
Alain de Benoist
ou l'éloge de la pensée
héroïque
par Thierry
Giaccardi
Heureusement, la force conquérante n’est
pas unique. Le Sang et l’Or luttent entre eux. L’Intelligence garde un
pouvoir, celui de choisir, de nommer le plus digne et de faire un
vainqueur. Le gardera-t-elle toujours ? Le gardera-t-elle longtemps ?
Les idées sont encore des forces par elles-mêmes. Mais dans vingt ans ?
mais dans trente ans ? S’il leur convient d’agir, de produire une action
d’éclat, elles seront sages et prudentes de faire vite. L’avenir leur
échappe, hélas !
Charles Maurras, L’Avenir de
l’intelligence.
Je ne suis nostalgique que de l’avenir.
Alain de Benoist.
La postmodernité et les
espaces de réflexions
Dans le monde postmoderne
y a-t-il encore une place pour les grands penseurs libres ? On peut
légitimement se poser la question. On ne veut pas dire par là que le
monde dans lequel nous vivons ne permet plus de penser librement.
L'uniformité écrasante des nouvelles technologies, des grands groupes de
médias (Murdoch, Bouygues, Lagardère), de l'idéologie des droits de
l'homme dont il reste encore à penser un système qui lui succéderait
tout en garantissant à l'homme sa dignité et ses libertés fondamentales,
sans oublier la bureaucratie qui lui est intimement liée, finalement
cette uniformité n'a pas encore écrasé la majorité des hommes pris
individuellement au point de les transformer en automates (prémisses de
la société totalitaire). Car les hommes ont sans doute davantage de
ressources et d’imagination que les images enfantines, grossières de la
postmodernité triomphante veulent nous faire croire. Mais les sociétés
postmodernes offrent-elles, aménagent-elles en tant que soi-disant
sociétés garantissant les droits fondamentaux de l’homme une place pour
les penseurs libres ? On pense surtout à la fonction de penser, de
critiquer. C'était du moins le cas avec la modernité, avec la
multiplication de journaux d’opinions par exemple, et qui, malgré de
nombreuses réserves de notre part, avait tout de même institué la
tradition de l'innovation, donc d'une certaine hardiesse de la pensée.
En ce qui concerne la postmodernité, nous ne le croyons pas, et nous
pesons nos mots, tout en pensant que rien n'est irrévocable : il s’agira
donc d’un choix entre la globalisation c’est-à-dire une société
totalitaire, avec sans aucun doute de faux mythes, et un monde
multipolaire dans lequel les traditions et le droit coutumier, qui leur
est intimement lié, continueront à prospérer.
Les étudiants d'histoire
savent bien que la Troisième République offrait davantage de libertés
que notre époque qui nivelle, surveille, sanctionne d'une manière
perverse : c'est du reste la perversité qui est le symptôme de notre
époque. On ne s'étonnera même plus, ou si peu, que notre époque ne
garantisse même pas un certain nombre de libertés et de droits comme la
sécurité des biens et des personnes ou le droit de la famille par
exemple. Ce qui est tout de même assez extraordinaire vu les efforts de
propagande de la part des médias et des partis politiques de
gouvernement. Certes, il ne faut jamais idéaliser une époque révolue, et
on se méfiera sans doute de concepts comme celui de l'âge d'or, mais
enfin, on peut comparer entre elles des activités, des architectures,
des manières de penser, de voyager aussi, et de peindre, et établir des
hiérarchies entre ces artefacts. La médiocrité du moment, en arts, en
politique, dans toutes les activités de l'homme, hormis sans doute les
sciences, est-elle alors imaginée, exagérée ou réelle ? Est-il
raisonnable, intellectuellement défendable, de comparer par exemple le
général de Gaulle, Pompidou, Mendès France avec Sarkozy, Jospin, ou
Royal ? Malraux, Sartre avec Houellebecq ou Beigbeder ? En visitant des
villes nouvelles comme Saint-Quentin en Yvelines ou Cergy, est-il juste
de se remémorer l'art de bâtir des édifices et de construire des villes
du Moyen Age, des XVIe ou XVIIe siècles, et d'en éprouver une sorte de
vertige (Chartres, Versailles) ? Où est la belle action, le beau geste,
l'idée supérieure dans lesquels un groupe peut se ressourcer, tirer une
légitime fierté de soi et renforcer sa cohésion sociale ?
Penser
dans un monde en ruines
Evola écrit quelque part
que “la perfection de l’homme est la fin à laquelle tout ordre social
sain doit être subordonné et qu’il doit promouvoir dans toute la mesure
du possible.” Et en effet, dans ce monde de ruines où existent encore,
incontestablement, un certain sens des rapports humains et une
certaine intelligence émotionnelle (mais pour combien de temps encore
?), rares sont les grandes penseurs qui continuent leur oeuvre, sinon
imperturbables, du moins avec suffisamment de gravité pour ne pas
succomber à un pessimisme trop pesant ou bien à l'attrait d'un
star-system qui les divertit de leurs intentions premières. Alain
de Benoist est un de ces derniers grands penseurs français,
l'intellectuel pur au sens de Gramsci, élaborant une doctrine. Il est
sans doute le dernier maître à penser vivant, représentant d'une
lignée de maîtres remontant au début de la Troisième République. Ce qui
ne les empêchait nullement de s'affronter parfois avec une grande
virulence de ton, tout en prenant soin de se témoigner de l'estime. Du
reste, il n'est besoin de lire André Chamson parlant de Maurras ou
Aragon parlant de Barrès pour s'en convaincre. Aussi, il est vital
de les relire tous, dans ce monde de divertissements
grossiers, d'illusions, de réelles misères aussi, ce monde sans vrais
symboles dans lequel il est bien difficile d'imaginer des lendemains qui
chantent. Et dans le cas d'Alain de Benoist, il est urgent de le
lire : car il est bien vrai qu’un trop grand nombre de lecteurs,
trompés par un climat idéologique, un air du temps, suffocants, ne l’ont
pas lu. Il en va ainsi que sa liberté d’esprit, et son goût de l'action
aussi, plus prononcé sans doute lorsqu'il était jeune homme, durant ces
années de formation de l'après-guerre et surtout des mouvements
étudiants de masse, lui ont interdit de jouer un rôle de tout premier
plan dans une société française intellectuellement et politiquement
affaiblie, frileuse, honteuse. Il serait certes plus juste de parler de
la classe intellectuelle mais comme celle-ci se confond avec la
classe politique en France, les mythes collectifs, les mythes au sens
sorélien du terme, et les manières de débattre publiquement, ont été
façonnés d'une façon bien plus uniforme que dans d'autres pays
occidentaux (on pense par exemple à l'Italie mais aussi à la
Grande-Bretagne et à l’Espagne).
Le dernier maître à
penser ?
Or la pensée d'Alain de
Benoist est tout le contraire : c'est une pensée hautaine, fière et
chaleureuse, c'est une pensée frondeuse aussi, non pas ironique, mais à
proprement parler critique. Il est, avons-nous dit, le dernier
maître à penser de cette grande tradition qui consistait à apprendre à
penser le monde, et non à s'assimiler la pensée du maître. C'est sans
doute la différence, fondamentale, avec la grande tradition qu'inaugure
Marx et qui verra de grands esprits comme Sartre, Althusser, Garaudy,
accepter d’abord un système d'idées donné, et ensuite exercer leur
esprit critique mais à l'extérieur de ce système, de préférence contre
les sociétés qui les ont nourris, protégés. C'est ainsi qu’il faut
comprendre par exemple le sens de la phrase connue de Sartre : “le
marxisme est l'horizon indépassable de notre temps”. Mais aussi avec la
tradition que perpétue Maurras, même si celle-ci s'éteindra plus ou
moins au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce qui constitue sans
doute la plus grande catastrophe intellectuelle de l'après-guerre car la
manière de penser de Maurras était la dernière manière de penser le
monde dans la plus pure tradition des Romains : le dernier Latin,
pourrait-on dire de lui, comme on disait de Goethe le dernier Grec.
La destinée d’Alain de
Benoist est sans aucun doute fort singulière, émouvante aussi. On ne
pourra s'empêcher de la rapprocher de destinées tout aussi remarquables
comme celles de Barrès ou Rougier, ou, sans doute plus surprenant,
d'Aron, voire d'Alain : vies dont les traits les plus marquants se
résument souvent à un effort de tous les jours de penser tous
les aspects de la société dans laquelle on vit, sans se soucier des
modes intellectuelles. C'est en effet cet effort de penser non pas la
totalité du savoir à une époque donnée (dans la modernité, c'est
davantage le rêve du romancier comme Balzac ou Flaubert), mais plutôt
d'en penser toutes les manifestations sociales, y compris les
manifestations artistiques, qui doit retenir l'attention. Cette lignée
de maîtres a en effet comme point commun de penser les hommes, dans
leurs différences, leurs angoisses, leurs joies mais aussi leurs rêves
diurnes ou nocturnes. Ce en quoi ils sont indéniablement latins, dans la
tradition de Virgile, dont les poèmes didactiques pourraient constituer
comme une sorte de paradigme d’oeuvres où on réfléchit sur tout, en
particulier sur la patrie sans oublier l’amour, la sensualité de l’âme
ou des corps, en visant toujours un beau langage. C'est pourquoi, malgré
l'intérêt soutenu de sa part pour ces auteurs, nous le distinguerons
d'un Julien Freud ou d'un Jules Monnerot.
En fin de compte, par les
nombreuses affinités entre leurs oeuvres respectives (en particulier
leur libre réflexion sur le droit ou les régimes politiques, leur
intérêt pour la Rome antique) et leur goût immodéré du voyage, nous
pensons davantage à Montaigne et Montesquieu. Pour ceux qui connaissent
Alain de Benoist, ses voyages incessants, surtout en Italie (pays dans
lequel les réflexions sur l’art et la politique sont intimement liées),
fascinent et font l'objet d'une interrogation : comment peut-on écrire
et publier autant de livres et voyager si fréquemment, au point qu’il
est tentant de parler d’une frénésie du voyage ? Il y a du moine du bas
Moyen Age chez Alain de Benoist, tel que le représente un Eco dans
le Nom de la rose par exemple, (plus sûrement du moine guerrier). Comme eux
auparavant, il se déplace de pays en pays afin de participer à des
disputes publiques sur des questions fondamentales. Il manifeste
ainsi une volonté ascétique de s’assimiler sans fin des connaissances
mêlée à un goût de la découverte et de l’échange, souvent vif, ce qui
ne pouvait manquer de susciter la désapprobation dans un monde de
plaisirs grossiers où les intellectuels mêmes s'adonnent aux
divertissements les plus navrants.
Le sacerdoce intellectuel
Cette indifférence à
l'égard des modes intellectuelles n'explique pas tout, certes, il y
aussi le caractère, la personnalité de l'auteur, et si l'on veut, ce
vers quoi il tend de toutes ses forces. Or le côté intraitable d'Alain
de Benoist lorsqu'il s'agit de peser, d'analyser des idées, sans se
soucier sur le coup des amitiés, tout à l'idée pourrait-on dire, (dans
le monde de la théologie chrétienne, le parallèle avec Saint Bernard
vient immédiatement à l’esprit), ainsi que le but qu'il s'est fixé,
consciemment ou non, c’est-à-dire atteindre à une objectivité de la
pensée qui ne pouvait passer, immanquablement, que par une élévation
toujours plus haute de celle-ci, ont sans doute porté davantage de tort
à la réception de son oeuvre. On pense dans le premier cas à la récente
polémique avec Dominique Venner sur le général de Gaulle ou même aux
querelles plus anciennes avec le Club de l'Horloge ou avec le groupe
Hersant : Alain de Benoist reprochait alors au Club de l’Horloge
“d’avoir commencé par avoir la stratégie de ses idées pour finir par
avoir les idées de sa stratégie”, et au directeur du Figaro-Magazine de
défendre avec une certaine naïveté le libéralisme. Le compte rendu du
livre de Dominique Venner, De Gaulle, la grandeur et le néant,
est aussi, de ce point de vue, exemplaire. Alain de Benoist note dans sa
recension publiée dans la revue Eléménts du printemps 2005 une
vérité d'importance : après avoir relevé fort à propos que le De
Gaulle de Venner est très
nettement centré sur la Seconde Guerre mondiale (sur un livre comptant
281 pages, l’historien en est toujours à traiter minutieusement de la
Seconde Guerre à la page 200), Alain de Benoist rappelle “qu'entre ceux
qui croyaient qu'il fallait en 1940 signer l'armistice pour gagner du
temps et sauver ce qui pouvait l'être, et ceux qui pensaient au
contraire qu'il fallait continuer à résister à tout prix, les points de
vue sont irréconciliables”. Cette remarque a toute son importance pour
ceux qui s’intéressent à l’histoire des droites en France.
Comme tous les articles ou
essais du maître, celui-ci prend donc appui sur un objet de pensée
particulier afin de livrer une réflexion plus générale riche en
maximes et commentaires de très haute volée. Alain de Benoist y
affirme par exemple que “si l’éthique de conviction se détermine en
fonction du préférable, l’éthique de responsabilité se détermine en
fonction du possible.” Le choix des citations est toujours éclairant,
ainsi cette phrase du Général, la toute dernière, écrite dans sa maison
de Colombey, et qui ne peut manquer de nous faire réfléchir sur l’état
de la politique actuelle en France, par comparaison : “Mais comment
n’aurais-je pas appris que ce qui est salutaire à la nation ne va pas
sans blâmes dans l’opinion ni sans pertes dans l’élection ?” Phrase
forte qui n’est pas citée innocemment à la fin de l’article : les grands
esprits se trouvent souvent en porte-à-faux avec leurs contemporains.
Si le livre de Venner est
donc lu avec une certaine sympathie, un préjugé favorable, cette
sympathie n’empêche nullement de le lire avec le regard froid de
l’analyste, du commentateur, fonction souveraine chez Alain de Benoist,
car il s’agit avant tout de lire un texte et non de partir en promenade
avec un ami proche ou une accointance, ce qui produite souvent des
carnets de voyage, des choses vues à la manière d’Hugo. Or on sait qu'il
existe une amitié de plus de quarante ans entre Venner et de Benoist,
amitié nourrie par une estime réciproque : Dominique Venner est
l'admirable directeur de revue que l'on sait. Mais en lisant un livre
sur le général de Gaulle, Alain de Benoist ne se pose plus des
questions relevant de l’ordre de la vie privée, il réfléchit sur
“l’homme politique”. C’est ainsi qu’il affirme par exemple qu’on attend
de lui “qu’il ait avant tout un sens du moment historique. Qu’il sache
poser un regard physiognomique sur son époque, et qu’ayant pris acte des
circonstances, il fixe le cap d’une politique en sachant déterminer les
moyens de la mettre en oeuvre.”
On comprend ici sans doute
mieux à quel point le magistère intellectuel tel que le conçoit Alain de
Benoist s’apparente véritablement à un sacerdoce où la sympathie
éprouvée pour les êtres chers ou les choses les plus familières ne doit
pas détourner de l'exercice exigeant ( solitaire ?) de la pensée,
qu’Alain de Benoist oppose du reste à l’exercice du pouvoir. Il faut
donc choisir même si ce choix coûte. C’est en fait une vision assez
weberienne de l’intellectuel dans la cité, avec la dichotomie classique
prince et conseiller du prince, qu’on peut bien sûr contester, en lui
opposant par exemple la figure d’Aristote.
Mais ce dépassement de soi,
et cette volonté d’acquérir une vision panoramique pourrait-on dire,
est un phénomène plus fréquent dans le cours de l'histoire des idées
qu'on ne le croit, et qui affecte toutes les cultures. En Europe, on
pense immédiatement au grand Goethe (le dernier Grec, selon la formule
deja citée), mais personnellement, nous lui préférons le terme
d'ésotérisme. Non pas tant par l'aspect caché de l'oeuvre -bien que de
fait, l’ostracisation soit une forme, certes subie, de l’occultation-
que par cet effort d'aller à l'essence des choses, en partant, toujours,
des choses elles-mêmes, justement. A bien des égards, la pensée d'Alain
de Benoist est une pensée ésotérique, et c'est cet aspect-là, avant même
que de parler de soi-disant prises de position ou principes de
philosophie politique qui seraient trop marqués pour le goût grossier ou
la conscience aveugle de l'époque, qui nous paraît être la raison
principale de l'incompréhension caractérisant la réception de l'oeuvre
du maître. Du reste, il n’est pas innocent qu’il ait beaucoup lu et
annoté le grand ésotériste italien, Julius Evola, au point d’en être
sans doute l’un des meilleurs commentateurs en France. Les différents
ésotérismes s’attirant par la force des choses pourrait-on dire.
Il est vrai que par la
personnalité et le goût de l'action on imagine davantage Alain de
Benoist plus à son aise durant la période de l'entre-deux-guerres,
période de grande liberté d’expression où s'est joué le destin de
l’Europe, y compris spirituel : on pense par exemple au retour aux
premières religions de l’Europe par opposition au christianisme. Par
bien des aspects de sa réflexion, on peut dire qu’Alain de Benoist est
le dernier représentant de cette troisième voie française, ou encore
qu’il est le dernier anti-conformiste, pour reprendre l’expression de
Loubet del Baye. En revanche, ses analyses, ses outils conceptuels sont
incontestablement de notre temps : Alain de Benoist est un penseur, sans
doute le penseur de la postmodernité, davantage que Lyotard ou
Baudrillard. Car, d’une part, il commente et relie des systèmes de
pensées d’une certaine vigueur, antiques, classiques, modernes, à des
systèmes de pensée postmodernes défectueux, mais, d’autre part, il
indique aussi de nombreuses voies afin de permettre aux hommes de vivre
en toute liberté. En un mot, il développe une éthique rebelle, pour
paraphraser d’Urance, dont on voit bien les affinités avec celle du
Général. Du reste, le titre du livre de Lacouture, De Gaulle, le
rebelle, est probablement bien plus profond qu’on ne le croit. On
avancera nous-même que les modes de pensée de la postmodernité
cherchent à dénaturer l'homme et la femme et les incitent à penser le
monde comme un terrain de jeux enfantins, voire comme un grand marché de
marchandises et d’individus ternes, devenus oublieux de leur origine.
Les hommes de bonne
volonté dans la tourmente de la postmodernité
Or, c'est précisément ce
dont nous avons un besoin impérieux en ce début de XXIe siècle : nous
réapproprier une histoire, la nôtre, mais aussi des arrière-plans tout
en continuant à nous épanouir. Chez Alain de Benoist cela se traduit par
une réflexion assez appronfondie sur le paganisme, méritant d’être (re)connue
et débattue, car elle constitue indéniablement sinon une voie
spirituelle, du moins un rapport au monde conséquent. On pourrait tout
aussi bien dire que ce rapport au monde nous permet de nous ouvrir au
monde, dans toute sa diversité et ses différences, majeures ou mineures.
Il est vrai que cette tension entre le passé, lointain ou proche (c’est
le côté archiviste, homme de livres et de documents de première main),
et les cultures contemporaines (c’est le côté voyageur, amateur de
cultures et de traditions humaines, à l’instar d’un Humboldt) est au
coeur de l'oeuvre d'Alain de Benoist. Nous pourrions sans doute définir
celle-ci d’un trait en avançant l’idée qu’elle est celle d'un arpenteur,
on serait même tenté de dire celle d'un géomètre. En effet, il observe
le monde et ses bouleversements, relève avec minutie les frontières,
réelles ou imaginaires, les plaques tournantes et les points de friction
entre les hommes et leur territoire, un monde plein, suscitant à lui
seul le merveilleux et l’angoisse. Un monde qu’Alain de Benoist aime
sans mesquinerie et veut préserver dans toute sa beauté et ses mystères.
Il n’y a qu’à voir le rôle que joue l’iconographie féminine dans ses
revues, en particulier les bustes féminins, et les gravures sur bois,
elles-mêmes renvoyant à des traditions et des mythes européens où
l’homme vit à l’unisson avec la nature. En utilisant cette image de
l’arpenteur, on pense aussi, sous un certain plan aux personnages de
Kafka : un monde sans Dieu, du moins sans un dieu avec lequel l’homme
peut nourrir une relation intime et personnelle. C’est d’autant plus
vrai qu’Alain de Benoist a souvent utilisé la représentation du
labyrinthe, représentation richissime de l’expérience de l’homme mais
qui n’est pas dénuée d’arrière-plans métaphysiques problématiques :
l’initition y prenant le pas sur la révélation.
Religion et sacré chez
Alain de Benoist
On notera ici notre
première réserve qui porte sur sa réflexion sur les arrière-mondes, trop
secondaire de toute façon selon nous, dans cette oeuvre immense :
c'est-à-dire sa réflexion sur la finalité de la vie. De ce point de vue,
Alain de Benoist est ici plus proche du Sartre d'avant les entretiens
avec Benny Levy au soir de sa vie. Est-ce le signe d’une influence trop
grande d'Heidegger dans les deux cas ? Incontestablement, l'oeuvre de ce
dernier a permis à beaucoup de penser le mystère de l'Etre, surtout de
l’Etre-là, d'une manière puissante et habile mais pas toujours
satisfaisante. C'est sans doute ce qui explique ce point de vue exprimé
dans Fondements nominalistes d'une attitude devant la vie,
un essai où se saisit de grands aspects de sa compréhension du monde, (même
s’il ne se reconnaît plus complètement dans cet essai, il demeure un
essai important, historiquement, permettant de se familiariser aisément
avec son oeuvre) :
De même que nous
n'apercevons, globalement parlant, aucun “sens de l'histoire”, de même
nous ne constatons aucun “sens” dans l'organisation et la configuration
du monde. Nous récusons tout déterminisme , qu'il soit
“spatial” ou “temporel”.
A la différence près,
bien sûr, entre Sartre et Alain de Benoist, que ce dernier a toujours
cherché à cataloguer, classer, étiqueter, commenter toutes les formes
d'être au monde, et non à en privilégier telle ou telle, au détriment de
toutes les autres. En somme, on retrouve ici la différence entre la
vision totalitaire de Marx, reprise par les Français de l’après-guerre,
qu’on prendra soin de distinguer de la vision totalisante d’un Hegel par
exemple.
Incontestablement, Alain
de Benoist est le pendant dans le champ des sciences sociales et
politiques du grand écrivain argentin Jorge Luis Borgès : le monde
imaginé, fantasmé, comme une grande bibliothèque. Cette manière de
penser le monde est devenu davantage qu’un mythe littéraire : il est
devenu aussi, sous un certain angle, un mythe politique occidental.
Est-ce un hasard, du reste, si Alain de Benoist cite son
illustre aîné dans la
préface de sa monumentale Bibliographie générale des droites en
France, bibliographie qui est sans doute un des ouvrages les plus
importants de ces vingt dernières années ?
Ainsi, en s'élevant aussi haut, la pensée
de Benoist a permis d'opérer une synthèse intellectuelle d'une fertilité
et d'une richesse assurément unique dans ce monde de marchands et de
financiers à l'intelligence dépourvue d’idéaux mais aussi dans ce monde
rempli de préjugés car l’homme moderne et l’homme surtout postmoderne
pensent souvent le monde à partir d’un système qui ne renvoie qu’à
lui-même, comme l’art contemporain, ou à des systèmes de signes (Althusser,
Derrida). D’où une pensée qui s’appauvrit par rapport à l’accélération
de l’histoire, pensée devenue stérile même si elle peut être brillante.
On pense au contraire à Alain de Benoist comme à une sorte
d’observateur amoureux des moeurs et de commentateur génial d’oeuvres
aussi diverses que celle de l’Allemand Schmitt, du Français Dumézil ou
de l’Américain Charles Taylor, dans la tradition de Platon, mais aussi
d’Avicennes. Son ambition est en fait une fidélité à un type de travail
intellectuel qu’il a résumé en ces termes dans un courrier qu’il nous a
adressé : “ j’essaie seulement de rester fidèle à la véritable vocation
de l’intellectuel : essayer de comprendre et de faire comprendre, en
particulier le moment historique que nous vivons”. Certes, il se permet
parfois de parler avec une certaine liberté de ton d’oeuvres de grands
maîtres mais on ne lui en tiendra nullement rigueur car sa critique
porte. Exception confirmant la règle, dans le cas de Maurras, auteur
qu’il connaît pourtant fort bien, on pourra lui reprocher de s’être
attardé sur les faiblesses du maître de Martigues, en ne voulant pas
voir que Maurras est d’abord et avant tout un moraliste et un esthète,
comme Sartre est avant tout un psychologue (l’Imaginaire, son
Idiot de la Famille, et Les Mots, sont parmi ses oeuvres les
plus abouties). D’où notre désaccord assez marqué sur un jugement comme
celui-ci : “on est frappé, enfin, de l’extraordinaire quantité de
phénomènes dont Maurras a été le témoin, mais sur lesquels il est reste
muet (ou aveugle). Alors qu’il a passé un temps extraordinaire à
commenter au jour le jour la politique politicienne.” Il n’y a rien de
frappant du tout. Guénon, par exemple, a consacré de nombreuses pages à
commenter des ouvrages mineurs voire médiocres, ce qui lui a permis
d’éclaircir de nombreux points de sa propre doctrine. On ne peut pas
échapper à son époque qui est marquée par quantité de choses y compris
par la politique politicienne et les ouvrages médiocres. Un maître, en
pleine possession de ses moyens, porte son regard où bon lui semble et
en tire des leçons de portée plus générale. Enfin, on ne peut pas dire
que le style de Maurras, s’élevant parfois jusqu’au sublime,
incontestablement classique, ait vieilli, or alors on doit aussi le
dire de Montesquieu, de Racine ou de Montaigne, ce qui n’aurait guère
de sens. L’art de peindre, au sens figuré et littéral, échappe
précisément à ce genre de vicissitudes en tant que forme d’art.
Le champ des sciences politiques et
sociales en France
Si nous insistons sur la relation
qu’entretient Alain de Benoist avec Maurras, c’est qu’elle nous semble
révélatrice à plus d’un titre. L’oeuvre d’Alain de Benoist se situe
nettement dans le champ des sciences sociales et politiques plutôt que
dans l’univers des lettres. A l’opposé, l’oeuvre de Maurras, quoi qu’on
en dise, se situe davantage dans l’univers des lettres, dans l’ “uchronie”,
pour reprendre l’expression si juste de Chamson. C’est peut-être un
point qui va de soi pour certains mais il faut y insister : c’est après
tout une distinction qui est assez récente dans notre histoire, milieu
du XIXe siècle. Or ce champ est pour beaucoup un domaine réservé, quasi
exclusif, de l’université et des grandes écoles en France. On ne s’y
aventure pas, même avec un grand talent, sans subir les foudres de
l’université et de ses réseaux de diffusion (chaires d’enseignement,
maisons d’édition et grands médias). Nul doute que si Alain de Benoist
avait fait oeuvre de romancier, ou même s’il avait mené une carrière
politique, son immense talent aurait déjà été reconnu depuis fort
longtemps. Mais dans son cas, il ne pouvait faire face qu’à de fortes
oppositions. Contrairement aux Etats-Unis où il existe des fondations,
des organisations fort puissantes comme l’American Entreprise ou le
Hoover Institute , où on peut dispenser un enseignement d’excellente
qualité (c’est aussi le pays du self-made man), il n’est guère
possible d’enseigner les sciences sociales ou politiques en dehors de
l’université en France : c’est sans doute le pays où l’éducation est la
plus centralisée. En somme, il n’y existe guère de voies de traverse
lorsqu’il s’agit d’éducation. C’est un des aspects qui étonnent le plus
les observateurs étrangers. Cet état des choses offre sans doute de
nombreux avantages, par rapport à un enseignement subissant les lois
abérrantes du marché, mais il présente tout autant, sinon plus,
d’inconvénients. Après la Seconde Guerre mondiale, et surtout à partir
de 1968, l’enseignement français s’est trouvé considérablement politisé
et soumis à des orientations sans doute contestables. Il a aussi
poursuivi avec une certaine agressivité l’oeuvre entreprise dès les
débuts de la IIIe République (et même avant si l’on en croit Taine)
visant à un certain universalisme forcément réducteur et au dénigrement
systématique de la pensée traditionnelle, religieuse ou mythique. Du
reste, Barrès n’avait pas manqué de dénoncer avec verve cette
entreprise dans sa célèbre trilogie le Roman de l’énergie nationale
: une éducation se voulant universaliste, kantienne, et contribuant
de fait à déraciner les Français.
Le capitalisme tardif et le monde des
hommes
A la vérité, les lettres et les sciences
sociales et politiques jouent plus ou moins le même rôle lorsqu’il
s’agit de donner une conscience à un peuple et surtout les moyens de
rêver à un avenir collectif. La notion de différence pourrait jouer ici
un rôle d’une importance capitale. Dans un de ses derniers livres qui
traite de l’identité, (essai qui parut d’abord dans la revue Eléments
de l’été 2004), Alain de Benoist se penche sur cette “dynamique libérale”
dont on voit bien qu’elle n’est pas toujours, ni même souvent, porteuse
de bienfaits pour les peuples. Très justement, Alain de Benoist affirme
que cette dynamique arrache l’homme à ses liens naturels ou
communautaires en faisant abstraction de son insertion dans une humanité
particulière. Elle véhicule une nouvelle anthropologie, dans laquelle il
appartient à l’homme, pour acquerir sa liberté, de s’arracher aux
coutumes ancestrales et aux liens organiques, cet arrachement à la
“nature” étant regardé comme caractéristique de ce qui est proprement
humain. L’idéal n’est plus, comme dans la pensée classique, de se
conformer à l’ordre naturel ; il réside au contraire dans la capacité de
s’en affranchir.
C’est
ainsi qu’il en vient à affirmer que “la modernité a partout fait
disparaître les modes de vie différenciés”. Les hommes pourtant se
rebellent. Au départ, il s’agissait sans doute d’éliminer les
traditions, les artefacs liés à l’Ancien Régime que les modernes ont
réduit bien vite à un système social injuste, ce qu’il était
incontestablement, tout en étant bien plus que cela. Puis avec la
Seconde Guerre mondiale, nous avons assisté à la mise en pièces de
l’esprit européen considéré comme coupable, seul coupable, devant
l’histoire : d’abord violemment avec Hitler et Staline, puis, par la
suite, avec des élites intellectuelles apeurées, immobiles. Il est assez
remarquable du reste que les condamnés pour crimes contre l’humanité
n’aient été uniquement, jusqu’à une histoire très récente, que des
Européens de l’ouest. On peut certes comprendre une certaine séverité à
l’égard de soi-même, à condition toutefois qu’elle ne devienne pas le
symptôme d’une maladie mentale collective. Symptôme qui est souvent une
haine de soi. Le souci de justice est un souci qui honore celui qui le
ressent profondément. Mais la volonté de traiter tous les hommes comme
égaux, en droit, ne doit pas conduire à rejeter les traditions, les
hiérarchies, naturelles ou apprises, les différentes manières d’habiter
notre planète, et surtout l’histoire des peuples, sous peine
d’uniformiser notre monde, et de créer une société totalitaire, d’une
laideur insupportable. Car enfin, la rationalité occidentale, comme
toute superstructure mentale, peut aussi bien justifier tout et son
contraire, d’autant qu’elle affirme défendre l’idéologie des droits de
l’homme et qu’elle a donc bonne conscience : or on sait avec Sartre, que
la bonne conscience c’est la mauvaise. C’est le cas par exemple
lorsqu’elle défend le droit à l’avortement par souci de libérer la femme
de certaines entraves, sans s’apercevoir qu’elle condamne à mort dans le
même temps des enfants non nés à partir d’une certaine période : dans
certains pays européens et dans certains Etats des Etats-Unis, on
pratique l’IVG jusqu’à 24 semaines. Elle défend aussi très justement
l’égalité des sexes, mais en même temps accepte que certaines
minorités ethniques puissent avoir des pratiques qui sont la négation la
plus manifeste de l’égalité des sexes. La liste serait malheureusement
trop longue.
Apprendre à penser, à notre époque,
revient donc, d’abord, à se réapproprier une histoire, l’histoire
occidentale, des concepts philosophiques, des manières de débattre, qui
nous ont été retirés, en évitant de tomber dans un travers tout aussi
critiquable qui serait de rejeter les découvertes et les connaissances
des dernières décennies. De ce point de vue, les deux citations mises en
exergue au début de ce texte sont assez révélatrices de la façon de
concevoir l’histoire chez Maurras et Alain de Benoist. Il faudra donc
apprendre à penser contre, tout en restant curieux, ouvert au monde.
Malheureusement, les vrais débats d’idées n’existent plus vraiment. D’où
l’urgence de défendre tous les champions de la liberté et des manières
de penser le monde d’une manière singulière. Ces singularités ont leur
champion en France : Alain de Benoist.
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