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"L'individu hypermoderne"1

Un ouvrage posthumaniste,

prologue d'une ère nouvelle?

 

par Jackie Rubichon

 

 

Cet ouvrage, fruit d’études de sociologues divers, pose la question quant à savoir si nous ne sommes pas en présence d’une mutation anthropologique depuis environ trois décennies. Mais cette question reste ouverte car il reste à comprendre si c’est la même humanité qui s’exprime autrement ou si c’est vraiment et profondément une nouvelle humanité avec une nouvelle identité qui advient. Cette hypothèse de mutation fait référence à des changements rapides et radicaux survenus dans la société contemporaine qui touchent directement à l’essence et à la nature de l’être humain.

Cette nouvelle personnalité serait apparue dès le XIXe siècle, au moment de la révolution industrielle annonçant l’ère moderne et dominerait aujourd’hui l’ensemble des mentalités.

A l’instar de cet ouvrage, on ne parle plus de l’homme moderne mais de l’individu hypermoderne, comme si ce dernier s’était détaché de toute appartenance à l’espèce humaine et était devenu anonyme et indéterminé, profitant à l’excès des acquis de la modernité et se noyant dans l’extrême dans tous les domaines, en particulier dans l’hyperactivité et ce qu’on appelle l’hyperconsommation…

En effet, cet individu serait né avec l’effritement progressif des structures institutionnelles, sociales et spirituelles au sein de la société, que représentent la famille, l’école, le parti politique et encore la religion. Dès lors, l’homme moderne est devenu un individu hypermoderne, libéré de tout et de tous : selon Marcel Gauchet, la personnalité contemporaine serait « caractérisée par un effacement de cette structuration de l’appartenance [à la société] et se présenterait comme un individu déconnecté symboliquement et cognitivement du point de vue de tout. » (p.16).

Ainsi, il semble de plus en plus évident que ces individus hypermodernes- que nous sommes en partie ou peut-être totalement- se différencient de ceux qui les ont précédés, par leur façon de vivre, par leur façon de penser et de communiquer.

Ce comportement peut alors principalement s’observer à trois niveaux –techno-économique, politique et social, psychologique- qui s’enchevêtrent, ce qui montre alors la complexité et la multiplicité de facettes de ce dernier, difficile à cerner.

Il faut tout d’abord rappeler, comme le fait ici Jacques Rhéaume, qu’un individu n’ « existe pas en soi comme une substance, ni même comme une entité psychologique dotée d’attributs permanents » (p.122) mais existe en tant qu’individu à part entière à travers un socle de ressources objectives que sont depuis le XVIIIe siècle –émergence de l’individualisme- la propriété privée, et surtout depuis le XIXe siècle et la révolution industrielle, la propriété sociale directement liée au travail qui fait exister l’individu au regard de ses semblables. Ces supports ne sont pas seulement des ressources matérielles mais offre également des droits, un statut et donc de la considération.

L’individu hypermoderne bénéficie aujourd’hui d’une liberté suprême en tant qu’individu à part entière.

 

 Depuis la fin des années 1970, l’individu hypermoderne est apparu avec ce que l’on a appelé « la crise » : « il s’est produit une transformation importante au niveau des supports nécessaires pour exister en tant qu’individu à part entière » (p.127), liée non seulement à la montée du chômage de masse, à la précarisation des relations de travail mais aussi et surtout liée au libéralisme exacerbé apparu à la fin du XXe siècle, produisant un énorme fossé entre ceux qui ont réussi à s’adapter et ceux qui « ont décroché des supports de la propriété sociale, ou ne parviennent plus à s’y inscrire. » (p.128). L’individu qui a réussi, l’individu « par excès » jouit de sa liberté car il dispose à satiété de toutes les ressources nécessaires à son indépendance. Il ne se sent donc plus responsable face à la société dont il n’a plus vraiment besoin, il se suffit à lui-même, et contrairement à l’individu moderne, il ne sent donc plus des devoirs envers sa famille, sa patrie ou ses autres groupes d’appartenance. A l’opposé se trouve l’individu « par défaut » qui n’a pas su profiter à temps de ce que lui proposait cette société de l’urgence au modèle de référence unique- le modèle d’excellence qui « donne le ton des pressions à la performance dans tous les secteurs industriels et des services » (p.97) et qui se trouve complètement isolé, sans travail et donc sans ressources culturelles, sociales et relationnelles.

Nous assistons donc aujourd’hui au déclin de la communauté et au développement d’une « société des individus » (p.119) divisée désormais en deux "classes". L’ère moderne avait vu naître la fameuse classe moyenne ; l’ère hypermoderne se caractérise par sa réduction considérable en nombre et en richesse.

En outre, l’individu a d’autant plus besoin de reconnaissance qu’il doit constamment remettre en question son identité afin d’être sûr de correspondre à l’idéologie d’autonomie et de réalisation de soi : « L’individualisation, qu’elle soit positive ou négative, par excès ou par défaut, débouche sur une quête de reconnaissance identitaire » (p.139) et renvoie l’individu à une lutte permanente non seulement avec lui-même mais aussi avec le reste de la société : c’est « la lutte des places » (p.138). Ainsi, « dans un contexte où l’accomplissement de soi devient une exigence centrale pour accéder à l’existence sociale, le déni de reconnaissance provoque un ébranlement psychique. » (p.140). Ceux qui ne sont ni du côté des « conquérants », ni du côté des « perdants » vivent cependant dans ce monde qu’ils savent incertain et instable et endurent aussi « les tensions de l’hypermodernité » (p.142). D’où cette tentation de repli sur soi ou sur un groupe fermé qui concerne aujourd’hui chacun d’entre nous : « Cette vision d’un monde brownien, dans lequel chaque individu est une particule élémentaire qui erre à la recherche de groupes auxquels il puisse se raccrocher, permet de comprendre l’un des aspects essentiels des angoisses contemporaines et du sentiment d’insécurité. » (p.143).

Cette nouvelle personnalité s’inscrit dans l’univers de la mondialisation économique dans lequel le temps et l’espace se confondent et doivent se soumettre à l’instant présent. On ne laisse donc plus le temps à l’individu de se forger une personnalité ou de s’engager véritablement à long terme dans un projet quelconque. Ce comportement s’inscrit dans un contexte « d’accélération de la diffusion du modèle de marché » (p.35) qui envahit tous les domaines et a des conséquences insidieuses sur les traits de la personnalité et sur les relations de l’individu avec autrui. Ainsi, tout l’environnement de l’individu l’empêche de se lier ou de s’attacher trop longtemps à un projet, une idée ou à une personne. Le désengagement semble être une forme de pouvoir et de maîtrise pour l’individu hypermoderne qui ne se lie que sur le mode de la prudence et du contrôle de soi, à savoir tout l’opposé de la nature du sentiment humain. Ainsi, en ne donnant plus le temps à l’individu d’exprimer des sentiments, celui-ci finirait par ne plus être capable d’en éprouver, préférant se laisser couler dans le flux ininterrompu des sensations, n’exigeant de lui aucun compromis ni aucune réflexion et lui offrant un plaisir immédiat.

L’individu hypermoderne doit s’adapter à ce monde dans lequel « le changement est l’injonction princeps » (p.47) et n’arrive plus à construire du sens ou même penser que cela est nécessaire vu que pour être performant, il faut « penser un jour ce qu’il doit réfuter le lendemain » (p.47). De plus, « le sens s’efface d’autant plus que le regard s’affirme » (p.49). En effet, nous vivons, comme l’avait prédit Guy Debord,  dans « une société du spectacle », où tout doit être transparent, clairement visible et donc maîtrisable, contrôlable : « la nudité physique, sociale et psychique est le mot d’ordre. La plupart ne veulent pas comprendre que cette nudité sonne le glas d’une société dans laquelle chacun bénéficiait de dispositifs protecteurs. » (p.49). Aujourd’hui, libéré de ces dispositifs, l’individu hypermoderne essaie de se protéger comme il peut, quitte à sacrifier certains principes de vie en société (comme le respect de l’autre et de l’altérité de sa personne) qui le structuraient jusqu’alors.

Dans ce monde de l’excès, du changement permanent et donc de l’incertain, seulement deux voies, on l’a dit, se présentent à l’individu contemporain : s’adapter à cette société hypermoderne ou alors être mis à l’écart par cette même société. Par conséquent, cette hypermodernité comporte deux visages : une face flamboyante dont bénéficient les individus « par excès » qui bénéficient dès le départ d’un socle de ressources économiques et sociales et une face négative que subissent les individus « par défaut » qui soit n’ont jamais connu de tels supports ou les ont perdus après un parcours d’échec. Dans les deux cas, ces individus ne sont plus sollicités pour leur capacité à réfléchir, à analyser avec distance et lucidité mais doivent plutôt agir sans réfléchir au sens de leur action, répondre toujours plus rapidement aux demandes toujours plus exigeantes. Ainsi, la face flamboyante rejoint la face négative de l’individualisme contemporain dans la mesure où l’individu ne peut « s’exprimer que sur un registre extrême, que ce soit celui du trop-plein et de l’excès, ou celui du manque et du vide, et cela tant au niveau social que sur un plan psychologique. » (p.74). Il existe finalement une « similarité dans [cette] dichotomie » et la frontière est a posteriori mince entre l’intensité de l’existence des « individus par excès » et la vacuité de celle des « individus par défaut ».

On peut surtout déceler à travers ces extrêmes que le sens fait cruellement défaut. En effet, depuis le délitement des grands systèmes collectifs de sens comme les religions, les traditions politiques ou encore les idéologies de progrès ou de révolution, l’individu contemporain ne bénéficie plus d’une « dimension explicative du monde » (p.81) et doit soit "faire sans", soit "se fabriquer" un sens lui-même. Ainsi, la quête de sens peut se faire aujourd’hui sur le mode marchand : c’est la valeur marchande qui confère un sens à la vie des nouveaux individus, ou cette quête peut également être réalisée sur un mode plus "spirituel": ce sont alors des valeurs de bien-être terrestre qui sont recherchées, non plus orientées vers un au-delà transcendant comme c’est le cas dans les religions traditionnelles mais rapatriées dans l’"ici et maintenant" et offrant des « petites transcendances du quotidien » (p.82). Le sociologue Jean Cournut explique : « Dans ce vaste supermarché du sens où il devient de la responsabilité de chacun d’affronter un grand nombre de systèmes de référents possibles, une exigence forte pèse donc sur chaque individu, qui représente donc à la fois la rançon de sa liberté et l’une des causes de sa vulnérabilité. » (p.83). Par conséquent, face à cette liberté et cette variété vertigineuses, l’individu contemporain, qui cherche encore un sens à sa vie, va préférer chercher le sens à l’intérieur de lui-même, « dans une transcendance de soi-même » (p.84) qui représente alors « le stade suprême du narcissisme » (p.84). Il n’existe donc plus de source de sens extérieure et supérieure à soi car l’absolu est à chercher à l’intérieur de soi : « on peut se demander cependant ce qu’il y a au bout de cette exploration aux confins de soi-même, et si ce n’est pas un vide total que l’on trouve en fait au rendez-vous. » (p.86). L’individu contemporain se retrouve alors face à lui-même, face à sa liberté sans repères, et sans aucun sens à donner à son existence si ce ne sont ces nouvelles valeurs « prêt[es] à l’emploi » (p.85). Or, rappelle Jean Cournut, le mot "sens" est en rapport avec le terme « "sinni", en islandais, la plus ancienne langue germanique, [qui] signifie le compagnon de route. » (p.88). Face à l’atomisation contemporaine du sens, l’individu libertaire à l’excès « est à lui-même son propre horizon, son propre compagnon de route. » (p.88).

Pour ne pas se retrouver « dans la solitude de son propre cœur » comme l’avait annoncé Tocqueville au début du siècle dernier, il ne doit pas se laisser aveugler par sa liberté flamboyante et doit se rappeler que le sens, étymologiquement, ne peut être solitaire mais reste encore et toujours,"par nature" si l’on peut dire, collectif.

Du reste, il existe ce phénomène typiquement contemporain dans le milieu du travail qui est celui de cette quête de sens narcissique à travers l’hyperactivité au sein de l’entreprise « hyperproductiviste » (p.95).Typiquement contemporain car d’une part, il se traduit par un comportement excessif et d’autre part, ce phénomène comporte un vrai paradoxe. Il se trouve que « le rapport au travail, dans de telles conduites hyperactives, ne repose plus sur une construction identitaire structurante » (p.100) car les efforts toujours plus grands à accomplir ne sont jamais vraiment reconnus, le rapport aux collègues est très souvent marqué par la rivalité et on peut également remarquer un « affaiblissement du rapport créateur à l’œuvre » (p.100), dû à une abstraction du travail réalisé. Le comportement paradoxal du travailleur survient dans la mesure où celui-ci, pourtant épuisé et déstructuré, s’investit encore plus au travail, se tue à la tâche pour défendre désespérément l’image de son métier qui n’en est plus vraiment un, représentant « un idéal de moins en moins incarné » (p.100).

Encore une fois, « on fait comme si » (p.100), «  pour éviter ou pour réduire les souffrances éprouvées devant les incohérences vécues. Pour éviter le vide et la marginalisation. » (p.101).

Nous pourrions presque parler d’"aliénation délibérée"… Quoi qu’il en soit, de nouveau, au lieu d’affronter de manière lucide et responsable les problèmes réels qui se posent, l’individu contemporain semble préférer se noyer dans l’hyperactivité, dans l’excès en tout genre, quitte à devenir incohérent avec lui-même, quitte à se mentir…jusqu’à épuisement, ce moment tant repoussé où il faudra bien se rendre à l’évidence et affronter (sans doute trop tardivement) la réalité.

Dans la même perspective de comportement excessif, on peut observer que dans notre société actuelle d’hyperconsommation dont la logique marchande est « la marchandisation du non-marchand » (p.173), le corps est devenu un véritable objet d’étude puis un bien de consommation. L’homme contemporain, individualiste, se préoccupe de sa personne, y compris de son corps ; l’économie contemporaine a récupéré à son compte ce phénomène hypermoderne et narcissique de culte des corps et l’entretient, plus, lui donne une ampleur manifeste. Que ce soit dans le domaine de la santé, de la beauté ou de la sexualité, « le corps doit satisfaire aux exigences de la société de consommation : performance, plaisir et bien-être, esthétisme. » (p.176). En effet, l’effort physique n’étant pratiquement plus nécessaire étant donné l’omniprésence de l’assistance technique, le corps perd sa valeur fonctionnelle et prend uniquement une valeur de signe. D’autre part, ce qui peut apparaître comme une libération de l’individu par rapport à son corps qui n’est plus considéré comme un fardeau à supporter, cache en vérité une normalisation, « un nouveau carcan de normes » (p.181) dans lequel l’individu semble enfermé, même le plaisir devenant une norme. L’individu contemporain doit constamment montrer qu’il est "bien dans sa peau", "bien dans son corps", c’est-à-dire qu’il correspond à l’idéologie de normalité, au modèle de bien-être proposé, pour ne pas dire imposé : « les différences par rapport aux modèles proposés [étant] toujours interprétées comme des imperfections à corriger et des déviations à juger. » (p.180).

Au sein de cette société du regard, de cette « société du spectacle », chacun se met en scène, en suivant des normes qui sont censés lui donner satisfaction et lui offrir un bien-être total, mais qui le poussent finalement dans une consommation –et une insatisfaction- sans fin…

Ainsi, l’individu hypermoderne est considéré comme un consommateur formaté par l’économie marchande et de moins en moins comme un être humain capable de réflexion et d’éventuelle remise en question du système : la confiance aveugle des profanes envers le discours marchand associé au discours [para]scientifique, qui donne les pleins pouvoirs à l’illusion et au pouvoir d’évocation, interdit presque de critiquer ce système, de proposer une autre vision du bien-être tant promis ou même de vérifier si tout fonctionne véritablement bien comme ça.

La science représente ainsi la nouvelle religion, la nouvelle « foi pragmatique » des contemporains mais contrairement aux anciennes idéologies, cette croyance ne concerne plus le bonheur collectif mais est lié désormais à l’espoir d’un bonheur individuel : « dans ce métarécit qu’est la confiance dans la science, les lendemains ne chantent que pour moi. » (p.196).

L’individu hypermoderne espère qu’en transformant son corps, il transformera sa vie… Cette croyance qui continue son ascension réduit le corps de l’homme, voire l’homme lui-même, à « un ensemble d’organes », ce qui fait craindre non sans raison à l’écrivain Jean-Claude Guillebaud que si cette croyance reste pour longtemps prédominante, celle-ci pourrait conduire « à la fin du principe d’humanité » (p.196).

L’univers de l’hypermarchandisation est le royaume de la simulation et des apparences : les grandes entreprises multinationales vont construire un monde complètement artificiel où l’individu consomme non un produit mais l’image de ce produit. « La simulation, c’est ce déroulement irrésistible, cet enchaînement des choses comme si elles avaient un sens alors qu’elles ne sont régies que par le montage artificiel et le non-sens. ». En effet, « une des dimensions majeures de la consommation actuelle est ce que Baudrillard appelle l’hyperréalité. » (p.207). L’image ne se contenterait même plus aujourd’hui de représenter le réel mais l’aurait désormais remplacé : « la réalité aurait aujourd’hui disparu et tout ne serait qu’image, illusion et simulation. » (p.207). Le consommateur finit alors par perdre son libre-arbitre, plongé dans cet univers de sensations programmées et « d’artefacts édulcorés » (p.207).

En outre, la notion de société "hypermoderne" est basée selon le sociologue Max Pagès sur « l’hypothèse qu’un changement qualitatif majeur se prod[uit] dans le monde capitaliste développé, qui affect[e] tout à la fois l’économique, les rapports sociaux et la psychologie des acteurs. » (p.229). Malgré son émancipation individuelle, par l’acquisition de très nombreux droits, l’individu hypermoderne reste attaché aux institutions sociales non comme systèmes d’encadrement mais comme « systèmes de défense » face aux angoisses contemporaines (la solitude, le manque de sécurité, la crainte face à la possibilité de destruction de l’humanité par les inventions de l’homme lui-même) ; ce qui le rend encore dépendant et même sans doute plus facilement manipulable. Le problème est qu’aujourd’hui, face aux incertitudes qui entourent l’individu hypermoderne, nous assistons à un phénomène de violence politique qui apparaît sous diverses formes comme sources de légitimité, celle-ci perdue ou affaiblie dans les institutions classiques telles que l’Etat, la Nation ou d’autres organisations comme l’Europe ou l’ONU. Cette violence politique « affecte l’ensemble du corps social » selon Pagès. Sont alors abolies les positions dialectiques c’est-à-dire ternaires et discursives prenant en compte des directions opposées, au profit de positions radicales, binaires, ne prenant en compte qu’une seule direction et qui renforcent les tendances répressives, régressives et exclusives. Cette violence politique traduirait l’incapacité de la société à réguler les changements qui se sont multipliés en si peu de temps dans des domaines très différents, du fait, entre autres, de ce que l’écrivain contemporain Michel Houellebecq appelle la « multiplication des degrés de liberté ».

La société hypermoderne doit donc « apprendre à maîtriser [son] hyperpuissance scientifique, technique, économique, politique, militaire » (p.237) en revenant au dialogue, à l’échange et surtout au compromis, valeurs qui tendent à être considérées dans la société actuelle comme une perte de temps et comme une faiblesse. La violence politique, que nous voyons à l’œuvre dans de nombreux endroits du monde aujourd’hui et qui peut apparaître comme la seule solution face à tant de complexité, simplifiera les choses dans le sens de la répression et de la régression. Il faudrait au contraire revenir de nouveau à la réalité, c’est-à-dire affronter sa complexité et apprendre à la réguler, avec l’aide « des meilleurs guides [que sont] la lucidité et le courage » (p.238).

Cela vaut aussi pour les interprétations de tous genres et pour les visions que l’on peut se faire de notre réalité : « Il ne s’agit pas de diaboliser ou de déifier le capitalisme avancé ou la mondialisation, pas plus que l’altermondialisation […] Il ne s’agit pas d’interpréter le devenir humain du haut d’une discipline unique et de grands principes mono-explicatifs […] Nous cherchons à comprendre les phénomènes à l’intersection et dans l’entrecroisement de déterminants d’origines diverses […] Cela conduit à la nécessité de substituer le dialogue entre chercheurs "de bonne volonté" à la guerre idéologique. » (p.238).

Une fois de plus, l’individu hypermoderne se retrouve dans une situation paradoxale : sa liberté individuelle, acquis de la modernité, pourrait l’amener à tomber sous l’emprise d’une régression archaïque et collective. Ce risque, si l’individu contemporain daigne en prendre conscience, pourrait amener la société hypermoderne à plus de maturité dans ses conduites libertaires. Pour être plus mature dans ses comportements, il semble plus que nécessaire que l’homme contemporain réapprenne à penser, à réfléchir avant d’agir, bref à construire du sens.

Or, l’image semble désormais avoir remplacé la pensée et la sensation tend aujourd’hui à se substituer au sens. Si l’individu hypermoderne continue à jouir au lieu d’aimer, à calculer au lieu de penser, à se connecter au lieu de communiquer, le principe d’humanité risque de disparaître : « L’hypermodernité est un rêve de déshumanisation » (p.241).

« L’homme qui s’accepte hypermoderne est peut-être celui qui préfère profiter de la situation que construire du sens ! Il se retrouve dans le non-sens » en profitant de l’instant présent, sans se retourner en arrière et sans se préoccuper de l’avenir. Un individu qui ne peut se situer que dans l’"ici et maintenant" perd son intimité, sa mémoire mais plus généralement sa capacité de représentation diachronique : son langage n’est plus symbolique mais numérique donc il perd toute capacité de représentation et de pensée réflexive. On ne lui demande plus de penser mais de réagir, « commandé selon le schéma stimulus/réponse » (p.267), tel un agent réactif, c’est-à-dire purement adaptatif et non plus inventif ni singulier. Or, l’être humain se définit au départ par sa différence constitutive par rapport à un collectif et par son inscription dans un processus diachronique. Si ces deux caractéristiques fondamentales disparaissent, nous serons, selon le sociologue Bernard Stiegler, de plus en plus parents des fourmis et de leur organisation parfaitement synchrone. Nous n’en sommes pas encore là, bien entendu, mais cette hypothèse extrémiste est nécessaire, voire primordiale pour mesurer l’ampleur des changements survenus en si peu de temps (ce qui d’ailleurs peut parfois laisser penser que nous ne sommes pas si éloignés de cette prédiction) dans la société moderne occidentale, devenue, par tentation de l’excès, hypermoderne, et qui risque par conséquent d’ « être épuisé[e], annulé[e] et effacé[e] par son propre développement. » (p.271).

L’homme contemporain doit maintenant se rappeler qu’il vit dans un monde bien réel –l’individu hypermoderne est lui-même une image préfabriquée qui ne correspond plus à la réalité, se conformant aveuglément à un idéal technique-, avec des problèmes et des paradoxes qu’il faut affronter, avec des choix à faire, avec une histoire à construire à long terme dont il doit « méditer les fins et les effets » (p.245). Cela nécessite des interrogations, des échanges avec l’autre : « le sens ne se tisse qu’à travers le conflit, l’expression des différences […] il reste une construction instable […]. » (p.246).

Ainsi, il semble plus que jamais indispensable d’assumer cette incertaine réalité en construisant et en reconstruisant du sens : « ce sont les conditions de la liberté » (p.245).

Car, malgré tout, ce monde qui parait si angoissant est pourtant celui où peut s’exprimer en toute liberté l’individu contemporain ; cette liberté, au regard de ces différentes analyses, semble à la fois représenter aujourd’hui « une chance et un fardeau » (p.143) et peut très rapidement devenir tyrannique si celle-ci se déploie dans une société hyperindividualiste où la réalisation de soi ne peut se faire qu’aux dépens de l’autre. Mais si le moi de chaque individu est devenu un capital à faire fructifier, « tous les fruits ne sont pas amers » (p.143) et bien sûr, la liberté n’est surtout pas à rejeter : il faudrait simplement mieux la réguler et peut-être, sans pour autant remettre en cause l’épanouissement individuel que la société occidentale contemporaine (dans son ensemble) a pu acquérir, l’orienter vers un sens plus collectif, créant ainsi un véritable lien social.

De plus, on  peut remarquer au quotidien des attitudes de résistance face à ce monde du libéralisme mondialisé : « on voit se développer des formes de liberté négative […] : liberté donc, non pas d’appartenir à la masse compacte, à la masse stagnante, mais liberté pour ne pas participer aux tendances prédominantes et pour opposer ses propres idées, ses propres conduites aux conduites requises. » (p.56). Cette dissidence n’est donc pas une révolte gratuite mais semble venir d’une prise de conscience que d’autres manières d’être sont possibles, qu’un autre monde peut être vivable pour tous. Par exemple, il semblerait que le consommateur contemporain, se sentant un peu trop manipulé, manifeste depuis peu le souhait de se réapproprier son quotidien et de revenir finalement à la réalité non-programmée,

non-prédéterminée et incertaine, qui laisse place à une part de "sauvagerie" et de "spontanéité". L’individu hypermoderne ne veut plus être simplement un consommateur « sidéré » par un contexte préfabriqué  mais plutôt un « producteur actif » qui s’approprie de manière autonome ce qu’on lui offre. En bref, les consommateurs contemporains refusent de plus en plus désormais d’être dépossédés : dépossédés de leurs choix, de leurs décisions, dépossédés de la réalité. « L’excès de normes dans le monde de l’hyperconsommation laisse en effet de moins en moins de place à l’appropriable pour l’individu et de plus en plus de contrôle aux entreprises. » (p.209). Comble de notre société ultralibérale, l’individu hypermoderne parait souhaiter reconquérir une « zone d’autonomie » (p.210). Mais on peut remarquer qu’au-delà de ces deux attitudes extrêmes que sont celles d’immersion totale dans la consommation et celle de démarchandisation, le nouveau consommateur occidental tend à se situer dans un "juste équilibre" en choisissant lui-même « son niveau de duperie » (p.213), acceptant d’être plongé dans cet univers d’hyperconsommation quand ça l’arrange puis en s’en détournant dès qu’il se sent finalement "surprotégé" et "surcontrôlé". Cette "stratégie" montre que l’individu hypermoderne n’a pas perdu son libre-arbitre et doit dorénavant se consacrer à créer chaque jour un nouvel univers quotidien hybride.

L’individu contemporain doit également se construire, se choisir de nouveaux liens sociaux. Ainsi, les individus hypermodernes sont « multi-appartenants » et « pluriels » (p.287) : ils fréquentent en effet des milieux humains de plus en plus diversifiés et se déplacent volontiers et avec aise –physiquement et virtuellement- entre différents champs sociaux. Bien que ce nouveau mode de vie ne soit pas accessible à tous, ce nouveau tissu social s’avère dans l’ensemble relativement épanouissant : « cette nouvelle solidarité est ainsi faite de liens faibles, voire fragiles, changeants et diversifiés, mais nombreux et largement choisis, qui associent des individus aux appartenances sociales également multiples, dans une société ouverte » (p.277) ; cette nouvelle solidarité « ne peut qu’engendrer des innovations culturelles et cognitives » (p.289). Ainsi, là où certains ne voient dans ce tissu fragile mais résistant que « vitesse, urgence, superficialité et discontinuité » (p.289), on peut au contraire y déceler de nouvelles formes d’expression humainement riches et non négligeables : « L’individualisme ne naît donc pas d’un manque de liens ou d’isolement dans une monade. Il naît d’une multitude de liens. Son problème est de les hiérarchiser et de leur assigner une place dans l’économie de ses relations aux autres. » (p.277). Finalement, le sociologue François Ascher propose, pour une analyse fine et complète de l’époque contemporaine, de « ne pas nous laisser embarquer par une problématique de la perte. » : « nous ne comprendrons vraiment ce qui exclut dans notre société que lorsque nous comprendrons en même temps ce qui inclut et fait société » (p.290).

Ainsi, d’autres alternatives plausibles sont en train de naître et de se multiplier ; ces "autres individus" sont moins centrés sur eux-mêmes car mus par une conviction collective, qui a du sens pour tous. « Les hommes n’ont pas tous fait le deuil du sens » déclare François Cheng. On peut même avancer que l’espoir d’un autre monde (fait de l’ancien et du nouveau : hybride) revient progressivement : « pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir » disait Walter Benjamin.

Il faudrait d’abord se rendre compte de ce qui peut advenir, prendre conscience de cette réalité désespérée au lieu de se réfugier dans le confort quotidien et de s’agripper à une réalité préfabriquée, alors seulement l’individu hypermoderne pourra « comprendre que ce monde est le fruit de nos efforts de construction. » (p.56).

Enfin, l’incertitude ne doit plus être considérée comme un obstacle mais acceptée comme une caractéristique de la société contemporaine. Au lieu de la fuir ou de la nier par de multiples pratiques et attitudes, il serait plus sensé et constructif de faire de cette incertitude une sorte de "repère" éclairé et éclairant. En affrontant ses incertitudes sans les noyer dans les excès en tous genres, l’individu hypermoderne deviendra un homme- nouveau ou simplement différent- et ce qui semble le plus important pour la survie du principe d’humanité, ne s’aveuglera plus dans un idéal fictif. n

 ¹sous la direction de Nicole Aubert, Ed.Eres (sociologie clinique), Ramonville, 2005