ou Flaubert), mais plutôt d'en penser toutes les manifestations sociales, y compris les manifestations artistiques, qui doit retenir l'attention. Cette lignée de maîtres a en effet comme point commun de penser les hommes, dans leurs différences, leurs angoisses, leurs joies mais aussi leurs rêves diurnes ou nocturnes. Ce en quoi ils sont indéniablement latins, dans la tradition de Virgile, dont les poèmes didactiques pourraient constituer   comme une sorte de paradigme  d’oeuvres où on réfléchit sur tout, en particulier sur la patrie sans oublier  l’amour, la sensualité de l’âme ou des corps, en visant toujours un beau langage. C'est pourquoi, malgré l'intérêt soutenu de sa part pour ces auteurs, nous le distinguerons d'un Julien Freud ou d'un Jules Monnerot.

En fin de compte, par les nombreuses affinités entre leurs oeuvres respectives (en particulier leur libre réflexion sur le droit ou les régimes politiques, leur intérêt pour la Rome antique) et leur goût immodéré du voyage, nous pensons davantage à Montaigne et Montesquieu. Pour ceux qui connaissent Alain de Benoist, ses voyages incessants, surtout en Italie (pays dans lequel les réflexions sur l’art et la politique sont intimement liées), fascinent et font l'objet d'une interrogation : comment peut-on écrire et publier autant de livres et voyager si fréquemment, au point qu’il est tentant de parler d’une frénésie du voyage ? Il y a du moine du bas Moyen Age  chez Alain de Benoist, tel que le représente un Eco dans le Nom de la rose par exemple, (plus sûrement du moine guerrier). Comme eux auparavant, il  se déplace de pays en pays afin de participer à des disputes publiques sur des questions fondamentales. Il manifeste ainsi une volonté ascétique de s’assimiler sans fin des connaissances mêlée à un goût de la découverte et de l’échange, souvent vif,  ce qui ne pouvait manquer de susciter la désapprobation dans un monde de plaisirs grossiers où les intellectuels mêmes s'adonnent aux divertissements les plus navrants.

 Le sacerdoce intellectuel

Cette indifférence à l'égard des modes intellectuelles n'explique pas tout, certes, il y aussi le caractère, la personnalité de l'auteur, et si l'on veut, ce vers quoi il tend de toutes ses forces. Or le côté intraitable d'Alain de Benoist lorsqu'il s'agit de peser, d'analyser des idées, sans se soucier sur le coup des amitiés, tout à l'idée pourrait-on dire, (dans le monde de la théologie chrétienne, le parallèle avec Saint Bernard vient immédiatement à l’esprit), ainsi que le but qu'il s'est fixé, consciemment ou non, c’est-à-dire atteindre à une objectivité de la pensée qui ne pouvait passer, immanquablement, que par une élévation toujours plus haute de celle-ci, ont sans doute porté davantage de tort à la réception de son oeuvre. On pense dans le premier cas à la récente polémique avec Dominique Venner sur le général de Gaulle ou même aux querelles plus anciennes avec le Club de l'Horloge ou avec le groupe Hersant : Alain de Benoist reprochait alors au Club de l’Horloge “d’avoir commencé par avoir la stratégie de ses idées pour finir par avoir les idées de sa stratégie”, et au directeur du Figaro-Magazine de défendre avec une certaine naïveté le libéralisme. Le compte rendu du livre de Dominique Venner, De Gaulle, la grandeur et le néant, est aussi, de ce point de vue, exemplaire. Alain de Benoist note dans sa recension publiée dans la revue Eléménts du printemps 2005 une vérité d'importance : après avoir relevé fort à propos que le De Gaulle de Venner  est très nettement centré sur la Seconde Guerre mondiale (sur un livre comptant 281 pages, l’historien en est toujours à traiter minutieusement de la Seconde Guerre à la page 200), Alain de Benoist rappelle “qu'entre ceux qui croyaient qu'il fallait en 1940 signer l'armistice pour gagner du temps et sauver ce qui pouvait l'être, et ceux qui pensaient au contraire qu'il fallait continuer à résister à tout prix, les points de vue sont irréconciliables”. Cette remarque a   toute son importance pour ceux qui s’intéressent à l’histoire des droites en France.

Comme tous les articles ou essais du maître, celui-ci prend donc appui sur un objet de pensée particulier  afin de livrer une réflexion plus générale riche en   maximes et   commentaires de très haute volée. Alain de Benoist y affirme par exemple que  “si l’éthique de conviction se détermine en fonction du préférable, l’éthique de responsabilité se détermine en fonction du possible.” Le choix des citations est toujours éclairant, ainsi cette phrase du Général, la toute dernière, écrite dans sa maison de Colombey, et qui ne peut manquer de nous faire réfléchir  sur l’état de la politique actuelle en France, par comparaison : “Mais comment n’aurais-je pas appris que ce qui est salutaire à la nation ne va pas sans blâmes dans l’opinion ni sans pertes dans   l’élection ?”  Phrase forte qui n’est pas citée innocemment à la fin de l’article : les grands esprits se trouvent souvent en porte-à-faux avec leurs contemporains.

Si le livre de Venner est donc lu avec une certaine sympathie, un préjugé favorable, cette sympathie n’empêche nullement de le lire avec le regard froid de l’analyste, du commentateur, fonction souveraine chez Alain de Benoist,  car il s’agit avant tout de lire un texte et non de partir en promenade avec un ami proche ou une accointance, ce qui produite souvent des carnets de voyage, des choses vues à la manière d’Hugo. Or on sait qu'il existe une amitié de plus de quarante ans entre Venner et de Benoist, amitié nourrie par une estime réciproque : Dominique Venner est l'admirable directeur de revue que l'on sait. Mais en lisant un livre sur le général de Gaulle,  Alain de Benoist ne se pose plus des questions relevant de l’ordre de la vie privée, il réfléchit sur “l’homme politique”. C’est ainsi qu’il affirme par exemple qu’on attend de lui “qu’il ait avant tout un sens du moment historique. Qu’il sache poser un regard physiognomique sur son époque, et qu’ayant pris acte des circonstances, il fixe le cap d’une politique en sachant déterminer les moyens de la mettre en oeuvre.”

On comprend ici sans doute mieux à quel point le magistère intellectuel tel que le conçoit Alain de Benoist s’apparente véritablement à  un sacerdoce où la sympathie éprouvée pour les êtres chers ou les choses les plus familières ne doit pas détourner de l'exercice exigeant ( solitaire ?) de la pensée, qu’Alain de Benoist oppose du reste à l’exercice du pouvoir. Il faut donc choisir même si ce choix coûte. C’est en fait une vision assez weberienne de l’intellectuel dans la cité, avec la dichotomie classique prince et conseiller du prince, qu’on peut bien sûr contester, en lui opposant par exemple la figure d’Aristote.

Mais ce dépassement de soi, et cette volonté d’acquérir une vision panoramique pourrait-on dire,  est un phénomène plus fréquent dans le cours de l'histoire des idées qu'on ne le croit, et qui affecte toutes les cultures. En Europe, on pense immédiatement au grand Goethe (le dernier   Grec, selon la formule deja citée), mais personnellement, nous lui préférons le terme d'ésotérisme. Non pas tant par l'aspect caché de l'oeuvre -bien que de fait, l’ostracisation soit une forme, certes subie, de l’occultation-  que par cet effort d'aller à l'essence des choses, en partant, toujours, des choses elles-mêmes, justement. A bien des égards, la pensée d'Alain de Benoist est une pensée ésotérique, et c'est cet aspect-là, avant même que de parler de soi-disant prises de position ou principes de philosophie politique qui seraient trop marqués pour le goût grossier ou la conscience aveugle de l'époque, qui nous paraît être la raison principale de l'incompréhension caractérisant la réception de l'oeuvre du maître. Du reste, il n’est pas innocent qu’il ait beaucoup lu et annoté le grand ésotériste italien, Julius Evola, au point d’en être sans doute l’un des meilleurs commentateurs  en France. Les différents ésotérismes s’attirant par la force des choses pourrait-on dire.

Il est vrai que par la personnalité et le goût de l'action  on imagine davantage Alain de Benoist plus à son aise durant la période de l'entre-deux-guerres, période de grande liberté d’expression où s'est joué le destin de l’Europe, y compris spirituel : on pense par exemple au retour aux premières religions de l’Europe par opposition au christianisme. Par bien des aspects de sa réflexion,  on peut dire qu’Alain de Benoist est le dernier représentant de cette troisième voie française, ou encore qu’il est le dernier anti-conformiste, pour reprendre l’expression de Loubet del Baye. En revanche, ses analyses, ses outils conceptuels sont incontestablement de notre temps : Alain de Benoist est un penseur, sans doute le penseur de la postmodernité, davantage que Lyotard ou Baudrillard. Car, d’une part, il commente et relie des systèmes de pensées d’une certaine vigueur, antiques, classiques, modernes, à des systèmes de pensée postmodernes défectueux, mais,  d’autre part, il indique aussi de nombreuses voies  afin de permettre aux hommes de vivre en toute liberté. En un mot, il développe une éthique rebelle, pour paraphraser d’Urance, dont on voit bien les affinités avec celle du Général. Du reste, le titre du livre de Lacouture, De Gaulle, le rebelle,  est probablement bien plus profond qu’on ne le croit. On avancera nous-même que les modes de pensée de la postmodernité   cherchent à dénaturer l'homme et la femme et les incitent à penser le monde comme un terrain de jeux enfantins, voire comme un grand marché de marchandises et d’individus ternes, devenus oublieux de leur origine.

 Les hommes de bonne volonté dans la tourmente de la postmodernité

Or, c'est précisément ce dont nous avons un besoin impérieux en ce début de XXIe siècle : nous réapproprier une histoire, la nôtre, mais aussi des arrière-plans tout en continuant à nous épanouir. Chez Alain de Benoist cela se traduit par une réflexion assez appronfondie sur le paganisme, méritant d’être (re)connue et débattue, car elle constitue indéniablement sinon une voie spirituelle, du moins un rapport au monde conséquent. On pourrait tout aussi bien dire que ce rapport au monde nous permet de nous ouvrir au monde, dans toute sa diversité et ses différences, majeures ou mineures. Il est vrai que cette tension entre le passé, lointain ou proche (c’est le côté archiviste, homme de livres et de documents de première main), et les cultures contemporaines (c’est le côté voyageur, amateur de cultures et de traditions humaines, à l’instar d’un Humboldt) est au coeur de l'oeuvre d'Alain de Benoist. Nous  pourrions sans doute définir  celle-ci d’un trait en avançant l’idée qu’elle est celle d'un arpenteur, on serait même tenté de dire celle d'un géomètre. En effet, il  observe le monde et ses bouleversements, relève avec minutie les frontières, réelles ou imaginaires, les plaques tournantes et les points de friction entre les hommes et leur territoire, un monde plein, suscitant à lui seul le merveilleux et l’angoisse. Un monde qu’Alain de Benoist aime sans mesquinerie et veut préserver dans toute sa beauté et ses mystères. Il   n’y a qu’à  voir le rôle que joue l’iconographie féminine dans ses revues, en particulier les bustes féminins, et  les gravures   sur bois, elles-mêmes renvoyant à des traditions et des mythes européens où l’homme vit  à l’unisson avec la nature. En utilisant cette image de l’arpenteur, on   pense aussi, sous un certain plan   aux personnages de Kafka : un monde sans Dieu, du moins sans un dieu avec lequel l’homme peut nourrir une relation intime et personnelle. C’est  d’autant plus vrai qu’Alain de Benoist a souvent utilisé la représentation du labyrinthe, représentation richissime de l’expérience de l’homme mais qui n’est pas dénuée d’arrière-plans métaphysiques problématiques : l’initition y prenant le pas sur la révélation.

Religion et sacré chez Alain de Benoist

On notera ici notre première réserve qui porte sur sa réflexion sur les arrière-mondes, trop secondaire de toute façon selon nous, dans cette oeuvre immense : c'est-à-dire sa réflexion sur la finalité de la vie. De ce point de vue, Alain de Benoist est ici plus proche du Sartre d'avant les entretiens avec Benny Levy au soir de sa vie. Est-ce le signe d’une influence trop grande d'Heidegger dans les deux cas ? Incontestablement, l'oeuvre de ce dernier a permis à beaucoup de penser le mystère de l'Etre, surtout de l’Etre-là,  d'une manière puissante et habile mais pas toujours satisfaisante. C'est sans doute ce qui explique ce point de vue exprimé dans Fondements nominalistes d'une attitude devant la vie, un essai où se saisit de grands aspects de sa compréhension  du monde, (même s’il ne se reconnaît plus complètement dans cet essai, il demeure un essai important, historiquement,  permettant de se familiariser aisément avec son oeuvre)   :

 De même que nous n'apercevons, globalement parlant, aucun “sens de l'histoire”, de même nous ne constatons aucun “sens” dans l'organisation et la configuration du monde. Nous récusons tout déterminisme , qu'il soit “spatial” ou “temporel”.

 A la différence près, bien sûr,   entre Sartre et Alain de Benoist,  que ce dernier a toujours cherché à cataloguer, classer, étiqueter, commenter toutes les formes d'être au monde, et non à en privilégier telle ou telle, au détriment de toutes les autres. En somme, on retrouve ici la différence entre la vision totalitaire de Marx, reprise par les Français de l’après-guerre,  qu’on prendra soin de distinguer de la vision totalisante d’un Hegel par exemple.

Incontestablement, Alain de Benoist est le pendant dans le champ des sciences sociales et politiques du grand écrivain argentin Jorge Luis Borgès  : le monde imaginé, fantasmé, comme une grande bibliothèque. Cette manière de penser le monde est devenu davantage qu’un mythe littéraire : il est devenu aussi, sous un certain angle, un mythe politique occidental. Est-ce un hasard, du reste, si Alain de Benoist cite son illustre aîné dans la préface de sa monumentale Bibliographie générale des droites en France, bibliographie qui est sans doute un des ouvrages les plus importants de ces vingt dernières années ?

Ainsi, en s'élevant aussi haut, la pensée de Benoist a permis d'opérer une synthèse intellectuelle d'une fertilité et d'une richesse assurément unique dans ce monde de marchands et de financiers à l'intelligence dépourvue d’idéaux mais aussi dans ce monde rempli de préjugés car l’homme moderne et l’homme surtout postmoderne pensent souvent le monde à partir d’un système qui ne renvoie qu’à lui-même, comme l’art contemporain, ou à des systèmes de signes (Althusser, Derrida). D’où une pensée qui s’appauvrit par rapport à l’accélération de l’histoire, pensée devenue stérile même si elle peut être brillante. On pense   au contraire à Alain de Benoist comme à une sorte d’observateur amoureux des moeurs et  de commentateur génial d’oeuvres aussi diverses que celle de l’Allemand  Schmitt, du Français Dumézil ou de l’Américain Charles Taylor, dans la tradition de Platon, mais aussi d’Avicennes.  Son ambition est en fait une fidélité à un type de travail intellectuel qu’il a résumé en ces termes dans un courrier qu’il nous a adressé :  “ j’essaie seulement de rester fidèle à la véritable vocation de l’intellectuel : essayer de comprendre et de faire comprendre, en particulier le moment historique que nous vivons”. Certes, il se permet parfois de parler avec une certaine liberté de ton d’oeuvres de grands maîtres   mais on ne lui en tiendra nullement rigueur car sa critique porte. Exception confirmant la règle, dans le cas de Maurras, auteur qu’il connaît pourtant fort bien, on pourra   lui reprocher de s’être attardé sur les faiblesses du maître de Martigues, en ne voulant pas voir que Maurras est d’abord et avant tout un moraliste et un esthète, comme Sartre est avant tout un psychologue (l’Imaginaire, son Idiot de la Famille, et Les Mots,  sont parmi ses oeuvres les plus abouties). D’où notre désaccord assez marqué sur un jugement comme celui-ci : “on est frappé, enfin, de l’extraordinaire quantité de phénomènes dont Maurras a été le témoin, mais sur lesquels il est reste muet (ou aveugle). Alors qu’il a passé un temps extraordinaire à commenter au jour le jour la politique politicienne.” Il n’y a rien de frappant du tout. Guénon, par exemple,  a consacré de nombreuses pages à commenter des ouvrages mineurs voire médiocres, ce qui lui a permis d’éclaircir de nombreux points de sa propre doctrine. On ne peut pas échapper à son époque  qui est marquée par quantité de choses y compris par la politique politicienne et les ouvrages médiocres. Un maître, en pleine possession de ses moyens, porte son regard où bon lui semble et en tire des leçons de portée plus générale. Enfin, on ne peut pas dire que le style de Maurras, s’élevant parfois jusqu’au sublime, incontestablement classique,    ait vieilli, or alors on doit aussi le dire de Montesquieu, de Racine ou de  Montaigne, ce qui n’aurait guère de sens. L’art de peindre, au sens figuré et  littéral,  échappe précisément à ce genre de vicissitudes en tant que forme d’art. 

Le champ des sciences politiques et sociales en France

Si nous insistons sur la relation qu’entretient  Alain de Benoist avec Maurras, c’est qu’elle nous semble  révélatrice à plus d’un titre. L’oeuvre d’Alain de Benoist se situe nettement dans le champ des sciences sociales et politiques plutôt que dans l’univers des lettres. A l’opposé, l’oeuvre de Maurras, quoi qu’on en dise, se situe davantage dans l’univers des lettres, dans l’ “uchronie”, pour reprendre l’expression si juste de Chamson. C’est peut-être un point qui va de soi pour certains mais il faut y insister  : c’est après tout une distinction qui est assez récente dans notre histoire, milieu du XIXe siècle. Or ce champ est pour beaucoup un domaine réservé, quasi exclusif,  de l’université et des grandes écoles en France. On ne s’y aventure pas, même avec un grand talent, sans subir les foudres de l’université et de ses réseaux de diffusion (chaires d’enseignement, maisons d’édition et grands médias). Nul doute que si Alain de Benoist avait fait oeuvre   de romancier, ou même s’il avait mené une carrière politique, son immense talent aurait déjà été reconnu depuis fort longtemps. Mais dans son cas, il ne pouvait   faire face qu’à de fortes oppositions. Contrairement aux Etats-Unis où il existe des fondations, des organisations fort puissantes comme l’American Entreprise ou le Hoover Institute , où on peut dispenser un enseignement d’excellente qualité (c’est aussi le pays du self-made man), il n’est guère possible d’enseigner les sciences sociales ou politiques en dehors de l’université  en France : c’est sans doute le pays où l’éducation est la plus centralisée. En somme, il n’y existe guère de voies de traverse   lorsqu’il s’agit d’éducation. C’est un des aspects qui étonnent le plus les observateurs étrangers. Cet état des choses offre sans doute de nombreux avantages, par rapport à un enseignement subissant les lois abérrantes du marché, mais il  présente tout autant, sinon plus,  d’inconvénients. Après la Seconde Guerre mondiale, et surtout à partir de 1968, l’enseignement français s’est trouvé considérablement politisé et soumis  à des orientations sans doute contestables. Il a aussi poursuivi avec une certaine agressivité l’oeuvre entreprise dès les débuts de la IIIe République (et même avant si l’on en croit Taine) visant à un certain universalisme forcément réducteur et au dénigrement systématique de la pensée traditionnelle, religieuse ou mythique. Du reste,  Barrès n’avait pas manqué de   dénoncer avec verve cette entreprise dans sa célèbre trilogie le Roman de l’énergie nationale : une éducation se voulant  universaliste, kantienne,  et  contribuant de fait à déraciner les Français. 

 Le capitalisme tardif et le monde des hommes

A la vérité, les lettres et les sciences sociales et politiques jouent plus ou moins le même rôle lorsqu’il s’agit de donner une conscience à un peuple et surtout les moyens de rêver à un avenir collectif.  La notion de différence pourrait jouer ici un rôle d’une importance capitale. Dans un de ses derniers livres qui traite de l’identité, (essai qui parut d’abord dans la revue Eléments de l’été 2004), Alain de Benoist se penche sur cette “dynamique libérale” dont on voit bien qu’elle n’est pas toujours, ni même souvent, porteuse de bienfaits pour les peuples. Très justement, Alain de Benoist affirme  que cette dynamique arrache l’homme à ses liens naturels ou communautaires en faisant abstraction de son insertion dans une humanité particulière. Elle véhicule une nouvelle anthropologie, dans laquelle il appartient à l’homme, pour acquerir sa liberté, de s’arracher aux coutumes ancestrales et aux  liens organiques, cet arrachement à la “nature” étant regardé comme caractéristique de ce qui est proprement humain. L’idéal n’est plus, comme dans la pensée classique, de se conformer à l’ordre naturel ; il réside au contraire dans la capacité de s’en affranchir.

 C’est ainsi qu’il en vient à affirmer que “la modernité a partout fait disparaître les modes de vie différenciés”.  Les hommes pourtant se rebellent. Au départ, il s’agissait sans doute d’éliminer les traditions, les artefacs liés à l’Ancien Régime que les modernes ont réduit bien vite à un système social injuste, ce qu’il était  incontestablement, tout en étant bien plus que cela. Puis avec la Seconde Guerre mondiale, nous avons assisté à la mise en pièces de l’esprit européen considéré comme coupable, seul coupable, devant l’histoire : d’abord violemment avec Hitler et Staline, puis, par la suite, avec des élites intellectuelles apeurées, immobiles. Il est assez remarquable du reste que  les condamnés pour crimes contre l’humanité n’aient été uniquement, jusqu’à une histoire très récente, que des Européens de l’ouest.  On peut certes comprendre une certaine séverité à l’égard de soi-même, à condition toutefois qu’elle ne devienne pas le symptôme d’une maladie mentale collective.  Symptôme qui est souvent une haine de soi.  Le souci de justice est un souci qui honore celui qui le ressent profondément. Mais la volonté de traiter tous les hommes comme égaux, en droit,  ne doit pas conduire à rejeter les traditions, les hiérarchies, naturelles ou apprises, les différentes manières d’habiter notre planète, et surtout l’histoire des peuples, sous peine d’uniformiser notre monde, et de créer une société totalitaire, d’une laideur insupportable. Car enfin, la rationalité occidentale, comme toute superstructure mentale,  peut   aussi bien justifier tout  et son contraire, d’autant qu’elle  affirme défendre l’idéologie des droits de l’homme et qu’elle a donc bonne conscience : or on sait avec Sartre, que la bonne conscience c’est la mauvaise. C’est le cas par exemple lorsqu’elle défend le droit à l’avortement par souci de libérer la femme de certaines entraves, sans s’apercevoir qu’elle condamne à mort dans le même temps des enfants non nés  à partir d’une certaine période : dans certains pays européens et dans certains Etats des Etats-Unis, on pratique l’IVG jusqu’à 24 semaines.  Elle défend aussi très justement l’égalité des sexes,  mais en même temps accepte que  certaines minorités ethniques puissent avoir des pratiques qui sont la négation la plus manifeste de l’égalité des sexes. La liste serait malheureusement trop longue.

Apprendre à penser, à notre époque, revient donc, d’abord, à se réapproprier une histoire, l’histoire occidentale, des concepts  philosophiques, des manières de débattre, qui nous ont été retirés, en évitant de tomber dans un travers tout aussi critiquable qui serait de rejeter les découvertes et les connaissances des dernières décennies. De ce point de vue, les deux citations mises en exergue au début de ce texte sont assez révélatrices de la façon de concevoir l’histoire chez Maurras et Alain de Benoist. Il faudra donc apprendre à penser contre, tout en restant curieux, ouvert au monde. Malheureusement, les vrais débats d’idées n’existent plus vraiment. D’où l’urgence de défendre tous les champions de la liberté   et des manières de penser le monde d’une manière singulière. Ces singularités ont leur champion en France : Alain de Benoist. n