"L'individu
hypermoderne"1
Un ouvrage posthumaniste,
prologue d'une ère
nouvelle?
par Jackie Rubichon
Cet ouvrage, fruit
d’études de sociologues divers, pose la question quant à savoir si nous
ne sommes pas en présence d’une mutation anthropologique depuis environ
trois décennies. Mais cette question reste ouverte car il reste à
comprendre si c’est la même humanité qui s’exprime autrement ou si c’est
vraiment et profondément une nouvelle humanité avec une nouvelle
identité qui advient. Cette hypothèse de mutation fait référence à des
changements rapides et radicaux survenus dans la société contemporaine
qui touchent directement à l’essence et à la nature de l’être humain.
Cette nouvelle
personnalité serait apparue dès le XIXe siècle, au moment de la
révolution industrielle annonçant l’ère moderne et dominerait
aujourd’hui l’ensemble des mentalités.
A l’instar de cet ouvrage,
on ne parle plus de l’homme moderne mais de l’individu hypermoderne,
comme si ce dernier s’était détaché de toute appartenance à l’espèce
humaine et était devenu anonyme et indéterminé, profitant à l’excès des
acquis de la modernité et se noyant dans l’extrême dans tous les
domaines, en particulier dans l’hyperactivité et ce qu’on appelle
l’hyperconsommation…
En effet, cet individu
serait né avec l’effritement progressif des structures
institutionnelles, sociales et spirituelles au sein de la société, que
représentent la famille, l’école, le parti politique et encore la
religion. Dès lors, l’homme moderne est devenu un individu hypermoderne,
libéré de tout et de tous : selon Marcel Gauchet, la personnalité
contemporaine serait « caractérisée par un effacement de cette
structuration de l’appartenance [à la société] et se présenterait comme
un individu déconnecté symboliquement et cognitivement du point de vue
de tout. » (p.16).
Ainsi, il semble de plus
en plus évident que ces individus hypermodernes- que nous sommes en
partie ou peut-être totalement- se différencient de ceux qui les ont
précédés, par leur façon de vivre, par leur façon de penser et de
communiquer.
Ce comportement peut alors
principalement s’observer à trois niveaux –techno-économique, politique
et social, psychologique- qui s’enchevêtrent, ce qui montre alors la
complexité et la multiplicité de facettes de ce dernier, difficile à
cerner.
Il faut tout d’abord
rappeler, comme le fait ici Jacques Rhéaume, qu’un individu n’ « existe
pas en soi comme une substance, ni même comme une entité psychologique
dotée d’attributs permanents » (p.122) mais existe en tant qu’individu à
part entière à travers un socle de ressources objectives que sont depuis
le XVIIIe siècle –émergence de l’individualisme- la propriété privée, et
surtout depuis le XIXe siècle et la révolution industrielle, la
propriété sociale directement liée au travail qui fait exister
l’individu au regard de ses semblables. Ces supports ne sont pas
seulement des ressources matérielles mais offre également des droits, un
statut et donc de la considération.
L’individu hypermoderne
bénéficie aujourd’hui d’une liberté suprême en tant qu’individu à part
entière.
Depuis la fin des années 1970, l’individu hypermoderne est apparu avec
ce que l’on a appelé « la crise » : « il s’est produit une
transformation importante au niveau des supports nécessaires pour
exister en tant qu’individu à part entière » (p.127), liée non seulement
à la montée du chômage de masse, à la précarisation des relations de
travail mais aussi et surtout liée au libéralisme exacerbé apparu à la
fin du XXe siècle, produisant un énorme fossé entre ceux qui ont réussi
à s’adapter et ceux qui « ont décroché des supports de la propriété
sociale, ou ne parviennent plus à s’y inscrire. » (p.128). L’individu
qui a réussi, l’individu « par excès » jouit de sa liberté car il
dispose à satiété de toutes les ressources nécessaires à son
indépendance. Il ne se sent donc plus responsable face à la société dont
il n’a plus vraiment besoin, il se suffit à lui-même, et contrairement à
l’individu moderne, il ne sent donc plus des devoirs envers sa famille,
sa patrie ou ses autres groupes d’appartenance. A l’opposé se trouve
l’individu « par défaut » qui n’a pas su profiter à temps de ce que lui
proposait cette société de l’urgence au modèle de référence unique- le
modèle d’excellence qui « donne le ton des pressions à la performance
dans tous les secteurs industriels et des services » (p.97) et qui se
trouve complètement isolé, sans travail et donc sans ressources
culturelles, sociales et relationnelles.
Nous assistons donc
aujourd’hui au déclin de la communauté et au développement d’une
« société des individus » (p.119) divisée désormais en deux "classes".
L’ère moderne avait vu naître la fameuse classe moyenne ; l’ère
hypermoderne se caractérise par sa réduction considérable en nombre et
en richesse.
En outre, l’individu a
d’autant plus besoin de reconnaissance qu’il doit constamment remettre
en question son identité afin d’être sûr de correspondre à l’idéologie
d’autonomie et de réalisation de soi : « L’individualisation, qu’elle
soit positive ou négative, par excès ou par défaut, débouche sur une
quête de reconnaissance identitaire » (p.139) et renvoie l’individu à
une lutte permanente non seulement avec lui-même mais aussi avec le
reste de la société : c’est « la lutte des places » (p.138). Ainsi,
« dans un contexte où l’accomplissement de soi devient une exigence
centrale pour accéder à l’existence sociale, le déni de reconnaissance
provoque un ébranlement psychique. » (p.140). Ceux qui ne sont ni du
côté des « conquérants », ni du côté des « perdants » vivent cependant
dans ce monde qu’ils savent incertain et instable et endurent aussi
« les tensions de l’hypermodernité » (p.142). D’où cette tentation de
repli sur soi ou sur un groupe fermé qui concerne aujourd’hui chacun
d’entre nous : « Cette vision d’un monde brownien, dans lequel chaque
individu est une particule élémentaire qui erre à la recherche de
groupes auxquels il puisse se raccrocher, permet de comprendre l’un des
aspects essentiels des angoisses contemporaines et du sentiment
d’insécurité. » (p.143).
Cette nouvelle
personnalité s’inscrit dans l’univers de la mondialisation économique
dans lequel le temps et l’espace se confondent et doivent se soumettre à
l’instant présent. On ne laisse donc plus le temps à l’individu de se
forger une personnalité ou de s’engager véritablement à long terme dans
un projet quelconque. Ce comportement s’inscrit dans un contexte
« d’accélération de la diffusion du modèle de marché » (p.35) qui
envahit tous les domaines et a des conséquences insidieuses sur les
traits de la personnalité et sur les relations de l’individu avec
autrui. Ainsi, tout l’environnement de l’individu l’empêche de se lier
ou de s’attacher trop longtemps à un projet, une idée ou à une personne.
Le désengagement semble être une forme de pouvoir et de maîtrise pour
l’individu hypermoderne qui ne se lie que sur le mode de la prudence et
du contrôle de soi, à savoir tout l’opposé de la nature du sentiment
humain. Ainsi, en ne donnant plus le temps à l’individu d’exprimer des
sentiments, celui-ci finirait par ne plus être capable d’en éprouver,
préférant se laisser couler dans le flux ininterrompu des sensations,
n’exigeant de lui aucun compromis ni aucune réflexion et lui offrant un
plaisir immédiat.
L’individu hypermoderne
doit s’adapter à ce monde dans lequel « le changement est l’injonction
princeps » (p.47) et n’arrive plus à construire du sens ou même penser
que cela est nécessaire vu que pour être performant, il faut « penser un
jour ce qu’il doit réfuter le lendemain » (p.47). De plus, « le sens
s’efface d’autant plus que le regard s’affirme » (p.49). En effet, nous
vivons, comme l’avait prédit Guy Debord, dans « une société du
spectacle », où tout doit être transparent, clairement visible et donc
maîtrisable, contrôlable : « la nudité physique, sociale et psychique
est le mot d’ordre. La plupart ne veulent pas comprendre que cette
nudité sonne le glas d’une société dans laquelle chacun bénéficiait de
dispositifs protecteurs. » (p.49). Aujourd’hui, libéré de ces
dispositifs, l’individu hypermoderne essaie de se protéger comme il
peut, quitte à sacrifier certains principes de vie en société (comme le
respect de l’autre et de l’altérité de sa personne) qui le structuraient
jusqu’alors.
Dans ce monde de l’excès,
du changement permanent et donc de l’incertain, seulement deux voies, on
l’a dit, se présentent à l’individu contemporain : s’adapter à cette
société hypermoderne ou alors être mis à l’écart par cette même société.
Par conséquent, cette hypermodernité comporte deux visages : une face
flamboyante dont bénéficient les individus « par excès » qui bénéficient
dès le départ d’un socle de ressources économiques et sociales et une
face négative que subissent les individus « par défaut » qui soit n’ont
jamais connu de tels supports ou les ont perdus après un parcours
d’échec. Dans les deux cas, ces individus ne sont plus sollicités pour
leur capacité à réfléchir, à analyser avec distance et lucidité mais
doivent plutôt agir sans réfléchir au sens de leur action, répondre
toujours plus rapidement aux demandes toujours plus exigeantes. Ainsi,
la face flamboyante rejoint la face négative de l’individualisme
contemporain dans la mesure où l’individu ne peut « s’exprimer que sur
un registre extrême, que ce soit celui du trop-plein et de l’excès, ou
celui du manque et du vide, et cela tant au niveau social que sur un
plan psychologique. » (p.74). Il existe finalement une « similarité dans
[cette] dichotomie » et la frontière est a posteriori mince entre
l’intensité de l’existence des « individus par excès » et la vacuité de
celle des « individus par défaut ».
On peut surtout déceler à
travers ces extrêmes que le sens fait cruellement défaut. En effet,
depuis le délitement des grands systèmes collectifs de sens comme les
religions, les traditions politiques ou encore les idéologies de progrès
ou de révolution, l’individu contemporain ne bénéficie plus d’une
« dimension explicative du monde » (p.81) et doit soit "faire sans",
soit "se fabriquer" un sens lui-même. Ainsi, la quête de sens peut se
faire aujourd’hui sur le mode marchand : c’est la valeur marchande qui
confère un sens à la vie des nouveaux individus, ou cette quête peut
également être réalisée sur un mode plus "spirituel": ce sont alors des
valeurs de bien-être terrestre qui sont recherchées, non plus orientées
vers un au-delà transcendant comme c’est le cas dans les religions
traditionnelles mais rapatriées dans l’"ici et maintenant" et offrant
des « petites transcendances du quotidien » (p.82). Le sociologue Jean
Cournut explique : « Dans ce vaste supermarché du sens où il devient de
la responsabilité de chacun d’affronter un grand nombre de systèmes de
référents possibles, une exigence forte pèse donc sur chaque individu,
qui représente donc à la fois la rançon de sa liberté et l’une des
causes de sa vulnérabilité. » (p.83). Par conséquent, face à cette
liberté et cette variété vertigineuses, l’individu contemporain, qui
cherche encore un sens à sa vie, va préférer chercher le sens à
l’intérieur de lui-même, « dans une transcendance de soi-même » (p.84)
qui représente alors « le stade suprême du narcissisme » (p.84). Il
n’existe donc plus de source de sens extérieure et supérieure à soi car
l’absolu est à chercher à l’intérieur de soi : « on peut se demander
cependant ce qu’il y a au bout de cette exploration aux confins de
soi-même, et si ce n’est pas un vide total que l’on trouve en fait au
rendez-vous. » (p.86). L’individu contemporain se retrouve alors face à
lui-même, face à sa liberté sans repères, et sans aucun sens à donner à
son existence si ce ne sont ces nouvelles valeurs « prêt[es] à
l’emploi » (p.85). Or, rappelle Jean Cournut, le mot "sens" est en
rapport avec le terme « "sinni", en islandais, la plus ancienne langue
germanique, [qui] signifie le compagnon de route. » (p.88). Face à
l’atomisation contemporaine du sens, l’individu libertaire à l’excès
« est à lui-même son propre horizon, son propre compagnon de route. »
(p.88).
Pour ne pas se retrouver
« dans la solitude de son propre cœur » comme l’avait annoncé
Tocqueville au début du siècle dernier, il ne doit pas se laisser
aveugler par sa liberté flamboyante et doit se rappeler que le sens,
étymologiquement, ne peut être solitaire mais reste encore et
toujours,"par nature" si l’on peut dire, collectif.
Du reste, il existe ce
phénomène typiquement contemporain dans le milieu du travail qui est
celui de cette quête de sens narcissique à travers l’hyperactivité au
sein de l’entreprise « hyperproductiviste » (p.95).Typiquement
contemporain car d’une part, il se traduit par un comportement excessif
et d’autre part, ce phénomène comporte un vrai paradoxe. Il se trouve
que « le rapport au travail, dans de telles conduites hyperactives, ne
repose plus sur une construction identitaire structurante » (p.100) car
les efforts toujours plus grands à accomplir ne sont jamais vraiment
reconnus, le rapport aux collègues est très souvent marqué par la
rivalité et on peut également remarquer un « affaiblissement du rapport
créateur à l’œuvre » (p.100), dû à une abstraction du travail réalisé.
Le comportement paradoxal du travailleur survient dans la mesure où
celui-ci, pourtant épuisé et déstructuré, s’investit encore plus au
travail, se tue à la tâche pour défendre désespérément l’image de son
métier qui n’en est plus vraiment un, représentant « un idéal de moins
en moins incarné » (p.100).
Encore une fois, « on fait
comme si » (p.100), « pour éviter ou pour réduire les souffrances
éprouvées devant les incohérences vécues. Pour éviter le vide et la
marginalisation. » (p.101).
Nous pourrions presque
parler d’"aliénation délibérée"… Quoi qu’il en soit, de nouveau, au lieu
d’affronter de manière lucide et responsable les problèmes réels qui se
posent, l’individu contemporain semble préférer se noyer dans
l’hyperactivité, dans l’excès en tout genre, quitte à devenir incohérent
avec lui-même, quitte à se mentir…jusqu’à épuisement, ce moment tant
repoussé où il faudra bien se rendre à l’évidence et affronter (sans
doute trop tardivement) la réalité.
Dans la même perspective
de comportement excessif, on peut observer que dans notre société
actuelle d’hyperconsommation dont la logique marchande est « la
marchandisation du non-marchand » (p.173), le corps est devenu un
véritable objet d’étude puis un bien de consommation. L’homme
contemporain, individualiste, se préoccupe de sa personne, y compris de
son corps ; l’économie contemporaine a récupéré à son compte ce
phénomène hypermoderne et narcissique de culte des corps et
l’entretient, plus, lui donne une ampleur manifeste. Que ce soit dans le
domaine de la santé, de la beauté ou de la sexualité, « le corps doit
satisfaire aux exigences de la société de consommation : performance,
plaisir et bien-être, esthétisme. » (p.176). En effet, l’effort physique
n’étant pratiquement plus nécessaire étant donné l’omniprésence de
l’assistance technique, le corps perd sa valeur fonctionnelle et prend
uniquement une valeur de signe. D’autre part, ce qui peut apparaître
comme une libération de l’individu par rapport à son corps qui n’est
plus considéré comme un fardeau à supporter, cache en vérité une
normalisation, « un nouveau carcan de normes » (p.181) dans lequel
l’individu semble enfermé, même le plaisir devenant une norme.
L’individu contemporain doit constamment montrer qu’il est "bien dans sa
peau", "bien dans son corps", c’est-à-dire qu’il correspond à
l’idéologie de normalité, au modèle de bien-être proposé, pour ne pas
dire imposé : « les différences par rapport aux modèles proposés [étant]
toujours interprétées comme des imperfections à corriger et des
déviations à juger. » (p.180).
Au sein de cette société
du regard, de cette « société du spectacle », chacun se met en scène, en
suivant des normes qui sont censés lui donner satisfaction et lui offrir
un bien-être total, mais qui le poussent finalement dans une
consommation –et une insatisfaction- sans fin…
Ainsi, l’individu
hypermoderne est considéré comme un consommateur formaté par l’économie
marchande et de moins en moins comme un être humain capable de réflexion
et d’éventuelle remise en question du système : la confiance aveugle des
profanes envers le discours marchand associé au discours
[para]scientifique, qui donne les pleins pouvoirs à l’illusion et au
pouvoir d’évocation, interdit presque de critiquer ce système, de
proposer une autre vision du bien-être tant promis ou même de vérifier
si tout fonctionne véritablement bien comme ça.
La science représente
ainsi la nouvelle religion, la nouvelle « foi pragmatique » des
contemporains mais contrairement aux anciennes idéologies, cette
croyance ne concerne plus le bonheur collectif mais est lié désormais à
l’espoir d’un bonheur individuel : « dans ce métarécit qu’est la
confiance dans la science, les lendemains ne chantent que pour moi. »
(p.196).
L’individu hypermoderne
espère qu’en transformant son corps, il transformera sa vie… Cette
croyance qui continue son ascension réduit le corps de l’homme, voire
l’homme lui-même, à « un ensemble d’organes », ce qui fait craindre non
sans raison à l’écrivain Jean-Claude Guillebaud que si cette croyance
reste pour longtemps prédominante, celle-ci pourrait conduire « à la fin
du principe d’humanité » (p.196).
L’univers de l’hypermarchandisation
est le royaume de la simulation et des apparences : les grandes
entreprises multinationales vont construire un monde complètement
artificiel où l’individu consomme non un produit mais l’image de ce
produit. « La simulation, c’est ce déroulement irrésistible, cet
enchaînement des choses comme si elles avaient un sens alors qu’elles ne
sont régies que par le montage artificiel et le non-sens. ». En effet,
« une des dimensions majeures de la consommation actuelle est ce que
Baudrillard appelle l’hyperréalité. » (p.207). L’image ne se
contenterait même plus aujourd’hui de représenter le réel mais l’aurait
désormais remplacé : « la réalité aurait aujourd’hui disparu et tout ne
serait qu’image, illusion et simulation. » (p.207). Le consommateur
finit alors par perdre son libre-arbitre, plongé dans cet univers de
sensations programmées et « d’artefacts édulcorés » (p.207).
En outre, la notion de
société "hypermoderne" est basée selon le sociologue Max Pagès sur
« l’hypothèse qu’un changement qualitatif majeur se prod[uit] dans le
monde capitaliste développé, qui affect[e] tout à la fois l’économique,
les rapports sociaux et la psychologie des acteurs. » (p.229). Malgré
son émancipation individuelle, par l’acquisition de très nombreux
droits, l’individu hypermoderne reste attaché aux institutions sociales
non comme systèmes d’encadrement mais comme « systèmes de défense » face
aux angoisses contemporaines (la solitude, le manque de sécurité, la
crainte face à la possibilité de destruction de l’humanité par les
inventions de l’homme lui-même) ; ce qui le rend encore dépendant et
même sans doute plus facilement manipulable. Le problème est
qu’aujourd’hui, face aux incertitudes qui entourent l’individu
hypermoderne, nous assistons à un phénomène de violence politique qui
apparaît sous diverses formes comme sources de légitimité, celle-ci
perdue ou affaiblie dans les institutions classiques telles que l’Etat,
la Nation ou d’autres organisations comme l’Europe ou l’ONU. Cette
violence politique « affecte l’ensemble du corps social » selon Pagès.
Sont alors abolies les positions dialectiques c’est-à-dire ternaires et
discursives prenant en compte des directions opposées, au profit de
positions radicales, binaires, ne prenant en compte qu’une seule
direction et qui renforcent les tendances répressives, régressives et
exclusives. Cette violence politique traduirait l’incapacité de la
société à réguler les changements qui se sont multipliés en si peu de
temps dans des domaines très différents, du fait, entre autres, de ce
que l’écrivain contemporain Michel Houellebecq appelle la
« multiplication des degrés de liberté ».
La société hypermoderne
doit donc « apprendre à maîtriser [son] hyperpuissance scientifique,
technique, économique, politique, militaire » (p.237) en revenant au
dialogue, à l’échange et surtout au compromis, valeurs qui tendent à
être considérées dans la société actuelle comme une perte de temps et
comme une faiblesse. La violence politique, que nous voyons à l’œuvre
dans de nombreux endroits du monde aujourd’hui et qui peut apparaître
comme la seule solution face à tant de complexité, simplifiera les
choses dans le sens de la répression et de la régression. Il faudrait au
contraire revenir de nouveau à la réalité, c’est-à-dire affronter sa
complexité et apprendre à la réguler, avec l’aide « des meilleurs guides
[que sont] la lucidité et le courage » (p.238).
Cela vaut aussi pour les
interprétations de tous genres et pour les visions que l’on peut se
faire de notre réalité : « Il ne s’agit pas de diaboliser ou de déifier
le capitalisme avancé ou la mondialisation, pas plus que
l’altermondialisation […] Il ne s’agit pas d’interpréter le devenir
humain du haut d’une discipline unique et de grands principes
mono-explicatifs […] Nous cherchons à comprendre les phénomènes à
l’intersection et dans l’entrecroisement de déterminants d’origines
diverses […] Cela conduit à la nécessité de substituer le dialogue entre
chercheurs "de bonne volonté" à la guerre idéologique. » (p.238).
Une fois de plus,
l’individu hypermoderne se retrouve dans une situation paradoxale : sa
liberté individuelle, acquis de la modernité, pourrait l’amener à tomber
sous l’emprise d’une régression archaïque et collective. Ce risque, si
l’individu contemporain daigne en prendre conscience, pourrait amener la
société hypermoderne à plus de maturité dans ses conduites libertaires.
Pour être plus mature dans ses comportements, il semble plus que
nécessaire que l’homme contemporain réapprenne à penser, à réfléchir
avant d’agir, bref à construire du sens.
Or, l’image semble
désormais avoir remplacé la pensée et la sensation tend aujourd’hui à se
substituer au sens. Si l’individu hypermoderne continue à jouir au lieu
d’aimer, à calculer au lieu de penser, à se connecter au lieu de
communiquer, le principe d’humanité risque de disparaître : « L’hypermodernité
est un rêve de déshumanisation » (p.241).
« L’homme qui s’accepte
hypermoderne est peut-être celui qui préfère profiter de la situation
que construire du sens ! Il se retrouve dans le non-sens » en profitant
de l’instant présent, sans se retourner en arrière et sans se préoccuper
de l’avenir. Un individu qui ne peut se situer que dans l’"ici et
maintenant" perd son intimité, sa mémoire mais plus généralement sa
capacité de représentation diachronique : son langage n’est plus
symbolique mais numérique donc il perd toute capacité de représentation
et de pensée réflexive. On ne lui demande plus de penser mais de réagir,
« commandé selon le schéma stimulus/réponse » (p.267), tel un agent
réactif, c’est-à-dire purement adaptatif et non plus inventif ni
singulier. Or, l’être humain se définit au départ par sa différence
constitutive par rapport à un collectif et par son inscription dans un
processus diachronique. Si ces deux caractéristiques fondamentales
disparaissent, nous serons, selon le sociologue Bernard Stiegler, de
plus en plus parents des fourmis et de leur organisation parfaitement
synchrone. Nous n’en sommes pas encore là, bien entendu, mais cette
hypothèse extrémiste est nécessaire, voire primordiale pour mesurer
l’ampleur des changements survenus en si peu de temps (ce qui d’ailleurs
peut parfois laisser penser que nous ne sommes pas si éloignés de cette
prédiction) dans la société moderne occidentale, devenue, par tentation
de l’excès, hypermoderne, et qui risque par conséquent d’ « être
épuisé[e], annulé[e] et effacé[e] par son propre développement. »
(p.271).
L’homme contemporain doit
maintenant se rappeler qu’il vit dans un monde bien réel –l’individu
hypermoderne est lui-même une image préfabriquée qui ne correspond plus
à la réalité, se conformant aveuglément à un idéal technique-, avec des
problèmes et des paradoxes qu’il faut affronter, avec des choix à faire,
avec une histoire à construire à long terme dont il doit « méditer les
fins et les effets » (p.245). Cela nécessite des interrogations, des
échanges avec l’autre : « le sens ne se tisse qu’à travers le conflit,
l’expression des différences […] il reste une construction instable
[…]. » (p.246).
Ainsi, il semble plus que
jamais indispensable d’assumer cette incertaine réalité en construisant
et en reconstruisant du sens : « ce sont les conditions de la liberté »
(p.245).
Car, malgré tout, ce monde
qui parait si angoissant est pourtant celui où peut s’exprimer en toute
liberté l’individu contemporain ; cette liberté, au regard de ces
différentes analyses, semble à la fois représenter aujourd’hui « une
chance et un fardeau » (p.143) et peut très rapidement devenir
tyrannique si celle-ci se déploie dans une société hyperindividualiste
où la réalisation de soi ne peut se faire qu’aux dépens de l’autre. Mais
si le moi de chaque individu est devenu un capital à faire fructifier,
« tous les fruits ne sont pas amers » (p.143) et bien sûr, la liberté
n’est surtout pas à rejeter : il faudrait simplement mieux la réguler et
peut-être, sans pour autant remettre en cause l’épanouissement
individuel que la société occidentale contemporaine (dans son ensemble)
a pu acquérir, l’orienter vers un sens plus collectif, créant ainsi un
véritable lien social.
De plus, on peut
remarquer au quotidien des attitudes de résistance face à ce monde du
libéralisme mondialisé : « on voit se développer des formes de liberté
négative […] : liberté donc, non pas d’appartenir à la masse compacte, à
la masse stagnante, mais liberté pour ne pas participer aux tendances
prédominantes et pour opposer ses propres idées, ses propres conduites
aux conduites requises. » (p.56). Cette dissidence n’est donc pas une
révolte gratuite mais semble venir d’une prise de conscience que
d’autres manières d’être sont possibles, qu’un autre monde peut être
vivable pour tous. Par exemple, il semblerait que le consommateur
contemporain, se sentant un peu trop manipulé, manifeste depuis peu le
souhait de se réapproprier son quotidien et de revenir finalement à la
réalité non-programmée,
non-prédéterminée et
incertaine, qui laisse place à une part de "sauvagerie" et de
"spontanéité". L’individu hypermoderne ne veut plus être simplement un
consommateur « sidéré » par un contexte préfabriqué mais plutôt un
« producteur actif » qui s’approprie de manière autonome ce qu’on lui
offre. En bref, les consommateurs contemporains refusent de plus en plus
désormais d’être dépossédés : dépossédés de leurs choix, de leurs
décisions, dépossédés de la réalité. « L’excès de normes dans le monde
de l’hyperconsommation laisse en effet de moins en moins de place à
l’appropriable pour l’individu et de plus en plus de contrôle aux
entreprises. » (p.209). Comble de notre société ultralibérale,
l’individu hypermoderne parait souhaiter reconquérir une « zone
d’autonomie » (p.210). Mais on peut remarquer qu’au-delà de ces deux
attitudes extrêmes que sont celles d’immersion totale dans la
consommation et celle de démarchandisation, le nouveau consommateur
occidental tend à se situer dans un "juste équilibre" en choisissant
lui-même « son niveau de duperie » (p.213), acceptant d’être plongé dans
cet univers d’hyperconsommation quand ça l’arrange puis en s’en
détournant dès qu’il se sent finalement "surprotégé" et "surcontrôlé".
Cette "stratégie" montre que l’individu hypermoderne n’a pas perdu son
libre-arbitre et doit dorénavant se consacrer à créer chaque jour un
nouvel univers quotidien hybride.
L’individu contemporain
doit également se construire, se choisir de nouveaux liens sociaux.
Ainsi, les individus hypermodernes sont « multi-appartenants » et
« pluriels » (p.287) : ils fréquentent en effet des milieux humains de
plus en plus diversifiés et se déplacent volontiers et avec aise
–physiquement et virtuellement- entre différents champs sociaux. Bien
que ce nouveau mode de vie ne soit pas accessible à tous, ce nouveau
tissu social s’avère dans l’ensemble relativement épanouissant : « cette
nouvelle solidarité est ainsi faite de liens faibles, voire fragiles,
changeants et diversifiés, mais nombreux et largement choisis, qui
associent des individus aux appartenances sociales également multiples,
dans une société ouverte » (p.277) ; cette nouvelle solidarité « ne peut
qu’engendrer des innovations culturelles et cognitives » (p.289). Ainsi,
là où certains ne voient dans ce tissu fragile mais résistant que
« vitesse, urgence, superficialité et discontinuité » (p.289), on peut
au contraire y déceler de nouvelles formes d’expression humainement
riches et non négligeables : « L’individualisme ne naît donc pas d’un
manque de liens ou d’isolement dans une monade. Il naît d’une multitude
de liens. Son problème est de les hiérarchiser et de leur assigner une
place dans l’économie de ses relations aux autres. » (p.277).
Finalement, le sociologue François Ascher propose, pour une analyse fine
et complète de l’époque contemporaine, de « ne pas nous laisser
embarquer par une problématique de la perte. » : « nous ne comprendrons
vraiment ce qui exclut dans notre société que lorsque nous comprendrons
en même temps ce qui inclut et fait société » (p.290).
Ainsi, d’autres
alternatives plausibles sont en train de naître et de se multiplier ;
ces "autres individus" sont moins centrés sur eux-mêmes car mus par une
conviction collective, qui a du sens pour tous. « Les hommes n’ont pas
tous fait le deuil du sens » déclare François Cheng. On peut même
avancer que l’espoir d’un autre monde (fait de l’ancien et du nouveau :
hybride) revient progressivement : « pour les désespérés seulement nous
fut donné l’espoir » disait Walter Benjamin.
Il faudrait d’abord se
rendre compte de ce qui peut advenir, prendre conscience de cette
réalité désespérée au lieu de se réfugier dans le confort quotidien et
de s’agripper à une réalité préfabriquée, alors seulement l’individu
hypermoderne pourra « comprendre que ce monde est le fruit de nos
efforts de construction. » (p.56).
Enfin, l’incertitude ne
doit plus être considérée comme un obstacle mais acceptée comme une
caractéristique de la société contemporaine. Au lieu de la fuir ou de la
nier par de multiples pratiques et attitudes, il serait plus sensé et
constructif de faire de cette incertitude une sorte de "repère" éclairé
et éclairant. En affrontant ses incertitudes sans les noyer dans les
excès en tous genres, l’individu hypermoderne deviendra un homme-
nouveau ou simplement différent- et ce qui semble le plus important pour
la survie du principe d’humanité, ne s’aveuglera plus dans un idéal
fictif. n
¹sous
la direction de Nicole Aubert, Ed.Eres (sociologie clinique), Ramonville,
2005