Recouvrer
notre souveraineté dans
la culture
par Jean-Gérard Lapacherie
En 1942, Le Silence de
la mer, écrit par Jean Bruller, dit Vercors, a été imprimé
clandestinement sur du papier soustrait à la censure, puis diffusé à 300
exemplaires « sous le manteau » par les Editions de Minuit créées pour
la circonstance. Le titre de ce récit est expliqué par Werner von
Ebrennac, l’officier allemand hostile aux nazis, quand il expose à ses
logeurs, le narrateur et sa nièce, pour qui se taire est un acte de
résistance, les objectifs des forces d’occupation : piller la France, la
dépecer, comme Hitler le prévoyait dans Mein Kampf, et surtout
détruire son âme, pour que la France soit définitivement rayée de la
carte du monde. Dans la bibliothèque, Werner von Ebrennac montre les
livres des auteurs dont, sous peu, l’Europe nouvelle devrait être
débarrassée, aussi bien les modernes, Péguy, Proust, Bergson, que les
classiques, Racine, Ronsard, Corneille : Nevermore, plus jamais
ça. Après en avoir aboli la souveraineté, les nazis ont voulu rendre
impossible toute renaissance de la France en détruisant son âme. La mort
de la culture est l’abîme marin dont le silence est la plus effrayante
des oppressions qui soient. Pour leur part, les combattants de la France
libre et ceux de l’intérieur, ayant eu connaissance du projet nazi, ont
choisi pour armes l’épée et la plume et ils ont résisté par le combat et
la vie de l’esprit.
En 1948, les Editions de
minuit ont changé de ligne éditoriale. Vercors et Pierre de Lescure ont
été contraints de quitter ce qu’ils avaient fondé six ans plus tôt au
péril de leur vie. C’est Jérôme Lindon, entré aux Editions de minuit en
1946 comme chef de fabrication, qui a pris leur place, son seul mérite
étant de disposer de capitaux familiaux. Or, ce sont les nouvelles
Editions de minuit qui ont publié, à partir de 1964, les ouvrages de
Bourdieu sur l’art, la pensée, la culture, la langue. Pour Bourdieu, la
culture est un ensemble de normes dont la valeur tient au seul pouvoir
bourgeois qui les impose, afin de forcer les pauvres à souscrire, malgré
eux, à ce qui les opprime. De même, le « dialecte d’Ile de France » (ce
que nous nommons français) est devenu la langue « légitime » de la
France par la seule volonté du Roi ou de la bourgeoisie de changer les
structures mentales de millions de paysans pour qu’ils se soumettent à
l’ordre politique de l’Etat central. C’est à partir de 1965 que Lindon
publie les œuvres de Derrida, dont le but se résume à débarrasser la
France de toutes les pensées et savoirs élaborés depuis Platon. Dès
1949, Lindon avait donné une impulsion à la déconstruction, en publiant
les œuvres de Robbe-Grillet, sauf Le récit bulgare, écrit en
1948, qui aurait pu ou dû devenir le manifeste de la résistance au
communisme, cet autre totalitarisme du XXe s.
Les nazis ont usé de la
force pour détruire la France et son âme. La libération n’a pas mis fin
à ce projet, hélas, puisqu’il a été repris dans les années 1950 et 1960,
non par des Allemands, mais par des Français, et, ironie de l’histoire,
c’est la maison d’édition qui a dénoncé, dès 1942, le projet nazi, qui
l’a réalisé sous d’autres modalités et avec d’autres éditeurs, Le Seuil
et Gallimard, dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne se sont
pas illustrés dans la résistance entre 1940 et 1944. Ce n’est plus par
la force que l’âme de la France est détruite, mais dans et par la pensée
et le discours. Sur quelque aspect que ce soit, la France est
discréditée, rabaissée, dévalorisée, traduite en justice, incitée à la
repentance perpétuelle, de sorte qu’elle n’ait plus d’âme et que les
Français se détournent d’elle à jamais. Dans ces mêmes années, Foucault
savait que les pays communistes martyrisaient les pauvres, les fous, les
vagabonds, les prisonniers, les homosexuels, les dissidents, les
ouvriers, les paysans, etc. Cela ne l’a pas empêché de faire porter sur
la France démocratique et sur le seul Occident la responsabilité de ces
crimes. De même, le déçu du marxisme pur et dur qu’a été Barthes a
transformé ses pauvres illusions de pensée en ressentiment, pour
déconstruire l’art, le roman, la pensée, les humanités, la littérature,
et que la vie de l’esprit et la culture ne fleurissent plus jamais sur
la terre de France. La culture en France et la culture de France sont
menacées. Il ne sert à rien de se réjouir que, grâce aux aides de l’Etat,
le cinéma résiste au rouleau compresseur américain, si c’est pour
produire des films trash qui font le procès de la seule France,
de sa culture, de ses habitants. Si le vaisseau démâté et fantôme
continue sur son erre, Chateaubriand risque d’être avéré dans quelques
décennies :
« Les peuplades de
l’Orénoque n’existent plus ; il n’est resté de leur dialecte qu’une
douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets
redevenus libres... Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes
: quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois, du
haut de la tour en ruines d’une cathédrale abandonnée, dira à des
peuples étrangers nos successeurs : Agréez les accents d’une voix qui
vous fut connue ».
Le
constat rappelé ci-dessus a été établi depuis une dizaine d’années aussi
bien par Finkielkraut dans La défaite de la pensée que par
Fumaroli dans L’Etat culturel ou que par Steiner dans Le Sens
du sens, Errata et Réelles présences. Dans les pages
« culture » du quotidien Le Figaro, il est question encore
d’auteurs ou d’artistes dont les œuvres ou la pensée illustrent l’âme de
la France. Or en 2004, ce journal a diffusé les 22 volumes d’une
Encyclopédie thématique qui n’est rien d’autre que la mise à jour de la
très « progressiste » Encyclopaedia Universalis, dans laquelle
deux ou trois articles sur cinq sont des éloges de la contre-culture, de
la « pensée » post-moderne, de la haine de soi existentialiste, de la
déconstruction, du ressentiment marxiste à la Bourdieu. De fait, ces
« essentiels », dits « de la culture », nient toute valeur à ce qui a
été élaboré au fil des siècles en France et en français en matière de
culture. Sans doute des îlots subsistent, quelques colonnes se dressent
encore, supportant des architraves, mais les fondations sont ébranlées
et ce qui reste de l’ancien édifice menace de s’effondrer. Nous sommes
entrés, selon Steiner, dans « l’ère de l’épilogue ». Ce terme doit être
entendu dans deux sens, à la fois celui de chapitre qui fait office de
fin dans un roman ou dans un film et celui de mort du « logos ». C’est
l’ère qui vient après la fin du logos, le logos étant le Verbe
judéo-chrétien qui est à l’origine du monde et le discours grec qui
fonde le sens. De fait, la déconstruction nous déclare incapables de
saisir le réel ou de dire quoi que ce soit de vrai du monde ou de
nous-mêmes.
Le consensus sur la
France, la nation, le peuple, la culture, est brisé. Ce serait une
erreur de croire que le marxisme a brisé ce consensus. Certes, le
marxisme est une idéologie importée et archaïque qui ne s’enracine pas
dans l’histoire de France. Ce n’est pas lui qui a fait éclater
l’évidence de naguère, mais son échec ou la prise de conscience que le
marxisme était une impasse ou une voie sans issue ou une route vers
l’Enfer. A la fin des années 1950, les intellectuels ont perdu leurs
illusions, quand il a été évident que le peuple français, ouvriers,
paysans ou employés, n’adhèrerait jamais à l’idéocratie. Un responsable
a été trouvé : non pas la sottise du marxisme, mais la culture, la
France, les institutions, l’art, la nation, l’école, etc. qui auraient
détourné les prolétaires de leur mission historique : faire la
révolution.
Il est arbitraire de fixer
le moment où quelque chose que l’on peut nommer « pensée » émerge. Celle
dont il est question commence chez Heidegger, dans le concept ou dans
l’opération d’Abbau ou « déconstruction ». La métaphysique
transcendantale a été déconstruite pour faire place à une nouvelle
métaphysique, concrète ou matérialiste, sans référence à la
transcendance ou à quoi que ce soit qui puisse y être comparé. C’est
après 1945 que l’Abbau a trouvé la vigueur qu’elle n’aurait pas
eue, si elle était restée confinée dans les ratiocinations d’un petit
maître allemand fasciné par Hitler. Après 1945, Adorno, entre autres
penseurs marxistes ou marxisants, prend conscience que les ressources de
la technique, de la rationalité, de la science ont été utilisées pour
exterminer six millions, ou plus, de malheureux. Comme il composait de
la musique, il a fait porter à l’art et à la pensée, sous le prétexte
que les nazis vénéraient Wagner ou admiraient Platon, une responsabilité
dans le désastre des années 1940. A commencé le procès de l’Occident, de
sa Raison, de son Logos, de sa volonté à maîtriser la nature. L’art, la
poésie, la littérature ont été déclarées impossibles ou indécentes après
Auschwitz, le silence étant la seule réponse possible à la barbarie
indicible qui a failli détruire l’Europe entre 1933 et 1945. Derrida a
déconstruit la philosophie, le logos et les sciences du langage, qui en
sont le fondements ; Foucault les savoirs sociaux ou humains, tels la
psychiatrie ou les humanités, de sorte qu’il a pu faire accroire que le
savoir est un pouvoir indu ; Lacan le moi et le sujet, réduits à un ça
qui parle ou désire ; Barthes la littérature, l’art et ce que l’on peut
en dire, ramenés au désir d’un sujet coïncidant avec celui d’un
scripteur. Jusqu’au XIXe s, le nom ressentiment a eu pour acception
« reconnaissance » et « gratitude ». Aujourd’hui, il a pris le sens
opposé pour signifier « souvenir d’injures avec la volonté de s’en
venger ». Pendant des siècles, les écrivains, les penseurs, les artistes
ont exprimé de la gratitude envers un pays qui leur assurait une totale
liberté de pensée et d’expression. Avec les déconstructeurs, ils
cherchent à se venger de ce qui a été institué pour qu’ils soient
libres. C’est sans aucun doute le retournement de sens du mot
ressentiment qui condense la crise dont nous constatons les effets.
La déconstruction a servi
de refuge aux déçus du marxisme, tels Barthes, ou à ceux à qui le
marxisme est apparu comme une impasse, tels Foucault, Derrida ou Lacan ;
chez Bourdieu, elle rendu son marxisme plus virulent encore, puisqu’il a
transporté à la culture les prémisses du marxisme : si les exploités
tolèrent l’exploitation dont ils sont les victimes, c’est qu’ils sont
aliénés par la culture bourgeoise qui a modelé leurs structures
mentales. Il faut prendre conscience de l’ampleur de cette rupture. Des
siècles durant, l’aventure humaine a été comparée à la construction du
grand édifice où les hommes trouvaient une place : chacun de nos
ancêtres ou chacun de nos prédécesseurs dans l’ordre du savoir ou de la
pensée a ajouté sa pierre à l’édifice commun, quitte à redresser un mur
qui n’était pas d’aplomb ou à enlever les pierres en mauvais état pour
les remplacer par de nouvelles pierres. C’était le but d’une vie ou la
raison d’être de notre présence sur terre. Pour ce qui est de la
connaissance ou de l’art ou de la pensée, la métaphore des fondements
ou celle des bases illustre bien ce long processus de civilisation. La
déconstruction est une rupture, comme l’indique l’autre mot de
post-moderne par lequel elle est désignée : elle vient après la fin
d’une civilisation ou d’un ordre symbolique. Elle est différente de la
destruction, car, si l’édifice est défait pierre après pierre, jusqu’à
ses fondements, c’est pour rendre impossible ou illégitime toute
construction symbolique ou toute reconstruction. La destruction, celle
de Dada par exemple, est nihiliste, la déconstruction est négationniste.
La destruction ne croit en rien, la déconstruction ôte toute valeur ou
toute raison d’être au passé, à ce qui est ou a été, et cela pour
interdire à ce passé de nourrir quelque futur que ce soit. L’épilogue
est aussi l’ère du relativisme général. Dépouillée de toute valeur, la
culture de France est mise sur le même plan que tout le reste qui n’est
pas culture. Rabaissée, elle peut être relativisée, c’est-à-dire
déclarée sans valeur.
Une anti-pensée aussi
objectivement obscurantiste que la déconstruction aurait dû rester
cantonnée dans les limites d’un séminaire spécialisé ou d’une minuscule
revue. Si elle ne l’a pas été, c’est à la suite des événements de mai et
juin 1968. En effet, l’effacement de la France, en tant que nation
historique, en tant que culture et civilisation, résulte de la
convergence fortuite et hautement improbable entre la déconstruction,
limitée à une ou deux chaires, et l’agitation des étudiants. La
déconstruction est née de l’échec du marxisme, l’agitation des étudiants
n’a débouché sur rien de positif. Si cette pensée n’avait pas nourri
l’échec de mai 1968, elle serait morte d’épuisement. Dans l’échec de mai
1968, elle a trouvé sa jeunesse et sa force. En convergeant, ces deux
échecs se sont renforcés l’un l’autre pour s’attaquer à la culture, à la
souveraineté, à la France et pour convaincre les Français que ce dont
ils ont hérité ou ce dont ils sont les dépositaires n’a plus de raison
d’être. La révolte de 1968 a été un échec. Les enfants gâtés d’une
France heureuse ont proposé aux prolétaires de changer la société ou le
monde ou la vie, au seul profit des paysans, des ouvriers ou des
pauvres. Les prolétaires n’ont pas voulu de ce projet. Par ressentiment,
les enfants gâtés se sont retournés contre ceux à qui ils promettaient
monts et merveilles, se vengeant des pauvres caricaturés en beaufs et,
dans leur mythologie, les remplaçant par les immigrés. Ils se sont
vengés des catholiques en appliquant le principe de la préférence
spirituelle exotique, islamique ou autre. Ils se sont vengés des
Français en ouvrant la France à l’idéologie du sans frontières. Ils se
sont vengés de la nation et du peuple en injectant aux élèves de l’école
publique la maladie d’Alzheimer. A ces réalités a été appliquée la
déconstruction, laquelle consiste, non pas à faire « du passé table
rase », mais à rendre le passé à jamais inaccessible à qui que ce soit,
et cela, pour qu’il n’y ait pas de futur possible. Le changement social
et l’amélioration des conditions de vie se sont mués en pillage des
finances publiques. Si la déconstruction post-moderne a pu affecter tous
les secteurs de la vie publique, c’est qu’elle est la seule puissance du
moment et qu’elle contrôle la com, la pub, les media, une partie de
l’université, les subventions, etc., où elle excelle dans la parodie, la
manipulation des mots et des symboles, le détournement de sens. De fait,
des hauteurs où elle trône, elle méprise les élus, les pouvoirs
institués, le processus démocratique. L’Etat, lui-même, passé sous ses
fourches caudines devient un zombie.
A qui veut sortir du
marigot, la difficulté est d’adopter la stratégie adéquate.
L’incantation ne sert à rien. Elle ne serait pas entendue. Dans la
guerre des idées, il faut amener les adversaires sur le champ de
bataille que nous avons choisi, et ne pas batailler sur le leur.
L’objectif premier est une
critique sans concession de la déconstruction. Déconstruire la
déconstruction ne peut être réussi qu’en faisant preuve d’insolence
vis-à-vis des « élites » de la pensée ou de la culture et de tous ceux
qui font ou ont fait de l’université un temple de l’obscurantisme. Pour
Rabelais, Molière ou Voltaire, les docteurs en toge n’étaient que des
Diafoirus ou des Ballordo. Les nôtres, qu’ils se nomment Bourdieu,
Lacan, Foucault, Derrida, Barthes, etc., qu’ils soient professeurs du
Collège de France ou collège de Crépy en France, ne sont pas différents.
Ce sont des savants de carnaval, rien d’autre. Prenons les pour ce
qu’ils sont.
Ceux d’entre nous qui sont
au cœur des institutions de culture, les anciennes facultés de lettres
par exemple, peuvent témoigner d’un fait : pour des étudiants français
âgés de vingt à vingt-cinq ans, la culture, surtout si elle est de
France, si elle émane des profondeurs de l’histoire, est en voie
d’extinction. Si cette culture leur était étrangère, sans doute ils y
porteraient de l’intérêt, puisqu’ils s’intéressent à ce tout qui est
étranger. Dans les années 1970, le Nouvel Observateur a publié
une livraison sur les « étranges étrangers », dans laquelle il est
chanté l’éloge, sans doute excessif, des seuls penseurs, écrivains,
artistes étrangers, id est « non français », comme si le seul
fait de ne pas être français était un gage de talent. Pour réhabiliter
la culture française, il faudrait publier aujourd’hui une livraison sous
le même titre de « étranges étrangers » ou « étrangers méconnus », dans
laquelle ces penseurs ou écrivains « étrangers » se nomment Péguy,
Montherlant, Henri de Lubac, Tocqueville, Jouhandeau, Claudel, Aron,
etc.
Enfin, le combat sera
perdu, si nous ne nouons pas des alliances intellectuelles avec tous
ceux qui se défient de la déconstruction ou du relativisme généralisé,
tels Steiner, l’ancien cardinal Ratzinger, Fumaroli, Finkielkraut, même
si ces penseurs ne sont pas, comme nous, souverainistes et qu’ils
critiquent le principe de souveraineté comme fondement d’une
construction politique et d’une culture.
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