
Le Mal dans la société
postmoderne
Une réflexion sur les
formes
par Thierry
Giaccardi
A Christian et Yolande
Paraire
Les sociétés traditionnelles accordaient
une place importante au mal dans leur manière de concevoir le monde, le
rapport de l'homme avec ce monde extérieur, étrange(r) sans doute, dans
lequel il cheminait avec les membres de son groupe. Encore faut-il
rappeler deux évidences malheureusement oubliées : la première, c’est
que si on privilégie un point de vue relatif (société multiculturelle,
cosmopolitisme politique, relativisme philosophique), il devient
difficile de discerner nettement le mal. La deuxième, c’est qu’on
définit une société traditionnelle par la place et le rôle fondamental
que joue un ensemble de traditions par rapport auquel toutes les
activités et les pensées des membres de cette dite société se rapportent.
Loin de retenir en arrière le groupe, de le figer pourrait-on dire, ces
traditions permettent à une société de se développer harmonieusement
dans la durée et font souvent preuve d’une souplesse dont on ne les
soupçonnerait pas. La tradition chrétienne, par exemple, a permis à
l’Europe de se définir comme une civilisation unie dans sa conception
des arrière-plans métaphysiques tout en conservant sa diversité
sociologique, linguistique et culturelle : l’Eglise a revendiqué ainsi
sans hésiter la pensée grecque et le droit romain (c’est cette richesse,
unique dans l’histoire des cultures humaines, qui est menacée
aujourd’hui par la mondialisation et l’uniformisation dans les manières
de penser le monde).
Cette
réflexion sur le mal, sur les maux qui affligent l'homme (prenant
souvent la forme d’une interrogation, pourquoi le mal ?), était donc
sinon au fondement de la pensée, du moins un des éléments cruciaux d'un
système d'idées qu'on appellera selon le point de vue retenu croyance ou
idéologie, et dont on observe qu'il a toujours été formulé avec netteté,
même dans les sociétés les plus primitives. Car l'homme, être grégaire,
a toujours pensé son existence, limitée dans le temps, menacée par
autrui ou par le monde qu'il habite, et il l'a pensé dans un rapport
premier avec le bien et le mal (sous un autre angle, c’est ce qu’affirme
Thomas dans son compendium lorsqu’il écrit qu” il vaut mieux dire
que le bien et le mal sont des genres, selon la position de Pythagore
qui ramène toutes les choses au bien et au mal en tant que genres
premiers.”). La notion de jouissance, de désir, voire comme on le dit
aujourd’hui à juste titre de désir du désir, est un phénomère
relativement récent, dont on se réservera la possibilité de débattre une
prochaine fois, et qui caractérise bien une société opulente, obsédée
par la marchandise et la plastique des corps : une société qui s'est
détournée de ses origines et qui vit dans un présent illusoire (et déjà
parce que la nature ne pourra plus subir la folie consommatrice de
l’homme pour très longtemps).
Il
est vrai que l'homme traditionnel devait en effet se prémunir contre le
mal, contre ses manifestations les plus insignifiantes ou, au contraire,
contre les plus terrifiantes comme la famine, la guerre, l'extermination,
en menant une réflexion intense sur les causes premières de son
existence et les fins dernières (menant directement à un discours sur
Dieu, théodicée), de manière à compenser, en autres, l’absence de
techniques et de banques de données : contrairement à aujourd’hui,
l’homme traditionnel n’était pas en retrait du monde naturel, il vivait
en harmonie avec les cycles naturels (saisons). Il élaborait tout un
ensemble de règles, qui avaient certainement un côté arbitraire, et il
se voulait le dépositaire d'un ensemble de prescriptions divines,
d'injonctions pourrait-on dire, comme les dix commandements, qui étaient
à la base de ce qu'on appelle communément des rites. Et il est vrai que
la pensée rituelle ne peut pas se comprendre sans ces notions, même si
celles de profane et sacré, de pur et impur, paraissent plus appropriées
au premier abord. On peut dire, et on pourra aussi en discuter, que de
cette conception du bien et du mal découlent toutes les autres notions
sur le social qui sont nécessaires au bon fonctionnement de toute
société, mais aussi à toute intelligence humaine sur des phénomènes plus
intimes. Le monde des hommes s'ouvre pour ainsi dire jusque dans son
intimité, son intérieur le plus secret, à ce couple de notions qui est
fondamentalement un rapport : c'est une coupe verticale du monde, elle
relie les hommes aux principes premiers, et, disons-le nettement, au
principe premier (l’unique nécessaire selon les théologiens). Pour le
judéo-chrétien il s’agit du Dieu d'Abraham, mais pour les polythéistes
européens (les Celtes ou les Grecs par exemple) le rapport est sans
doute à peu près le même. Ce rapport est fondamentalement un rapport
axial : un axe qui part du monde terrestre et qui va jusqu'au monde
céleste. La rose a pu symboliser ce rapport au monde en insistant sur le
bien. Il y a sans aucun doute une intelligence très profonde dans cette
représentation : le bien semble si fragile par rapport au mal dont on
perçoit d'instinct le côté brutal, violent, polymorphe. La rose
symbolise, entre autres, la forme parfaite qui est intimement liée à
l'essence, au parfum du monde, mais elle n'en demeure pas moins délicate
(on fera attention en particulier aux représentations de la rose dans
les cathédrales françaises, mais aussi dans les enluminures; on pourra
aussi en profiter pour relire le Roman de la rose).
Il
y a de plus un certain mouvement (la chute) qui est lié à la conception
et la représentation du mal, contrairement aux idées reçues. Et le malin
est souvent représenté lui-même comme un voyageur, ce qui ne fait pas de
tout voyageur un adepte du malin, loin s'en faut (on prendra aussi soin
de distinguer le voyageur du nomade). L'homme marche, il chemine sur une
terre qui n'est pas a priori hospitalière, -la terre ne donne pas de
fruits en quantité suffisante pour nourrir une société-, même si elle
est d'une beauté vertigineuse pour l'homme (ce qui ne va pas
nécessairement de soi et exprime bien le rapport intime qui lie l'homme
au monde). En marchant, mais aussi en cultivant sa terre, ou même son
esprit, il s'expose, et expose les siens, car l'homme est une créature
curieuse, entrant facilement en sympathie avec les êtres et les choses
de ce monde, il se projette donc en permanence (c’est l’ek-sistence
selon Heidegger). On voit tout de suite pourquoi les Anciens
représentaient le mal par la pénombre et le bien par la lumière. Dans un
monde obscurci, chaotique, il est difficile de trancher, d'apercevoir le
contour des formes les plus élémentaires, de distinguer l'ami de
l'ennemi. On le présentera sans doute aujourd’hui comme un monde plus
fluide, peut-être aussi plus tolérant, du moins a priori plus
tolérant, mais en fait on cachera des réalités quotidiennes plus
morbides (dont la pratique de l’avortement à une telle échelle est sans
doute la plus effrayante illustration de cette idéologie de la mort). La
mégapole, ou même les grandes villes modernes, sont de ce point de vue
assez instructives : on ne sait pas ce qui s'y passe, les rapports de
voisinage n'existent plus. Les hommes vivent comme des insectes, doués
d'une certaine vivacité, mais, complétement coupés de leur vis-à-vis,
ils ne prennent plus le temps de dévisager autrui, littéralement, dans
lequel ils apercevraient pourtant leur propre humanité car c'est le
regard d'autrui qui donne à soi-même son caractère d’humanité, comme l'a
très bien vu Lévinas. Ce qui explique, entre autres, que les solidarités
naturelles disparaissent dans ces agglomérations froides, contrairement
aux villes traditionnelles, fondées à partir de principes sacrés. Ce qui
était encore le cas en Europe jusqu'à la fin du bas Moyen-Age ; de ce
point de vue on peut dire que la Renaissance fut, d'une certaine manière,
un recul et le début d'un certain obscurcissement.
Le monde chaotique qui décrit si bien
notre monde d'aujourd'hui est un monde où l'homme ne distingue plus le
mal du bien. C’est aussi un monde sans centre, décentré, en déséquilibre
constant : d’où cette impression d’absence de continuité dans la
conduite des affaires aussi bien publiques que privées. Que ce monde
fonctionne encore ne doit pas nous tromper : il a hérité des fruits d'un
labeur millénaire, d'un ensemble de connaissances qui remontent aux
temps les plus reculés, et de formes dont la plupart remonte à l’Ancien
Régime (l’architecture en est l’exemple le plus spectaculaire). Mais
notre monde se délite, il s'étire à l'instar de cette union européenne
qui annexe des pays à une vitesse vertigineuse (sans s’interroger sur le
sens d’un tel élargissement) jusqu'à en perdre ses traits physiques et
moraux les plus cruciaux.
A
vrai dire, dans le monde actuel, la forme même devient suspecte car elle
a un côté nécéssairement rigide (on fera preuve d’une certaine
mansuétude en évitant de parler de certains mouvements dans l’art
contemporain comme l’art éphémère par exemple). Certains parleraient de
pétrification, ce qui n'est pas faux sous un certain rapport : l’art
sacré, en particulier le roman et le gothique, en sont les témoignages
les plus admirables. Mais il ne faut pas oublier l’architecture et la
statuaire grecques qui sont à l’origine de notre conception du beau. Le
temple grec n'est-il pas l'une des illustrations les plus abouties de la
forme qu’ait conçu la civilisation européenne et qui repose sur des
principes géométriques renvoyant à un sens bouleversant du sacré ? Avec
une grande intelligence, Maurras, ce grand maître des formes, a pu
écrire dans ses récits de voyages, Antinéa, qu” avec un sens
exquis des rapports et des convenances, c’est pour leurs monuments
religieux, les mieux soustraits aux vicissitudes mortelles, que les
Grecs réservèrent le privilège d’une solidité à toute épreuve. Ainsi en
décida leur sagesse à son meilleur temps.” Or, ce que l’homme
postmoderne a oublié de dire c'est qu'il ne peut pas y avoir de contenu
sans forme (d’où son insistance trompeuse sur la surface). On n'est pas
certain que cela le perturbe comme cela devrait, même si certains
commencent à se poser des questions sur les effets possibles d'une "aliénation
du sens". On a donc trouvé pour ainsi dire une parade : on affirme un
peu vite que toutes les formes se valent, d'où une prolifération de
formes plus ou moins satisfaisantes qui distraient, étourdissent l'oeil,
organe à partir duquel l'homme se fait une idée du monde extérieur (car
c'est par la vue que se bâtit toute représentation du monde, et donc
toute métaphysique). L'homme, ne l'oublions pas, a été fait à l'image de
Dieu, un Dieu que certaines traditions assimilent à un géomètre. Qu’une
des définitions traditionnelles de l’homme savant soit précisément celle
du géomètre, ou de l’arpenteur, ne surprendra donc pas. Cela implique un
certain nombre de notions, qui sont toutes liées aux formes nécessaires,
mais surtout à la notion de frontière (entre le connu et l’inconnu, le
bien et le mal, son territoire et celui d’autrui, etc.) permettant à la
vie justement de se développer harmonieusement et d’éviter des pieges
mortels.
Car
enfin, le mal peut se cacher sous des formes nouvelles, chatoyantes (on
pense ici à la beauté du diable). C'est dire que l'homme traditionnel
accordait une grande place au discernement, on peut même parler, sous un
certain angle, d'intelligence critique, ce qui pourra paraître
contestable à certains. On disait jadis d’un homme sage qu’il avait du
discernement : c’est-à-dire qu’il était capable de repousser ce qui lui
paraissait dangereux, nuisible. On comprend l’esprit de l’homme
traditionnel lorsqu’on a compris qu’il se hisse souvent (en se projetant
à la fois dans l’avenir mais aussi en méditant sur le passé) à un
certain héroïsme de la pensée en disant non : par exemple à la tentation,
grossière ou plus subtile, mais aussi aux solutions faciles, qui
plaisent tant aux postmodernes à la psychologie d’enfant ou aux faibles
de caractère. L’Appel du 18 juin est d’abord, et fondamentalement, avant
même d’être un appel à la poursuite des combats, l’expression d’un non :
le oui, l’acquiescement devant la tournure des événements, défavorables
ou non, est souvent perçu du reste comme une abdication. On pense encore
au référendum sur la constitution européenne dont beaucoup de
commentateurs avaient observé, chose digne d’intérêt, la forme
imparfaite (que trahissait le nombre effarant d’articles et son refus du
passé spirituel de l’Europe, ce qui n’est, somme toute, guère
surprenant). Marie-France Garaud avait écrit joliment au sujet du
Traité de Maastricht : “la forme, à elle seule contribue pour beaucoup à
son obstacle. A ce degré d’imperfection, elle révèle les vices propres à
la matière traitée”.
On en vient, logiquement pourrait-on dire, au principe d'expulsion,
d'exclusion, de la mauvaise forme. Devant une prolifération de formes,
l'homme est sommé de choisir, c'est sa nature morale. Est-il a priori
logique de condamner celui qui rejette une forme inconnue, ou une
mauvaise forme, dont le monstre était jadis dans l'imaginaire collectif
la forme la plus effrayante ? On ne s'indignerait pas de voir l'homme
primitif repousser des plantes ou des fruits vénéneux et dont
l'ingestion pourrait être mortelle. Mais le droit de l’après-guerre, ou
plutôt l'idéologie castratrice des droits de l'homme lui interdit de le
faire lorsqu’il entre dans le domaine du social : trancher, choisir,
expulser, en fait on aurait dit dans une société ordonnée selon des
principes traditionnels, classer et juger, c'est s'opposer à l'idéologie
dominante, et du coup s'exposer à des sanctions. Le député Christian
Vanneste n'a-t-il pas été condamné par une cour pour avoir affirmé que "l'homosexualité
était inférieure à l'hétérosexualité" ? Sans que l'on prenne parti pour
une telle idée ou son idée contraire, c'est le fait même que la société
actuelle condamne de tels propos qui doit retenir notre attention. On
n’a donc plus le droit d’établir des hiérarchies au nom précisément des
droits de l’homme, ce qui ne peut manquer de laisser songeur. On se
rappellera le passage de Thomas cité plus haut que nous reprenons ici en
en donnant une version plus complète : ” il vaut mieux dire que le bien
et le mal sont des genres, selon la position de Pythagore qui ramène
toutes les choses au bien et au mal en tant que genres premiers. Cette
position a quelque de chose de vrai en tant que de tous les contraires
l’un est parfait et l’autre diminué, comme le blanc et le noir, le doux
et l’amer et autres. Toujours ce qui est parfait est bon, ce qui est
moindre est mal”.
On voit bien dès lors que l’homme ne
pourra plus recourir à la dichotomie, qui était pourtant une manière
cruciale de penser le monde, en particulier les causes et les effets
bénéfiques ou maléfiques : opposer des sentiments, des manières de
penser ou de vivre, n’est plus admissible. C’est la pratique de la
taxinomie occidentale qui est ici remis en cause (on se rappellera que
parmi les tâches de l’empereur chinois comptait celle de s’assurer de la
bonne définition des mots). La société ouverte dont parlait Popper, en
l’opposant à la société totalitaire, a renié ses principes, sa manière
d’appréhender le monde : en grande partie, on l’expliquera par le fait
qu’elle a tourné le dos aux notions de bien et de mal (n’est-ce pas la
véritable définition du relativisme, pierre de touche de la société
multiculturelle, tout ce vaut ?). Elle est restée ouverte,
indiscutablement, ses frontières physiques sont même abolies, mais elle
est ouverte à quoi et pourquoi ? Dans ces conditions, comment s’étonner
du phénomène de l’immigration de masse qui est pourtant une aberration
ou de la décision prise d’élargir l’Union européenne à un pays d’Asie
mineure fort sympathique au demeurant, la Turquie ? Et pourquoi pas
l’Irak, pays supplicié, voire l’Iran qui est après tout peuplé
d’Indo-Européens ?
L'homme
de bonne volonté observe ainsi, impuissant, un monde de formes se
défaire, au profit d'un monde difforme, qu'on appellera globalisation
faute de mieux ou de pire, et qui est en fait la substition de la
marchandise stérile, souvent de mauvais goût, à la forme et son
supplément d'âme, et de l’apatride à l’autochtone (en insistant
toutefois sur le fait que l’apatride est un autochtone qui a été souvent
forcé d’immigrer à cause d’un système économique international
maléfique, dont les institutions financières planétaires nous vantent
pourtant les bienfaits). Or si le globe est bien une représentation
légitime de notre monde, un horizon indépassable de l'existence
terrestre, il n'est nullement un symbole de l'existence commune car il
n'y a pas de communauté internationale indivisible même s'il n'existe
qu'un seul genre humain.
Il
n'est pas faux non plus de dire que la pensée technicienne (y compris,
ou surtout, le droit devenu technique) a exclu toutes les autres formes
de pensée, et qu'il est impossible de penser ces catégories de bien et
de mal à partir de la technique qui ne vise que le domaine de l'agir, et
encore de l'agir sur quelque chose et non sur soi-même. D'une certaine
manière, on voit bien que les élites actuelles sont avant tout des
élites techniciennes : la Commission européenne en est sans doute
l'exemple le plus connu. Or, comment penser l'Europe à partir de la
technique, d'un savoir-faire qui est davantage un faire qu'un savoir ?
La définition même de cette région du monde n'en devient-elle pas
superflue ? Comment l'Europe pourrait-elle dans ces conditions se
défendre contre des maux bien réels si son existence, sa forme, n'est
plus avérée ? On voit bien un organisme se défendre contre des
agressions de toutes sortes (l’immigration clandestine, les trafics
illicites, les menaces terroristes, etc.) , il est plus difficile
d'imaginer un organisme changeant, fuyant pour ainsi dire, fluide,
informel, se défendre de quoi que ce soit. On l'imaginerait davantage
comme quelque chose d’hybride qui absorberait tout, le bien comme le
mal, une sorte d'organisme dont la croissance serait pour ainsi dire
incontrôlable, ininterrompue, et qui ne ressemblerait plus à rien (n’y
a-t-il pas davantage d’interprètes au parlement européen que d’élus ?
C’est un signe des temps, indubitablement ; l’image de la tour de Babel
s’impose d’elle-même). Pour en revenir à la forme que revêt l’Europe, on
se rappellera ce que dit Thomas, toujours dans son compendium
: “il faut donc savoir que comme les choses naturelles tiennent leur
espèce de la forme, ainsi aussi les choses morales. Or de même que dans
les choses naturelles à une forme donnée est adjointe la privation
d’une autre forme comme par exemple le feu qui est accompagné d’une
privation d’air, ainsi dans les choses morales à une fin donnée s’oppose
la privation d’une autre fin.”
Or,
le monde occidental ne peut prospérer que sur une intelligence des
formes, lesquelles sont bien davantage que des coquilles vides, plus ou
moins agréables à regarder (contrairement aux colonnes de Buren, ou à
l’arche de la Défense), à condition qu’elles renvoient à d'autres
choses, notamment à l’histoire des peuples, mais aussi aux idées ( au
sens de Platon), voire aux arrière-plans métaphysiques. C'est la
différence qui existe entre l'icône qui renvoie à des arrière-plans,
ouvre des perspectives vertigineuses et en même temps pleines de
promesses, et la peinture abstraite qui ne renvoie qu'à elle-même,
c’est-à-dire à une fausse spiritualité. C’est aussi la différence qui
existe entre le cube de la Défense et la cathédrale Notre-Dame comme l’a
écrit avec force George Weigel. Cela est particulièrement vrai dans le
choix des institutions, dont la réflexion en France n’est pas aussi
libre ni de qualité qu’on aime le dire. Un des derniers à l’avoir
menée à une hauteur remarquable est Charles Maurras (le dernier étant
sans doute Charles de Gaulle). Dans L’Avenir de l’intelligence,
un des grands livres de la première moitié du XXe siècle, le maître de
l’Action française écrivait ceci : “seule, l’institution, durable à
l’infini, fait durer le meilleur de nous. Par elle, l’homme
s’éternise : son acte bon se continue, se consolide en habitudes qui
se renouvellent sans cesse dans les êtres nouveaux qui ouvrent les yeux
à la vie. “ Et Maurras d’ajouter à cette pensée profonde : “un beau
mouvement se répète, se propage et renaît ainsi indéfiniment.” On voit
du reste dans ces quelques lignes la filiation entre la pensée de
Maurras et celle du général de Gaulle (même si l’influence de Barrès sur
le Général est bien plus grande, il nous semble que cet esprit
systématique présente de nombreuses affinités avec celui du maître de
Martigues). Il y aurait enfin beaucoup à dire sur cette idée
maurrassienne de l’institution, “durable à l’infini”, sur “l’acte bon”,
sur “le beau mouvement”. On sera tenté de les comparer aux institutions
européennes qui changent à chaque décennie, au nombre croissant de pays
qui constituent l’Union, etc..
En
remontant d'une chose à l'autre, on en arrive toujours au bien et au
mal. Comment s’y prendre devant une pensée ou un acte odieux ? Vers
quelle autorité se tourner ? Il est sans doute important de commencer
notre reconquête, de soi, du pays, en disant non à tous les efforts de
défaire l’ouvrage millénaire national. De ce point de vue, le rôle des
médias mérite toute notre attention (à commencer par l’identité des
groupes qui en sont les propriétaires mais aussi par leur fascination
pour les intincts les plus vils de l’homme, violence, sexualité débridée).
Car, on le sait, les médias jouent un rôle démesuré dans la fabrication
non seulement d’une opinion mais aussi de nouveaux mythes (mythes creux
mais qui n’en sont pas moins efficaces). Maurras avait bien vu cette
faiblesse de la démocratie moderne en affirmant que “par suite de nos
cents ans de Révolution, la masse décorée du titre de public s’estime
revêtue de la souveraineté en France. Le public étant roi de nom,
quiconque dirige l’opinion du public est roi de fait.” Au monde virtuel
et aux représentations grossières que nous imposent les médias, il faut
opposer les vraies formes, un retour au terroir, la connaissance vraie,
dont seules les traditions autochtones garantiront la pérennité. L’homme
traditionnel, donc national, ne peut que dire non à un universalisme
suspect, élaboré par des techniciens dont nous ne connaissons quasiment
rien (à la Commission mais aussi dans des institutions comme l’ONU ou la
Banque mondiale) ou qui viennent de pays avec lesquels nos pays n’ont
guère entretenu de relations soutenues dans les cinquante, voire cent
dernières années mais qui sont subitement en charge de notre destinée
par on ne sait quel décret (de ce point de vue l’élection de
Saryusz-Woslki, Polonais assez peu francophile, à la tête de la
commission des affaires étrangères est assez exemplaire). Y a-t-il une
logique qui irait d’une négation du mal absolu en passant par le
relativisme et en finissant par le délitement des nations au profit de
marchés où on trouve toutes sortes de trafic, d’armes, d’objets d’art,
d’enfants ? On le croit. Nous avons perdu notre raison d’être car nous
ne sommes plus gouvernés par des êtres de raison. Personne, et
certainement pas les serviteurs de l’Etat, n’est plus coupable de quoi
que ce soit, vaguement responsable au plus. On ne s’étonnera donc pas
que l’enseignement de l’Eglise qui insiste sur la notion de
responsabilité dans tous les actes de la vie ne trouve plus d’écho dans
l’opinion publique victime des médias (qui ont tout de même inventé les
jeux télévisés comme le million et les émissions réalité comme
Big Brother) et d’un enseignement militant pour une philosophie de
l’autonomie humaine et d’une société multiculturelle. On concluera ainsi
notre propos par cette dernière réflexion de Maurras :
“Les nations qui sont des principes, les
nations qui sont des raisons d’être, et dont la France est le type,
vivent dans l’univers une existence réalisée, un bienfait en exercice,
déjà en voie d’opérer et de fonctionner : c’est ce qui rend coupable le
voeu de les détruire ou de les laisser dépérir.”n