Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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Dictionnaire amoureux

Lettre C, Pierre Corneille 

 

par Sarah Vajda

 

       

Pour Laurent Maltère, en souvenir de Lily

et pour Raphaël Dargent qui me l’a demandé, en amitié.

 

Lettre C, Corneille.

A chaque tournant, Lui.

 

 Biographème, premier amour. Un visage comble une attente, un vide. A lui, offerte, grâce ou disgrâce, la fonction de l’incarner. « Rencontre fortuite, objet petit a… » les interprétations ne manqueront pas. Corneille fut le coup d’archet des Tsiganes pour avoir posé certains mots sur « le vague des passions . »

 « Aimons-nous ceux que nous aimons ? » demandait, à l’hiver de sa vie, Henri de Montherlant. Notre psyché n’est qu’imaginaire et nos élans un subtil mélange de chimie et de dédain de la solitude, ce que nous appelons désir une appétence croisant une forme vide que l’âme à sa guise grime et déguise. La fantaisie noire ou rose s’y déploie, hasard et non destin. Nos amours ne sont nécessaires ou contingentes que selon la saison, « la nuit ou le moment », au gré de certaines inflexions. 

 Il existe des mots qui donnent envie d’aimer. Il avait été une fois un poète qui, à tout âge, sut crier la loi du désir, moquer sa dureté, l’enfreindre, Corneille, ce fut lui, ses mots :

 « Il vous prive d’un père et vous l’aimez encore ! /C’est peu de dire aimer, Elvire je l’adore ;/ /Ma passion s’oppose à mon ressentiment ; Dedans mon ennemi je trouve mon amant ( …) » 

 Loin des « corps blancs des amoureuses », le sabbat des mégères inapprivoisables se déploie ! Au-delà de la situation donnée : « Qu’il est joli garçon l’assassin de papa ! », Mademoiselle de Maupin, ses sœurs et ses filles jusqu’à la dernière génération, tant qu’il y aura des femmes, sarabandent à l’envi.

L’attachement que son rival peignit sous les traits du destin, la volonté des Dieux, Corneille le montrait en son plus simple appareil, le ridicule, le non-sens, la déraison, volontairement consentis.

Loué soit-il !

Conduite folle alors ne signifiait pas folie, mais abandon volontaire à une féerie, la mort ne s’en suivait jamais. La poésie, l’imitation de Jésus-Christ ou le passage du temps consolaient l’affligé (e) qui n’avait peut-être si follement aimé que l’état d’ivresse, d’arrachement à l’ordinaire qu’offrait ce cataclysme.

 A l’âge où l’incomplétude de l’homme et de la femme éclate - marronnier de la rentrée littéraire - en mille poussières que le temps balayera, le génie du premier Prince de la jeunesse paraît plus éclatant. 400 ans déjà, qu’au box office, il les coiffe au poteau ! Au sommet du mat de Cocagne,  arc bandé plus haut que la cible, le bonheur est le but.

 Si les jeunes filles pâlies sous le voile, leurs sœurs stringées et dépoitraillées pouvaient à leur tour apprendre de Chimène de quelle violence toujours l’amoureuse ardeur est suivie… Je ne parle pas ici de l’embrasement des corps, feu qui vite s’éteint faute de nourriture poétique, mais du refus tout féminin de l’entrave, de ce désagrément extrême que toujours il éprouve à se sentir lié, dépossédé de sa superbe, troublé par un il-ne-sait-quoi, sensation de manque, que la voix ou la présence d’un presque indifférent suffit à combler et qui à l’envi se métamorphose en objet d’amour, téléphone reposé ou porte refermée. A défaut d’un autre mot, contaminés par des cartes du Tendre dressées depuis la plus haute-antiquité, nous prîmes l’habitude de nommer « amour » ce trouble qui prétend nous séparer de nos pères, nos mères, nos maisons et nos feux, ce dérèglement qui, de chaque jour d’hiver fait une nuit d’été, ce trouble qui, aux pucelles donne de l’esprit et aux dames du temps jadis des grâces sans pareilles, fait paraître beau le vieillard, dote un âne d’une grâce apollinienne, offre aux plus sots l’esprit d’une Pallas Athéné, enfin métamorphose le couard et le lâche en guerrier !   

 Nous avions treize ans à peine. 4ème A. Rentrée des classes : « Le théâtre se vit ! » clame à sa demi-classe l’excentrique qui joue au professeur. En réalité, l’acharné de latin et de grec, d’ici un quart de siècle et des poussières, demeurera à jamais le Maître, le seul peut-être qu’ils auront rencontré. D’autres viendront. Rien ne saurait se comparer aux délices des commencements, à la surprise de s’être cru incoercibles et d’avoir été entaillés.

  Au programme Le Cid. Le goût se forme, conduit par des penchants que l’âme ignore encore.

A jamais, dictionnaire amoureux, la posture de Chimène sera mienne, à moi qui tant voulut  tenir le rôle de l’Infante ! « Un contre-emploi Vajda, vous lirez Chimène. Léonore ce sera Marie-Noël I. » Vers toi, ce soir ma condisciple au visage de madone qu’encadraient deux épaisses nattes brunes, ma camarade à laquelle quelques années durant j’ai écrit, que j’ai abandonnée – il y en aura tant – par distraction, montent mes pensées. Le dragon éructant, notre professeur de lettres, RJG savait-il que tu voulais devenir carmélite ? Ou ai-je été comme je l’ai toujours cru la seule dépositaire de ce secret qui, aux lendemains de mai 1968, aurait donné à rire. L’es-tu devenue ? Corneille n’a-t-il pas été l’intercesseur qui m’a permis, mécréante, hantée de vide depuis le jour de ma bat mitzva d’envier ton calme et ta paix et contre toute attente, devenir ton unique amie, la seule à laquelle tu consentis écrire quand, très loin de Sucy en Brie, à Tananarive, tes parents t’emmenèrent ?

Je l’ai cru. Je le crois.

 En cette posture d’Infante de Castille, la fringante Léonore se tient très loin du renoncement de la Princesse de Clèves ! Si Rodrigue eût aimé l’orgueilleuse, l’Infante n’aurait pas craint de « caillou sur le pare-brise en allant à Venise ! » Ici, qui renonce n’est pas amoureux ! Qui oppose au désir des ordres souverains se ment à lui-même ! Par-delà  la morale bourgeoise, généalogie de la morale, leçon 1. Le monde selon Corneille est celui du possible où, dans les mains des humains, fragile et inoxydable, oxymore, repose le bonheur. Les hommes et les femmes ne sont si malheureux que de se montrer pusillanimes, repeignant leur tiédeur sous d’héroïques traits. L’héroïsme est ailleurs, l’obstacle aussi, du côté de la chose publique, du Prince et de l’état. J’y arrive.

 Une dernière fois, existe-il au monde un plus beau chant d’amour que ce dialogue absurde, proprement délirant entre Chimène liée par sa promesse  « Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, le poursuivre, le perdre et mourir après lui » et Rodrigue venu chercher le trépas dans le boudoir de l’adorée ? Existe-il un poème plus jubilatoire que celui-là qui met en scène une jeune fille en pâmoison assurant son amant de sa volonté criminelle et un jeune cavalier, renchérissant, exigeant de mourir, culminant en ce point si sottement moqué, puisque Corneille n’avait en tête que de se gausser des obstacles inutiles que les amants, heureux amants, dressent comme des murs inexpugnables pour résister à l’embrasement : « Va je ne hais point. Tu le dois. Je ne puis. … Que je meurs. Va-t-en. A quoi te résous-tu ? Malgré des feux si doux qu’ils troublent ma colère, Je ferai mon possible à bien venger mon père ; Mais malgré la rigueur d’un si cruel devoir, Mon unique souhait est de n’en rien pouvoir. O miracle d’amour ! O comble de misère. » Que m’importe de savoir si Corneille d’aventure vit ou entendit parler de Roméo et Juliette ! Il tient au happy end ! L’amour véritable ne connaît nulle borne et ceux qui prétendirent avoir été meurtris d’un élan arrêté ne sauraient être considérés comme amants véritables.

4ème A. « La quiétude insexuelle » solfiait Roland Barthes. A nos corps tranquilles, à nos esprits en guerre contre le monde attendu, Corneille offrit la possibilité du bonheur. Le Bonheur, méthodes : demeurer chaque jour sur la brèche, la conscience au cœur sous les étoiles, certain que nul obstacle ne saurait, hors l’Histoire, freiner notre course. La feuille de route était claire, sur le chemin de ronde, guetter le retour de l’empereur, du despote éclairé, du prince-président, du général-honneur, du capitaine courageux, du vertueux qui, aux hommes libres, offrira les conditions présentes et futures de la paix perpétuelle ! 

Qu’en ont fait mes camarades ? Je l’ignore. Non je sais. Ils se sont réjouis en novembre 1970 à l’annonce de la mort du dernier personnage cornélien. Je me souviens de ma tristesse. Deuxième degré de séparation qui suffit à effacer le plaisir sans pareil d’une soirée (nous étions internes) où L. m’a déclamé les Stances à genoux dans le foyer du collège. Je conserve, dépôt précieux, ce présent tombé comme un météore au seuil de ma vie, brûlant, ardent qui me fait si exigeante, capricieuse disent-ils, à mes amis, à ceux que j’aime, estimant contre la vulgate du jour que l’amour n’existe qu’arraché au terreau de l’habitus et des obligations, politiquement incorrect. Un jour, sur ma nuque, il s’est posé. Responsabilité illimitée, Marquise alors, je l’ai rejeté. RIP. Sans Corneille, je ne l’aurais ni connu ni reconnu.

Ad libitum, une vie sous sa très haute protection. 

 Lettre C. Pierre Corneille, encore.

Aux confins de la pensée politique, Lui, toujours.

 

En arrière-plan de la pièce, l’interdiction du duel par le Cardinal, la Fronde des Princes grondant au Royaume de France, le cas de conscience de l’officier, l’amour de la patrie, la nécessité pour tout régime politique que le maître fût bon.

 Le Cid contenait tous les thèmes dont toute une vie, théâtreuse, doctorante en lettres, aspirante au doux nom d’écrivain, je fis et fais mon miel. Pas un jour ne s’est levé sans que Corneille, d’une manière ou d’une autre, ne m’ait rendu visite, ombre, martin-pêcheur ou colibri sous les étoiles, chantant, invisible, sur mon épaule ! Toutes les nuits passées à recomposer un monde moins imparfait furent et demeurent offertes à ses mânes. Mieux, tissés, liés, inscrits comme la loi morale au cœur et celle du père en ce lieu où sensible et intelligence marchent de concert, devenus le centre de ma personnalité, des topoi cornéliens ( comme on dit à l’Université ) ont contaminé, envahi ma vision du monde. Incapable de distinguer le sien du mien. Amour fou ? Ici, le poète qui prétendait l’amour heureux, est homme de raison pure. Loin des rives du Quadalquivir, il conduira, vieillard, le valeureux Suréna et le regardera mourir de n’avoir pas eu pour Souverain et Maître, Don Fernand, premier roi de Castille, mais l’ingrat Orode, roi des Parthes. Sans doute, préparée à cela par le gaullisme paternel et la figure du père identifiée au « Chevalier à la triste figure » l’ai-je élu, guidée par la piété filiale, resurgie par le miracle du verbe poétique à l’instant même où l’âge exigeait la séparation. Par Lui, le legs paternel a fructifié, ensemencé le terreau dans le temps où, le déracinement nécessaire, la mondialisation qui ne portait pas encore le préfixe « alter » le menaçait sévèrement. A l’heure où la jeunesse en masse levée contre l’inique « croisade anti-communiste » découvrait son pouvoir, Corneille m’offrait l’éternelle jeunesse !

Le père justement avait pris soin l’été précédant l’entrée en 6ème de me lire chaque après-dîner à haute-voix Horace…

 

La voix paternelle

  Premier émoi. Il existait un moyen de faire la guerre en ne sacrifiant que cinq hommes et non pas des millions… Si j’ai tant aimé plus tard l’art du toro c’est sans doute pour avoir si fort rêvé l’arène de sable, la plage d’Ostie croyais-je, où Horace, en trois chapitres, défit les Curiaces. Je me souviens encore du sentiment qui m’étreignit devant la colère de Camille, comme je me refusais à croire à l’amoureuse blessure : elle enrageait seulement de n’avoir pas combattu, d’appartenir au camp de celles dont le corps demain maternel scellera la paix, si Albe eût triomphé, elle eût été butin. Mieux valait pour elle cet étrange kleos, cette mort qu’elle obtint par l’invective et l’insulte d’un frère ivre d’orgueil et de gloire. Je me souviens du sourire paternel me découvrant la colère de Camille : « Oui, je lui ferai voir par d’infaillibles marques,/ Qu’un véritable amour brave la main des Parques,/ Et ne prend point de loi de ces cruels tyrans/ Qu’un astre injurieux nous donne pour parents »,  je me souvenais alors de ma prime colère découvrant comment Dieu avait substitué un agneau à Isaac et laissé mourir la fille de Jephté pour un pari stupide ! Le continent noir ou la défaite des femmes, la biologie comme destin, me furent une fois encore révélés, mais après tout un même tombeau réunissait la fiancée et le héros, Camille et Curiace. Je ne connaissais pas encore les pleurs de Virgile conduisant Enée aux Enfers, les larmes accompagnant Palinure outre-terre et ce rêve qu’il fit d’envoyer les pères de famille à la guerre, laissant les jeunes-gens jouir de leurs vingt ans, mais je sentais confusément qu’Horace avait raison, qu’il était la raison, que cinq morts consacrés pour sauver des millions d’innocents en souvenir de Troie, de Suse et d’Ecbatane méritaient des hourrahs ! Le visage des Horaces et des Curiaces se fondit, s’enchaîna aux visages des « vingt-trois qui criaient la France en s’abattant.  »      

 L’enfant que je fus sentait confusément la splendeur du combat singulier, l’attrait de mourir pour la patrie. Elle ignorait qu’un jour, elle se réveillerait fille d’Auschwitz, destinée à n’être pas et se rêverait romaine. Depuis, elle sait pourquoi le père avait choisi de lui lire ce texte et non Titus et Bérénice, Esther ou même Cinna.. Le cabaliste à sa fille offrait Rome en héritage, consolation idéelle pour les jours de souffrance qui reviendraient, sont revenus. Plus tard, thésarde, elle découvrirait comment  Julien Benda ( Le Songe d’Eleuthère ) et Hermann Broch  relurent   l’Enéide sous un soleil bruni et comment cette lecture les avaient consolés.

  Le père lui avait lu d’autres textes qui n’eurent pas le même effet : Kafka la terrifia, elle s’en sépara rapidement ! Demeureraient Corneille, Le Cantique et l’Ecclésiaste, Don Quichotte et un livre pour enfants Les Gars de la rue Paul, qui conte comment pour un terrain meurt un gamin de onze ans, comment l’héroïsme frappe à la porte de l’enfance, dissout les brumes de l’indécision, sépare à jamais ceux qui croisent sur « les eaux noires du calcul égoïste » comme les doux hédonistes qui dissimulent mal leur indifférence au monde sous un pseudo-libertarisme délicat, des hommes dignes d’être appelés tels, ceux qui sans sourire écouteront Aragon solfier l’Affiche rouge en oubliant Staline pour ne se souvenir que de la mort consentie à plus grand que soi. 

 Au carrefour de ces nuits passées à recomposer un monde moins imparfait, ce nom de Pierre Corneille et ce Cid offerts au seuil de l’existence.

Ferrailler toujours. Pour l’honneur et le Roi de Prusse, déjà la morsure du « service inutile ! » Jouer dans la comédie de la vie le rôle prescrit de Chimène, la jeune fille, puis la femme qui, raillée par les mâles, sur le terrain, chaque matin, à ceux qui bafouent son honneur, crie : « A moi, comte deux mots… et conclure la période de cet :  as-tu peur de mourir ! »

La préciosité née de la Fronde des Princesses ( La grande Mademoiselle faisant tourner les canons contre son frère, le Roi ) fut aussi moquée et pourtant Molière et Corneille hier l’illustrèrent autant que Mademoiselle de Scudéry et Flaubert avouait être Emma, Barrès l’intercesseur de la poésie d’Anna, Montherlant André Hacquebaut ad libitum.  

Evidemment, il est d’autres moyens, cornéliens eux aussi : se répéter à chaque aurore que le semi clochard qui balaie l’auberge en claudiquant dans les récits de sabre est presque toujours le maître et que demain, demain, à l’heure de la bataille décisive, il les étendra tous !

 La plume remplacera l’épée.

 Je sais devoir mourir défaite, n’importe, « Je me bats, je bats … » Avant moi, Lui déjà.

 

 La scène est à Séleucie, sur l’Euphrate.

 Au Cid, tragi-comédie 1636 fait écho Suréna, général des Parthes, 1674[1] qui n’est qu’un Cid repris au seuil de la tombe et dont la noirceur témoigne de l’inutile combat, du service inutile rendu toute une vie à l’art poétique, la cosa littéraire. La structure est la même : un jeune général qui, de son bras, a sauvé un royaume, devient féal du Roi, l’un à l’autre liés par obligations et services mutuels. Rodrigue, chacun le sait, accepte de venger son père et ainsi prend le risque de déplaire à son Roi qui, en sage, fit gouverneur du Prince de Castille un vieillard et non un homme mûr, le père de Chimène. Le valeureux tue donc non seulement le père de sa bien-aimée mais aussi le champion de son roi ! En dépit de cela, la clémence du maître s’étendra sur la pitié filiale. Vingt-huit ans plus tard, la scène n’est plus à Séville, au temps du premier roi de Castille, mais à Séleucie, sur l’Euphrate, loin du monde de la chrétienté et de la chevalerie, dans le désordre d’une tyrannie orientale… Louis depuis trente-et - un ans déjà règne, maître des guerres et maître des plaisirs, souverain absolu, en despote oriental. Oh ! il ne s’agit pas de jalouser Racine en ce huis-clos sentimental où des amants se refusent à publier le nom de l’adoré ni de déplorer le goût toujours changeant des contemporains, mais d’inscrire la figure du mauvais Roi, de l’indigne Maître comme l’obstacle où périra cet ensemble de valeurs si dévoyées que les Anciens nommaient vertu et qui à lui seul servait à dire l’élan civilisateur, la beauté des choses, l’éclat du bien, la caresse de la justice, l’esprit de distinction, le triomphe du jour sur la nuit, le final de La Flûte enchantée, l’empire du Souverain Bien !  Il aura suffit d’une vie humaine pour que l’heureux Corneille connaisse le désespoir !  Quoi de plus triste en effet que ces retrouvailles de Suréna général des Parthes et d’Eurydice ? La jeune fille un instant voudrait tenir encore le discours de Chimène, reine des précieuses et des lutteuses, feindre être jalouse de cet amant parfait qui soupire après la mort, comptant pour déplaisir les jours où  n’être point à elle, exiger qu’il vive et n’épouse point Mandane ( le nom de la princesse romaine déjà a passé chez Madame de Scudéry via Molière « .. Que Cyrus épousa Mandane et qu’Aronce de plein pied fût marié à Clélie ! » ) Corneille fait ici son autocritique, se gausse, vieillard, de ne renoncer point au Tendre et à sa carte en un temps de rigueur et de tristesse au royaume de France. A sa dernière princesse, il donne le nom d’Eurydice, dans un jour, dans un mois, Orphée et lui, Lesbie et Plutarque vivront en semblable Séjour. Voilà qu’avec une violence sans pareille, Corneille balaie la préciosité d’Eurydice, recouronne l’amour humain. Plus brillant que l’éclat des lames sorties de leurs fourreaux, en des vers d’une rare tristesse, détresse :

« Que tout meure avec moi, Madame : que m’importe/Qui foule après la mort la terre qui me porte ? /Sentiront-il percer par un éclat nouveau,/ Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau ? /Respireront-ils l’air où les feront revivre/Ces neveux qui peut-être auront peine à les suivre, / Peut-être ne feront que les déshonorer,/ Et n’en auront le sang que pour dégénérer ?/ Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire, /Cette sorte de vie est bien imaginaire, /Et le moindre moment d’un bonheur souhaité/Vaut mieux qu’une si froide et vaine éternité. »

  Corneille ignore que dans la nuit du tombeau, une nièce, surgira dont la très haute gloire lui sera imputée. A Charlotte, de prendre le flambeau, d’affronter la ténèbre  aux cris de Montjoie et Corneille et de Mort au tyran !  La tyrannie ne conduit pas seulement des armées vers l’abîme, ne réduit pas seulement des masses à l’esclavage de la faim ou de la précarité, mais arrache aux mortels le seul bien à eux par le destin légué « le bonheur souhaité » , car enfin sous Hitler, sous Staline,  sous la soft tyrannie du Capital,  il ne saurait exister d’amants, d’heureux amants. Le destin de Suréna et d’Eurydice n’est point si différent de celui de Joseph Goebbels et de Lida Baarova qui, au cœur du Reich, voulurent fuir au Japon y cacher leur amour et se virent menacés ; de Maïakovski, de Babel et des autres. Nos aimables trentenaires, plus occupés de leur chien, de leurs plantes et de collectionner des fétiches Kinder, se seront eux aussi vu arracher ce bonheur promis, sans même le déplorer. Le Capital dépasse en cruauté même le despotisme oriental ! Les vieux parleront de cynisme, de jeunesse frivole et d’autres fariboles ; sans, comme le vieux Corneille, savoir que tout homme sur la terre a nécessité d’un père, puis d’un Prince devant lequel baisser le front et plier le genou, tandis qu’il nous bénit de ce mot qui concluait Le Cid : « Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi. » En l’absence de Roi, la vaillance se fait suicide et le temps assassin.

Il est de bon ton de juger Suréna ( une sottise supplémentaire de Monsieur de Voltaire qui comme d’autres fit date ) moins parfaite que le Cid, Horace ou Cinna et pourtant… Là, en ce huis-clos faussement racinien, Corneille a enclos toutes ses beautés, ses étincelles de génie, son infinie violence d’homme paisible : crescendo, le drame naît, Eurydice se refuse à nommer celui qu’elle aime, elle épousera le Romain qu’il plaît à son père pour raison politique lui donner. A elle d’être grande, puisqu’Orode est ingrat. A elle d’être grande puisque le Monarque est un nain. Suréna, par ses victoires, ( tel le Grand Condé) s’est placé aux côtés des meilleurs, devenu l’égal des rois mêmes. En France, le droit divin exigeait plus d’excellence. «  Pour grands que soient les Rois, ils sont ce que nous sommes et peuvent se tromper comme les autres hommes. » A quoi bon, Majesté, laver les pieds des pauvres, une fois l’an, le jour des Rois, si vous dédaignez toute l’année la charge prêtée devant être rendue, intacte, à votre fils qui, à son tour le tendra au sien ? La royauté de droit divin comme la République exigeait, juste compensation des droits reçus,  d’autres devoirs…

A la jeune fille, comme naguère à Antigone, Corneille offre la charge de mourir – non pas au nom des morts ou de la gloire - , mais pour n’être pas mère demain d’enfants nés sous de mauvais maîtres. A l’accord parfait du Cid fait écho la cacophonie de Suréna.  Il aura suffi d’un Roi jaloux de qui mit sa plus haute gloire à servir son royaume, pour transformer une tragi-comédie en désastre. Désormais, le royaume et son maître allant de pas, non plus égal, mais séparé, la stasis est maîtresse de la place qui,  fille de l’Hybris toujours précède la chute. Rien de nouveau sous le soleil, aucun système politique n’est chimiquement mauvais, seules les passions humaines, principalement la passion des passions, l’hybris l’est. Toute l’histoire du monde semble n’avoir pour charge que d’illustrer ce vieux dicton ! La fiancée promise de Suréna doit à son amour le silence pour ne pas en faire l’objet d’exécration du tyran - son père sévère pour sa plus vive horreur- ;  découvrant que ce silence a causé la mort de Suréna, elle le suit. Fin du coup !

Ici, la jeune fille reprend la place symbolique qui était sienne dans le vieux Cantique, celui qu’il plut aux rabbis des temps jadis de mettre dans la bouche du plus grand des Rois… Salomon. La jeune fille est le peuple de France, comme la Fiancée hier fut Israël et Suréna l’amant, celui qu’il plut à Dieu élire pour conduire son troupeau vers les verts pâturages, le pays où coule le lait et le miel, la terre de justice, le lieu entre les lieux où, combattre pour une juste cause amène gratitude et non ingratitude, étant le lieu entre les lieux où la promesse, sous le regard de Dieu, dans la souveraineté du Maître, s’accomplit. Mandataire de Dieu au Royaume de France, Louis le quatorzième a failli. La stasis viendra soixante-quatorze années plus tard. Je ne suis pas - Dieu, Abellio et Ignatius m’en gardent ! - adepte de la numérologie, mais il m’amuse de noter que le règne fatal ait duré 70 ans – sans doute le plus long au Royaume de France et qu’entre la mort de Louis ( 1715 ) et la réunion des Etats généraux, 70 ans seulement aient passé. Après cela, périra ce monde où la moindre précieuse parlait le langage de la fiancée du Cantique aspirant à la perfection de l’univers, du microcosme au macrocosme. Corneille sait quelle « nuit du tombeau » l’avenir lui réserve. Suréna  n‘est peut-être si émouvant  que d’être une  version anthume de la Symphonie héroïque ! …   

 Dictionnaire amoureux, le désespoir de Corneille réchauffe mon cœur dans les jours où le monde comme il va paraît trop dur à supporter, ayant appris de lui que le bonheur privé ne saurait exister au cœur de l’infamie générale.

Et la joie et l’ironie du jeune Corneille toujours évanouissent mes scrupules à crier chaque aurore : « Encore un instant de bonheur »,   bonheur promis t’accompliras-tu  lanturlu  ? …

Surtout de ma fièvre et de mes colères, de mes refus d’accepter la tiédeur, de mon insoumission au quotidien et à la fatalité, oh la mort de l’enfant, le poète a su cela aussi,  Corneille demeure mon garant, le père qui les excuse, quand mes amis, d’aventure, s’en lassent.

Je t’aime Pierre Corneille, quand tes ennemis excellèrent à composer ton portrait en barbon, tu as quitté la scène en dépassant l’outrance du Cid. Dans la vraie vie, bien sûr, tu savais  comme je l’ai appris de haute lice, qu’il convient de plier l’échine, accepter la sentence, l’injustice du monde et la tiédeur des hommes, mais sur la page blanche du livre, tu t’y refusais toujours.

Tu as quitté la scène, laissant la princesse Palmis injurier Eurydice, Eurydice l’écouter et répondre doucement vidée de son sang à la furie qui ainsi l’apostrophe : « Quoi ? Vous causez sa perte, et n’avez point de pleurs ? » par ce vers « Non, je ne pleure point, Madame, mais je meurs » offrant à son amant son âme à la sienne incorporée !

 Nul plus que toi ne mêla plus de gouaille, plus d’outrance, plus de refus à la tristesse des jours… Je t’aime Pierre Corneille, à jamais plus jeune que Marquise et tes rivaux, plus jeune que Jean-Luc Lagarce ou Yasmina Reza. A toi seul, ou presque, tu fus et demeure le théâtre français du temps où le silence de l’Histoire ne l’avait pas stérilisé. n


[1] Corneille mourra 10 ans plus tard en 1689 sans revenir au théâtre. C’est dont là la pièce qui ferme à jamais le corpus, s’achevant par cette adresse aux Dieux  «  Ne souffrez-pas ma mort que je ne sois vengée. »