Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

RETOUR ACCUEIL

 

 

 

 

ARCHIVES

 

Idées et réflexions 1

Idées et réflexions 2

Idées et réflexions 3

Idées et réflexions 4

Idées et réflexions 5

Idées et réflexions 6

Idées et réflexions 7

Idées et réflexions 8

Idées et réflexions 9

Idées et réflexions 10

Idées et réflexions 11

Idées et réflexions 12

Idées et réflexions 13

Idées et réflexions 14

Idées et réflexions 15

Idées et réflexions 16

Idées et réflexions 17

Idées et réflexions 18

Idées et réflexions 19

Idées et réflexions 20

Idées et réflexions 21

Idées et réflexions 22

Idées et réflexions 23

Idées et réflexions 24

Idées et réflexions 25

Idées et réflexions 26

Idées et réflexions 27

 

Si vous souhaitez vous inscrire à notre liste de diffusion, merci de nous le signaler par courriel.

 Accueil / Présentation / Notre équipe / Archives édito / Nous écrire / Liens

Le Mal dans la société postmoderne

Une réflexion sur les formes

 

 

par Thierry Giaccardi

 

       

A Christian et Yolande Paraire

 

Les sociétés traditionnelles accordaient une place importante au mal dans leur manière de concevoir le monde, le rapport de l'homme avec ce monde extérieur, étrange(r) sans doute, dans lequel il cheminait avec les membres de son groupe. Encore faut-il rappeler deux évidences malheureusement oubliées :  la première, c’est que si on privilégie un point de vue relatif (société multiculturelle, cosmopolitisme politique, relativisme philosophique), il devient difficile de discerner nettement le mal. La deuxième, c’est qu’on définit une société traditionnelle par la place et le rôle fondamental que joue un ensemble de traditions par rapport auquel  toutes les activités et les pensées des membres de cette dite société se rapportent. Loin de retenir en arrière le groupe, de le figer pourrait-on dire, ces traditions permettent à une société de se développer harmonieusement dans la durée et  font souvent preuve d’une souplesse dont on ne les soupçonnerait pas. La tradition chrétienne, par exemple, a permis à l’Europe de se définir comme une civilisation unie dans sa conception des arrière-plans métaphysiques tout en conservant  sa diversité sociologique, linguistique et culturelle : l’Eglise a revendiqué ainsi sans hésiter la pensée grecque et le droit romain (c’est cette richesse,  unique dans l’histoire des cultures humaines, qui est menacée aujourd’hui par la mondialisation et l’uniformisation dans les  manières de penser le monde).

 Cette réflexion sur le mal, sur les maux qui affligent l'homme (prenant souvent la forme d’une interrogation, pourquoi le mal ?), était donc sinon au fondement de la pensée, du moins un des éléments cruciaux d'un système d'idées qu'on appellera selon le point de vue retenu croyance ou idéologie, et dont on observe qu'il a toujours été formulé avec netteté, même dans les sociétés les plus primitives. Car l'homme, être grégaire, a toujours pensé son existence, limitée dans le temps, menacée par autrui ou par le monde qu'il habite, et il l'a pensé dans un rapport premier avec le bien et le mal (sous un autre angle, c’est ce qu’affirme Thomas dans son compendium lorsqu’il écrit qu” il vaut mieux dire que le bien et le mal sont des genres, selon la position de Pythagore qui ramène toutes les choses au bien et au mal en tant que genres premiers.”). La notion de jouissance, de désir, voire comme on le dit aujourd’hui à juste titre de désir du désir, est un phénomère relativement récent, dont on se réservera la possibilité de débattre une prochaine fois, et qui caractérise bien une société opulente, obsédée par la marchandise et la plastique des corps : une société qui s'est détournée de ses origines et qui vit dans un présent illusoire (et déjà parce que la nature ne pourra plus subir la folie consommatrice de l’homme pour très longtemps).

Il est vrai que l'homme traditionnel devait en effet se prémunir contre le mal, contre ses manifestations les plus insignifiantes ou, au contraire, contre les plus terrifiantes comme la famine, la guerre, l'extermination, en menant une réflexion intense sur les causes premières de son existence et les fins dernières (menant directement à un discours sur Dieu, théodicée), de manière à compenser, en autres, l’absence de techniques et de banques de données : contrairement à aujourd’hui, l’homme traditionnel n’était pas en retrait du monde naturel, il vivait en harmonie avec les cycles naturels (saisons). Il élaborait tout un ensemble de règles, qui avaient certainement un côté arbitraire, et il se voulait le dépositaire d'un ensemble de prescriptions divines, d'injonctions pourrait-on dire, comme les dix commandements, qui étaient à la base de ce qu'on appelle communément des rites. Et il est vrai que la pensée rituelle ne peut pas se comprendre sans ces notions, même si celles de profane et sacré, de pur et impur, paraissent plus appropriées au premier abord. On peut dire, et on pourra aussi en discuter, que de cette conception du bien et du mal découlent toutes les autres notions sur le social qui sont nécessaires au bon fonctionnement de toute société, mais aussi à toute intelligence humaine sur des phénomènes plus intimes. Le monde des hommes s'ouvre pour ainsi dire jusque dans son intimité, son intérieur le plus secret, à ce couple de notions qui est fondamentalement un rapport : c'est une coupe verticale du monde, elle relie les hommes aux principes premiers, et, disons-le nettement, au principe premier (l’unique nécessaire selon les théologiens). Pour le judéo-chrétien il s’agit du  Dieu d'Abraham, mais pour les polythéistes européens (les Celtes ou les Grecs par exemple) le rapport est sans doute à peu près le même. Ce rapport est fondamentalement un rapport axial : un axe qui part du monde terrestre et qui va jusqu'au monde céleste. La rose a pu symboliser ce rapport au monde en insistant sur le bien. Il y a sans aucun doute une intelligence très profonde dans cette représentation : le bien semble si fragile par rapport au mal dont on perçoit d'instinct le côté brutal, violent, polymorphe. La rose symbolise, entre autres, la forme parfaite qui est intimement liée à l'essence, au parfum du monde, mais elle n'en demeure pas moins délicate (on fera attention en particulier aux représentations de la rose dans les cathédrales françaises, mais aussi dans les enluminures; on pourra aussi en profiter pour relire le Roman de la rose).

Il y a de plus un certain mouvement (la chute) qui est lié à la conception et la représentation du mal, contrairement aux idées reçues. Et le malin est souvent représenté lui-même comme un voyageur, ce qui ne fait pas de tout voyageur un adepte du malin, loin s'en faut (on prendra aussi soin de distinguer le voyageur du nomade). L'homme marche, il chemine sur une terre qui n'est pas a priori hospitalière, -la terre ne donne pas de fruits en quantité suffisante pour nourrir une société-, même si elle est d'une beauté vertigineuse pour l'homme (ce qui ne va pas nécessairement de soi et exprime bien le rapport intime qui lie l'homme au monde). En marchant, mais aussi en cultivant sa terre, ou même son esprit, il s'expose, et expose les siens, car l'homme est une créature curieuse, entrant facilement en sympathie avec les êtres et les choses de ce monde, il se projette donc en permanence (c’est l’ek-sistence selon Heidegger). On voit tout de suite pourquoi les Anciens représentaient le mal par la pénombre et le bien par la lumière. Dans un monde obscurci, chaotique, il est difficile de trancher, d'apercevoir le contour des formes les plus élémentaires, de distinguer l'ami de l'ennemi. On le présentera sans doute aujourd’hui comme un monde plus fluide, peut-être aussi plus tolérant, du moins a priori plus tolérant, mais en fait on cachera des réalités quotidiennes plus morbides (dont la pratique de l’avortement à une telle échelle est sans doute la plus effrayante illustration de cette idéologie de la mort). La mégapole, ou même les grandes villes modernes, sont de ce point de vue assez instructives : on ne sait pas ce qui s'y passe, les rapports de voisinage n'existent plus. Les hommes vivent comme des insectes, doués d'une certaine vivacité, mais, complétement coupés de leur vis-à-vis, ils ne prennent plus le temps de dévisager autrui,  littéralement, dans lequel ils apercevraient pourtant leur propre humanité car c'est le regard d'autrui qui donne à soi-même son caractère d’humanité, comme l'a très bien vu Lévinas. Ce qui explique, entre autres, que les solidarités naturelles disparaissent dans ces agglomérations froides, contrairement aux villes traditionnelles, fondées à partir de principes sacrés. Ce qui était encore le cas en Europe jusqu'à la fin du bas Moyen-Age ; de ce point de vue on peut dire que la Renaissance fut, d'une certaine manière, un recul et le début d'un certain obscurcissement.

Le monde chaotique qui décrit si bien notre monde d'aujourd'hui est un monde où l'homme ne distingue plus le mal du bien. C’est aussi un monde sans centre, décentré, en déséquilibre constant : d’où cette impression d’absence de continuité dans la conduite des affaires aussi bien publiques que privées. Que ce monde fonctionne encore ne doit pas nous tromper : il a hérité des fruits d'un labeur millénaire, d'un ensemble de connaissances qui remontent aux temps les plus reculés, et de formes dont la plupart remonte à l’Ancien Régime (l’architecture en est l’exemple le plus spectaculaire). Mais notre monde se délite, il s'étire à l'instar de cette union européenne qui annexe des pays à une vitesse vertigineuse (sans s’interroger sur le sens d’un tel élargissement)   jusqu'à en perdre ses traits physiques et moraux les plus cruciaux.

A vrai dire, dans le monde actuel, la forme même devient suspecte car elle a un côté nécéssairement rigide (on fera preuve d’une certaine mansuétude en évitant de parler de certains mouvements dans l’art contemporain comme l’art éphémère par exemple). Certains parleraient de pétrification, ce qui n'est pas faux sous un certain rapport : l’art sacré, en particulier le roman et le gothique, en sont les témoignages les plus admirables.  Mais il ne faut pas oublier l’architecture et la statuaire grecques qui sont à l’origine de notre conception du beau. Le temple grec n'est-il pas l'une des illustrations les plus abouties de la forme qu’ait conçu la civilisation européenne et qui repose sur des principes géométriques renvoyant à un sens bouleversant du sacré ? Avec une grande intelligence, Maurras, ce grand maître des formes, a pu écrire dans ses récits de voyages, Antinéa, qu” avec un sens exquis des rapports et des convenances, c’est pour leurs monuments religieux,  les mieux soustraits aux vicissitudes mortelles, que les Grecs réservèrent le privilège d’une solidité à toute épreuve. Ainsi en décida leur sagesse à son meilleur temps.” Or, ce que l’homme postmoderne a oublié de dire c'est qu'il ne peut pas y avoir de contenu sans forme (d’où son insistance trompeuse sur la surface). On n'est pas certain   que cela le perturbe comme cela devrait, même si certains commencent à se poser des questions sur les effets possibles d'une "aliénation du sens". On a donc trouvé pour ainsi dire une parade : on affirme un peu vite que toutes les formes se valent, d'où une prolifération de formes plus ou moins satisfaisantes qui distraient, étourdissent l'oeil, organe à partir duquel l'homme se fait une idée du monde extérieur (car c'est par la vue que se bâtit toute représentation du monde, et donc toute métaphysique). L'homme, ne l'oublions pas, a été fait à l'image de Dieu, un Dieu que certaines traditions assimilent à un géomètre. Qu’une des définitions traditionnelles de l’homme savant soit précisément celle du géomètre, ou de l’arpenteur, ne surprendra donc pas. Cela implique un certain nombre de notions, qui sont toutes liées aux formes nécessaires, mais surtout à la notion de frontière (entre le connu et l’inconnu, le bien et le mal, son territoire et celui d’autrui, etc.) permettant à la vie justement de se développer harmonieusement  et d’éviter des pieges mortels.

Car enfin, le mal peut se cacher sous des formes nouvelles, chatoyantes (on pense ici à la beauté du diable). C'est dire que l'homme traditionnel accordait une grande place au discernement, on peut même parler, sous un certain angle, d'intelligence critique, ce qui pourra paraître contestable à certains. On disait jadis d’un homme sage qu’il avait du discernement : c’est-à-dire qu’il était capable de repousser ce qui lui paraissait dangereux, nuisible. On comprend l’esprit de l’homme traditionnel lorsqu’on a compris qu’il se hisse souvent (en se projetant à la fois dans l’avenir mais aussi en méditant sur le passé)  à un certain héroïsme de la pensée en disant non : par exemple à la tentation, grossière ou plus subtile, mais aussi aux solutions faciles, qui plaisent tant aux postmodernes à la psychologie d’enfant ou aux faibles de caractère. L’Appel du 18 juin est d’abord, et fondamentalement, avant même d’être un appel à la poursuite des combats, l’expression d’un non : le oui, l’acquiescement devant la tournure des événements, défavorables ou non, est souvent perçu du reste comme une abdication. On pense encore au référendum sur la constitution européenne dont beaucoup de commentateurs avaient observé, chose digne d’intérêt, la forme imparfaite (que trahissait le nombre effarant d’articles et son refus du passé spirituel de l’Europe, ce qui n’est, somme toute,  guère surprenant). Marie-France Garaud avait écrit joliment   au sujet du Traité de Maastricht : “la forme, à elle seule contribue pour beaucoup à son obstacle. A ce degré d’imperfection, elle révèle les vices propres à la matière traitée”.

  On en vient, logiquement pourrait-on dire, au principe d'expulsion, d'exclusion, de la mauvaise forme. Devant une prolifération de formes, l'homme est sommé de choisir, c'est sa nature morale. Est-il a priori logique de condamner celui qui rejette une forme inconnue, ou une mauvaise forme, dont le monstre était jadis dans l'imaginaire collectif la forme la plus effrayante ? On ne s'indignerait pas de voir l'homme primitif repousser des plantes ou des fruits vénéneux et dont l'ingestion pourrait être mortelle. Mais le droit de l’après-guerre, ou plutôt l'idéologie castratrice des droits de l'homme lui interdit de le faire lorsqu’il entre dans le domaine du social : trancher, choisir, expulser, en fait on aurait dit dans une société ordonnée selon des principes traditionnels, classer et juger, c'est s'opposer à l'idéologie dominante, et du coup s'exposer à des sanctions. Le député Christian Vanneste n'a-t-il pas été condamné par une cour pour avoir affirmé que "l'homosexualité était inférieure à l'hétérosexualité" ? Sans que l'on prenne parti  pour une telle idée ou son idée contraire, c'est le fait même que la société actuelle condamne de tels propos qui doit retenir notre attention. On n’a donc plus le droit d’établir des hiérarchies au nom précisément des droits de l’homme, ce qui ne peut manquer de laisser songeur. On se rappellera le passage de Thomas cité plus haut que nous reprenons ici en en donnant une version plus complète : ” il vaut mieux dire que le bien et le mal sont des genres, selon la position de Pythagore qui ramène toutes les choses au bien et au mal en tant que genres premiers. Cette position a quelque de chose de vrai en tant que de tous les contraires l’un est parfait et l’autre diminué, comme le blanc et le noir, le doux et l’amer et autres. Toujours ce qui est parfait est bon, ce qui est moindre est mal”.

On voit bien dès lors que l’homme ne pourra plus recourir à la dichotomie, qui était pourtant une manière cruciale de penser le monde,  en particulier les causes et les effets bénéfiques ou maléfiques : opposer des sentiments, des manières de penser ou de vivre, n’est plus admissible. C’est la pratique de la taxinomie occidentale qui est ici remis en cause (on se rappellera que parmi les tâches de l’empereur chinois comptait celle de s’assurer de la bonne définition des mots). La société ouverte dont parlait Popper, en l’opposant à la société totalitaire,  a renié ses principes, sa manière d’appréhender le monde : en grande partie, on l’expliquera par le fait qu’elle a tourné le dos aux notions de bien et de mal (n’est-ce pas la véritable définition du relativisme, pierre de touche de la société multiculturelle, tout ce vaut ?). Elle est  restée ouverte, indiscutablement,  ses frontières physiques sont même abolies, mais elle est ouverte à quoi et pourquoi ? Dans ces conditions, comment s’étonner du phénomène de l’immigration de masse qui est pourtant une aberration ou de la décision prise d’élargir l’Union européenne à un pays d’Asie mineure fort sympathique au demeurant, la Turquie ? Et pourquoi pas l’Irak, pays supplicié, voire l’Iran qui est après tout peuplé d’Indo-Européens ?

L'homme de bonne volonté observe ainsi, impuissant, un monde de formes se défaire, au profit d'un monde difforme, qu'on appellera globalisation faute de mieux ou de pire, et qui est en fait la substition de la marchandise stérile, souvent de mauvais goût, à la forme et son supplément d'âme, et de l’apatride à l’autochtone (en insistant toutefois sur le fait que l’apatride est un autochtone qui a été souvent forcé d’immigrer à cause d’un système économique international  maléfique,  dont les institutions financières planétaires nous vantent pourtant les bienfaits). Or si le globe est bien une représentation légitime de notre monde, un horizon indépassable de l'existence terrestre, il n'est nullement un symbole de l'existence commune car il n'y a pas de communauté internationale indivisible même s'il n'existe qu'un seul genre humain.

Il n'est pas faux non plus de dire que la pensée technicienne (y compris, ou surtout, le  droit devenu technique) a exclu toutes les autres formes de pensée, et qu'il est impossible de penser ces catégories de bien et de mal à partir de la technique qui ne vise que le domaine de l'agir, et encore de l'agir sur quelque chose et non sur soi-même. D'une certaine manière, on voit bien que les élites actuelles sont avant tout des élites techniciennes : la Commission européenne en est sans doute l'exemple le plus connu. Or, comment penser l'Europe à partir de la technique, d'un savoir-faire qui est davantage un faire qu'un savoir ? La définition même de cette région du monde n'en devient-elle pas superflue ? Comment l'Europe pourrait-elle dans ces conditions se défendre contre des maux bien réels si son existence, sa forme, n'est plus avérée ? On voit bien un organisme se défendre contre des agressions de toutes sortes (l’immigration clandestine, les trafics illicites, les menaces terroristes, etc.) , il est plus difficile d'imaginer un organisme changeant, fuyant pour ainsi dire, fluide, informel, se défendre de quoi que ce soit. On l'imaginerait davantage comme quelque chose d’hybride qui absorberait tout, le bien comme le mal, une sorte d'organisme dont la croissance serait pour ainsi dire incontrôlable, ininterrompue, et qui ne ressemblerait plus à rien (n’y a-t-il pas davantage d’interprètes au parlement européen que d’élus ? C’est un signe des temps, indubitablement ;  l’image de la tour de Babel s’impose d’elle-même). Pour en revenir à la forme que revêt l’Europe, on se rappellera ce que dit  Thomas, toujours  dans son compendium  : “il faut donc savoir que comme les choses naturelles tiennent leur espèce de la forme, ainsi aussi les choses morales. Or de même que dans les choses naturelles  à une forme donnée est adjointe la privation d’une autre forme comme par exemple le feu qui est accompagné d’une privation d’air, ainsi dans les choses morales à une fin donnée s’oppose la privation d’une autre fin.”

Or, le monde occidental  ne peut   prospérer que sur une intelligence des formes, lesquelles sont bien davantage que des coquilles vides, plus ou moins agréables à regarder (contrairement aux colonnes de Buren, ou à l’arche de la Défense),  à condition qu’elles renvoient à d'autres choses, notamment  à l’histoire des peuples, mais aussi aux idées ( au sens de Platon), voire aux arrière-plans métaphysiques. C'est la différence qui existe entre l'icône qui renvoie à des arrière-plans, ouvre des perspectives vertigineuses et en  même temps pleines de promesses,  et la peinture abstraite qui ne renvoie qu'à elle-même, c’est-à-dire à une fausse spiritualité. C’est aussi la différence qui existe entre le cube de la Défense et la cathédrale Notre-Dame comme l’a écrit avec force George Weigel.  Cela est particulièrement vrai dans le choix des institutions, dont la réflexion en France n’est pas aussi libre ni de qualité qu’on aime   le dire.  Un des derniers à l’avoir menée à une hauteur remarquable est Charles Maurras (le dernier étant sans doute Charles de Gaulle). Dans L’Avenir de l’intelligence, un des  grands livres de la première moitié du XXe siècle,  le maître de l’Action française écrivait ceci :  “seule, l’institution, durable à l’infini, fait durer le meilleur de nous. Par elle, l’homme s’éternise : son acte bon se continue, se consolide en habitudes qui se renouvellent sans cesse dans les êtres nouveaux qui ouvrent les yeux  à la vie. “ Et Maurras d’ajouter à cette pensée profonde : “un beau mouvement se répète, se propage et renaît ainsi indéfiniment.” On voit du reste dans ces quelques lignes la filiation entre la pensée de Maurras et celle du général de Gaulle (même si l’influence de Barrès sur le Général est bien plus grande, il nous semble que cet esprit systématique présente de nombreuses affinités avec celui du maître de Martigues). Il y aurait enfin beaucoup à dire sur cette idée maurrassienne de l’institution, “durable à l’infini”, sur “l’acte bon”, sur “le beau mouvement”.  On sera tenté de les comparer aux institutions européennes qui changent à chaque décennie, au nombre croissant de pays qui constituent l’Union, etc..

En remontant d'une chose à l'autre, on en arrive toujours au bien et au mal. Comment s’y prendre devant une pensée ou un acte odieux ? Vers quelle autorité se tourner ? Il est sans doute important de commencer notre reconquête, de soi, du pays, en disant non à tous les efforts de défaire l’ouvrage millénaire national. De ce point de vue, le rôle des médias mérite toute notre attention (à commencer par l’identité des groupes qui en sont les propriétaires mais aussi par  leur fascination pour les intincts les plus vils de l’homme, violence, sexualité débridée). Car, on le sait, les médias jouent un rôle démesuré dans la fabrication non seulement d’une opinion mais aussi de nouveaux mythes (mythes creux mais qui n’en sont pas moins efficaces). Maurras avait bien vu cette faiblesse de la démocratie moderne en affirmant que “par suite de nos cents ans de Révolution, la masse décorée du titre de public s’estime revêtue de la souveraineté en France. Le public étant roi de nom, quiconque dirige l’opinion  du public est roi de fait.” Au monde virtuel et aux représentations grossières que nous imposent les médias, il faut opposer les vraies formes, un retour au terroir, la connaissance vraie, dont seules les traditions autochtones garantiront la pérennité. L’homme traditionnel, donc national,  ne peut que dire non à un universalisme suspect, élaboré par des techniciens dont nous ne connaissons quasiment rien (à la Commission mais aussi dans des institutions comme l’ONU ou la Banque mondiale) ou qui viennent de pays avec lesquels nos pays n’ont guère entretenu de relations soutenues dans les cinquante, voire cent dernières années mais qui sont subitement en charge de notre destinée par on ne sait quel décret (de ce point de vue l’élection de Saryusz-Woslki, Polonais assez peu francophile, à la tête de la commission des affaires étrangères est assez exemplaire). Y a-t-il une logique qui irait d’une négation du mal absolu en passant par le relativisme et en finissant par le délitement des nations au profit de marchés où on trouve toutes sortes de trafic, d’armes, d’objets d’art, d’enfants ? On le croit. Nous avons perdu notre raison d’être car nous ne sommes plus gouvernés par des êtres de raison. Personne, et certainement pas les serviteurs de l’Etat, n’est plus coupable de quoi que ce soit, vaguement responsable au plus. On ne s’étonnera donc pas que l’enseignement de l’Eglise qui insiste sur la notion de responsabilité dans tous les actes de la vie ne trouve plus d’écho dans l’opinion publique victime des médias (qui ont tout de même inventé les jeux télévisés comme le million et les émissions réalité comme Big Brother) et d’un enseignement militant pour une philosophie de l’autonomie humaine et d’une société multiculturelle. On concluera ainsi notre propos par cette dernière réflexion de Maurras :

“Les nations qui sont des principes, les nations qui sont des raisons d’être, et dont la France est le type, vivent dans l’univers  une existence réalisée, un bienfait en exercice, déjà en voie d’opérer et de fonctionner : c’est ce qui rend coupable le voeu de les détruire ou de les laisser dépérir.”n