Comment
pense-t-on
au Collège de France ?
par Jean-Gérard Lapacherie
à propos de
Bourdieu Pierre, Article « art ». « B. Economie des biens culturels »,
in Encyclopédie Universalis thématique, édition de 2004.
Monsieur Bourdieu vous
paralyse ? Quand vous lisez ce qu’il écrit, vous n’allez pas au-delà de
la première page. Le sens ne vous échappe pas, puisque vous n’en
saisissez pas une seule bribe. Monsieur Bourdieu ne parle pas une langue
étrangère, il écrit en glyphes. Après la langue de bois, vient la langue
de pierre ou, si les pierres manquent, la langue de béton armé. Un livre
de Monsieur Bourdieu, c’est le K2 que jamais vous ne gravirez. Face à ce
Titan, vous vous sentez tout(e) petit(e), sot(te), inculte, tout(e)
bête. Il vous impressionne. C’est un élu, un vrai, pas un élu du
suffrage universel, non, mais un élu de l’élite, un élu par ses pairs,
tous élus de l’élite, un élu qui trône à la droite du Maître, parmi les
autres élus, un béatifié, presque saint ou en voie d’être canonisé : en
bref, le bienheureux est professeur (ou il l’a été, puisque l’élu est au
paradis) au Collège de France ! Vous croyez naïvement que ce nom
magique, qu’il faut employer au singulier et avec l’article défini, LE
collège de France, pas UN collège de France, un CES, Cé heu èss, pas
CRS, nimbe les rares élus (ils se comptent sur les doigts de deux mains)
d’une aura sacrée. Le Collège de France, c’est, croyez-vous, la crème de
la crème : il n’y a que les huiles qui en foulent le marbre. En plus,
Monsieur Bourdieu se vêt des plus prestigieuses peaux d’âne qui soient
au monde et au mur de son salon, il arbore, en matière de trophées,
décorations et récompenses qui épateraient les lecteurs du « Chasseur
français ».
Illusions que tout cela !
Il suffit d’un rien, d’une très légère brise, pour dissiper le
brouillard. Un rayon de soleil, et la brume se lève, découvrant la
nudité (qui est surtout la nullité) de l’élu, la lumière se fait dans
les esprits, c’en est fini des temps obscurs. Pour guérir de la
dévotion, il est un traitement simple, à la portée de tous et indolore :
lire Bourdieu, le lire scrupuleusement, attentivement, lire ligne à
ligne, mot à mot, phrase après phrase.
Prenons au hasard les
lignes qui ont été « commises » dans ses années de gloire, les années
1980, après le 10 mai de sinistre mémoire. Elles ont été publiées dans
une encyclopédie qui fait autorité parmi les admirateurs des élus, l’Universalis.
Monsieur Bourdieu y expose les thèses de « La distinction » (Minuit,
1979), le livre qui l’a fait connaître des amateurs d’art.
En
voici le premier paragraphe.
« Parler de consommation culturelle, c’est dire qu’il y a une économie
des biens culturels, mais que cette économie a une logique spécifique.
La sociologie travaille à établir les conditions dans lesquelles sont
produits les consommateurs de biens culturels et leur goût, en même
temps qu’à décrire les différentes manières de s’approprier les biens
culturels qui sont considérés à un moment donné du temps comme des
œuvres d’art, et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est
tenu pour légitime. Mais on ne peut comprendre complètement les
dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime
qu’à condition de les réinsérer dans l’unité du système des
dispositions, de réinsérer la culture au sens normatif et restreint de
l’usage ordinaire, dans la culture au sens large de l’ethnologie, et de
rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire
des saveurs alimentaires.
Contre
l’idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de culture
légitime pour un don de la nature, l’observation scientifique montre que
les besoins culturels sont le produit de l’éducation : l’enquête établit
que toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des
concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences
correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple)
sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre
scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine
sociale ».
« Parler de consommation culturelle, c’est dire qu’il y a une économie
des biens culturels, mais que cette économie a une logique
spécifique (…) ».
Le
seul à parler de consommation culturelle est Monsieur Bourdieu. Comme
l’élu a engendré des disciples, qu’il a dressés à répéter ce qu’il dit,
ils parlent eux aussi de « consommation culturelle ». Mais jamais, ni
Monsieur Bourdieu, ni ses disciples ne définissent ce qu’est « consommer
la culture ». Je croque du chocolat. Quand la plaque a été mangée, il
n’en reste rien. Le chocolat a été consommé. Je fais le plein d’essence.
Au bout de 500 Km, le réservoir est vide : toute l’essence a été
consommée. Je lis un livre. Arrivé à la dernière page, le livre n’a été
ni mangé, ni brûlé : il est toujours là, devant moi. Il n’y a pas eu
« consommation », la lecture n’est pas une ingestion. Je me rends au
Louvre. Quand j’en sors, La Joconde, que j’ai admirée, est toujours à sa
place. Le tableau n’a été ni consommé, ni brûlé, ni mangé, ni dévoré –
sauf des yeux. Autrement dit, ni la lecture, ni la contemplation d’un
tableau, ni l’audition d’une symphonie dans une salle de concert, etc.
ne sont de la consommation. Elles ne détruisent pas l’œuvre lue,
regardée, écoutée. Parler de consommation culturelle, c’est user de mots
inadéquats, impropres, mal ajustés et qui trompent, c’est disqualifier
la culture, c’est faire entrer autrui dans le royaume du leurre.
« C’est qu’il y a une économie des biens culturels, mais cette économie
a une logique spécifique ».
L’imprimerie, l’édition de livres et de disques, l’organisation de
concerts sont des activités économiques, au sens où, pour s’exercer,
elles nécessitent du travail et du capital (ça coûte cher, il faut payer
le papier, les salaires, louer les salles), mais les œuvres, en tant que
réalités culturelles - « Le Misanthrope » ou « Les Leçons de ténèbres »
de Couperin ou « La Joconde » – ne sont pas des biens économiques. « Le
Misanthrope » - l’œuvre, pas le livre - ne se vend pas, pas plus les
« Leçons de ténèbres » ou que « La Joconde ». Ce ne sont pas des biens,
comme le sont une maison, un vignoble, une terre à blé : ils
n’appartiennent à personne. Ils sont à la libre disposition de tous.
N’importe qui peut copier « Le Misanthrope » et le garder chez soi, ou
même peut acquérir chez un bouquiniste une édition scolaire (celle des
Classiques Vaubourdolle) à 5 centimes ou se la faire donner, pour rien.
Dire d’œuvres qu’elles sont des « biens », c’est parler pour ne rien
dire ou c’est, en usant de mots fantasmatiques, fourvoyer les lecteurs
dans une impasse.
Certes, l’économie en question, précise Monsieur Bourdieu, a une
« logique spécifique » : autrement dit, cette économie n’a rien en
commun avec l’économie. Pourquoi parler d’économie alors ? C’est que
Monsieur Bourdieu a de la vanité (c’est un élu) et de la prétention : il
se prend pour Marx, Karl Marx, l’auteur du « Capital » et du « Manifeste
du Parti communiste ». Il marche sur les brisées de Marx, il écrit lui
aussi son « Capital », mais « Le Capital culturel ». C’est un petit Marx
ou un Marx au petit pied ou au pied levé. Pour singer Marx jusqu’au bout
des ongles, il faut de l’économie. Alors il en met partout, même là où
il n’y en a pas, surtout là où il n’y en a pas, tout ça pour
disqualifier la « culture » ou l’art, en les rabaissant à la
fabrication, distribution et vente de chaussures, de voitures ou de
berlingots.
« La
sociologie travaille à établir les conditions dans lesquelles sont
produits les consommateurs de biens culturels et leurs goûts ».
Par
« sociologie », il faut entendre « les sociologues ». Le nom
« sociologie », mis pour « ceux qui font de la sociologie » ou pour
« sociologues », c’est ce que l’on nomme une synecdoque. Le mot qui
désigne un métier, une profession ou une discipline universitaire
désigne improprement ceux qui exercent ce métier ou qui s’adonnent à
cette discipline. Non, les sociologues ne passent pas leur temps à
somnoler. Monsieur Bourdieu tord le cou à de malveillantes rumeurs. Il
annonce la bonne, sa bonne nouvelle : les sociologues travaillent, comme
les éboueurs, les OS, les grutiers, les manœuvres, les livreurs de
pizza ! « Travailler » est un mot fétiche pour qui singe Marx. Il lui
faut des travailleurs et, s’ils font défaut, il en fabrique, en
baptisant « travailleurs » les sociologues, quitte à ce que
« travailleurs » soit supplanté par « sociologues ». Imaginez un tribun,
du haut de l’estrade, haranguer la foule : « sociologues, sociologuesses,
nous allons nous mettre en grève, le grand soir est proche ». La scène
est digne du théâtre de Guignol.
La
suite est de la même farine. Le « travail de la sociologie » consiste à
« établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs
de biens culturels ». Ne vous inquiétez pas : un ouvrier produit des
chaussures, des vêtements, de l’acier, des voitures ; les sociologues
rien, sinon des conneries. Leur travail « établit les conditions ». Ils
n’établissent rien, puisque les conditions en question existent de
longue date. Elles n’ont pas à être établies, elles le sont déjà. Les
sociologues se contentent de les énoncer ou de les énumérer, ce qui
n’est pas la même chose : « Voilà, disent-ils, les conditions dans
lesquelles ». Ce qui est pénible en l’occurrence, ce n’est pas
« d’établir les conditions », c’est, pour le lecteur, d’établir le sens
du mot « conditions ». Selon Emile Littré (in « Dictionnaire de la
langue française », seconde moitié du XIXe s), c’est « la classe à
laquelle appartient une personne dans la société par sa fortune, par sa
qualité, par ses emplois, par sa profession ». Monsieur Bourdieu nous
fait patauger dans la mare du marxisme.
Le
travail des sociologues est pépère. Ce qui est drôle, c’est la chose
qu’ils découvrent dans les conditions établies ! Oui, dans ces
conditions, il y a les « consommateurs de biens culturels » - comprendre
des hommes et des femmes qui lisent, regardent ou écoutent, et qui sont
nommés « consommateurs » par la seule grâce de celui qui, se prenant
pour Marx, a besoin de consommation, de biens, d’économie, de capital,
d’appropriation de la plus-value (pardon des biens culturels), etc.
Sinon, il ne serait pas Marx, mais un bouseux venu de ses Basses
Pyrénées natales pour conquérir Paris.
Oui,
vous avez bien lu : « les consommateurs SONT PRODUITS dans certaines
conditions ! ! ! », ces conditions étant les classes que les sociologues
travaillent à établir ? ! ! Ils sont « produits », comme dans telle ou
telle usine, on produit de la margarine ou des chaussures. Flaubert,
s’il revenait parmi nous et qu’il lût Bourdieu, aurait de quoi ricaner
pendant un siècle ! Non seulement les consommateurs ne consomment rien,
mais ils sont produits comme consommateurs dans des classes données. Les
sociologues produisent le concept de « consommateurs de biens
culturels ». On sait dans quelles conditions se fait la production :
litres de rouge, whisky, excitants, haschich à forte dose. Monsieur
Bourdieu n’a pas émigré dans l’Algérie du FLN pour rien : il y a appris
à consommer des substances hallucinogènes. Il n’y a pas que les
consommateurs, il y a aussi les « goûts ». Jusque-là, nous pensions que
les goûts étaient universels, que les hommes, où qu’ils vivent, se
faisaient la même idée du salé et du sucré, de l’acide et de l’amer. Que
nenni ! Comme les macaronis ou les lentilles, les goûts sont produits
par les conditions, id est les classes sociales.
« La
sociologie travaille à établir (etc.), en même temps qu’à décrire les
différentes manières de s’approprier les biens culturels qui sont
considérés à un moment donné du temps comme des œuvres d’art, et les
conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime
».
Ford
Gérald, vice-président des Etats-Unis d’Amérique et président pendant
deux ans, de 1974 à 1976, à la suite de la démission de Nixon, était
célèbre pour sa stupidité. Il n’était pas capable de faire deux choses
en même temps : mastiquer de la gomme et descendre les escaliers. Les
sociologues sont moins sots. « En même temps », ils établissent (les
conditions etc.) et ils décrivent « les différentes manières de
s’approprier les biens culturels (…) et les conditions sociales (encore
des conditions : ça fait beaucoup : les unes sont à établir, les autres
à décrire) ».
« A un
moment donné du temps » : est-ce que Monsieur Bourdieu connaît un
« moment donné de l’espace » ? « Moment donné du temps » est une
tautologie, comme « monter en haut ». Autre tératologie, les « biens
culturels » sont considérés comme des « œuvres d’art », mais à un moment
donné. Les Grecs considéraient les statues de Phidias ou le Parthénon
comme des œuvres d’art, ça dure depuis vingt-cinq siècles. Aujourd’hui,
pour nous encore, ce sont des œuvres d’art. Elles sont de l’art depuis
toujours. « Le moment donné » du « temps », pour Monsieur Bourdieu, est
une éternité. Autre mot fétiche : « s’approprier » ou
« appropriation ». Monsieur Bourdieu s’approprie les gros mots de Marx,
pour les transporter dans un domaine où ils n’ont aucune validité. Les
« biens » culturels (qui ne sont pas des biens, puisqu’ils sont à tout
le monde et qu’ils ne s’achètent pas, ni ne se vendent) sont
« appropriés » par des salauds, qui ont entre les dents, non pas le
couteau, mais des dollars US. On sait qui sont ces salauds : ce sont les
bourgeois aux dents longues, les professeurs rapiats et cupides, le
Grand Capital, le méchant loup, etc.
« Et
les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour
légitime ».
Encore
un gros mot de lâché. Dans l’histoire de France, l’adjectif « légitime »
désigne les princes de sang royal qui avaient seuls vocation à régner
sur quarante millions de sujets. « Légitime » est tranchant comme le
couperet d’une guillotine : il vous discrédite en un éclair un concept,
une notion, une idée, une réalité. Le mode d’appropriation tenu pour
légitime ne peut être que le fait de salauds : les princes de sang
royal, les deux cents familles, les capitalistes avides, les rentiers,
les bourgeois qui exploitent le pauvre monde et les professeurs de
lettres.
« Mais
on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les
choix entre les biens de culture légitime qu’à condition de les
réinsérer dans l’unité du système des dispositions, de réinsérer la
culture au sens normatif et restreint de l’usage ordinaire, dans la
culture au sens large de l’ethnologie, et de rapporter le goût élaboré
des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs
alimentaires ».
Les
dispositions sont les manières d’être, les aptitudes, les dons, les
penchants. C’est une autre manière de dire les « goûts ». Ces
dispositions forment un système. En fait, si système il y a, il est dans
la cervelle de Monsieur Bourdieu. Il faut qu’il y ait un système, sinon
sa démonstration s’effondrerait. Pas de hasard, de la nécessité partout,
nécessité produite par la division de la société en classes.
« L’unité », dans le « système des dispositions », ne doit pas être
entendue comme « l’unité » du système métrique (le mètre étalon) ou
« l’unité » d’un système monétaire (le franc ou l’euro ou le $ US), mais
au sens de qualité de ce qui est uni ou cohérent. Il est donc redondant
ou tautologique d’écrire « les réinsérer dans l’unité du système »,
puisque tout système est, par définition, cohérent ou uni, sinon ce ne
serait pas un système. Tout, chez Monsieur Bourdieu, est lapalissade. Il
ne montre rien d’autre que ce qu’il a dans les mains. Il énonce que tout
relève du marxisme ou que le marxisme explique tout, même les dons ou
les goûts ou les dispositions. Alors, il lui suffit ensuite d’ânonner le
marxisme pour démontrer que le marxisme est le marxisme, que tout est
marxisme, que Allah est akbar, que l’islam est über alles. Il ne
raisonne pas, il résonne ou il fait résonner la voix du Maître.
Dans
« la culture au sens normatif et restreint », « normatif » et
« restreint » sont des adjectifs méprisants et arbitraires. Rien ne les
justifie. Monsieur Bourdieu ne démontre pas que « culture » a un sens
« normatif » et « restreint », il se contente d’asséner une proposition
dont il nous assure qu’elle est la vérité. Son seul argument est
l’autorité qu’il tire de ses titres, peaux d’âne et fonctions. Il est
étrange qu’un savant qui se pique de science use de ces mots couperets,
tranchants comme une guillotine et qui sont propres aux inquisiteurs,
aux délateurs ou aux commissaires politiques. Son discours est binaire :
normatif, restreint, étriqué ou borné d’une part, et, d’autre part, tout
blanc, tout pur, tout propre. Le mal, c’est la culture au sens normatif
et restreint ; le bien, la culture au sens de l’ethnologie. Le mal,
c’est la culture de la France ou de l’Europe ; le bien, la culture
sauvage ou primitive. Quoi qu’il en soit, au « sens de l’ethnologie »,
il n’y a pas de culture, mais des façons de faire ou des manières
d’être : tout est culture et, si tout est culture, plus rien n’est
culture. Ce que Monsieur Bourdieu affirme, c’est qu’existent des
réalités sans existence, fantasmatiques et idéologiques. Il prouve la
pertinence du marxisme, en décidant que tout est marxisme et que,
puisque tout est marxisme, seul le marxisme explique lumineusement le
marxisme. Ce n’est pas de la science, ni même de l’idéologie, c’est de
la méthode Coué.
Ainsi,
Monsieur Bourdieu prétend rapporter le goût élaboré des objets les plus
épurés (le goût en matière de musique, d’arts, de littérature) au goût
élémentaire des saveurs alimentaires, dont le seul mérite est d’être
« structuré » en oppositions binaires : cru vs cuit, sucré vs salé,
acide vs amer, etc. Lévi-Strauss est ressuscité, mais c’est oublier que,
quand Lévi-Strauss étudiait la culture élaborée d’un peuple primitif,
l’art des masques par exemple, il abandonnait la référence simpliste aux
saveurs alimentaires et il se fondait, au contraire, sur les bonnes
vieilles catégories de la culture au sens « normatif » et « restreint ».
Le
verbe « réinsérer » signifie « introduire à nouveau ». La métaphore est
en adéquation, non pas avec ce sens propre, mais avec l’usage positif
fait de ce verbe et du nom « réinsertion » qui en dérive dans les bonnes
actions de la société : la réinsertion des prisonniers, par exemple. La
réinsertion de la culture au sens normatif et restreint est une
réhabilitation sociale. C’est une BA. Les marxistes disaient du travail
forcé, id est de l’esclavage, en Sibérie qu’il corrigeait ou
amendait ou rééduquait les classes nuisibles. La rééducation, c’est le
destin qui est promis à la « culture » au sens normatif et restreint. Un
long séjour dans un camp de concentration (ou de la mort ?), et elle
sera changée.
« Contre l’idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de
culture légitime pour un don de la nature, l’observation scientifique
montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation :
l’enquête établit que toutes les pratiques culturelles (fréquentation
des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les
préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés,
par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué
d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et,
secondairement, à l’origine sociale ».
« Charismatique » est un terme religieux qui est incongru dans ce texte.
Si Monsieur Bourdieu, qui est athée en tout et de façon radicale, sauf
quand il se prosterne devant les idoles du FLN, en use, c’est pour
déconsidérer l’idéologie dont il parle et qui, de toute façon, n’a rien
d’une idéologie. Un charisme est un don surnaturel octroyé à un croyant.
C’est l’action de l’Esprit saint sur ce croyant. Ironiquement, on peut
dire que Monsieur Bourdieu est l’Esprit saint qui visite ses disciples,
à qui il apprend à parler toutes les langues du monde, à condition
qu’elles soient écrites en glyphes. L’adjectif « charismatique », qui
dérive de ce nom, est un adjectif dit « de relation » et il signifie
« relatif au charisme ou à la croyance dans l’Esprit saint ». Dans ce
texte, Monsieur Bourdieu ne l’emploie pas comme un adjectif de relation,
neutre par définition ou impartial ou descriptif, mais il en fait un
adjectif qualificatif, de sens dépréciatif, qui signifie quelque chose
comme « qui n’a pas de valeur », sans doute parce que cet adjectif se
rapporte à des croyants stupides. La seule chose qu’il en dise, c’est
que c’est très mal. Khomeiny dirait « satanique » ou « luciférien ».
« L’idéologie
charismatique… tient les goûts en matière de culture légitime pour un
don de la nature ».
Aucun
homme cultivé en Occident n’a jamais défini, conçu, présenté la culture
comme l’effet d’une descente de l’Esprit saint sur un croyant ou un élu.
« L’idéologie charismatique » n’existe pas, ni n’a jamais existé.
Personne n’a jamais tenu les goûts en matière de culture pour un don de
la nature, mais pour le résultat d’un long apprentissage. Cicéron, qui a
inventé le mot et la chose, tenait la culture pour le résultat d’un
travail analogue à celui d’un paysan qui prend soin de lui et de son
esprit comme il cultive sa terre.
« L’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le
produit de l’éducation »
L’intérêt pour la culture n’est pas une idéologie. Si c’en est une dans
ce texte, c’est pour valoriser la « science » que Monsieur Bourdieu
s’approprie (comme un capitaliste s’approprie la plus-value), sans
jamais prouver que son observation est scientifique. Les affirmations
arbitraires n’engagent que ceux qui sont assez faibles d’esprit pour les
croire. L’affirmation est charismatique, au sens normatif et restreint
que Bourdieu donne à cet adjectif. Les deux mots « observation » et
« scientifique » sont totalement inappropriés. Dans ce texte, il n’y a
ni observation, ni science, mais des réponses partiales ou automatiques,
puisées dans le catéchisme marxiste, à des questions biaisées. Pour
mériter le qualificatif « scientifique », l’observation ne doit pas
procéder d’un questionnaire préalable et dont les réponses sont
contenues dans les questions.
Monsieur Bourdieu est marxiste, tout le monde l’a compris, et son
marxisme perce dans chaque phrase, dans « les besoins culturels » et
dans « le produit de l’éducation ». Il faut qu’il y ait, même
fictivement, une économie de la culture, il faut qu’il y ait des
besoins, il faut que ces besoins ne soient pas naturels et il faut
qu’ils soient produits par une force mal intentionnée (le capital, les $
US, la bourgeoisie) pour que Monsieur Bourdieu soit. Comme rien de cela
n’existe, Monsieur Bourdieu est une ombre. Mais il n’est pas à une
contradiction près. Si les besoins sont un produit de l’éducation, ils
ne sont pas des dons de la nature. Culture ou nature : il faut choisir,
ça ne peut pas être l’un ligne 7 et l’autre ligne 9.
« L’enquête établit ». Le mot est employé au singulier et avec l’article
« la », et non « une », et sans compléments qui le déterminent, du type
« l’enquête menée par le CNRS en 1965 ». Il vaut pour un nom propre,
comme quand Monsieur Bourdieu dit « le Parti » ou ses disciples
d’Algérie « Allah » ou ses potes d’URSS « l’Etat ».
« Toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des
concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences
correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple)
sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre
scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine
sociale ».
Monsieur Bourdieu décline tous les mots du marxisme. Après « économie »,
« conditions », « biens », « appropriation », « mode », « production »,
etc., voici « pratiques ». Des mots du marxisme, c’est le fétiche par
excellence. Les « pratiques » (ou la praxis), c’est ce dont Monsieur
Bourdieu fait la théorie. Grâce à elles, il cesse de se sentir
contingent, mortel, provisoire. Il obéit à une nécessité, non pas celle
de l’histoire, mais celle d’illustrer le marxisme, « à un moment donné
du temps » où le marxisme est mort, enterré, momifié.
De cet examen qu’il n’est
pas utile de poursuivre, sans ricaner à chaque mot, il ressort que
Monsieur Bourdieu discourt par tautologies redondantes. Il démontre le
marxisme par le marxisme. Il déclare d’autorité que tout est marxisme et
que seul le vocabulaire marxiste rend compte du marxisme. Sous couvert
de modernité, c’est un archaïque qui applique la vieille sagesse des
nations : c’est en marxisant qu’il prouve le marxisme. Mais il ne suffit
pas de se prendre pour Marx pour l’être vraiment. Le fantôme de Marx ne
ressuscite pas Marx. Toute la science dont Monsieur Bourdieu se
gargarise est un ersatz. Ce n’est pas de l’idéologie non plus, puisque,
si c’en était, il suffirait de la renverser pour rétablir la réalité,
non, c’est un pur discours qui ne réfère à rien, un discours qui se mord
la queue, un discours de théologien, le discours d’un croyant qui est
visité par l’Esprit saint de Marx et qui se contente de parler les
langues marxistes du monde (et Dieu sait s’il y en a eu). Monsieur
Bourdieu a émargé pendant près de cinquante ans au budget de l’Etat.
Autrement dit, des millions de citoyens l’ont entretenu et grassement
rémunéré pour qu’il « travaille à établir » les conditions de leur
exploitation.
Si
l’enquête, sur laquelle se fonde Monsieur Bourdieu pour marxiser, était
refaite en 2005, elle montrerait que la littérature, la musique, la
peinture, l’art, les « dispositions », les dons de la nature, les
« goûts » sont morts, que, sur leurs cadavres, prolifèrent le fric, le
show biz, la télé réalité, le rap, les « installations » subventionnées
par les pouvoirs publics, etc. et que tout ça forme la nouvelle culture
bourgeoise, la vraie, celle qui rapporte gros, celle qui abrutit les
masses, celle qui rend sot. C’est aussi celle que Monsieur Bourdieu
appelait de ses vœux. Il croyait lutter contre l’emprise de la
bourgeoisie sur les esprits, il s’est contenté de tirer les marrons du
feu au seul profit du pire Capital qui soit, celui du fric facile,
amassé sans rien produire, le fric du détournement des symboles, le fric
de la manipulation, le fric mafieux. Partout où le marxisme a exercé le
pouvoir, il a massacré en masse les pauvres, il a réduit les ouvriers et
les paysans à l’esclavage, il a laissé proliférer le racisme, il a
exterminé les faibles, il a éliminé les classes dites « nuisibles », il
a transformé les pays conquis en déserts, il a multiplié les crimes
contre l’humanité et les génocides. En France, Monsieur Bourdieu a fait
subir à l’art, à la culture, à la littérature les traitements que
Lénine, Trotski et autres ont infligés aux peuples qu’ils ont saignés et
massacrés. Et ce Monsieur Bourdieu est admiré, vénéré, idolâtré ! Mon
Dieu, dans quel pays vivons-nous ? Comment la France et l’Europe
sont-elles tombées aussi bas ? n