Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

             "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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notre souveraineté dans la culture

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

En 1942, Le Silence de la mer, écrit par Jean Bruller, dit Vercors, a été imprimé clandestinement sur du papier soustrait à la censure, puis diffusé à 300 exemplaires « sous le manteau » par les Editions de Minuit créées pour la circonstance. Le titre de ce récit est expliqué par Werner von Ebrennac, l’officier allemand hostile aux nazis, quand il expose à ses logeurs, le narrateur et sa nièce, pour qui se taire est un acte de résistance, les objectifs des forces d’occupation : piller la France, la dépecer, comme Hitler le prévoyait dans Mein Kampf, et surtout détruire son âme, pour que la France soit définitivement rayée de la carte du monde. Dans la bibliothèque, Werner von Ebrennac montre les livres des auteurs dont, sous peu, l’Europe nouvelle devrait être débarrassée, aussi bien les modernes, Péguy, Proust, Bergson, que les classiques, Racine, Ronsard, Corneille : Nevermore, plus jamais ça. Après en avoir aboli la souveraineté, les nazis ont voulu rendre impossible toute renaissance de la France en détruisant son âme. La mort de la culture est l’abîme marin dont le silence est la plus effrayante des oppressions qui soient. Pour leur part, les combattants de la France libre et ceux de l’intérieur, ayant eu connaissance du projet nazi, ont choisi pour armes l’épée et la plume et ils ont résisté par le combat et la vie de l’esprit.

En 1948, les Editions de minuit ont changé de ligne éditoriale. Vercors et Pierre de Lescure ont été contraints de quitter ce qu’ils avaient fondé six ans plus tôt au péril de leur vie. C’est Jérôme Lindon, entré aux Editions de minuit en 1946 comme chef de fabrication, qui a pris leur place, son seul mérite étant de disposer de capitaux familiaux. Or, ce sont les nouvelles Editions de minuit qui ont publié, à partir de 1964, les ouvrages de Bourdieu sur l’art, la pensée, la culture, la langue. Pour Bourdieu, la culture est un ensemble de normes dont la valeur tient au seul pouvoir bourgeois qui les impose, afin de forcer les pauvres à souscrire, malgré eux, à ce qui les opprime. De même, le « dialecte d’Ile de France » (ce que nous nommons français) est devenu la langue « légitime » de la France par la seule volonté du Roi ou de la bourgeoisie de changer les structures mentales de millions de paysans pour qu’ils se soumettent à l’ordre politique de l’Etat central. C’est à partir de 1965 que Lindon publie les œuvres de Derrida, dont le but se résume à débarrasser la France de toutes les pensées et savoirs élaborés depuis Platon. Dès 1949, Lindon avait donné une impulsion à la déconstruction, en publiant les œuvres de Robbe-Grillet, sauf Le récit bulgare, écrit en 1948, qui aurait pu ou dû devenir le manifeste de la résistance au communisme, cet autre totalitarisme du XXe s.

Les nazis ont usé de la force pour détruire la France et son âme. La libération n’a pas mis fin à ce projet, hélas, puisqu’il a été repris dans les années 1950 et 1960, non par des Allemands, mais par des Français, et, ironie de l’histoire, c’est la maison d’édition qui a dénoncé, dès 1942, le projet nazi, qui l’a réalisé sous d’autres modalités et avec d’autres éditeurs, Le Seuil et Gallimard, dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne se sont pas illustrés dans la résistance entre 1940 et 1944. Ce n’est plus par la force que l’âme de la France est détruite, mais dans et par la pensée et le discours. Sur quelque aspect que ce soit, la France est discréditée, rabaissée, dévalorisée, traduite en justice, incitée à la repentance perpétuelle, de sorte qu’elle n’ait plus d’âme et que les Français se détournent d’elle à jamais. Dans ces mêmes années, Foucault savait que les pays communistes martyrisaient les pauvres, les fous, les vagabonds, les prisonniers, les homosexuels, les dissidents, les ouvriers, les paysans, etc. Cela ne l’a pas empêché de faire porter sur la France démocratique et sur le seul Occident la responsabilité de ces crimes. De même, le déçu du marxisme pur et dur qu’a été Barthes a transformé ses pauvres illusions de pensée en ressentiment, pour déconstruire l’art, le roman, la pensée, les humanités, la littérature, et que la vie de l’esprit et la culture ne fleurissent plus jamais sur la terre de France. La culture en France et la culture de France sont menacées. Il ne sert à rien de se réjouir que, grâce aux aides de l’Etat, le cinéma résiste au rouleau compresseur américain, si c’est pour produire des films trash qui font le procès de la seule France, de sa culture, de ses habitants. Si le vaisseau démâté et fantôme continue sur son erre, Chateaubriand risque d’être avéré dans quelques décennies :

« Les peuplades de l’Orénoque n’existent plus ; il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres... Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes : quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois, du haut de la tour en ruines d’une cathédrale abandonnée, dira à des peuples étrangers nos successeurs : Agréez les accents d’une voix qui vous fut connue ».

Le constat rappelé ci-dessus a été établi depuis une dizaine d’années aussi bien par Finkielkraut dans La défaite de la pensée que par Fumaroli dans L’Etat culturel ou que par Steiner dans Le Sens du sens, Errata et Réelles présences. Dans les pages « culture » du quotidien Le Figaro, il est question encore d’auteurs ou d’artistes dont les œuvres ou la pensée illustrent l’âme de la France. Or en 2004, ce journal a diffusé les 22 volumes d’une Encyclopédie thématique qui n’est rien d’autre que la mise à jour de la très « progressiste » Encyclopaedia Universalis, dans laquelle deux ou trois articles sur cinq sont des éloges de la contre-culture, de la « pensée » post-moderne, de la haine de soi existentialiste, de la déconstruction, du ressentiment marxiste à la Bourdieu. De fait, ces « essentiels », dits « de la culture », nient toute valeur à ce qui a été élaboré au fil des siècles en France et en français en matière de culture. Sans doute des îlots subsistent, quelques colonnes se dressent encore, supportant des architraves, mais les fondations sont ébranlées et ce qui reste de l’ancien édifice menace de s’effondrer. Nous sommes entrés, selon Steiner, dans « l’ère de l’épilogue ». Ce terme doit être entendu dans deux sens, à la fois celui de chapitre qui fait office de fin dans un roman ou dans un film et celui de mort du « logos ». C’est l’ère qui vient après la fin du logos, le logos étant le Verbe judéo-chrétien qui est à l’origine du monde et le discours grec qui fonde le sens. De fait, la déconstruction nous déclare incapables de saisir le réel ou de dire quoi que ce soit de vrai du monde ou de nous-mêmes. 

 Le consensus sur la France, la nation, le peuple, la culture, est brisé. Ce serait une erreur de croire que le marxisme a brisé ce consensus. Certes, le marxisme est une idéologie importée et archaïque qui ne s’enracine pas dans l’histoire de France. Ce n’est pas lui qui a fait éclater l’évidence de naguère, mais son échec ou la prise de conscience que le marxisme était une impasse ou une voie sans issue ou une route vers l’Enfer. A la fin des années 1950, les intellectuels ont perdu leurs illusions, quand il a été évident que le peuple français, ouvriers, paysans ou employés, n’adhèrerait jamais à l’idéocratie. Un responsable a été trouvé : non pas la sottise du marxisme, mais la culture, la France, les institutions, l’art, la nation, l’école, etc. qui auraient détourné les prolétaires de leur mission historique : faire la révolution.

Il est arbitraire de fixer le moment où quelque chose que l’on peut nommer « pensée » émerge. Celle dont il est question commence chez Heidegger, dans le concept ou dans l’opération d’Abbau ou « déconstruction ». La métaphysique transcendantale a été déconstruite pour faire place à une nouvelle métaphysique, concrète ou matérialiste, sans référence à la transcendance ou à quoi que ce soit qui puisse y être comparé. C’est après 1945 que l’Abbau a trouvé la vigueur qu’elle n’aurait pas eue, si elle était restée confinée dans les ratiocinations d’un petit maître allemand fasciné par Hitler. Après 1945, Adorno, entre autres penseurs marxistes ou marxisants, prend conscience que les ressources de la technique, de la rationalité, de la science ont été utilisées pour exterminer six millions, ou plus, de malheureux. Comme il composait de la musique, il a fait porter à l’art et à la pensée, sous le prétexte que les nazis vénéraient Wagner ou admiraient Platon, une responsabilité dans le désastre des années 1940. A commencé le procès de l’Occident, de sa Raison, de son Logos, de sa volonté à maîtriser la nature. L’art, la poésie, la littérature ont été déclarées impossibles ou indécentes après Auschwitz, le silence étant la seule réponse possible à la barbarie indicible qui a failli détruire l’Europe entre 1933 et 1945. Derrida a déconstruit la philosophie, le logos et les sciences du langage, qui en sont le fondements ; Foucault les savoirs sociaux ou humains, tels la psychiatrie ou les humanités, de sorte qu’il a pu faire accroire que le savoir est un pouvoir indu ; Lacan le moi et le sujet, réduits à un ça qui parle ou désire ; Barthes la littérature, l’art et ce que l’on peut en dire, ramenés au désir d’un sujet coïncidant avec celui d’un scripteur. Jusqu’au XIXe s, le nom ressentiment a eu pour acception « reconnaissance » et « gratitude ». Aujourd’hui, il a pris le sens opposé pour signifier « souvenir d’injures avec la volonté de s’en venger ». Pendant des siècles, les écrivains, les penseurs, les artistes ont exprimé de la gratitude envers un pays qui leur assurait une totale liberté de pensée et d’expression. Avec les déconstructeurs, ils cherchent à se venger de ce qui a été institué pour qu’ils soient libres. C’est sans aucun doute le retournement de sens du mot ressentiment qui condense la crise dont nous constatons les effets.

La déconstruction a servi de refuge aux déçus du marxisme, tels Barthes, ou à ceux à qui le marxisme est apparu comme une impasse, tels Foucault, Derrida ou Lacan ; chez Bourdieu, elle rendu son marxisme plus virulent encore, puisqu’il a transporté à la culture les prémisses du marxisme : si les exploités tolèrent l’exploitation dont ils sont les victimes, c’est qu’ils sont aliénés par la culture bourgeoise qui a modelé leurs structures mentales. Il faut prendre conscience de l’ampleur de cette rupture. Des siècles durant, l’aventure humaine a été comparée à la construction du grand édifice où les hommes trouvaient une place : chacun de nos ancêtres ou chacun de nos prédécesseurs dans l’ordre du savoir ou de la pensée a ajouté sa pierre à l’édifice commun, quitte à redresser un mur qui n’était pas d’aplomb ou à enlever les pierres en mauvais état pour les remplacer par de nouvelles pierres. C’était le but d’une vie ou la raison d’être de notre présence sur terre. Pour ce qui est de la connaissance ou de l’art ou de la pensée, la métaphore des fondements ou celle des bases illustre bien ce long processus de civilisation. La déconstruction est une rupture, comme l’indique l’autre mot de post-moderne par lequel elle est désignée : elle vient après la fin d’une civilisation ou d’un ordre symbolique. Elle est différente de la destruction, car, si l’édifice est défait pierre après pierre, jusqu’à ses fondements, c’est pour rendre impossible ou illégitime toute construction symbolique ou toute reconstruction. La destruction, celle de Dada par exemple, est nihiliste, la déconstruction est négationniste. La destruction ne croit en rien, la déconstruction ôte toute valeur ou toute raison d’être au passé, à ce qui est ou a été, et cela pour interdire à ce passé de nourrir quelque futur que ce soit. L’épilogue est aussi l’ère du relativisme général. Dépouillée de toute valeur, la culture de France est mise sur le même plan que tout le reste qui n’est pas culture. Rabaissée, elle peut être relativisée, c’est-à-dire déclarée sans valeur.

 Une anti-pensée aussi objectivement obscurantiste que la déconstruction aurait dû rester cantonnée dans les limites d’un séminaire spécialisé ou d’une minuscule revue. Si elle ne l’a pas été, c’est à la suite des événements de mai et juin 1968. En effet, l’effacement de la France, en tant que nation historique, en tant que culture et civilisation, résulte de la convergence fortuite et hautement improbable entre la déconstruction, limitée à une ou deux chaires, et l’agitation des étudiants. La déconstruction est née de l’échec du marxisme, l’agitation des étudiants n’a débouché sur rien de positif. Si cette pensée n’avait pas nourri l’échec de mai 1968, elle serait morte d’épuisement. Dans l’échec de mai 1968, elle a trouvé sa jeunesse et sa force. En convergeant, ces deux échecs se sont renforcés l’un l’autre pour s’attaquer à la culture, à la souveraineté, à la France et pour convaincre les Français que ce dont ils ont hérité ou ce dont ils sont les dépositaires n’a plus de raison d’être. La révolte de 1968 a été un échec. Les enfants gâtés d’une France heureuse ont proposé aux prolétaires de changer la société ou le monde ou la vie, au seul profit des paysans, des ouvriers ou des pauvres. Les prolétaires n’ont pas voulu de ce projet. Par ressentiment, les enfants gâtés se sont retournés contre ceux à qui ils promettaient monts et merveilles, se vengeant des pauvres caricaturés en beaufs et, dans leur mythologie, les remplaçant par les immigrés. Ils se sont vengés des catholiques en appliquant le principe de la préférence spirituelle exotique, islamique ou autre. Ils se sont vengés des Français  en ouvrant la France à l’idéologie du sans frontières. Ils se sont vengés de la nation et du peuple en injectant aux élèves de l’école publique la maladie d’Alzheimer. A ces réalités a été appliquée la déconstruction, laquelle consiste, non pas à faire « du passé table rase », mais à rendre le passé à jamais inaccessible à qui que ce soit, et cela, pour qu’il n’y ait pas de futur possible. Le changement social et l’amélioration des conditions de vie se sont mués en pillage des finances publiques. Si la déconstruction post-moderne a pu affecter tous les secteurs de la vie publique, c’est qu’elle est la seule puissance du moment et qu’elle contrôle la com, la pub, les media, une partie de l’université, les subventions, etc., où elle excelle dans la parodie, la manipulation des mots et des symboles, le détournement de sens. De fait, des hauteurs où elle trône, elle méprise les élus, les pouvoirs institués, le processus démocratique. L’Etat, lui-même, passé sous ses fourches caudines devient un zombie.

 A qui veut sortir du marigot, la difficulté est d’adopter la stratégie adéquate. L’incantation ne sert à rien. Elle ne serait pas entendue. Dans la guerre des idées, il faut amener les adversaires sur le champ de bataille que nous avons choisi, et ne pas batailler sur le leur.

L’objectif premier est une critique sans concession de la déconstruction. Déconstruire la déconstruction ne peut être réussi qu’en faisant preuve d’insolence vis-à-vis des « élites » de la pensée ou de la culture et de tous ceux qui font ou ont fait de l’université un temple de l’obscurantisme. Pour Rabelais, Molière ou Voltaire, les docteurs en toge n’étaient que des Diafoirus ou des Ballordo. Les nôtres, qu’ils se nomment Bourdieu, Lacan, Foucault, Derrida, Barthes, etc., qu’ils soient professeurs du Collège de France ou collège de Crépy en France, ne sont pas différents. Ce sont des savants de carnaval, rien d’autre. Prenons les pour ce qu’ils sont.

Ceux d’entre nous qui sont au cœur des institutions de culture, les anciennes facultés de lettres par exemple, peuvent témoigner d’un fait : pour des étudiants français âgés de vingt à vingt-cinq ans, la culture, surtout si elle est de France, si elle émane des profondeurs de l’histoire, est en voie d’extinction. Si cette culture leur était étrangère, sans doute ils y porteraient de l’intérêt, puisqu’ils s’intéressent à ce tout qui est étranger. Dans les années 1970, le Nouvel Observateur a publié une livraison sur les « étranges étrangers », dans laquelle il est chanté l’éloge, sans doute excessif, des seuls penseurs, écrivains, artistes étrangers, id est « non français », comme si le seul fait de ne pas être français était un gage de talent. Pour réhabiliter la culture française, il faudrait publier aujourd’hui une livraison sous le même titre de « étranges étrangers » ou « étrangers méconnus », dans laquelle ces penseurs ou écrivains « étrangers » se nomment Péguy, Montherlant, Henri de Lubac, Tocqueville, Jouhandeau, Claudel, Aron, etc.

Enfin, le combat sera perdu, si nous ne nouons pas des alliances intellectuelles avec tous ceux qui se défient de la déconstruction ou du relativisme généralisé, tels Steiner, l’ancien cardinal Ratzinger, Fumaroli, Finkielkraut, même si ces penseurs ne sont pas, comme nous, souverainistes et qu’ils critiquent le principe de souveraineté comme fondement d’une construction politique et d’une culture. n