
L'ombre d'un conte
Tentative d'épuisement
d'un mythe,
le nationalisme barrésien
par Sarah Vajda
Pour Guy Khor, Papy
mirabelle et chercheur d’étoiles,
Pour Raphaël Dargent,
mon frère en Barrésie,
Pour Jacques A, qui
adore Bardamu, l’assassin de papier de mon ami Barrès.
De l’amateur au
professeur, nul ne résiste à la déferlante. La mode prévaut, exige de
l’auteur qu’il garde le silence : tout ce qu’il a écrit pourra être
retenu contre lui, misérable mort qui ne saurait choisir son avocat ni
réfuter aucun juré. Ses textes demeurent l’exclusive propriété des
montreurs d’ombres. Inconscient, superstructure, travail de l’idéologie
ont arraché aux morts leurs dits anciens. De l’universitaire de province
occupé à saisir le sens caché du diamant chez Vigny – le malheureux
était constipé – au disciple bourdivin traquant la condition
d’apparition de la moindre notule jusqu’à l’idéologue accroché à sa
grille qui, mot à mot, verrouille le texte selon vœu du Père Marx ou du
Camarade Trotski, la littérature a volé en éclats. Le soupçon a corrompu
textes et lectures. Parmi les victimes de cette manie, Maurice Barrès
déraciné de son œuvre figure en bonne place. Romantique tardif, figure
de cacique/classique, épinglé par sa datation au seuil de la modernité,
contemporain de Freud et de Gide, acteur de son siècle, il ne saurait
jouir ni de la faveur réservée aux grands morts ni de l’indulgence de
ses presque contemporains. Son posthumat étonne par la somme de
commentaires dont, préfaces, apostilles, vingt-deux tomes de Cahiers,
avaient cru, par avance le protéger. À l’âge du paratexte, la critique
s’obstine dans l’intentionalité. Parmi la somme des commentaires, une
interprétation tout particulièrement surprend, devenue Vulgate : le lien
unissant la pensée politique de Maurice Barrès à la doctrine dite
nationale-socialiste.
Barrès ne fut jamais lu,
aimé, compris que par des écrivains. En sa compagnie, Bernanos, Drieu la
Rochelle, Montherlant, Aragon, Mauriac et Dupré connurent comme le «
nationalisme manquait d’infini. » Remplacez cet isme par
royalisme, fascisme ou communisme, vous ne trouverez que l’infini. Père
et maître des meilleurs de ce siècle, Barrès, avili par la sociologie,
controuvé par le militantisme déguisé, renaît quand Bernanos hante les
cimetières sous la lune, quand Drieu s’en revient à ses récits secrets
et à Van Gogh, quand Montherlant célèbre, « syncrétisme et alternance »,
le chaos et la nuit, quand Aragon entre en semaine sainte et délaisse le
culte de Saint Maurice, Thorez, il va sans dire, quand Mauriac se
délivre de ses masques dévots et omet de jalouser Claudel, quand Dupré,
enfin, dessine le visage de la France et enivre ses lecteurs d’une si
ardente et si juste musique que la prose menace de vaincre le vers. Pour
chacun d’entre eux, il fut à nouveau l’Enchanteur.
Le seul service licite,
barthésien il va sans dire, que le critique ou le lecteur puisse rendre
à un auteur, demeure la description des motifs qui dessinent l’unité
d’une œuvre : métaphores obsédantes, réseaux de préoccupations, thèmes
rejoués au fil des ans en mineur ou majeur. Une attention aux inflexions
de l’écrit.
Dominantes
L’ennui fut mon hystérie.
Ce mot barthésien enclot et la vie et l’œuvre barrésiennes, de la
tentation de Venise à la décision boulangiste, justifie l’entrée en
politique et la dispersion des dons.
Créer la poésie du Palais
Bourbon, la poésie de la Vie politique
Créer la Lorraine comme
d’autres la République.
Le geste annonce, précède
celui de Proust, mais hélas le faubourg-Saint-Germain a des charmes qui
manquent autant au boulangisme qu’à l’antidreyfusisme. Quant à
l’invention de la Lorraine ! De Gaulle connut semblable difficulté à
imposer la France qu’inventait son amour. Il s’agit pour tous deux de
sauver l’imaginaire écorné par le passage du temps et la brutalité de
l’Histoire. Le politique ici est une contrée du Roman où les acteurs –
députés ou chefs d’Etat – élaborent une fiction et non une
realpolitique. Le mélange des genres dérange les Modernes qui
opposent sans fin le Grand Charles à l’assaut du pouvoir en compagnie du
SAC aux odes de Romain Gary ou à la création des Antimémoires.
Pourtant la figure du Général ne saurait coïncider qu’avec son roman,
comme Boulanger ou la Lorraine barrésienne ne sont que des motifs de
l’imaginaire barrésien. Député, père de famille, amant ou conférencier
d’associations locales, Maurice Barrès élabore un texte dont la
charpente n’est que la France.
Discuter l’idée de nation
selon Barrès n’est que perte de temps. La France est une « certaine
idée » à partir de laquelle s’élabore un service. Le fantassin sert en
Poésie, attentif seulement au retour d’un reflet arraché au chaos des
défaites et à la Tragédie qui sourd. Il suffirait d’un élan, d’un éclat
de grandeur pour justifier une vie de soldat et non de militant. Pour
s’en convaincre, il suffit d’écouter le poème, de faire station à la
scène augurale : contempler en sa compagnie le vitrail de l’église de
Charmes, le Dyt des trois morts, où, Barrès enfant vit Charlemagne
accosté par trois morts quêteurs de prières. Tout familier sait que
Barrès n’a cessé d’écouter les morts.
Au fil du temps, Barrès a connu l’étroitesse des choix laissés aux
humains, quelle part la biographie, l’inconscient, l’éducation avaient à
la formation et au développement du goût, du sensible et de
l’intelligent. Cette soumission à ces Dyts fut appelée fascisme : elle
n’était que lucidité.
Testament, Anna.
C’est le bien-être de
la tombe où je vais goûter l’éternité avec tout ce que j’ai de meilleur.
Ici, je suis soustrait à la dispersion vulgaire et mon cœur paisible
emplit ma poitrine, cependant qu’un autre moi-même chante les grands
chants que j’aimais, la mélodie infinie de mes sentiments, la musique
qui répondait à mes désirs.
Ignorer
ce chant duel qui fut leur œuvre commune et pourtant séparée serait une
hérésie. Elle domine. L’année 1899, Anna est entrée dans sa vie. La
tension barrésienne s’ancre là : l’amoureux dépose au pied de la France
un soulier pour ne pas courir vers l’adorée et se faire dreyfusien par
passion de l’Orient, pour n’être pas adultère, jusqu’à hurler, non sans
quelque ironie, fragments d’un discours amoureux, sa Passion en
se mettant en scène en chevalier d’Occident crucifié pour l’amour d’une
étrangère. Le discours appliqué de la sociologie moderne vaut la
querelle des Dévots contre son beau jardin sur l’Oronte ! Le dogmatique
toujours confond et le signe et la chose, ignore la métaphore comme la
métamorphose, arrête son jugement à l’idée commune sans reconstituer le
geste fondateur.
Pour saisir l’ineptie des
discours idéologiques, il aurait suffit de les confronter aux projets
interrompus par la mort : un Byron, un Goethe, une princesse Elisabeth
ultime amour de Descartes, un Corneille, une Sainte-Thérèse d’Avila, un
Zurbaràn avers de son Greco, un Pascal en Auvergne. Le temps offert à la
poésie du Palais Bourbon fut un temps arraché à la distinction des
genres littéraires; à l’étude de l’enfance des Maîtres, à l’attention
aux conditions de possibilités d’apparition du « Mystère en pleine
lumière » sur lequel le destin voulut qu’il tira sa révérence.
Barrès, tel que ses
Cahiers le révèle, Barrès, tel que l’examen de ses inclinaisons le
montre, est davantage le frère de Péguy que celui de Maurras, lui qui
s’émeut de l’acceptation par ses contemporains du fatalisme darwinien,
de celui de Gobineau et leur oppose Michelet : « Dans L’Oiseau,
il y a l’aile ; dans La Montagne, l’éther ».
Avant le serment à Anna,
le roman, déjà, tenait la place royale : Walter Scott lu par la voix
maternelle a décidé de tout, comme Paule Couche a tenu le rôle de Lady
Rovena et Anna, priée de ne pas enterrer son ami, celui de Rébecca,
comme cet amateur d’âme a connu la sienne fabriquée par ses parents et
s’y était soumis. Toute vie d’écrivain est régie par des lois
qu’ignorent le commun des mortels. Barrès arpente sa Lorraine, dévoré
par l’envie de recomposer un cycle arthurien. Si en Morée encore, il
traque les Paladins lorrains ou s’émeut du jeune nationalisme grec, ce
n’est pas par passion du politique, mais parce que Walter Scott en lui
compose une rapsodie qu’il lui faut recoller. Par un étrange paradoxe,
notre temps, affamé de psychanalyse, a refusé à Barrès ses aveux pour
isoler les segments de langage à entrer dans les cases d’une cruciverbie
du fascisme, et s’est, pour ce faire, saisi de l’œuvre qui précisément
dessinait la matrice vide du gaullisme.
L’héritage de la haine.
La haine de la France de
Chateaubriand, de Péguy et de Gaulle a été déguisée en refus de la
France de Sorel, de Maurras et de Pétain, afin que disparaisse de la
carte de la pensée le pays qui avait accouché de la Collaboration. Dans
la moulinette ne devait demeurer qu’une France imaginaire, fille de
Voltaire, de 89, dreyfusienne et résistante. Elle n’existe pas. Le
défenseur de Calas a plus sûrement servi de modèles aux théoriciens
es races en son Dictionnaire philosophique que l’auteur de
Scènes et doctrines du nationalisme, et 1789 a accouché de la
Terreur dont le pays, d’épuration en épuration, n’est jamais revenu.
Dreyfus fut un leurre chargé d’affaiblir l’armée française ou de servir
de marche-pied aux politiciens et aux écrivains qui choisirent le
bon camp, quant à la Résistance gaullienne ou communiste, elle ne
pouvait qu’être nationale ou ne pas être, à l’heure où Abetz et Laval,
socialiste et radical, construisaient, zusamen, une Europe
nouvelle. L’héritage des « Lumières » est aussi un héritage de guerre
civile en France, une Saint-Barthélémy dont les prêtres réfractaires et
le clergé ont souffert, en un mot, une chimère. Les grandes plumes du
XVIIIème siècle, celles de Sade, de Laclos et de Saint-Just - ce
qu’avait vu Malraux -, interrogeaient la part d’ombre. Avant Nietzsche
et Dostoïevski, ils osèrent la seule question qui vaille : que
donneraient les hommes, libérés de la tutelle de la loi divine ? Ils
surent, avant les historiens des deux grandes catastrophes de l’ère
industrielle, comme triompherait le mal, métastase dans le corps social.
Ces questions n’intéressent pas Barrès qui tente seulement de tromper
son ennui, en créant des poésies. Tort suprême : l’ultime, le péan ou
panégyrique du Poilu qu’a recouvert le hurlement des Bardamu. Nous
connaissons la suite, l’uniforme du fusilleur de la Commune porté par un
juif a cimenté la France contre un ennemi commun, la droite comme la
plèbe syndicaliste, voulut croire que les juifs étaient des planqués
« qui ne se faisaient tuer que dans les articles de Barrès », 1914 les
aurait épargnés…
La suite devint licite.
Or, il se trouve que
Barrès n’est pas coupable de ce crime là, mais que de ce crime là, la
France coupable se fiche, ce qui explique en bonne part la schizophrénie
de nos juifs contemporains qui, à Sharon, nouveau Jabotinski conseilleur
de fuite, répondent « qu’ils ont toujours été heureux en France » et
réclament sans fin des réparations au nom des persécutions de Louis IX à
Philippe Pétain ! Leur folie veut que l’abbé Grégoire ait été leur
premier champion et non Louis XVI, que la droite nationale, seule, ait
voulu la mort de Dreyfus, lors que le seul ciment capable d’unifier les
familles de France autour de Boulanger ait été de l’extrême-droite à la
gauche, l’antisémitisme instrumental. Barrès et sa Colette Baudoche,
bon à relire à cette heure où les jeunes filles de France se
convertissent à l’Islam, où les féministes acceptent le port du voile ou
respectent en l’excision une coutume ethnographique ; doit être effacé,
radié des bibliothèques, son nom arraché aux plaques des rues : il
commande le respect d’une tradition. Quant à son volontaire Hermann, il
indiquait aux Français meurtris, occupés, une voie de salut sur un
modèle juif : le marranisme.
Foin des textes, il faut
construire un nationalisme organique selon Zeev Sternhell, insister sur
la matrice barrésienne du fascisme, convertir chaque élan esthétique,
chaque pensée destinée à se fondre en cadence, en dogme. On ne répètera
jamais assez que cette matrice est française, venu d’un défenseur de
Dreyfus : sorélienne lecture chère conjointement au Duce et à
Lénine.
Barrès a été, est resté
avant tout, pour lui-même, comme pour tous ceux qui ont découvert en lui
une source d’inspiration, le théoricien du nationalisme dur, le
nationalisme de combat qui depuis l’Affaire jusqu’à Vichy n’a cessé de
prêcher la guerre à la société ouverte et laïque. [… ]
Mais la filiation
barrésienne la plus significative hors de France est assurément celle
d’Ernst Jünger et de Carl Schmidt : le fameux
Der Arbeiter est une œuvre
barrésienne qui mène le même combat contre le « machinisme » et la «
modernité ». La fameuse « discrimination entre l’ami et l’ennemi »
Le moyen de résister à de
tels disciples ? Barrès honni vivant par le parti noir se voit traiter
d’anti-laïc ! Le drame posthume de Barrès tient à l’aigu de son
intelligence. Aucun barrésien ne résiste à l’envie de citer ce fragment
des Cahiers :
Je suis las d’entendre
parler, de voir écrire sur la Révolution avec des sentiments de
partisan. Elle n’a pas été faite par les révolutionnaires à l’assaut,
mais par les possédants de Versailles. Robespierre est moins coupable,
responsable, laissons ces mots, il est moins actif que Marie-Antoinette
et les Polignac. Je vais plus loin, si un Danton, un Marat sont des
apaches, Robespierre n’en est pas un et Versailles est plein d’apaches.
Un médiocre, si vous voulez, mais dans une maison bien gérée il eut été
à son rang un serviteur suffisant. La France est morte en 1789. Elle
n’est pas morte de 1789 ou de 1793, mais elle est venue expirer à cette
date.
Barrès contre le
machinisme ? Barrès heidegerrien avant la lettre ? Ces balivernes venues
de l’Université de Jérusalem demandent à être prouvées. Barrès, jamais,
n’a loué le paysan à sa charrue ni attendu le dévoilement de l’être.
Barrès a tangué de morale provisoire en morale provisoire, attentif
seulement à l’abaissement de la France. Né sous le règne de Badinguet,
député lors du scandale de Panama, il a suivi la valse incessante des
Présidents du Conseil, connu le parlementarisme, sa vase et ses
crapauds. À l’instar de Stendhal, son désamour naquit de la chute dans
la médiocrité qui succéda à la geste impériale. Que n’a-t-il fui vers
l’Italie, au lieu de se retrancher en Lorraine où, avec cran, il a tenu
le rôle pathétique d’un Napoléon de la Lorraine pour ne pas s’envoler
sur les ailes d’un oiseau de Paradis jacassant et infidèle, par fidélité
au jardin paternel et à la voix maternelle ! Barrès ressemble à Romain
Gary venu enterrer « son » Général en costume d’aviateur quand tous les
Compagnons de la France Libre portaient, cossu, un pardessus de ville.
Faire du Barbare
« l’ennemi » au sens de Carl Schmidt, sonne bien. Le barbare est
seulement l’ennemi du Dandy, du poète, du lettré, celui qui, de la vie,
n’extraie nulle poésie, celui qui ne s’attache qu’aux réalités
sensibles, délaissant et l’allure et la fiction. Il suffit de relire
Barrès pour y trouver l’ébauche de La Recherche. Seulement Barrès
ne s’attache pas au temps perdu qui ne sera jamais retrouvé, seulement
aux brandons de beauté à sauvegarder. Le Barbare n’est pas l’étranger,
il est celui que le métèque Loyola n’émeut pas, celui qui reste sourd
aux accents de Benjamin Constant, celui encore qui n’a jamais rêvé la
soumission à un être, une idée supérieure. En un mot, le Barbare ignore
la distinction. La décennie précédente le nommait Philistin, Jarry le
ridiculisait en Ubu et Flaubert, en Homais. Le barbare est celui qui, du
monde ne saurait se faire une idée, mais en accepte sans ciller tous les
supposés progrès.
Dérives d’un mot…
Certes,
Barrès a trouvé la formule, « socialiste national. » À la chambre des
députés, attentif à la misère française, comme à la déchéance d’un pays
fragilisé par la Terreur, les conséquences de Waterloo, la défaite de
70, l’occupation de l’Alsace-Lorraine, Barrès s’est attaché à rendre à
la France estime de soi. Plus simplement, sa rhétorique fut au fondement
de ce ressac qu’on a dit « France libre ». Derrière le refus,
l’insoumission à l’iniquité, il faut bien un poème et le chant barrésien
en est un. Qu’importe si le mot « Toute ma vie, je me suis fait une
certaine idée de la France » a vraiment été recopié des Cahiers
ou redécouvert par un général félon, condamné à mort par les
protagonistes mêmes d’un des procès anti-barrésien. La poétique et le
verbe gaulliens tiennent à Brienne, à Charmes, à Sion-Vaudemont, à la
Croix de Lorraine recollée en 1918 après qu’elle eut été brisée en 1870.
Son patriotisme, talent en plus, s’écarte à peine de la ligne Déroulède.
On s’en gausse aujourd’hui. Pourtant, honneur ou déshonneur des poètes,
la rhétorique de Radio Londres, celle de Jean de la Colère, la douceur
de Vercors doivent tout à Déroulède et à Barrès. Sans doute, cette
geste-là fut-elle inutile considérée du village planétaire et dans
l’Europe nouvelle, il n’empêche que ce qui recouvrait le mot France –
cela pour lequel certains ont tenté de barrer le chemin de Hitler – fut
valeurs dont la valence se doit mesurer à un certain nombre d’idées ou
d’idéaux qui ont depuis roulé sur la rive du temps et se sont dispersées
au grand ressac. Nous vivons un temps déraisonnable, où les mentors du
jour ont eu vingt ans en 1968, époque on l’on vit la croix gammée
accolée à l’image d’un vieil homme qui avait incarné la France libre.
Les sottises écrites sur le compte de Barrès valent d’autres sottises.
Néanmoins…
La mélecture de cette
œuvre témoigne de la place accordée à la littérature en ces temps à la
prolixité voués. S’interroger sur ce Barrès rené, armé, casqué,
inspirateur du nazisme et maître à penser du Régime de Vichy, sous la
plume féroce et pragmatique d’un historien israélien qui, sous le masque
de Barrès, décrit le drame de sa propre nation, permet de mettre à nu un
processus. Zeev Sternhell n’est pas le seul. En France, plus
bourgeoisement, sous le feutre, à l’abri du don de l’atténuation si
typique de nos petites villes, Michel Winock reprend, en mineur, la même
antienne.
Certes, Barrès fut député…
la belle affaire ! Tous les barrésiens savent que l’ennui le terrassait,
qu’il courait à la Chambre pour échapper à la profondeur, qu’il fut le
premier à venir saluer la dépouille de Jaurès, qu’il admirait Marcel
Sembat quoiqu’il s’émerveillât de le découvrir au seuil de la mort dans
l’exacte disposition de ses jeunes années. La vie avait passé sans le
changer. Barrès découvrait l’insensibilité organique de l’homme de
gauche qui croit, militant pour le Bien commun, se substituer au devoir
de sympathie et à la souffrance qu’elle engendre, modifiant chaque
neurone et gauchissant chaque lumière initiale. En romancier, il
admirait la geste des soldats perdus en laquelle il croyait entrevoir
des étincelles cornéliennes, cela lui sera compté comme matrice
lepéniste, ainsi Kipling devient en de récents ouvrages le maître des
terroristes écologiques et Thoreau le précurseur de José Bové…
De l’usage des mots.
Pourquoi le fait que les
théoriciens nazis ont pensé en terme de race, interdirait à jamais de
mesurer en chacun la part d’héritage, la part d’inconscient ? Le succès
de Woody Allen et de Philippe Roth tient-il à autre chose ? Pourquoi le
fait que Jung fut Oberfürher de la psychanalyse, après avoir
remarqué l’existence d’un l’inconscient historique des peuples
inféode-t-il , a priori, Barrès au Parti ? Pourquoi à l’âge où chacun
s’émeut du succès d’Harry Potter, orphelin en quête de la vérité
parentale, enfant-stigmate, persister à réfuter la théorie de
l’enracinement ? Pourquoi, quand tant d’hommes jetés sur les routes du
monde témoignent de la démesure de leur souffrance, refuser de jauger
quelle part les traumatismes ou les joies enfantines tiennent dans la
formation d’une psyché, d’un caractère, d’un cerveau ? Barrès a su
écrire l’éloge du cosmopolitisme. Il ne suffit pas d’être né en terre
étrangère et élevé à Paris ou à Berlin pour devenir ce qu’illustrera
Marie Baskiertcheff. Oserai-je rappeler la cohorte des jeunes juifs
suicidés avant l’ère brune en territoire linguistique allemand : Otto
Weininger, Max Steiner, Walter Calé mort de n’entrer jamais au cercle de
Stephan George, sans parler du dément Arthur Trebitsch. Le mythe heureux
de la diaspora est un conte dont Barrès a réveillé et Bernard Lazare et
sans doute Marcel Proust qui s’efforça d’y répondre plus heureusement.
Est-il honorable d’entamer le panégyrique du cosmopolitisme en des
terres où les intellectuels ne protégeront guère leurs hôtes, le temps
de l’épreuve venue ? Barrès fut sans doute plus honnête. Herzl ne s’y
trompa guère décidant sous l’escalier de la Chambre des députés de la
nécessité de fonder un État juif.
Sternhell n’est pas un
critique littéraire.
L’art de la lecture, celui
de la critique, comme l’art d’écrire sont affaires de nuances : le plus
violent des pamphlets se doit décomposer en couleurs successives qui
placées les unes trop près des autres se font criardes. Il est aisé de
moquer le Boulangisme de Barrès, de sanctionner son antisémitisme et
plus encore de juger criminel sa Chronique de la grande guerre.
Il serait plus judicieux de se demander pourquoi, à certain moment de
l’histoire nationale, cet écrivain a choisi le ridicule, le crime et le
blasphème. De quelle nature furent ceci et quel secret conduisit Barrès
à y consentir ? L’affaire Barrès, ou plus exactement le posthumat
barrésien modèle le comportement des « intellectuels » de gauche qui,
depuis 1945 tentent de diaboliser tout engagement ou spectre de non
admiration de la Vulgate en cour. Ce posthumat exige aussi que sur le
métier, notre siècle remette au tissage le nom même d’écrivain. En
effet, aux nombreux faiseurs de livres plus ou moins talentueux, aux
plumitifs plus ou moins brillants qui jugent leur Moi supérieur à toute
œuvre de civilisation, s’opposent des écrivains, plus ou moins habiles,
plus ou moins chanceux, qui se sont donnés pour tâche d’élucider,
mystère en pleine lumière, le lien problématique qui unit et désunit
l’homme et le monde, ou ont nécessité de revisiter l’existence afin de
se délivrer par l’ironie de la manie poisseuse de souffrir, c’est là la
visée barthésienne. Barrès est un écrivain, un écrivain nationaliste ?
Voire. Un homme dévoré par la passion française, certes, le juif Gary
l’était, il fut aussi gaulliste et patriote, l’un des mille de surcroît,
ses contemporains résistants de la onzième heure ou de l’après-front le
ridiculisèrent tant qu’il dut recopier Le Grand Vestiaire, faire
de son héros un beur, placer l’action à Barbès, se dissimuler sous un
pseudo pour obtenir, posthume et vivant, sa place. Barrès a tenté au
seuil de la mort de fuir en féerie. Inutile, là encore, ses ennemis, les
vrais nationalistes, le Parti noir, les catholiques qui choisiraient
Vichy l’attendaient en compagnie des Surréalistes bien décidés à lui
voler son œuvre, sa notoriété, en un mot sa place dont ils useraient –
atavisme oblige – en gendarmes. Breton, fils d’un gendarme de Vincey,
rétablira le Village et l’ordre au cœur des Lettres françaises. La
notoriété de Barrès s’éteignit, en dépit des soins assidus de Louis
Aragon, Albert Camus, Henri de Montherlant, jusqu’à ce que de Jérusalem
un nouveau glas ne sonne. Il n’est pas temps ici de s’interroger sur le
silence relatif opposé à l’œuvre du sociologue américain Christopher
Lasch qui en une bagatelle de cinq cents pages démonte l’histoire de
l’idéologie du progrès, comme ce n’est guère le lieu de défaire la
« pensée » de Sternhell. Nous connaissons la chanson, d’un côté
l’extravagant projet d’un perfectionnement infini, l’utopie de
lendemains qui chantent et de l’autre une réflexion sur l’idée de
limite. Retour à la case départ, l’homme libre est une chimère, la seule
liberté se tient dans le développement de l’individu et des sociétés
entre des bornes qui, sous peine de fléaux, de cataclysme naturels ou
politiques, doivent être respectées en vue de la préservation de
l’espèce humaine et de la planète même. Il était naturel que les
représentants des courants esthétiques, littéraires, politiques des
années 30 qui accoucheraient de deux Moloch bien membrés et fort
agressifs aient désiré en découdre avec Barrès. Il est beaucoup moins
compréhensible et disons le mot admissible qu’après le chaos, Barrès,
viré du cercle de la bien pensance, se voit, une nouvelle foi au banc
des accusés.
Le dossier.
Barrès monte à Paris.
Les Tâches d’encre et la trilogie dévoilent un jeune homme
baudelairien, nerveux et mélancolique, son amie Rachilde le surnomme
« Mademoiselle Baudelaire. » Mademoiselle Baudelaire tend à arracher de
son âme une tristesse apprise au long d’une ennuyeuse enfance, et décide
par amusement, de suivre le galop de Tunis, l’étalon noir du général
Boulanger. Il découvre l’instrument capable d’unifier toutes les
familles de France, l’antisémitisme. Le cynisme sied à cet âge et pour
l’heure ce ne sont pas les Israélites du Faubourg Saint Germain qui
témoignent en faveur des ghettos de Russie, de Galice ou de Pologne !
Bernard Lazare trône encore dans les vitrines négationnistes. Comme on
le comprend d’avoir cru que les Juifs en longs caftans noirs, éternels
refusants des Lumières, empêcheraient la totale assimilation des
israélites français, sous la tutelle du Concordat. Chaque juif refera
ce voyage de l’Internationale au fumier de Job, chemin de croix qui, de
l’élection le mènera au Golgotha. Le mystère de la Passion a peut-être
une signification au cœur du judaïsme même. Charger Barrès permet de
mieux fermer les yeux sur la question de la lutte des classes au cœur de
l’histoire du judaïsme européen. Non, les arrivants russes ne furent pas
reçus à bras ouverts dans les synagogues du XVIème arrondissement et les
gamins juifs de Belleville ont atteint Pitchipoï avant les gosses de
riches ! Toutes les commémorations et tous les mensonges n’y changeront
rien. Oui, la communauté dreyfusarde a méconnu et maltraité le plus
grand d’entre eux, Lazare, salué par Péguy seulement.
Barrès ne mérite qu’un
seul reproche : n’avoir pas reconnu l’affinité profonde qui le liait
lui, Barrès, à cet officier français qui ne mentionna jamais ses
origines religieuses au cours de l’instruction ni dans le récit césarien
qu’il établit de son martyre à l’Île du Diable. La posture était
admirable que Péguy même ne vit pas, trouvant Dreyfus trop fade pour son
rôle. Il ne l’était pas. Au contraire, l’interprétation confinait au
génie. Barrès déduisait de sa race sa traîtrise. La belle affaire ! Les
juifs de France votent aussi pour Israël et Barrès le comprend qui cite
de manière positive le mot d’un vieux Lord à la Chambre des Communes.
Il se trompe seulement en
ceci que Dreyfus ne se sent ni ne se veut ni ne s’estime juif, la
victoire des nazis tient à ce fait que depuis le grand pogrom, les juifs
se savent juifs sans exception. En eux, les Dibbouks de Genghis Cohn et
des exterminés dansent ad libitum. Contrairement à Charles
Maurras qui prend son envol à partir du refus de la grâce accordée à
Dreyfus, Barrès s’incline devant la justice et après avoir rencontré
Péguy comprend qu’il s’est trompé et inscrit les juifs dans les Familles
spirituelles de France. Barrès considérait les juifs comme il se voyait
lui : « mots dans une phrase commencé par les pères que continuent les
fils ». La position barrésienne, surgie de l’entrelacs des textes, ne
peut se circonscrire à la page « Rebonds » de Libération ou à la
pages « Opinions » du Figaro. Accepter de rabattre une
construction poétique à un slogan est un crime de lèse-Littérature. Cet
art, en sa manière particulière, de composer des rapsodies, permet
d’éclairer chaque siècle d’une lumière qu’on ne voit qu’aux vitraux des
églises ou des châteaux, aussi l’idéologie appliquée à la chose
littéraire a même fonction que la généralisation des ouvertures minimum
du béton.
La Lorraine.
Certes, Barrès fait encore
l’objet d’un culte provincial, certes une certaine propension aux
discours électoraux l’autorise ; certes, certains barrésiens du cru
tiennent à leur clocher et détestent que vers l’Asie ou le Néant, un
Moderne l’entraîne, mais au fond de leur cœur, ils savent que la
Lorraine est l’expression d’une fidélité, un terme oulipotien : le moyen
de « composer une symphonie sur un piston ».
Pour en finir avec
Sternhell : deux points.
L’herdérisme de Barrès ?
La communauté scientifique s’accorde à définir l’apport de Herder à
l’idée nationale par l’intérêt porté à la langue. Le fait national
serait l’œuvre de la philologie qui exalte les traditions littéraires
orales et écrites et par la linguistique qui codifie le mode d’écriture,
la grammaire et le vocabulaire. Foin de tout ceci ! Barrès ne porte
attention qu’aux récits qui le font rêver, par exemple le lien entre
Jeanne et Louise Michel, lorraines. Est-ce l’application d’un strict
principe herdérien. Fulgurance, il dévoile, l’ignorant, le secret de la
bâtardise de Jeanne, l’orgueil de deux jeunes filles élevées en même
temps aux communs, aux champs et au château. Que salue-t-il en Jeanne ?
Une fée, une sorcière, une toc-toc. Herdérien ? Ne s’agit-il pas de
l’incessante poursuite d’une enquête sur le fait féminin, ses mirages et
ses ombres, commencée depuis la Toussaint où se repose sa mère
souffrante, à travers Marie B la cosmopolite, à travers le Monsieur
Vénus de sa jeune amie Rachilde, qui revient dans le tumultueux face à
face qui l’oppose et l’unit à Anna, sa mademoiselle de Maupin, jusqu’à
la création de Fragoletta l’hermaphrodite qui donne la clef de
l’adultère. Elle était moi, j’étais elle, ni masculin ni féminin, secret
bien gardé qui permet de saisir tout l’humour de Rachilde. Barrès ne
poursuit que lui -même dans les lacs des stéréotypes herdériens. Comme
le dernier Michelet exprime le voyeur secret dissimulé sous l’historien
et le sociologue, le prétendu motif herdérien guide Barrès vers la femme
ange et sœur du jardin de l’Arioste, celle-là qu’il crut entrevoir,
comme sa mère lui lisait Richard en Palestine et qui n’était que
l’ombre projetée de son rêve d’écrivain : écrire le féminin. Nervosité
devant Boulanger et la cavalcade de Tunis, énervement devant Morès le
beau Marquis tueur de juif au destin romantique, passion pour Aurora
le roman en vers d ‘Elisabeth Browning – qui est aussi le nom du
bateau où Loti aperçut Anna enfant « impérieuse et grave » -, comment
parler de nationalisme herdérien devant ce faisceau névrotique dominé
qui a nom Littérature ?
Des
écrivains, il ne demeure que des bonheurs singuliers, des alliances
particulières d’adjectifs et de noms, des rythmes, des volutes et des
réseaux d’obsession. La Lorraine encore est une femme qui lui ressemble,
vidée de sa substance, mélancolique, sa beauté retranchée, l’enfant
sobriqué « corbeau » par ses condisciples, l’enfant triste qui mêle son
destin à celui du petit Buonaparte à Brienne et qui sait qu’il ne sera
que le Napoléon de la Lorraine, et s’offre, masochiste, en pâture aux
imbéciles qui en riront. Quid de son œuvre, traduction en prose
des vers d’une « métèque indisciplinée ».
Il ira en Égypte, des sphinx ornent son bureau. L’écrivain Barrès
ressemble d’avantage à Des Esseintes et à Marcel qu’à Déroulède, en
dépit des combats du député. Pourquoi confondre le temps dû à la Chambre
et le temps offert à l’écriture à travers les alcôves successives des
femmes où Narcisse se mira ? Le nationalisme de Barrès n’existe pas. Il
sait qu’il existe d’autres chants qu’un homme d’honneur doit conserver
secrets, mais que l’écrivain se doit de poursuivre sous peine de mort.
Voilà toute l’affaire, le catholicisme barrésien se construit de la même
manière qui épouvantera à juste titre le Parti Noir. Barrès est un
païen, poikilos, hybride, bigarré. Rosmertha se superpose à la
Vierge. À Vingras, déclaré hérétique, chassé, Barrès offre
la Communion des Saints, en guise de salut. Aux rives de l’Oronte
encore, un croisé meurt, vaincu par l’amour d’une belle Infidèle et
cette passion fait toute sa joie. Barrès demeure un auteur scandaleux
qui n’a pas demandé au rêve, aux poncifs, sa substance, mais détourné
toutes les idoles du parti qu’il a servi. En ceci, plus que le
syncrétisme et alternance montherlantien, ce choix demeure tabou, la
littérature, mystère en pleine lumière, permet d’offrir égale valence
aux termes que la réalité exclut. Quant aux « Lumières » pont aux ânes
de la critique universitaire, Barrès ne les critique guère. Cancre, il
n’a jamais assidûment fréquenté les Philosophes ni les penseurs
contre-Révolutionnaires. Suivant sa féerie, il admire en Saint-Just le
styliste et goûte le détachement, la prose de Benjamin Constant.
La logique sociologique
vaut celle de Lewis carroll. À en croire Sternhell si Michelet et Barrès
après lui ont désiré ne pas mythifier les Lumières, certains que la
Terreur n’a pas surgi par hasard, simple dévoiement d’une idée
généreuse, leur darwinisme social, leur antirationalisme, leur
relativisme, leur attirance envers le vitalisme et le culte de
l’inconscient populaire, la croyance en un génie des peuples et en
l’existence de caractère nationaux annoncent et constituent Vichy. A cet
excès d’honneur et d’indignité, rétorquons que Vichy fut et reste avant
toute chose l’abandon des places françaises à l’ennemi, l’acceptation de
la fin de la souveraineté nationale et la volonté de réaliser une Europe
Judenrein où d’anciens adversaires oublièrent - luthériens,
calvinistes, catholiques ou athées – leurs dieux dans la communion du
sang des tranchées qui lave les différences entre peuples. Le fascisme
n’est pas une idée nationale, du moins Drieu la Rochelle, Rebatet ou
Brasillach ne la définissaient-ils pas comme telle. L’oubli des valeurs
barrésiennes caractérisa Vichy : le pacifisme d’abord, le refus de
mourir pour la patrie, le jeunisme et l’irrespect des vieillards, le
goût des jeunes filles pures lisses et droites et non le goût décadent
qui fut le sien pour les belles étrangères, de Rébecca fille d’Isaac
d’York à Anna Brancovan fille des rives du Bosphore. Vichy fut et ceci
fut relevé tout particulièrement par Montherlant en son Solstice de
juin, un temps de mensonges et de dissimulation. Tout y était faux.
Le thème de la Terre ? Un motif politicien, le monde rural condamné par
l’arrivée du machinisme, la Relève ne se justifiait guère, mais il
fallait faire accepter le STO et justifier le départ de corrupteurs !
Vichy égrène la litanie catholique de la faute à payer, quand Barrès
jamais n’a fait montre du moindre dolorisme, au contraire. La théorie
vitaliste accusée d’être par essence fasciste justifie davantage la
Résistance. Si la France vaut le coup que l’on se batte pour elle, elle
trouvera des soldats. Une Nation exsangue, justement châtiée comme la
France vichyssoise, n’a plus qu’à s’installer devant des prie-dieux et à
se soumettre aux Barbares. Car les Nazis ont surgi qui étaient des
Barbares. Des hommes ordinaires, honnêtes Prussiens, Bavarois, gendarmes
de Hambourg, femelles en pâmoison devant la force ont, aux Slaves et aux
juifs, montré l’horreur à nu. Il est faux aussi d’inscrire Barrès dans
la contre-Révolution, le parti noir qui le mit à l’index plus pour
Rosmertha et son éloge des frères Vingras que pour son colibri sous les
étoiles, ne l’ignorait pas. Le Boulangisme est la syntaxe vide où la
geste gaullienne s’inscrira – Sternhell voit sans doute en de Gaulle,
général autoritaire, un fasciste ? L’antidreyfusisme barrésien est
davantage une défense de l’armée qu’un plaidoyer d’exclusion quant à
l’antisémitisme, il est l’apanage de bien des Dreyfusards, le travail de
Simon Epstein le démontre sans peine. Il faudrait et ce serait l’objet
d’un autre travail s’interroger sur ce que vise Sternhell en accablant
Barrès : la fondation, à ses yeux, inique du nouvel État hébreu sur le
modèle XIXème de la Nation européenne. Ceci est un autre conte. Si les
juifs de France n’avaient eu comme ennemis que Barrès, ils n’auraient
pas, à leur corps défendant, choisi Sion après la guerre. Sternhell si
habile dans le maniement mécanique des concepts connaît mal le pays, il
ignore que dans certains « milieux, les juifs ne se faisaient tuer que
dans les articles de Barrès
», comme la droite nationale a méprisé celui qui osa mettre en scène un
rabbin présentant un crucifix à un blessé avant de succomber à la
mitraille allemande. Ce milieu ne lui a pas pardonné. Les Maurrassiens
ne lisent ni ne citent Barrès. Quand d’aventure, des lettrés s’y
essaient :
ils comprennent immédiatement que la tâche de l’écrivain, jamais ne
saurait se réduire à de l’idéologie et interrogeant qui le vitalisme,
qui l’art romanesque, qui la stylistique, qui l’art de la description
découvrent un précurseur de Marcel Proust, un disciple de Benjamin
Constant, un musicien et non la grande ombre qui écrit les discours du
Maréchal. Son fils, Philippe, infatigable préfacier et annotateur de
l’œuvre paternelle, en revanche, rédigera de Londres la première
biographie du premier Anti-Vichy. Si Barrès parfois a recopié quelques
fadaises dictées par un maître, il sait que celui-ci est fou et qu’il ne
l’a suivi que pour avoir si peu goûté l’âge scolaire qu’il demeure un
autodidacte avec tous les inconvénients attachés à cette condition.
Jules Soury fut ce corrupteur auquel le jeune Barrès céda. Grâce à
l’outil des Cahiers, il était loisible au chercheur de mesurer la
prise de distance. Un nous savons trop bien quoi a retenu Sternell et la
sociologie française d’y aller voir. Il fallait que tout adversaire de
Dreyfus fut un salaud comme plus tard tout anti-communiste ou
anti-Maoïste, demain devra être considéré comme un chien. Il fallait se
servir de la question juive comme d’un écran de fumée pour masquer
l’étendue de la lâcheté française.
Barrès tel que ses
Mémoires inachevés le dévoile.
Je m’aperçois qu’au jour
le jour j’ai désiré que ma vie fût un poème et que pour qu’elle me fit
plaisir, pour qu’elle me plût, je me suis tenu comme un bon ouvrier à
l’envers de la tapisserie, travaillant avec joie et sans repos, sans
jamais aller l’admirer.
Au seuil de la mort, en ces
Mémoires interrompus, Barrès dévoile le
pot aux roses, l’illumination
du Prince André, contemplant le néant de sa vie, auquel, toute sa vie, à
rebours, Barrès va répondre par l’acceptation de l’héritage qui
annihile, inscrivant chaque homme dans sa nuit, combattant l’absurdité
par la lignée. Position fort modeste, il est vrai, comparée aux efforts
de singularité des plus médiocres et qui lui valut, sans qu’il s’en
rende compte, de nombreux adversaires. Son humilité – les vingt-deux
tomes de Cahiers l’attestent –
n’était pas feinte.
Le hasard, contraire à
Barrès, a voulu aussi qu’un fort courant, une déferlante même, imprimât
à l’histoire des idées une inflexion différente. Les jours qui suivirent
sa mort furent de ceux où nulle ne naissait femme, mais le devenait; où
l’inné était moqué et l’acquis, le maître du monde, un temps où
déracinement passait pour liberté; la guerre, pour pure sauvagerie
quelque fût l’Adversaire, un temps où l’idiosyncrasie écrasait les
dictats de l’histoire littéraire et bientôt les règles de vie commune.
Barrès devait être brûlé.
De surcroît, il y avait eu
méprise. Moderne, il aurait trahi son camp ? À la vitesse où lisent les
hommes, les dernières pages d’Un
homme libre,
« la soirée d’Haroué » furent semble-t-il zappées. Le rêve
d’émancipation s’y fermait sur l’aveu d’une impasse théorique. Seul de
son temps, Paul Bourget y fut attentif. Leurs jeunes contemporains n’y
virent que le prélude à l’extase gidienne de la séparation. Ceux qui
l’avaient aimé – toutes générations confondues – puisque Breton et Gide
feront le même contresens – s’attachèrent à son effacement. Barrès sait
depuis cette nuit que tous les chemins de traverse le reconduiront au
point d’eau. « L ‘enfance est un point d’eau on y revient toujours. Barrès
théorisera cette inquiétante absence de progression dans la vie, son
heureux chemin de captif, dans un texte testament, préface à
Souvenirs d’un officier de la grande-Armée. Jean-Baptiste Barrès son
grand-père suivit l’Empereur, tel Fabrice à Waterloo pour élire une
figure tutélaire. Condamné par la mort prématurée de son épouse à
quitter l’Empereur et à élever –sans se remarier son fils – il entre en
commémoration. Le geste est par essence littéraire, bramtômien, la
parade des dames du temps jadis revenait distraire le paralysé comme
l’évocation des veillées d’arme réjouit le cœur du démobilisé. Rien
n’arrivera plus désormais, il le sait, y consent, il entre désormais au
pays parallèle, père et ancien combattant, demi solde et tout petit
notable. Toute la vie des mâles barrésiens se construira sur ce modèle.
À Jean-Baptiste succède Auguste qui, après avoir été centralien et avoir
voyagé quelques années en Orient, s’établit à Charme sur Moselle,
épouse, pour son malheur sans doute, une dépressive chronique et
s’adonne sans modération à deux vices, celui que Jean-Jacques qualifiait
d’impuni (la lecture ), principalement Virgile, et au tabac jusqu’à une
mort précoce. Maurice n’a jamais quitté ce jardin, le parant de roses,
seulement. La sottise s’est piquée aux épines.
Il est temps de relire
Barrès, d’entrer à ses côtés dans La Chambre claire d’un siècle
évanoui, de faire station un instant dans la serre d’un jardin d’hiver
afin d’y contempler ce que l’autre grand œuvre du siècle, La
Recherche, laisse dans l’ombre : les rêves avortés du Cardinal de
Retz, du Prince de Condé. Les yeux mi-clos, le rêveur ne distinguera
plus que le visage émacié d’un athée adorateur de Pascal à qui toute
grâce fut refusée et qui, de la littérature et d’elle seule, fit sa
Trappe et sa consolation contre les vicissitudes du monde. En sa
compagnie, il fera un beau voyage du désir au détachement et de
l’activité au délaissement. Cette ascèse admirable en cela que seul, le
néant la borde et qu’aucune vérité, aucun dogme ne l’enveloppe, lui
montrera qu’une poétique se peut construire sans hyperbole ni
déclaration de guerre dans la quiétude intranquille d’une vie humaine.
La vie ne serait qu’un déplacement du je au nous, de
l’orgueil à l’humilité, du désir à la satiété, de l’élan à la
composition, de la certitude au doute et de l’ambition à la
contemplation, de la faim à l’adhésion.
n
Ce texte est publiée
avec l’aimable autorisation de la Sœur de l’Ange.