Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

             "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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L'ombre d'un conte

 

Tentative d'épuisement d'un mythe,

le nationalisme barrésien

 

par Sarah Vajda

 

 

 

 

Pour Guy Khor, Papy mirabelle et chercheur d’étoiles,

Pour Raphaël Dargent, mon frère en Barrésie,

Pour Jacques A, qui adore Bardamu, l’assassin de papier de mon ami Barrès. 

  

De l’amateur au professeur, nul ne résiste à la déferlante. La mode prévaut, exige de l’auteur qu’il garde le silence : tout ce qu’il a écrit pourra être retenu contre lui, misérable mort qui ne saurait choisir son avocat ni réfuter aucun juré. Ses textes demeurent l’exclusive propriété des montreurs d’ombres. Inconscient, superstructure, travail de l’idéologie ont arraché aux morts leurs dits anciens. De l’universitaire de province occupé à saisir le sens caché du diamant chez Vigny – le malheureux était constipé – au disciple bourdivin traquant la condition d’apparition de la moindre notule jusqu’à l’idéologue accroché à sa grille qui, mot à mot, verrouille le texte selon vœu du Père Marx ou du Camarade Trotski, la littérature a volé en éclats. Le soupçon a corrompu textes et lectures. Parmi les victimes de cette manie, Maurice Barrès déraciné de son œuvre figure en bonne place. Romantique tardif, figure de cacique/classique, épinglé par sa datation au seuil de la modernité, contemporain de Freud et de Gide, acteur de son siècle, il ne saurait jouir ni de la faveur réservée aux grands morts ni de l’indulgence de ses presque contemporains. Son posthumat étonne par la somme de commentaires dont, préfaces, apostilles, vingt-deux tomes de Cahiers, avaient cru, par avance le protéger. À l’âge du paratexte, la critique s’obstine dans l’intentionalité. Parmi la somme des commentaires, une interprétation tout particulièrement surprend, devenue Vulgate : le lien unissant la pensée politique de Maurice Barrès à la doctrine dite nationale-socialiste[1].

Barrès ne fut jamais lu, aimé, compris que par des écrivains. En sa compagnie, Bernanos, Drieu la Rochelle, Montherlant, Aragon, Mauriac et Dupré connurent comme le «  nationalisme manquait d’infini. » Remplacez cet isme par royalisme, fascisme ou communisme, vous ne trouverez que l’infini. Père et maître des meilleurs de ce siècle, Barrès, avili par la sociologie, controuvé par le militantisme déguisé, renaît quand Bernanos hante les cimetières sous la lune, quand Drieu s’en revient à ses récits secrets et à Van Gogh, quand Montherlant célèbre, « syncrétisme et alternance », le chaos et la nuit, quand Aragon entre en semaine sainte et délaisse le culte de Saint Maurice, Thorez, il va sans dire, quand Mauriac se délivre de ses masques dévots et omet de jalouser Claudel, quand Dupré, enfin, dessine le visage de la France et enivre ses lecteurs d’une si ardente et si juste musique que la prose menace de vaincre le vers. Pour chacun d’entre eux, il fut à nouveau l’Enchanteur.

Le seul service licite, barthésien il va sans dire, que le critique ou le lecteur puisse rendre à un auteur, demeure la description des motifs qui dessinent l’unité d’une œuvre : métaphores obsédantes, réseaux de préoccupations, thèmes rejoués au fil des ans en mineur ou majeur. Une attention aux inflexions de l’écrit.

 

Dominantes

L’ennui fut mon hystérie. Ce mot barthésien enclot et la vie et l’œuvre barrésiennes, de la tentation de Venise à la décision boulangiste, justifie l’entrée en politique et la dispersion des dons.

 

Créer la poésie du Palais Bourbon, la poésie de la Vie politique

Créer la Lorraine comme d’autres la République.

 

Le geste annonce, précède celui de Proust, mais hélas le faubourg-Saint-Germain a des charmes qui manquent autant au boulangisme qu’à l’antidreyfusisme. Quant à l’invention de la Lorraine ! De Gaulle connut semblable difficulté à imposer la France qu’inventait son amour. Il s’agit pour tous deux de sauver l’imaginaire écorné par le passage du temps et la brutalité de l’Histoire. Le politique ici est une contrée du Roman où les acteurs – députés ou chefs d’Etat – élaborent une fiction et non une realpolitique. Le mélange des genres dérange les Modernes qui opposent sans fin le Grand Charles à l’assaut du pouvoir en compagnie du SAC aux odes de Romain Gary ou à la création des Antimémoires. Pourtant la figure du Général ne saurait coïncider qu’avec son roman, comme Boulanger ou la Lorraine barrésienne ne sont que des motifs de l’imaginaire barrésien. Député, père de famille, amant ou conférencier d’associations locales, Maurice Barrès élabore un texte dont la charpente n’est que la France.

Discuter l’idée de nation selon Barrès n’est que perte de temps. La France est une « certaine idée » à partir de laquelle s’élabore un service. Le fantassin sert en Poésie, attentif seulement au retour d’un reflet arraché au chaos des défaites et à la Tragédie qui sourd. Il suffirait d’un élan, d’un éclat de grandeur pour justifier une vie de soldat et non de militant. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter le poème, de faire station à la scène augurale : contempler en sa compagnie le vitrail de l’église de Charmes, le Dyt des trois morts, où, Barrès enfant vit Charlemagne accosté par trois morts quêteurs de prières. Tout familier sait que Barrès n’a cessé d’écouter les morts[2]. Au fil du temps, Barrès a connu l’étroitesse des choix laissés aux humains, quelle part la biographie, l’inconscient, l’éducation avaient à la formation et au développement du goût, du sensible et de l’intelligent. Cette soumission à ces Dyts fut appelée fascisme : elle n’était que lucidité[3].

 

            Testament, Anna. 

 

C’est le bien-être de la tombe où je vais goûter l’éternité avec tout ce que j’ai de meilleur. Ici, je suis soustrait à la dispersion vulgaire et mon cœur paisible emplit ma poitrine, cependant qu’un autre moi-même chante les grands chants que j’aimais, la mélodie infinie de mes sentiments, la musique qui répondait à mes désirs.

 

Ignorer ce chant duel qui fut leur œuvre commune et pourtant séparée serait une hérésie. Elle domine. L’année 1899, Anna est entrée dans sa vie. La tension barrésienne s’ancre là : l’amoureux dépose au pied de la France un soulier pour ne pas courir vers l’adorée et se faire dreyfusien par passion de l’Orient, pour n’être pas adultère, jusqu’à hurler, non sans quelque ironie, fragments d’un discours amoureux, sa Passion en se mettant en scène en chevalier d’Occident crucifié pour l’amour d’une étrangère. Le discours appliqué de la sociologie moderne vaut la querelle des Dévots contre son beau jardin sur l’Oronte ! Le dogmatique toujours confond et le signe et la chose, ignore la métaphore comme la métamorphose, arrête son jugement à l’idée commune sans reconstituer le geste fondateur.

Pour saisir l’ineptie des discours idéologiques, il aurait suffit de les confronter aux projets interrompus par la mort : un Byron, un Goethe, une princesse Elisabeth ultime amour de Descartes, un Corneille, une Sainte-Thérèse d’Avila, un Zurbaràn avers de son Greco, un Pascal en Auvergne. Le temps offert à la poésie du Palais Bourbon fut un temps arraché à la distinction des genres littéraires; à l’étude de l’enfance des Maîtres, à l’attention aux conditions de possibilités d’apparition du « Mystère en pleine lumière » sur lequel le destin voulut qu’il tira sa révérence.

Barrès, tel que ses Cahiers le révèle, Barrès, tel que l’examen de ses inclinaisons le montre, est davantage le frère de Péguy que celui de Maurras, lui qui s’émeut de l’acceptation par ses contemporains du fatalisme darwinien, de celui de Gobineau et leur oppose Michelet : «  Dans  L’Oiseau, il y a l’aile ; dans La Montagne, l’éther ».

Avant le serment à Anna, le roman, déjà, tenait la place royale : Walter Scott lu par la voix maternelle a décidé de tout, comme Paule Couche a tenu le rôle de Lady Rovena et Anna, priée de ne pas enterrer son ami, celui de Rébecca, comme cet amateur d’âme a connu la sienne fabriquée par ses parents et s’y était soumis. Toute vie d’écrivain est régie par des lois qu’ignorent le commun des mortels. Barrès arpente sa Lorraine, dévoré par l’envie de recomposer un cycle arthurien. Si en Morée encore, il traque les Paladins lorrains ou s’émeut du jeune nationalisme grec, ce n’est pas par passion du politique, mais parce que Walter Scott en lui compose une rapsodie qu’il lui faut recoller. Par un étrange paradoxe, notre temps, affamé de psychanalyse, a refusé à Barrès ses aveux pour isoler les segments de langage à entrer dans les cases d’une cruciverbie du fascisme, et s’est, pour ce faire, saisi de l’œuvre qui précisément dessinait la matrice vide du gaullisme.

 

L’héritage de la haine.

La haine de la France de Chateaubriand, de Péguy et de Gaulle a été déguisée en refus de la France de Sorel, de Maurras et de Pétain, afin que disparaisse de la carte de la pensée le pays qui avait accouché de la Collaboration. Dans la moulinette ne devait demeurer qu’une France imaginaire, fille de Voltaire, de 89, dreyfusienne et résistante. Elle n’existe pas. Le défenseur de Calas a plus sûrement servi de modèles aux théoriciens es races en son Dictionnaire philosophique que l’auteur de Scènes et doctrines du nationalisme, et 1789 a accouché de la Terreur dont le pays, d’épuration en épuration, n’est jamais revenu. Dreyfus fut un leurre chargé d’affaiblir l’armée française ou de servir de marche-pied aux politiciens et aux écrivains qui choisirent le bon camp, quant à la Résistance gaullienne ou communiste, elle ne pouvait qu’être nationale ou ne pas être, à l’heure où Abetz et Laval, socialiste et radical, construisaient, zusamen, une Europe nouvelle. L’héritage des « Lumières » est aussi un héritage de guerre civile en France, une Saint-Barthélémy dont les prêtres réfractaires et le clergé ont souffert, en un mot, une chimère. Les grandes plumes du XVIIIème siècle, celles de Sade, de Laclos et de Saint-Just - ce qu’avait vu Malraux -, interrogeaient la part d’ombre.  Avant Nietzsche et Dostoïevski, ils osèrent la seule question qui vaille : que donneraient les hommes, libérés de la tutelle de la loi divine ? Ils surent, avant les historiens des deux grandes catastrophes de l’ère industrielle, comme triompherait le mal, métastase dans le corps social. Ces questions n’intéressent pas Barrès qui tente seulement de tromper son ennui,  en créant des poésies. Tort suprême : l’ultime, le péan ou panégyrique du Poilu qu’a recouvert le hurlement des Bardamu. Nous connaissons la suite, l’uniforme du fusilleur de la Commune porté par un juif a cimenté la France contre un ennemi commun, la droite comme la plèbe syndicaliste, voulut croire que les juifs étaient des planqués « qui ne se faisaient tuer que dans les articles de Barrès », 1914 les aurait épargnés…

 

La suite devint licite.

Or, il se trouve que Barrès n’est pas coupable de ce crime là, mais que de ce crime là, la France coupable se fiche, ce qui explique en bonne part la schizophrénie de nos juifs contemporains qui, à Sharon, nouveau Jabotinski conseilleur de fuite, répondent « qu’ils ont toujours été heureux en France » et réclament sans fin des réparations au nom des persécutions de Louis IX à Philippe Pétain ! Leur folie veut que l’abbé Grégoire ait été leur premier champion et non Louis XVI, que la droite nationale, seule, ait voulu la mort de Dreyfus, lors que le seul ciment capable d’unifier les familles de France autour de Boulanger ait été de l’extrême-droite à la gauche, l’antisémitisme instrumental. Barrès et sa Colette Baudoche, bon à relire à cette heure où les jeunes filles de France se convertissent à l’Islam, où les féministes acceptent le port du voile ou respectent en l’excision une coutume ethnographique ; doit être effacé, radié des bibliothèques, son nom arraché aux plaques des rues : il commande le respect d’une tradition. Quant à son volontaire Hermann, il indiquait aux Français meurtris, occupés, une voie de salut sur un modèle juif : le marranisme.

 

Foin des textes, il faut construire un nationalisme organique selon Zeev Sternhell, insister sur la matrice barrésienne du fascisme, convertir chaque élan esthétique, chaque pensée destinée à se fondre en cadence, en dogme. On ne répètera jamais assez que cette matrice est française, venu d’un défenseur de Dreyfus : sorélienne lecture chère conjointement au Duce  et à Lénine.

 

Barrès a été, est resté avant tout, pour lui-même, comme pour tous ceux qui ont découvert en lui une source d’inspiration, le théoricien du nationalisme dur, le nationalisme de combat qui depuis l’Affaire jusqu’à Vichy n’a cessé de prêcher la guerre à la société ouverte et laïque. [… ]

Mais la filiation barrésienne la plus significative hors de France est assurément celle d’Ernst Jünger et de Carl Schmidt : le fameux Der Arbeiter est une œuvre barrésienne qui mène le même combat contre le «  machinisme » et la «  modernité ». La fameuse « discrimination entre l’ami et l’ennemi  »

 

Le moyen de résister à de tels disciples ? Barrès honni vivant par le parti noir se voit traiter d’anti-laïc ! Le drame posthume de Barrès tient à l’aigu de son intelligence. Aucun barrésien ne résiste à l’envie de citer ce fragment des Cahiers[4] :

Je suis las d’entendre parler, de voir écrire sur la Révolution avec des sentiments de partisan. Elle n’a pas été faite par les révolutionnaires à l’assaut, mais par les possédants de Versailles. Robespierre est moins coupable, responsable, laissons ces mots, il est moins actif que Marie-Antoinette et les Polignac. Je vais plus loin, si un Danton, un Marat sont des apaches, Robespierre n’en est pas un et Versailles est plein d’apaches. Un médiocre, si vous voulez, mais dans une maison bien gérée il eut été à son rang un serviteur suffisant. La France est morte en 1789. Elle n’est pas morte de 1789 ou de 1793, mais elle est venue expirer à cette date.

 

Barrès contre le machinisme ? Barrès heidegerrien avant la lettre ? Ces balivernes venues de l’Université de Jérusalem demandent à être prouvées. Barrès,  jamais, n’a loué le paysan à sa charrue ni attendu le dévoilement de l’être. Barrès a tangué de morale provisoire en morale provisoire, attentif seulement à l’abaissement de la France. Né sous le règne de Badinguet, député lors du scandale de Panama, il a suivi la valse incessante des Présidents du Conseil, connu le parlementarisme, sa vase et ses crapauds. À l’instar de Stendhal, son désamour naquit de la chute dans la médiocrité qui succéda à la geste impériale. Que n’a-t-il fui vers l’Italie, au lieu de se retrancher en Lorraine où, avec cran, il a tenu le rôle pathétique d’un Napoléon de la Lorraine pour ne pas s’envoler sur les ailes d’un oiseau de Paradis jacassant et infidèle, par fidélité au jardin paternel et à la voix maternelle ! Barrès ressemble à Romain Gary venu enterrer « son » Général en costume d’aviateur quand tous les Compagnons de la France Libre portaient, cossu, un pardessus de ville.

Faire du Barbare « l’ennemi » au sens de Carl Schmidt, sonne bien. Le barbare est seulement l’ennemi du Dandy, du poète, du lettré, celui qui, de la vie, n’extraie nulle poésie, celui qui ne s’attache qu’aux réalités sensibles, délaissant et l’allure et la fiction. Il suffit de relire Barrès pour y trouver l’ébauche de La Recherche. Seulement Barrès ne s’attache pas au temps perdu qui ne sera jamais retrouvé, seulement aux brandons de beauté à sauvegarder. Le Barbare n’est pas l’étranger, il est celui que le métèque Loyola n’émeut pas, celui qui reste sourd aux accents de Benjamin Constant, celui encore qui n’a jamais rêvé la soumission à un être, une idée supérieure. En un mot, le Barbare ignore la distinction. La décennie précédente le nommait Philistin, Jarry le ridiculisait en Ubu et Flaubert, en Homais. Le barbare est celui qui, du monde ne saurait se faire une idée, mais en accepte sans ciller tous les supposés progrès.

 

Dérives d’un mot…

Certes, Barrès a trouvé la formule, « socialiste national. »  À la chambre des députés, attentif à la misère française, comme à la déchéance d’un pays fragilisé par la Terreur, les conséquences de Waterloo, la défaite de 70, l’occupation de l’Alsace-Lorraine, Barrès s’est attaché à rendre à la France estime de soi. Plus simplement, sa rhétorique fut au fondement de ce ressac qu’on a dit « France libre ». Derrière le refus, l’insoumission à l’iniquité, il faut bien un poème et le chant barrésien en est un. Qu’importe si le mot « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France » a vraiment été recopié des Cahiers ou redécouvert par un général félon, condamné à mort par les protagonistes mêmes d’un des procès anti-barrésien. La poétique et le verbe gaulliens tiennent à Brienne, à Charmes, à Sion-Vaudemont, à la Croix de Lorraine recollée en 1918 après qu’elle eut été brisée en 1870. Son patriotisme, talent en plus, s’écarte à peine de la ligne Déroulède. On s’en gausse aujourd’hui. Pourtant, honneur ou déshonneur des poètes, la rhétorique de Radio Londres, celle de Jean de la Colère, la douceur de Vercors doivent tout à Déroulède et à Barrès. Sans doute, cette geste-là fut-elle inutile considérée du village planétaire et dans l’Europe nouvelle, il n’empêche que ce qui recouvrait le mot France – cela pour lequel certains ont tenté de barrer le chemin de Hitler – fut valeurs dont la valence se doit mesurer à un certain nombre d’idées ou d’idéaux qui ont depuis roulé sur la rive du temps et se sont dispersées au grand ressac. Nous vivons un temps déraisonnable, où les mentors du jour ont eu vingt ans en 1968, époque on l’on vit la croix gammée accolée à l’image d’un vieil homme qui avait incarné la France libre. Les sottises écrites sur le compte de Barrès valent d’autres sottises. Néanmoins…

La mélecture de cette œuvre témoigne de la place accordée à la littérature en ces temps à la prolixité voués. S’interroger sur ce Barrès rené, armé, casqué, inspirateur du nazisme et maître à penser du Régime de Vichy, sous la plume féroce et pragmatique d’un historien israélien qui, sous le masque de Barrès, décrit le drame de sa propre nation, permet de mettre à nu un processus. Zeev Sternhell n’est pas le seul. En France, plus bourgeoisement, sous le feutre, à l’abri du don de l’atténuation si typique de nos petites villes, Michel Winock reprend, en mineur, la même antienne.

Certes, Barrès fut député… la belle affaire ! Tous les barrésiens savent que l’ennui le terrassait, qu’il courait à la Chambre pour échapper à la profondeur, qu’il fut le premier à venir saluer la dépouille de Jaurès, qu’il admirait Marcel Sembat quoiqu’il s’émerveillât de le découvrir au seuil de la mort dans l’exacte disposition de ses jeunes années. La vie avait passé sans le changer. Barrès découvrait l’insensibilité organique de l’homme de gauche qui croit, militant pour le Bien commun, se substituer au devoir de sympathie et à la souffrance qu’elle engendre, modifiant chaque neurone et gauchissant chaque lumière initiale. En romancier, il admirait la geste des soldats perdus en laquelle il croyait entrevoir des étincelles cornéliennes, cela lui sera compté comme matrice lepéniste, ainsi Kipling devient en de récents ouvrages le maître des terroristes écologiques et Thoreau le précurseur de José Bové[5]…  

 

De l’usage des mots.

Pourquoi le fait que les théoriciens nazis ont pensé en terme de race, interdirait à jamais de mesurer en chacun la part d’héritage, la part d’inconscient ? Le succès de Woody Allen et de Philippe Roth tient-il à autre chose ? Pourquoi le fait que Jung fut Oberfürher de la psychanalyse, après avoir remarqué l’existence d’un l’inconscient historique des peuples inféode-t-il , a priori, Barrès au Parti ? Pourquoi à l’âge où chacun s’émeut du succès d’Harry Potter, orphelin en quête de la vérité parentale, enfant-stigmate, persister à réfuter la théorie de l’enracinement ? Pourquoi, quand tant d’hommes jetés sur les routes du monde témoignent de la démesure de leur souffrance, refuser de jauger quelle part les traumatismes ou les joies enfantines tiennent dans la formation d’une psyché, d’un caractère, d’un cerveau ? Barrès a su écrire l’éloge du cosmopolitisme. Il ne suffit pas d’être né en terre étrangère et élevé à Paris ou à Berlin pour devenir ce qu’illustrera Marie Baskiertcheff. Oserai-je rappeler la cohorte des jeunes juifs suicidés avant l’ère brune en territoire linguistique allemand : Otto Weininger, Max Steiner, Walter Calé mort de n’entrer jamais au cercle de Stephan George, sans parler du dément Arthur Trebitsch. Le mythe heureux de la diaspora est un conte dont Barrès a réveillé et Bernard Lazare et sans doute Marcel Proust qui s’efforça d’y répondre plus heureusement. Est-il honorable d’entamer le panégyrique du cosmopolitisme en des terres où les intellectuels ne protégeront guère leurs hôtes, le temps de l’épreuve venue ? Barrès fut sans doute plus honnête. Herzl ne s’y trompa guère décidant sous l’escalier de la Chambre des députés de la nécessité de fonder un État juif.

 

Sternhell n’est pas un critique littéraire.

L’art de la lecture, celui de la critique, comme l’art d’écrire sont affaires de nuances : le plus violent des pamphlets se doit décomposer en couleurs successives qui placées les unes trop près des autres se font criardes. Il est aisé de moquer le Boulangisme de Barrès, de sanctionner son antisémitisme et plus encore de juger criminel sa Chronique de la grande guerre. Il serait plus judicieux de se demander pourquoi, à certain moment de l’histoire nationale, cet écrivain a choisi le ridicule, le crime et le blasphème. De quelle nature furent ceci et quel secret conduisit Barrès à y consentir ? L’affaire Barrès, ou plus exactement le posthumat barrésien modèle le comportement des «  intellectuels  » de gauche qui, depuis 1945 tentent de diaboliser tout engagement ou spectre de non admiration de la Vulgate en cour. Ce posthumat exige aussi que sur le métier, notre siècle remette au tissage le nom même d’écrivain. En effet, aux nombreux faiseurs de livres plus ou moins talentueux, aux plumitifs plus ou moins brillants qui jugent leur Moi supérieur à toute œuvre de civilisation, s’opposent des écrivains, plus ou moins habiles, plus ou moins chanceux, qui se sont donnés pour tâche d’élucider, mystère en pleine lumière, le lien problématique qui unit et désunit l’homme et le monde, ou ont nécessité de revisiter l’existence afin de se délivrer par l’ironie de la manie poisseuse de souffrir, c’est là la visée barthésienne. Barrès est un écrivain, un écrivain nationaliste ? Voire. Un homme dévoré par la passion française, certes, le juif Gary l’était, il fut aussi gaulliste et patriote, l’un des mille de surcroît, ses contemporains résistants de la onzième heure ou de l’après-front le ridiculisèrent tant qu’il dut recopier Le Grand Vestiaire, faire de son héros un beur, placer l’action à Barbès, se dissimuler sous un pseudo pour obtenir, posthume et vivant, sa place. Barrès a tenté au seuil de la mort de fuir en féerie. Inutile, là encore, ses ennemis, les vrais nationalistes, le Parti noir, les catholiques qui choisiraient Vichy l’attendaient en compagnie des Surréalistes bien décidés à lui voler son œuvre, sa notoriété, en un mot sa place dont ils useraient – atavisme oblige – en gendarmes. Breton, fils d’un gendarme de Vincey, rétablira le Village et l’ordre au cœur des Lettres françaises. La notoriété de Barrès s’éteignit, en dépit des soins assidus de Louis Aragon, Albert Camus, Henri de Montherlant, jusqu’à ce que de Jérusalem un nouveau glas ne sonne. Il n’est pas temps ici de s’interroger sur le silence relatif opposé à l’œuvre du sociologue américain Christopher Lasch qui en une bagatelle de cinq cents pages démonte l’histoire de l’idéologie du progrès, comme ce n’est guère le lieu de défaire la « pensée » de Sternhell. Nous connaissons la chanson, d’un côté l’extravagant projet d’un perfectionnement infini, l’utopie de lendemains qui chantent et de l’autre une réflexion sur l’idée de limite. Retour à la case départ, l’homme libre est une chimère, la seule liberté se tient dans le développement de l’individu et des sociétés entre des bornes qui, sous peine de fléaux, de cataclysme naturels ou politiques, doivent être respectées en vue de la préservation de l’espèce humaine et de la planète même. Il était naturel que les représentants des courants esthétiques, littéraires, politiques des années 30 qui accoucheraient de deux Moloch bien membrés et fort agressifs aient désiré en découdre avec Barrès. Il est beaucoup moins compréhensible et disons le mot admissible qu’après le chaos, Barrès, viré du cercle de la bien pensance, se voit, une nouvelle foi au banc des accusés.

 

Le dossier.

Barrès monte à Paris. Les Tâches d’encre et la trilogie dévoilent un jeune homme baudelairien, nerveux et mélancolique, son amie Rachilde le surnomme « Mademoiselle Baudelaire. » Mademoiselle Baudelaire tend à arracher de son âme une tristesse apprise au long d’une ennuyeuse enfance, et décide par amusement, de suivre le galop de Tunis, l’étalon noir du général Boulanger. Il découvre l’instrument capable d’unifier toutes les familles de France, l’antisémitisme. Le cynisme sied à cet âge et pour l’heure ce ne sont pas les Israélites du Faubourg Saint Germain qui témoignent en faveur des ghettos de Russie, de Galice ou de Pologne ! Bernard Lazare trône encore dans les vitrines négationnistes. Comme on le comprend d’avoir cru que les Juifs en longs caftans noirs, éternels refusants des Lumières, empêcheraient la totale assimilation des israélites français,  sous la tutelle du Concordat. Chaque juif refera ce voyage de l’Internationale au fumier de Job, chemin de croix qui,  de l’élection le mènera au Golgotha. Le mystère de la Passion a peut-être une signification au cœur du judaïsme même. Charger Barrès permet de mieux fermer les yeux sur la question de la lutte des classes au cœur de l’histoire du judaïsme européen. Non, les arrivants russes ne furent pas reçus à bras ouverts dans les synagogues du XVIème arrondissement et les gamins juifs de Belleville ont atteint Pitchipoï avant les gosses de riches ! Toutes les commémorations et tous les mensonges n’y changeront rien. Oui, la communauté dreyfusarde a méconnu et maltraité le plus grand d’entre eux, Lazare, salué par Péguy seulement.

Barrès ne mérite qu’un seul reproche : n’avoir pas reconnu l’affinité profonde qui le liait lui, Barrès, à cet officier français qui ne mentionna jamais ses origines religieuses au cours de l’instruction ni dans le récit césarien qu’il établit de son martyre à l’Île du Diable. La posture était admirable que Péguy même ne vit pas, trouvant Dreyfus trop fade pour son rôle. Il ne l’était pas. Au contraire, l’interprétation confinait au génie. Barrès déduisait de sa race sa traîtrise. La belle affaire ! Les juifs de France votent aussi pour Israël et Barrès le comprend qui cite de manière positive le mot d’un vieux Lord à la Chambre des Communes.

Il se trompe seulement en ceci que Dreyfus ne se sent ni ne se veut ni ne s’estime juif, la victoire des nazis tient à ce fait que depuis le grand pogrom, les juifs se savent juifs sans exception. En eux, les Dibbouks de Genghis Cohn et des exterminés dansent ad libitum. Contrairement à Charles Maurras qui prend son envol à partir du refus de la grâce accordée à Dreyfus, Barrès s’incline devant la justice et après avoir rencontré Péguy comprend qu’il s’est trompé et inscrit les juifs dans les Familles spirituelles de France. Barrès considérait les juifs comme il se voyait lui : « mots dans une phrase commencé par les pères que continuent les fils ». La position barrésienne, surgie de l’entrelacs des textes, ne peut se circonscrire à la page « Rebonds » de Libération ou à la pages « Opinions » du Figaro. Accepter de rabattre une construction poétique à un slogan est un crime de lèse-Littérature. Cet art, en sa manière particulière, de composer des rapsodies, permet d’éclairer chaque siècle d’une lumière qu’on ne voit qu’aux vitraux des églises ou des châteaux, aussi l’idéologie appliquée à la chose littéraire a même fonction que la généralisation des ouvertures minimum du béton.

La Lorraine.

Certes, Barrès fait encore l’objet d’un culte provincial, certes une certaine propension aux discours électoraux l’autorise ; certes, certains barrésiens du cru tiennent à leur clocher et détestent que vers l’Asie ou le Néant, un Moderne l’entraîne, mais au fond de leur cœur, ils savent que la Lorraine est l’expression d’une fidélité, un terme oulipotien : le moyen de « composer une symphonie sur un piston ». 

 

Pour en finir avec Sternhell : deux points.

L’herdérisme de Barrès ? La communauté scientifique s’accorde à définir l’apport de Herder à l’idée nationale par l’intérêt porté à la langue. Le fait national serait l’œuvre de la philologie qui exalte les traditions littéraires orales et écrites et par la linguistique qui codifie le mode d’écriture, la grammaire et le vocabulaire. Foin de tout ceci ! Barrès ne porte attention qu’aux récits qui le font rêver, par exemple le lien entre Jeanne et Louise Michel, lorraines. Est-ce l’application d’un strict principe herdérien. Fulgurance, il dévoile, l’ignorant, le secret de la bâtardise de Jeanne, l’orgueil de deux jeunes filles élevées en même temps aux communs, aux champs et au château. Que salue-t-il en Jeanne ? Une fée, une sorcière, une toc-toc. Herdérien ? Ne s’agit-il pas de l’incessante poursuite d’une enquête sur le fait féminin, ses mirages et ses ombres, commencée depuis la Toussaint où se repose sa mère souffrante, à travers Marie B la cosmopolite, à travers le Monsieur Vénus de sa jeune amie Rachilde, qui revient dans le tumultueux face à face qui l’oppose et l’unit à Anna, sa mademoiselle de Maupin, jusqu’à la création de Fragoletta l’hermaphrodite qui donne la clef de l’adultère. Elle était moi, j’étais elle, ni masculin ni féminin, secret bien gardé qui permet de saisir tout l’humour de Rachilde. Barrès ne poursuit que lui -même dans les lacs des stéréotypes herdériens. Comme le dernier Michelet exprime le voyeur secret dissimulé sous l’historien et le sociologue, le prétendu motif herdérien guide Barrès vers la femme ange et sœur du jardin de l’Arioste, celle-là qu’il crut entrevoir, comme sa mère lui lisait Richard en Palestine et qui n’était que l’ombre projetée de son rêve d’écrivain : écrire le féminin. Nervosité devant Boulanger et la cavalcade de Tunis, énervement devant Morès le beau Marquis tueur de juif au destin romantique, passion pour Aurora le roman en vers d ‘Elisabeth Browning – qui est aussi le nom du bateau où Loti aperçut Anna enfant « impérieuse et grave » -, comment parler de nationalisme herdérien devant ce faisceau névrotique dominé qui a nom Littérature ?

Des écrivains, il ne demeure que des bonheurs singuliers, des alliances particulières d’adjectifs et de noms, des rythmes, des volutes et des réseaux d’obsession. La Lorraine encore est une femme qui lui ressemble, vidée de sa substance, mélancolique, sa beauté retranchée, l’enfant sobriqué « corbeau » par ses condisciples, l’enfant triste qui mêle son destin à celui du petit Buonaparte à Brienne et qui sait qu’il ne sera que le Napoléon de la Lorraine, et s’offre, masochiste, en pâture aux imbéciles qui en riront. Quid de son œuvre, traduction en prose des vers d’une « métèque indisciplinée[6] ». Il ira en Égypte, des sphinx ornent son bureau. L’écrivain Barrès ressemble d’avantage à Des Esseintes et à Marcel qu’à Déroulède, en dépit des combats du député. Pourquoi confondre le temps dû à la Chambre et le temps offert à l’écriture à travers les alcôves successives des femmes où Narcisse se mira ? Le nationalisme de Barrès n’existe pas. Il sait qu’il existe d’autres chants qu’un homme d’honneur doit conserver secrets, mais que l’écrivain se doit de poursuivre sous peine de mort. Voilà toute l’affaire, le catholicisme barrésien se construit de la même manière qui épouvantera à juste titre le Parti Noir. Barrès est un païen, poikilos, hybride, bigarré. Rosmertha se superpose à la Vierge. À Vingras, déclaré hérétique, chassé, Barrès offre[7] la Communion des Saints, en guise de salut. Aux rives de l’Oronte encore, un croisé meurt, vaincu par l’amour d’une belle Infidèle et cette passion fait toute sa joie. Barrès demeure un auteur scandaleux qui n’a pas demandé au rêve, aux poncifs, sa substance, mais détourné toutes les idoles du parti qu’il a servi. En ceci, plus que le syncrétisme et alternance montherlantien, ce choix demeure tabou, la littérature, mystère en pleine lumière, permet d’offrir égale valence aux termes que la réalité exclut. Quant aux « Lumières » pont aux ânes de la critique universitaire, Barrès ne les critique guère. Cancre, il n’a jamais assidûment fréquenté les Philosophes ni les penseurs contre-Révolutionnaires. Suivant sa féerie, il admire en Saint-Just le styliste et goûte le détachement, la prose de Benjamin Constant.

La logique sociologique vaut celle de Lewis carroll. À en croire Sternhell si Michelet et Barrès après lui ont désiré ne pas mythifier les Lumières, certains que la Terreur n’a pas surgi par hasard, simple dévoiement d’une idée généreuse, leur darwinisme social, leur antirationalisme, leur relativisme, leur attirance envers le vitalisme et le culte de l’inconscient populaire, la croyance en un génie des peuples et en l’existence de caractère nationaux annoncent et constituent Vichy. A cet excès d’honneur et d’indignité, rétorquons que Vichy fut et reste avant toute chose l’abandon des places françaises à l’ennemi, l’acceptation de la fin de la souveraineté nationale et la volonté de réaliser une Europe Judenrein où d’anciens adversaires oublièrent - luthériens, calvinistes, catholiques ou athées –  leurs dieux dans la communion du sang des tranchées qui lave les différences entre peuples. Le fascisme n’est pas une idée nationale,  du moins Drieu la Rochelle, Rebatet ou Brasillach ne la définissaient-ils pas comme telle. L’oubli des valeurs barrésiennes caractérisa Vichy : le pacifisme d’abord, le refus de mourir pour la patrie, le jeunisme et l’irrespect des vieillards, le goût des jeunes filles pures lisses et droites et non le goût décadent qui fut le sien pour les belles étrangères, de Rébecca fille d’Isaac d’York à Anna Brancovan fille des rives du Bosphore. Vichy fut et ceci fut relevé tout particulièrement par Montherlant en son Solstice de juin, un temps de mensonges et de dissimulation. Tout y était faux. Le thème de la Terre ? Un motif politicien, le monde rural condamné par l’arrivée du machinisme, la Relève ne se justifiait guère, mais il fallait faire accepter le STO et justifier le départ de corrupteurs ! Vichy égrène la litanie catholique de la faute à payer, quand Barrès jamais n’a fait montre du moindre dolorisme, au contraire. La théorie vitaliste accusée d’être par essence fasciste justifie davantage la Résistance. Si la France vaut le coup que l’on se batte pour elle, elle trouvera des soldats. Une Nation exsangue, justement châtiée comme la France vichyssoise, n’a plus qu’à s’installer devant des prie-dieux et à se soumettre aux Barbares. Car les Nazis ont surgi qui étaient des Barbares. Des hommes ordinaires, honnêtes Prussiens, Bavarois, gendarmes de Hambourg, femelles en pâmoison devant la force ont, aux Slaves et aux juifs, montré l’horreur à nu. Il est faux aussi d’inscrire Barrès dans la contre-Révolution, le parti noir qui le mit à l’index plus pour Rosmertha et son éloge des frères Vingras que pour son colibri sous les étoiles, ne l’ignorait pas. Le Boulangisme est la syntaxe vide où la geste gaullienne s’inscrira – Sternhell voit sans doute en de Gaulle, général autoritaire, un fasciste ? L’antidreyfusisme barrésien est davantage une défense de l’armée qu’un plaidoyer d’exclusion quant à l’antisémitisme, il est l’apanage de bien des Dreyfusards, le travail de Simon Epstein le démontre sans peine. Il faudrait et ce serait l’objet d’un autre travail s’interroger sur ce que vise Sternhell en accablant Barrès : la fondation, à ses yeux,  inique du nouvel État hébreu sur le modèle XIXème de la Nation européenne. Ceci est un autre conte. Si les juifs de France n’avaient eu comme ennemis que Barrès, ils n’auraient pas, à leur corps défendant, choisi Sion après la guerre. Sternhell si habile dans le maniement mécanique des concepts connaît mal le pays, il ignore que dans certains « milieux, les juifs ne se faisaient tuer que dans les articles de Barrès[8]  », comme la droite nationale a méprisé celui qui osa mettre en scène un rabbin présentant un crucifix à un blessé avant de succomber à la mitraille allemande. Ce milieu ne lui a pas pardonné. Les Maurrassiens ne lisent ni ne citent Barrès. Quand d’aventure, des lettrés s’y essaient[9] : ils comprennent immédiatement que la tâche de l’écrivain, jamais ne saurait se réduire à de l’idéologie et interrogeant qui le vitalisme, qui l’art romanesque, qui la stylistique, qui l’art de la description découvrent un précurseur de Marcel Proust, un disciple de Benjamin Constant, un musicien et non la grande ombre qui écrit les discours du Maréchal. Son fils, Philippe, infatigable préfacier et annotateur de l’œuvre paternelle, en revanche, rédigera de Londres la première biographie du premier Anti-Vichy. Si Barrès parfois a recopié quelques fadaises dictées par un maître, il sait que celui-ci est fou et qu’il ne l’a suivi que pour avoir si peu goûté l’âge scolaire qu’il demeure un autodidacte avec tous les inconvénients attachés à cette condition. Jules Soury fut ce corrupteur auquel le jeune Barrès céda. Grâce à l’outil des Cahiers, il était loisible au chercheur de mesurer la prise de distance. Un nous savons trop bien quoi a retenu Sternell et la sociologie française d’y aller voir. Il fallait que tout adversaire de Dreyfus fut un salaud comme plus tard tout anti-communiste ou anti-Maoïste, demain devra être considéré comme un chien. Il fallait se servir de la question juive comme d’un écran de fumée pour  masquer l’étendue de la lâcheté française.

 

Barrès tel que ses Mémoires inachevés le dévoile.

 

Je m’aperçois qu’au jour le jour j’ai désiré que ma vie fût un poème et que pour qu’elle me fit plaisir, pour qu’elle me plût, je me suis tenu comme un bon ouvrier à l’envers de la tapisserie, travaillant avec joie et sans repos, sans jamais aller l’admirer.

 

Au seuil de la mort, en ces Mémoires interrompus, Barrès dévoile le pot aux roses,  l’illumination du Prince André, contemplant le néant de sa vie, auquel, toute sa vie, à rebours, Barrès va répondre par l’acceptation de l’héritage qui annihile, inscrivant chaque homme dans sa nuit, combattant l’absurdité par la lignée. Position fort modeste, il est vrai, comparée aux efforts de singularité des plus médiocres et qui lui valut, sans qu’il s’en rende compte, de nombreux adversaires. Son humilité – les vingt-deux tomes de Cahiers l’attestent – n’était pas feinte.

Le hasard, contraire à Barrès, a voulu aussi qu’un fort courant, une déferlante même, imprimât à l’histoire des idées une inflexion différente. Les jours qui suivirent sa mort furent de ceux où nulle ne naissait femme, mais le devenait; où l’inné était moqué et l’acquis, le maître du monde, un temps où déracinement passait pour liberté; la guerre, pour pure sauvagerie quelque fût l’Adversaire, un temps où l’idiosyncrasie écrasait les dictats de l’histoire littéraire et bientôt les règles de vie commune. Barrès devait être brûlé.

De surcroît, il y avait eu méprise. Moderne, il aurait trahi son camp ? À la vitesse où lisent les hommes, les dernières pages d’Un homme libre[10], « la soirée d’Haroué » furent semble-t-il zappées. Le rêve d’émancipation s’y fermait sur l’aveu d’une impasse théorique. Seul de son temps, Paul Bourget y fut attentif. Leurs jeunes contemporains n’y virent que le prélude à l’extase gidienne de la séparation. Ceux qui l’avaient aimé – toutes générations confondues – puisque Breton et Gide feront le même contresens – s’attachèrent à son effacement. Barrès sait depuis cette nuit que tous les chemins de traverse le reconduiront au point d’eau. «  L ‘enfance est un point d’eau on y revient toujours[11]. Barrès théorisera cette inquiétante absence de progression dans la vie, son heureux chemin de captif, dans un texte testament, préface à Souvenirs d’un officier de la grande-Armée. Jean-Baptiste Barrès son grand-père suivit l’Empereur, tel Fabrice à Waterloo pour élire une figure tutélaire. Condamné par la mort prématurée de son épouse à quitter l’Empereur et à élever –sans se remarier son fils – il entre en commémoration. Le geste est par essence littéraire, bramtômien, la parade des dames du temps jadis revenait distraire le paralysé comme l’évocation des veillées d’arme réjouit le cœur du démobilisé. Rien n’arrivera plus désormais, il le sait, y consent, il entre désormais au pays parallèle, père et ancien combattant, demi solde et tout petit notable. Toute la vie des mâles barrésiens se construira sur ce modèle. À Jean-Baptiste succède Auguste qui, après avoir été centralien et avoir voyagé quelques années en Orient, s’établit à Charme sur Moselle, épouse, pour son malheur sans doute, une dépressive chronique et s’adonne sans modération à deux vices, celui que Jean-Jacques qualifiait d’impuni (la lecture ), principalement Virgile, et au tabac jusqu’à une mort précoce. Maurice n’a jamais quitté ce jardin, le parant de roses, seulement. La sottise s’est piquée aux épines.

Il est temps de relire Barrès, d’entrer à ses côtés dans La Chambre claire d’un siècle évanoui, de faire station un instant dans la serre d’un jardin d’hiver afin d’y contempler ce que l’autre grand œuvre du siècle, La Recherche, laisse dans l’ombre : les rêves avortés du Cardinal de Retz, du Prince de Condé. Les yeux mi-clos, le rêveur ne distinguera plus que le visage émacié d’un athée adorateur de Pascal à qui toute grâce fut refusée et qui, de la littérature et d’elle seule, fit sa Trappe et sa consolation contre les vicissitudes du monde. En sa compagnie, il fera un beau voyage du désir au détachement et de l’activité au délaissement. Cette ascèse admirable en cela que seul, le néant la borde et qu’aucune vérité, aucun dogme ne l’enveloppe, lui montrera qu’une poétique se peut construire sans hyperbole ni déclaration de guerre dans la quiétude intranquille d’une vie humaine. La vie ne serait qu’un déplacement du je au nous, de l’orgueil à l’humilité, du désir à la satiété, de l’élan à la composition, de la certitude au doute et de l’ambition à la contemplation, de la faim à l’adhésion. n

 

Ce texte est publiée avec l’aimable autorisation de la Sœur de l’Ange


 

[1] On lira Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français, la France entre nationalisme et fascisme, Fayard, 2000, particulièrement les chapitres consacrés au lien unissant l’historicisme allemand au nationalisme de la terre et des morts et celui qu’il consacre au nationalisme organique.

[2] Mes Cahiers, 1901 année de la mort de sa mère : «  Je me retire sur mes tombes et je dis : je ne sais pas si ce sont les plus belles des tombes, mais ce sont les miennes et seul je puis dire et je dis ce que pensent, sentaient et sentent encore les morts lointains qui vivent en moi. »

[3] Mes Cahiers, année 1903, «  J’aime à chanter parmi les captifs le chant de la captivité. Nous sommes maîtres des paroles, mais de la cadence, de l’accent ! Quoique nous chantions, ô mes frères, c’est sur un rythme que nous avons dans le sang. […] Je me résigne au fait inévitable, à ma condition que dominent de tout leur poids les siècles. Mais je ne serai point une dupe. Et si je suis esclave, je me connais comme tel. Je mesure la force de mes liens, je soupèse ma chaîne =, je dénombre mes entraves. Voici ma terre, voici ma classe, voici les mœurs héréditaires, voici mes tares physiologiques. Et je me relève de ma soumission en la connaissant. À vingt ans, mon père sans doute était tel que le fus moi-même ; à quarante ans je me retrouve pareil à celui que j’ai vu. Sa cigarette, son silence, son éternelle allée parcourue tout le jour. »  

[4] Année 1906.

[5] Laurent Larcher, La Face cachée de l’écologie, Le Cerf 2004.

[6] Le mot est de Charles Maurras.

[7] Cf. les dernières pages de La Colline inspirée.

[8] Exergue au plus beau texte jamais écrit sur le juif et la France : Un petit juif dans la guerre, in Mors et Vita d’Henry de Montherlant.

[9] Je songe à la tenue de certaines interventions lors du colloque Barrès qui s’est tenu en novembre 2003 à Nancy et au travail de Vital Rambaud éditeur de Barrès dans la collection Bouquins.

[10] Volume 1 de la trilogie du Culte du moi, éd. Bouquins, p. 140-143.

[11] La formule est de Pascal Jardin en liminaire de La guerre à neuf ans.