Zone
occupée
Journal
d'un Professeur d'université
Comme la moitié ou plus de
la moitié des universités de France, l’Université de *** a été
« occupée » le 6 mars. Le 27 mars, les occupants ont assuré qu’ils
laisseraient entrer les « personnels » IATOS et enseignants.
Mardi 28 mars.
Il
fait encore sombre, quand j’arrive devant l’entrée. Les portes sont ou
fermées à clef (je me demande qui a laissé aux étudiants les clefs) ou
barrées par des entassements désordonnées de tables et de chaises. Dans
le patio, ce sont amas de cartons pleins ou vides, de sacs poubelle en
plastique, de poubelles qui débordent, de caddies de supermarché, de
caisses, de banderoles, de tables maculées, de bombes de peinture,
d'affiches déchirées. L’accès aux machines à café est obstrué par des
tables sur lesquelles des grills et des plats pleins de graisse figée
dégagent des odeurs rances de nourriture. Le lieu est abrité, mais à
l’air libre. Toute une nuit n’a pas suffi pour éloigner ces odeurs de
bouffe. Des individus, mal réveillés (il est pourtant huit heures, voilà
trois heures que je suis debout) montent la garde derrière la seule
porte qu’ils daignent enfin laisser entr’ouverte, dévisageant, en
vigiles ou en indicateurs de bas étage, ceux qui osent entrer dans leur
forteresse.
Les
murs en béton, les cloisons de plâtre ou les parements en frisette sont
couverts d’inscription à la peinture ou à la craie. Un occupant a écrit
en lettres capitales « je me révolte, donc nous sommes ». Il a cru
qu’écrivant cela, il était un poète ou un métaphysicien original, il n’a
fait que répéter le slogan gauchiste ou sartrien « on a toujours raison
de se révolter ». C’est la seule inscription politique : le reste, ce
sont des insultes (Villepin, fils 2 tapin), des vers de mirliton dont
les mots à la rime sont « recule », « encule », « éjacule » et qui
parlent du premier ministre de la République, des injonctions sexuelles
« Sarko, on te baise, bâtard (écrit battard), viens nous sucer la bite »
ou des slogans nuls et mensongers « Sarko Facho » ou « Sarko =
assassin », « assassin », parce qu’un « syndicaliste » ivre des PTT
aurait été tabassé à mort par des manifestants ou des casseurs. Voilà ce
qui souille les murs d’une institution consacrée au savoir. Il n’est pas
de mot d’ordre humoristique, sauf peut-être « Villepin, ton CPE va durer
un an : en 2007, votez ». Il n’y a pas une seule esquisse d’analyse qui
atteste que les occupants aient lu le texte de loi incriminé. En
revanche, ils se sont amusés : le sol, fait de faux marbre, bien
entretenu habituellement et généralement luisant, est maculé et sale.
Des traces grises, indélébiles, le rayent dans tous les sens : sur une
table, sont posés des rollers. Le sol a été abrasé. Trois escogriffes
jouent au ballon dans un passage vitré. Comme ils ne disent rien, ils
croient montrer qu’ils maîtrisent quelque chose, mais avec leurs pieds.
Alors
que les étudiants sont à plus de 90% des filles, les occupants sont à
plus de 90% des mâles : personne ne s’interroge sur cette inversion.
Cela signifierait-il que les occupants ne sont pas étudiants ? Je n’en
reconnais aucun : cheveux longs, dreadlocks, chignon au sommet du crâne,
barbe de trois jours ou plus, battle-dress, tous « caucasiens », du
moins en apparence, pas de noirs, pas d’arabes, pas d’asiatiques, mais
des pantalons larges dont l’entrejambe descend aux genoux. Une chaîne
crache des décibels à fond la caisse, c’est percussions and co. A
part ce bruit assourdissant, pas de musique. Trois filles, grasses,
lourdes, sales, habillées serré, préparent le café du matin ou balaient
sur les tables les reliefs des repas de la veille. L’occupation exige un
peu d’agrément, elles jouent leur rôle immémorial de souillon. Une
affiche enjoint « Plus d’alcool ici », ce qui suppose que les occupants
ont au moins quelque chose en commun avec le « syndicaliste Cyril » de
Sud PTT : ce n’est pas le syndicat, mais la dive bouteille. Il est
interdit de fumer dans les salles et couloirs : qu’à cela ne tienne, un
vaste hall est transformé en « zone fumeurs".
Mercredi 29 mars.
L’Université du Temps Libre ou du troisième âge est fermée. Les mille ou
deux mille retraités qui acquittent des droits d’inscription élevés sont
privés de cours de musique, de chinois, d’histoire de l’art, etc.
Pourquoi s’en prendre à des innocents ? Pis, l’Institut des Etudiants
étrangers est fermé : les quelque trois cents étudiants américains ou
asiatiques qui égayaient les couloirs de leurs gazouillis sont interdits
de recevoir les enseignements pour lesquels ils ont payé cher. En quoi
sont-ils mêlés au CPE ? Pour calmer leur fureur, des cours, semble-t-il,
ont lieu dans un bâtiment annexe que les étudiants n’occupent pas.
J’ai
eu au téléphone une étudiante. Au moment où les événements ont commencé,
les profs ont tous pris parti pour le blocage : ils voulaient faire
tomber le gouvernement, espérant sans doute que la gauche, revenue au
pouvoir, les rémunèrerait en promotions à la pelle ou à la carte (sur
présentation de la carte du Parti ou du Syndicat) ou ferait tomber sur
leur sommité une nouvelle pluie de postes bidon. Sans leur aval et sans
le soutien tacite de l’administration, l’Université n’aurait pas été
bloquée. L’électricité n’a pas été coupée, bien que l’usage qui en est
fait n’est pas conforme à la vocation de l’institution. Dans les rues,
des affiches « sensibilisent » les citoyens au manque d’eau potable dont
souffrent les Africains. Les occupants ignorent les malheurs des pauvres
: ils ont l’eau à tous les robinets, à profusion et gratuite. Une
collecte de fonds est même organisée par les profs et les IATOS pour les
approvisionner en bouffe.
Les profs étant pour
l’occupation, les étudiants ont immédiatement compris ce à quoi ils
s’exposaient s’ils manifestaient leur mauvaise humeur contre le blocage.
La menace a beau avoir été dite à mots couverts, elle s’imprime dans les
esprits. Donnant donnant : si vous tolérez que votre université soit
occupée, vous n’en subirez pas les conséquences. On s’arrangera pour que
les examens aient lieu et que les peaux d’âne soient délivrées. Les
étudiants restent chez eux, silencieux et paisibles. Les cours destinés
à ceux qui préparent les concours de recrutement du CAPES ou de
l’agrégation ont lieu chez les ennemis de l’IUFM. Nos chers profs sont
si progressistes qu’ils s’abaissent jusqu’à pactiser, non seulement avec
les occupants dont la seule ambition est de se faire « sucer la bite »
par Sarko, mais même avec ceux d’en face ou d’à côté qui font table rase
de tout ce qui ressemble à du savoir ou à de la culture.
Le soir, le blocage a été suspendu pour qu’ait lieu un « débat public »
sur les « révoltes de banlieue », origine, malaise social et
perspectives. Le titre seul de cet « événement » indique les thèses,
allant toutes dans le même sens, qui vont y être défendues : c’est ultra
gauche toute. Les intervenants, profs de troisième rang ou éducateurs
socioculturels, forment l’avant-garde du corps enseignant et de la
fonction publique. Les PS, PC, LCR, Verts les ont sommés de réciter le
catéchisme sociologique. Ils vont se soumettre aux diktats.
Les
événements de mai 1968 m’ont laissé indifférent, j’avais 21 ans, j’étais
salarié Educ Nat. A posteriori, ils me semblent avoir été « plus
cultivés » que ceux de 2006. En 1968, les étudiants citaient des
écrivains, des penseurs, des artistes. Ils avaient quelques références,
alors « maudites » ou discréditées ou méconnues : Marcuse, Marx, Mao,
Lafargue (le droit à la paresse), Breton, les situationnistes, Sartre,
Foucault, Rimbaud, etc. Dans l’Université où je suis allé, je n’ai pas
lu un seul nom de philosophe ou d’artiste ou d’écrivain cité. Les seules
références sont « encule », « éjacule », « sucer la bite ». Les
occupants semblent n’avoir vu que des films X. Je n’ai vu de journaux
traîner sur les tables que ce jour-là, le lendemain de la procession
dans les rues de la ville : ils ont donc « acheté » la feuille de chou
locale, sans doute pour vérifier qu’ils étaient bien sur les photos
publiés, et L’Humanité, le seul journal qui n’ait plus de lecteurs.
Ecoutant les discours de soutien enflammés qu’adressent MM Royal, Lang,
Mélenchon, etc. aux « étudiants en grève », je me demande ce que ces
hommes politiques entendre faire dans un futur proche avec la « base
sociale » que leur fournissent les occupants : « se faire sucer la
bite » ou « se faire enculer » ?
Parmi
les occupants, je ne reconnais aucun de mes étudiants ni même aucun
étudiant : ils sont trop âgés pour cela et ce sont presque tous des
mâles. Trois fredonnent l’internationale. C’est leur « aïli aïlo aïla ».
Les entendant, je prie pour les cent millions d’innocents qui ont été
assassinés au nom de « Du passé faisons table rase ».
Jeudi 30 mars.
Je
suis le destinataire, comme tous les membres de cette Université, et
sans l’avoir demandé, d’une lettre ouverte adressée à un « cher »
collègue, gras, chevelu, massif, mélange de barbouze Algérie française,
de patron de bistrot à pastis, de Che Guevara et dont le seul livre de
chevet est formé des discours interminables du camarade Castro. Au cours
d’une AG, agitée semble-t-il, ce Kapo PC et syndicat a qualifié de
« résistants » les étudiants qui occupent l’Université et de
« collabos » ceux qui exigent qu’elle soit libérée de toute occupation,
alors que, deux ou trois jours auparavant, il avait exigé que le blocus
soit levé, uniquement pour qu’ait lieu une rencontre agit-prop avec des
guévaristes boliviens. Les occupants aux ordres ont libéré un
amphithéâtre.
L’auteur de cette « lettre ouverte » a eu le malheur de citer la fameuse
lettre que Jules Ferry a adressée aux instituteurs en 1882 ou en 1883
pour leur rappeler l’impératif laïque de la liberté de conscience.
Immédiatement, trois collègues, encore plus furibards, lui rétorquent,
dans une nouvelle lettre ouverte, que toute référence à Jules Ferry est
nulle et non avenue, vu que ce dernier, colonialiste notoire, a éclairé
les « races inférieures » aux lumières d’une civilisation thanatogène.
Je ne
m'inquiète pas de la tenue du colloque pour lequel je suis venu dans
cette université, d’ailleurs pour faire entendre un point de vue
dissident : les organisateurs soutenant le mouvement, les occupants ne
leur interdiront pas l’accès à la salle où ils doivent se réunir.
Dans
l’après-midi, le patio est occupé par une dizaine de « jeunes » des
« cités » proches. Ils ont tous entre vingt-cinq et trente ans. Ils
jouent au football. C’est une contenance qu’ils se donnent, peut-être
pour endormir la méfiance. Je me demande ce qui les attire dans ces
lieux : la drague (ils doivent être déçus : il n’y a que des mâles et
deux ou trois souillons), la fauche, une éventuelle razzia : il y a
beaucoup d’ordinateurs en libre accès. Ou bien viennent-ils prendre
langue avec les occupants pour former dans la ville un front
islamo-gauchiste ?
Vendredi 31 mars.
Les
occupants de ces quatre petits matins ne sont guère plus de dix : dans
la journée, ils sont plus nombreux, peut-être trente ou quarante. De
toute évidence, ils sont trop incultes pour inventer quoi que ce soit.
Ils rejouent d’autres événements. Ce n’est pas Mai 68, trop joyeux ou
trop cultivé, ce n’est pas la Commune de Paris, ni la prise du Palais d’Eté :
savent-ils ce que ce c’est ? A quelle matrice se réfèrent-ils ? Quel
imaginaire les pousse-t-il à agir ? L’Université de *** n’est plus le
campus verdoyant, ombragé, habituellement pimpant, propre, clair qu’elle
est à chaque printemps. C’est un camp retranché. Elle tient d’une
forteresse : les ouvertures (il y en a d’innombrables) sont
hermétiquement closes. Un seul passage est libre. A tout moment, la
herse peut être abaissée. Ce qui est rejoué, c’est le pont-levis et la
herse, sous d’autres formes. La technique rudimentaire est à la portée
des occupants. Ils ont dû voir ça dans les séries télé. De toute
évidence, ils se sont barricadés sans raison, puisque personne n’assiège
leur fortin. L’institution publique et consacrée au savoir a été
privatisée. La vieille obsession prêtée aux libéraux se réalise. Non
seulement elle est privée de ce qui fait sa raison d’être, la
connaissance, la culture, la liberté de l’esprit, mais elle est devenue
un domaine protégé par des chiens de garde. Il y a quinze siècles,
Geneviève refusait de donner les clefs de sa ville aux occupants. En
2006, ce sont les profs et l’administration qui leur donnent les clefs,
l’eau, la bouffe, les salles. La vieille loi de la mafia est devenue la
réalité : « ce qui est à toi est à moi, et ce qui est à tous me revient
de droit ».
Jamais
des occupants n’ont aussi judicieusement mérité le nom qu’ils se
donnent. Pendant quatre jours, je me suis trouvé en « zone occupée ».
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