Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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Que cessent les procès intentés aux écrivains

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

 


En France, nous respectons les persécutés, nous défendons de toute notre puissance la cause des hommes qui luttent seuls contre une foule. Je viens, aujourd'hui, tendre une main sympathique à l'artiste qu'un groupe de ses confrères a mis à la porte du Salon.

Libération, qui... refusait mon texte sous prétexte que " la polémique avait tendance à se calmer ", publie encore un article d'insultes, ce matin, écrit par un type, Thomas Clerc, dont le nom ne me dit rien et qui, venant pisser sur moi une fois que le gros de la troupe m'a renversé dans le caniveau, me traite de " petit-maître " et de " petit bourgeois qui se prend pour un aristocrate "..

 

En 1863, Emile Zola tendait " une main sympathique " au peintre Edouard Manet, " qu'un groupe de ses confrères (avait) mis à la porte du Salon ". Un siècle et demi plus tard, on peut craindre que la " leçon " que Zola donna jadis soit oubliée. En effet, entre avril et juillet 2000, des journalistes, des idéologues, des écrivains et même de simples citoyens ont agoni d'injures Renaud Camus.
" J'installe sur mon site, en marge de Vaisseaux brûlés, les articles de presse me concernant, qui presque sans exception sont de longues litanies d'insultes. Quelques-uns sont déjà sur le Net, aux sites des différents journaux, et je n'ai qu'à les transposer. Mais les autres doivent être recopiés mot à mot. C'est un bel exercice spirituel, une épreuve d'ascèse chrétienne. Indéfiniment je m'appelle criminel, saloperie, bête immonde, petite frappe antisémite, plagiaire inculte, Céline du (très) pauvre, pédé de droite, cocotte réac, petit damoiseau de nos lettres, extraordinairement moyen et même au-dessous du moyen. "
Certes Renaud Camus a écrit dans son journal de l'année 1994 des phrases sur la signification desquelles il n'était pas anormal que l'on s'interrogeât, mais qui ne méritaient pas qu'on le traînât dans la boue :
" Oh la passion de la force chez tous ces gens-là ! L'adoration du succès ! La vénération de la victoire ! L'impatience de montrer aux maîtres, aux vainqueurs, à ceux qui ont tous les pouvoirs, avec quel enthousiasme on est à leurs côtés ! Combien l'on méprise ceux qui. tombent, qui sont tombés, et qui déjà n'existent plus qu'à peine ! C'est exactement le même genre de sentiments qui à d'autres époques... Mais passons... "
En 1863, Emile Zola croyait en une France généreuse. Si on compare l'idée qu'il s'en forme aux faits qui se sont produits au printemps 2000, on pourrait croire qu'il décrit une France fictive. En effet, il arrive de plus en plus souvent dans la patrie des droits de l'homme que des écrivains soient traduits devant les tribunaux et intimés par des individus ou des organisations totalitaires et liberticides de répondre de l'usage de la liberté d'expression que la Constitution et la Déclaration de 1789 leur accordent : Houellebecq et Mme Fallaci, pour ne citer qu'eux, leur éditeur et des directeurs de journaux.
Que signifient ces procès récurrents ?

La littérature est aussi l'expression de la vie intime d'un individu et d'un peuple. Intime a conservé quelque chose de la valeur superlative de l'adjectif latin intus (" dedans "), comparatif interior, superlatif intimus. L'intimité est ce qui se trouve le plus à l'intérieur de soi. D'intime est dérivé le verbe intimer, qui signifie " enjoindre ", " notifier ". Dans le Trésor de la Langue française , le sens d'intimer est illustré par des exemples relatifs à la vie littéraire, extraits de Variété IV, 1938, de Paul Valéry (" on chargea le poète de chaînes. On l'accabla de défenses bizarres et on lui intima des prohibitions inexplicables ") et de La Trahison des clercs, 1927, de Julien Benda (" les sorties de Sorel contre les sociétés qui " donnent une place privilégiée aux amateurs des choses purement intellectuelles ", celles, il y a trente ans, d'un Barrès, d'un Lemaître, d'un Brunetière, intimant aux " intellectuels " de se rappeler qu'ils sont un type d'humanité " inférieur au militaire "... "). Dans ces extraits, intimer consiste de la part d'une instance (" on ", un groupe) à interdire à un individu seul ou un groupe d'individus, poète ou intellectuels, de dire, faire, penser quelque chose, éventuellement en le menaçant (intimer, c'est intimider) ou en lui rappelant les risques (procès, coups, carrière entravée, etc.) auxquels il s'expose. Les intimateurs (ou l'instance qui intime) jouissent d'un pouvoir, d'une influence, d'une position élevée, grâce auxquels ils inscrivent ou font inscrire un ordre, du sens, un commandement, des injonctions dans l'intimité même d'un sujet et au plus profond de sa conscience.
Les procès qui sont intentés aux écrivains depuis quelques années comportent des enjeux qui touchent à ce qu'il y a d'essentiel dans la littérature et ce qui fait qu'elle est littérature, et pas journalisme, politique, idéologie ou n'importe quoi autre, et qui portent sur le sens (la nature, le sens, le statut, etc. du sens), sur le sujet (l'homme, le moi, celui qui énonce), sur la conscience (forum ou tribunal ?) et sur le pouvoir.


Sens a deux significations. Le mot signifie " signification " (quel est le sens de ce mot ? de ce texte ?), ou bien " direction ", dans sens unique ou sens interdit. Les lamentations sur la perte du sens ou des repères et les injonctions à se lancer dans une quête du sens entendent sens dans la seconde acception. Le sens ainsi conçu est une téléologie, pas une signification. Il suppose un but à atteindre et des repères qui y mènent. Il est reproché à Fallaci, Houellebecq et Renaud Camus ou bien d'adhérer à des systèmes idéologiques ou philosophiques défunts (ceux de Maurras, de Pétain, de Barrès) ou discrédités (croire que les choses ont une essence) ou encore criminels (antisémitisme ou racisme), ou bien de les ressusciter et de vouloir les faire advenir dans la réalité. Pour les intimateurs, le sens est une direction. Ils réduisent la littérature à des panneaux signalant une destination : " voilà où tu nous mènes ", ont-ils crié à Camus, en montrant Vichy.
" La société journalistique - c'est-à-dire la société - se fait de vous une image en deux ou trois phrases, deux ou trois mots, et encore êtes-vous prié de ne surtout pas trembler au moment de la prise de vue. Moi, écrivain conservateur mineur, attaché à la pureté de la langue et aux bonnes manières bourgeoises. Pour forcer un peu le trait si besoin est, on change conservateur en réactionnaire, et pureté de la langue en pureté de la race... "
Ils pénètrent dans la conscience d'autrui, suspectent tout, traquent sous les mots un sens caché ou un implicite ou y soupçonnent des intentions qui n'y sont pas. Renaud Camus conçoit le sens autrement. Pour lui, le sens n'a rien de massif ni de définitif. Il ne suit pas la ligne, " ligne " de quelque parti politique que ce soit, et encore moins la ligne droite ; il emprunte des chemins de traverse ou des sentiers escarpés ; il s'égare et il se perd ; il erre plus qu'il n'avance ; il est fait de tremblements comme dans les photos où les sujets ont bougé.
" Chacun est responsable du sens qu'il émet au sens le plus étroit du sens. Ce tremblement du sens, qui est l'essence du style, est interprété exclusivement soit comme une dérobade morale et politique, soit comme une bizarrerie, un lapsus, une inintelligibilité, sans doute une affectation ".
Dans Etc., à l'article " sens ", Renaud Camus définit ainsi ce qu'est pour lui le sens :
" Non pas tant le sens lui-même - toujours perçu comme relatif, provisoire, tremblé, miné par son contraire… - que l'histoire du sens, le récit de ses origines, la reconstitution des itinéraires qui ont mené jusqu'à lui ".
Ces deux conceptions du sens - l'une massive, téléologique, compacte, autoritaire, cassante, totalitaire, indiquant la seule voie à suivre, l'autre sémantique, tremblée, hésitante, accumulant les traces déposées par l'histoire - sont situées à l'opposé l'une de l'autre. En fait elles s'excluent l'une l'autre, comme s'excluent les deux conceptions du sujet sur lesquelles elles reposent.


Pour Renaud Camus, comme pour les Modernes, le sujet ne forme pas un tout constitué, conscient, disposant d'une volonté dans lequel le sens massif, compact, téléologique s'enracine. Le sujet est un je éclaté, sans véritable unité et qui énonce. Renaud Camus ne sait pas vraiment qui il est ou hésite à se définir.
" Les gens sont persuadés que je suis ceci ou cela, " antisémite ", " maurrassien ", " essentialiste ", " barrésien " ou Dieu sait quoi encore, mais à la vérité je ne suis rien de tout cela, et je ne pense pas le devenir. Ce que je suis, et dans bien des domaines ce que je pense, je n'en sais encore trop rien. J'aimerais y réfléchir. Il y a d'ailleurs longtemps que je ne fais rien d'autre. C'est ce que les commentateurs ne comprennent pas du tout... "
Voilà pourquoi dans son journal il note tout, ses faits, ses gestes, ses pensées intimes, sans les déguiser, fussent-elles laides, ses humeurs. Il cherche à saisir le moi, non pas comme un fait positif pourvu d'une essence, fixe, immuable, éternel, mais une réalité mouvante, fluante, fluide, variant sans cesse. Saisir ce moi intime, ce n'est pas de l'exhibition. Il n'expose pas son intimité mais " le spectacle d'une absence ". Dans Etc., parlant de lui-même, il écrit :
" On sent qu'il éprouve le sentiment constant (qu'il n'a pas l'air de trouver forcément désagréable, d'ailleurs) d'être étranger (aux lieux, aux milieux, aux groupes, aux conversations, à l'époque, aux discours) ".
Dans un autre article, il réaffirme sa conception moderne du sujet étranger aux autres :
" Lui irréconcilié au contraire, mal aimé, mal aimant, voulant toujours mettre les choses au point, ajouter quelque chose, préciser, corriger. Sensible plus que tout au malentendu. Dans toute conversation, ce qu'il entend surtout, c'est ce qui se perd... "
Pour Renaud Camus, l'autre, c'est soi. La vraie expérience de l'altérité n'est pas celle que vantent les ethnologues ou les voyagistes (et qui n'est que de l'exotisme de pacotille), c'est soi-même, " soi comme un autre ", comme dit Paul Ricoeur, soi étranger à soi. Le journal est une ascèse qui consiste à gratter l'apparence, à chercher au-delà des mots et des convenances la Bête qui est en soi.
" On me prête toute sorte d'opinions, en effet, voire de positions et de thèses ; mais à la vérité, sur la plupart des points, je n'ai pas de vues si arrêtées. Je ne fais que fouiller, fouailler, gratter, tâtonner, creuser ici et là, changer et rechanger l'angle d'observation - et tout cela en moi-même, pour commencer. Ce sont là les fonctions d'un journal, tel que je le conçois. "
Entre les intimateurs et le sujet éclaté qui reçoit l'intimation, s'étend tout l'abîme qui sépare l'idéologie, arrogante et sûre d'elle-même, de la littérature - ce tremblé hésitant du sens qu'est la littérature. Les intimateurs lisent la littérature comme si elle émanait d'un parti politique. Dès lors, l'examen de conscience d'un sujet fluant devient une prise de position idéologique et Renaud Camus, pour qui Maurras est du chinois et Pétain un martien, est accusé d'être le continuateur de l'un et la fourrier d'un régime politique qui serait à l'image de l'autre.

Un des sens les plus anciens d'intimer est " faire pénétrer dans les esprits ". De toute évidence, l'origine en est religieuse. Le nom for, issu du latin forum, signifie en français " tribunal ". Les théologiens distinguent le for extérieur du for intérieur. Le premier est une juridiction temporelle de l'Eglise, le second le pouvoir que l'Eglise exerce sur les choses spirituelles. Entendu au sens figuré, le for intérieur est un tribunal intime, où la conscience exerce son jugement. André Chamson, dans Le Crime des justes, analyse ainsi ce tribunal de la conscience :
" Un scrupule jamais lassé, un continuel examen de conscience, se liait à toutes leurs pensées, à toutes les décisions. Toujours ils pesaient leurs actes et les moindres faits par lesquels ils faisaient fléchir le cours des événements. Ils se donnaient si jeunes et dans de si petites choses à ces habitudes, qu'ils croyaient n'être dirigées que par elles et, cependant, le souci du jugement que les hommes pouvaient porter sur chacun de leurs actes, doublait leur conscience comme un témoin sans pitié ".
A l'opposé, les Modernes ne croient pas à l'existence de ce tribunal de la conscience et, convaincus qu'il s'agit d'une création de l'idéologie religieuse, ils rejettent le for intérieur, comme le fait clairement Nathalie Sarraute, dans L'Ere du soupçon :
" Nous (" modernes ") sommes convaincus que ce " for intérieur ", tout récemment encore si fertile en découvertes, n'existait pas, n'était rien : du vide, du vent ".
Pour un Moderne, le for intérieur, si tant est qu'il ait une existence, ne peut être que le lieu où le sujet délibère. C'est un forum, pas un tribunal. Il relève de ce que l'on nomme en rhétorique le genre délibératif, pas du genre judiciaire.
" Jusqu'à présent je n'ai fait qu'émettre des hypothèses, et les examiner en moi. Mon siège n'est pas fait. "
C'est ainsi du moins que le conçoit Renaud Camus, alors que, pour ses accusateurs, le for intérieur reste ou bien un tribunal de la conscience ou bien, comme aux époques où fleurissait l'Inquisition, ce pouvoir que les idéologues bien pensants s'arrogent sur les choses spirituelles et intellectuelles.


On peut répéter à l'envi " je dissous l'Assemblée nationale " sans que la dissolution se réalise jamais. L'intimation suppose un pouvoir. Pouvoir n'est pas un verbe. Sémantiquement, il réfère à la modalité, éventualité ou potentialité, sous laquelle se réalise le procès exprimé par le verbe qui suit pouvoir. Le pouvoir en soi est une modalité de l'agir. Ce qui importe, c'est qu'il permet de faire et d'agir sur les choses et le monde.
En France, le pouvoir législatif qui est censé légiférer et le pouvoir exécutif qui est censé appliquer la loi sont impuissants. Dans le Cours familier de philosophie politique, Pierre Manent explique cette impuissance par le fait que nous, les démocrates, nous sommes tellement avides de liberté que nous aspirons à un espace public vide de toute institution. De fait pouvoir et puissance sont dissociés, la puissance étant confinée dans les forteresses des media, ce qu'exprime Alain Finkielkraut, dans L'Imparfait du présent :
" Qu'ils soient ou non intégrés dans des grands groupes industriels et multimédias, ces journalistes voient bien que les décisions politiques échappent aux gouvernants, ils sont aux premières loges pour constater le divorce de la politique et de la puissance. C'est forts de cette faiblesse que les plus impertinents convoquent les élus du peuple le sourire aux lèvres, qu'ils les rudoient, qu'ils les tutoient, qu'ils leur coupent la parole quand ça leur chante, qu'ils les félicitent quand ils les entendent penser comme eux. "
Renaud Camus a une claire conscience du même état de choses. Dans Etc., il écrit, à l'article " pouvoir " :
" Le véritable pouvoir, celui dont l'oppression se fait vraiment sentir, et qui n'exerce aucune espèce de fascination, lui, mais suscite un constant désir de résistance, au contraire, c'est le consensus mou, la doxa, le ce-qui-va-sans-dire, la pensée bien pensante, le sympa, le politically correct et l'idéologiquement conforme. Si ce pouvoir-là est obscène et oppressant, c'est qu'il se présente toujours comme opprimé, alors qu'il dispose en fait de tous les leviers de commande de la pensée ".
Il y a trente ans ou plus, la presse se définissait comme un contre pouvoir. C'est du roman rose. Ce que Renaud Camus nomme la guerre - guerre que les media mènent contre la littérature - prend une apparence de vérité :
" A mon avis nous sommes là exactement au coeur, l'air de rien, de la guerre entre journalisme et " littérature " (si tant est, bien entendu, que quiconque puisse parer de ce noble terme, littérature, ce que l'on fait soi-même). Ce que prouve l'épisode, selon moi (et l'ensemble de la " guerre " actuelle, peut-être), c'est la fin de la conception " littéraire " du monde, renvoyée à un statut purement archéologique, comme la pensée magique ".
La guerre est perdue d'avance. L'erreur stratégique consiste à l'avoir déclarée :
" On ne peut pas mener contre la presse une guerre médiatique. S'y essaie-t-on, on se trouve à peu près dans la situation d'une armée qui n'aurait d'autres munitions que celles que l'ennemi lui envoie pour donner l'illusion qu'il y a une vraie guerre, à la loyale. Il serait trop peu dire que l'adversaire a le choix des armes : il en dispose seul. Il dispose seul du choix du terrain, il dispose seul du choix du moment. Il dispose entièrement de vous. Vous n'êtes qu'une marionnette entre ses mains, qu'il revêt du costume ou de l'uniforme de son choix, et qu'il agite un peu de temps en temps, pour donner au public l'illusion que son pouvoir n'est pas absolu ".

Les procès intentés aux écrivains opposent des groupes organisés et puissants (journalistes, islam, gauchistes) à des individus isolés. L'écriture, en se généralisant à partir de la fin du XVe s, a permis à des hommes, de plus en plus nombreux, à mesure que l'apprentissage de l'écriture se répandait, de s'extraire de la communauté à laquelle ils appartenaient naturellement et où ils étaient condamnés à rester éternellement, pour accéder à une vie intime et à la conscience de soi :
" La transformation du mode de communication dominant modifie le tissu social même, et désagrège le groupe au profit de l'individu. La culture orale est publique, collective ; la culture écrite est secrète et personnelle. C'est ce grand silence à l'intérieur duquel l'individu s'aménage une sphère privée et libre ".
L'intimation sonne la revanche du groupe organisé ou de la communauté naturelle (celle qui est fondée sur le ce qui va de soi ou ce qui va sans dire) sur l'individu. Auguste Comte a forgé le mot sociologie et inventé la chose que le mot désigne. On ne lit plus ses livres. Pourtant, une lecture du Catéchisme positiviste et du Cours de philosophie positiviste permettrait de comprendre pourquoi la France, qui n'a pas d'institution totalitaire, est justement le pays où régulièrement des procès sont intentés à des écrivains. Auguste Comte n'a guère d'estime pour le Christ, mais il admire l'Eglise et l'œuvre qu'elle a accomplie pendant des siècles, en particulier dans la formation des esprits, qu'elle a convaincus d'adhérer au message chrétien sans recourir à la force. Du désastre annoncé dans lequel sombre l'Eglise, il veut sauver son organisation pyramidale, en formant un nouveau clergé, celui des sociocrates, savants et instruits, connaissant les ressorts humains, formés au positivisme, disposant d'un pouvoir sans limite sur les esprits, chargés de diffuser le nouveau message, d'y faire adhérer les esprits, de les convaincre et, une fois le système établi, de le maintenir. De ce point de vue, les procès intentés aux écrivains et l'intimation dont ils sont la cible confirment le triomphe de Comte. Des sociocrates, tous gens savants, éclairés, connaissant le catéchisme de la sociologie et autres sciences humaines, exerçant dans la presse, les media, l'Université, etc. s'arrogent le droit de pénétrer dans les consciences, comme si la juridiction de for intérieur existait encore, et se donnent pour mission de façonner les âmes. Or, ce clergé, habituellement prolixe et bavard, tait les crimes commis en France depuis 1999, par des antisémites et autres racistes forcenés qui crient dans les rues " mort aux juifs " ou " les juifs aux fourneaux ", agressent des individus parce qu'ils sont censés être juifs, écrivent sur les murs des villes les mêmes slogans racistes qu'ils crient en public, détruisent des biens qui appartiennent à des juifs ou incendient des synagogues. Très étrangement, ces groupes racistes, ceux qui les inspirent, les livres sacrés dont ils se réclament échappent à la loi.


Ces faits avérés rendent détestables les procès intentés aux écrivains. Nombreux sont les écrivains qui en pâtissent ou en ont pâti, Flaubert, Baudelaire, Zola, Péguy, aujourd'hui Camus, Houellebecq, Fallaci. La liberté de l'esprit, la littérature, l'intimité de chacun de nous étouffent ou s'étiolent sous les effets des procès qu'intente ce clergé tout puissant. Dans Réelles Présences, George Steiner distingue deux types de responsabilité ; qu'il nomme " répondre de " (de ses actes, des délits, des crimes que l'on commet - qu'il désigne du mot anglais responsability) et " répondre à " (ou answerability). Pour ce qui est de l'art ou de la littérature, les lecteurs, qui ne sont pas des procureurs ou des commissaires politiques, n'ont pas à exiger d'un écrivain qu'il réponde de ce qu'il a écrit, fût-ce devant un tribunal ; ils ont à répondre à son œuvre, à sa pensée, à ses idées. On répond à l'art ; on ne lui demande pas de répondre de ce qu'il est ou dit ou fait, ce dont les intimateurs devraient se pénétrer, à moins qu'ils n'aient pas pour but de faire vivre l'art, la pensée ou la littérature, mais de les achever.
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