Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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Pourquoi

nous ne rendrons pas hommage

à Maurice Blanchot...1907-2003

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

     

Maurice Blanchot est né en décembre 1907. Il avait plus de 95 ans quand il est mort jeudi 20 février 2003. A partir du moment où il a appris la vérité sur les camps d'extermination nationaux socialistes, il a décidé de s'enfermer dans le silence de l'écriture, se soumettant en quelque sorte aux injonctions d'Adorno, pour qui l'art, la poésie, la littérature n'avaient plus de sens ou n'étaient plus possibles après Auschwytz. Il s'est tenu à l'écart des media, auxquels il n'a jamais accordé d'entretien, sinon un à l'Express, qui n'a pas été publié. Il a même voulu rester sans visage. De lui, nous connaissons deux photos, dont une très ancienne. Ce mystique de l'écriture a choisi la littérature contre le monde. Ce retrait est tout à son honneur. Il est donc resté " obscur ", comme Thomas le personnage éponyme du récit Thomas l'obscur (1941), dans lequel il introduit, influencé par la lecture de Kafka, le thème de l'absurde auquel Albert Camus, dans L'Etranger, a donné une dimension mythique. Outre des récits étranges, dont Aminabad et Le Ressassement éternel, l'œuvre de Blanchot compte des " essais " (au sens propre de ce terme, Blanchot essaie d'y penser) obscurs et hermétiques (si obscurs que rares sont les lecteurs qui ont poursuivi la lecture de ces pensums au-delà des dix premières pages), dont les seuls titres, L'Espace littéraire et Le Livre à venir (parus chez Gallimard), exigeraient d'interminables gloses pour être expliqués et compris. Blanchot a abandonné la fiction et n'a plus écrit que sur les écrits des autres, faisant du genre déprécié de la critique une activité d'écriture et instituant en œuvre la réflexion sur la littérature. L'auteur s'efface derrière le texte et la conscience de soi qui, depuis la Renaissance, fonde notre modernité disparaît sous le texte ou le livre. Chez Blanchot, l'écriture rend la métaphysique caduque et devient une mystique.
Dans les semaines qui vont suivre, les journalistes culturels bien pensants de la radio et de la télé, les responsables de publications à caractère littéraire, etc. vont consacrer de longues et élogieuses pages ou émissions à célébrer la vie, l'œuvre, la pensée de
Maurice Blanchot, bien que son nom - et encore plus son œuvre - ne disent rien aux lecteurs assidus et aux amateurs éclairés de littérature. On doit s'attendre à ce qu'ils répètent en choeur la geste de cet écrivain égaré qui s'est moralement blanchi ou a sauvé son âme, en basculant de l'extrême-droite raciste à l'extrême-gauche tiers-mondiste et révol-cul-pop. On peut prévoir qu'ils ressasseront les mêmes éloges de l'absurde, de la mystique de l'écriture, d'une vie monacale consacrée à la seule littérature. Dans quelques années, quand la disparition annoncée des dinosaures gauchistes aura libéré la vie intellectuelle de l'amnésie haineuse, L'Espace littéraire et Le Livre à venir retomberont dans le silence glacial auquel aspirait avec impatience Blanchot et ceux qui tiennent ses ouvrages pour incontournables apparaîtront pour ce qu'ils sont, à savoir des imposteurs.
Nous refusons donc de mêler notre voix aux éloges convenus que nous commençons à entendre. Voici pourquoi.
Blanchot a choisi le silence de l'écriture. Du moins, il affirme avoir choisi ce silence. Or ce qui est retenu de son oeuvre, ce sont ses engagements tapageurs et bruyants. C'est lui qui aurait sinon rédigé en totalité, du moins inspiré dans ses grandes lignes, le très violent et très radical manifeste des 121 " intellectuels " appelant les conscrits à déserter et leur faisant courir des risques insensés et inutiles. De 1954 à 1959, ces intellectuels se sont tus, alors que la guerre faisait rage en Algérie. La gauche alors exerçait le pouvoir. Ils n'ont manifesté leur opposition à cette guerre qu'à partir du moment où
De Gaulle a décidé d'imposer la " paix ". De même, Blanchot aurait défilé en mai 1968 derrière les drapeaux rouges de la révolution dévoreuse d'innocents et derrière les drapeaux noirs de l'anarchie génératrice de martyrs, et en 1995, il a protesté contre les lois Debré, dont il prétendait contre toute raison qu'elles préparaient de nouveaux Auschwytz. Il est évident que ces engagements délirants sont en contradiction avec la mystique de l'écriture que Blanchot est censé avoir professée. Ses postures ne sont qu'une imposture. En tout cas, elles n'ont pas entravé l'influence souterraine qu'il a exercée dans la vie intellectuelle de la France, façonnant le gauchisme culturel et donnant un vernis de belle écriture à la pensée déconstructrice. Au contraire, son penchant du secret ou du mystère a favorisé et accru cette influence.
La fascination avec laquelle les dinosaures gauchistes béent à l'œuvre de
Blanchot est incompréhensible, si l'on ne tient pas compte de ce qui la fonde, à savoir la mauvaise conscience qui semble avoir miné l'auteur de Thomas l'obscur pour avoir contribué au génocide dont les juifs ont été les victimes de 1942 à 1945, en écrivant de 1931 à 1944 dans des revues d'extrême-droite et en y publiant des écrits ouvertement racistes. Quand il vivait en Roumanie, Cioran a sombré dans les mêmes infamies. Lui au moins, il s'est repenti, il a reconnu ses erreurs, il les a expliquées par son jeune âge et l'imbécillité. Le repentir et l'autocritique sont la seule voie pour retrouver un honneur ou une raison de vivre. Blanchot n'a rien écrit ou publié de tel. Il a caché son passé, qui ne pouvait pas être excusé par le jeune âge. Il avait 30 ans quand il accusait les juifs de nuisances ethniques.
Au repentir, il a préféré le ressentiment. Il a fait siennes les thèses d'
Adorno et inspiré la déconstruction (de Man, Derrida), se déchargeant de ses responsabilités et en les faisant assumer par la culture ou par son pays ou par la pensée " française ". S'il a été raciste, ce n'est pas de sa faute ou de son seul fait, c'est sa culture qui l'a conduit logiquement à professer des thèses racistes et pro-nazies. C'est la faute de la France, c'est la faute de la culture classique, des croyances, de la religion de ses parents. Elles sont les seules responsables de son infamie. Il est vrai que la conscience trouve plus commode de se décharger de ses responsabilités sur des entités innocentes par nature plutôt que de reconnaître ses propres fautes ou la nature criminelle de ses pensées. De Gaulle qui était d'une génération antérieure à celle de Blanchot a reçu en héritage la même culture classique. Il sortait du même milieu bourgeois de province. Il a été élevé dans la même religion catholique. Blanchot a sombré, De Gaulle a résisté. De Gaulle a trouvé dans sa culture la force de résister à la barbarie, Blanchot la faiblesse de contribuer au néant. La culture est innocente, la France aussi. Avant 1945, Blanchot faisait porter sur les juifs la responsabilité des maux de l'humanité. Après 1945, rien n'a vraiment changé : il s'est contenté de substituer un bouc émissaire à un autre. La France, la culture, la pensée moderne ont beau avoir remplacé les juifs dans ses vindictes, la haine des vindictes est restée ce qu'elle était. Dans L'Etranger, Meursault, qui a tué gratuitement un arabe, en rend responsable le soleil qui le jour du meurtre était trop violent. Les jurés n'ont pas cru à cette blague : ils l'ont condamné à mort. Les dinosaures du gauchisme n'ont pas le courage de ces jurés populaires. Ils tiennent pour nouvel évangile les blagues absurdes de Blanchot.

En réalité, la prise de conscience louable de l'horreur d'Auschwytz n'a pas atténué, quoi que Blanchot en ait prétendu, la nature nauséabonde de ses engagements. Le gauchisme intellectuel d'après guerre n'est qu'un avatar des délires racistes d'avant guerre. Le noir a été repeint en rouge, c'est tout. Qu'on gratte la peinture, la réalité est identique. Quarante ans après les accords d'Evian, le manifeste des 121 que Blanchot a rédigé ou inspiré ne signifie rien. L'absurde tient au fait que les intellectuels prétendument progressistes qui l'ont signé ont pris le parti d'un FLN fasciste et raciste qui soumet les malheureux peuples d'Algérie à des exactions plus criminelles que la très bonasse république française. Si Blanchot avait gardé le silence entre 1931 et 1945, il n'aurait pas sombré dans l'immonde. Entre 1945 et 2002, il a continué sur sa lancée. Comparons les deux Corée : au Nord la barbarie sans limite et absolue, au Sud la démocratie et un pays qui sans être parfait est vivable. En prenant le parti du Viêt-nam du nord contre le Viêt-nam du sud, il a accepté que 70 millions de malheureux vivent dans le même enfer que les Coréens du nord. Comme l'extrémisme racial, le gauchisme intellectuel est animé par les mêmes pulsions de meurtre de masse et par la même exaltation de la force brutale. Dans les systèmes de haine à la promotion desquels Blanchot a participé, les citoyens sont tous suspects. Les pouvoirs communistes leur collent sur le front une étiquette jaune avec nuisible écrit dessus avant d'exterminer ceux qui sont ainsi étiquetés.
Les citoyens attachés aux lettres de la France et soucieux de l'émancipation des peuples ne peuvent pas mêler leur voix aux éloges indécents et étourdis que l'oeuvre de
Blanchot va susciter. Dans le tohu-bohu qui prévaut, le silence poli sera leur façon de résister.
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