La France s'apprête à
célébrer la loi de 1905. Les arguments sont fin prêts,
huilés, caparaçonnés, blindés. Les lézardes, par où pourrait
filtrer un peu de vérité, sont comblées. Le feu d'artifice
d'idées reçues sera couronné d'un bouquet de pensées bien
pensantes.
La loi de 1905 est une suite, plus ou moins cohérente, de
mots, sur le sens desquels il est loisible de gloser à
l'infini. Il n'est rien de plus sot que de s'attacher aux
mots. Seuls importent les faits qui ont justifié la loi et
qui en définissent l'esprit. Ce sont, en 1901, la loi sur
les associations qui a restreint le droit des congrégations
et institué le " délit de congrégation ", l'expulsion des
congrégations non autorisées, la mise sous séquestre de
leurs biens (évalués à un million de francs or), la
publication en 1904 dans l'Humanité d'une note
confidentielle du Pape adressée aux ambassades étrangères,
la rupture des relations entre la France et le Vatican qui
s'en est suivie, etc. Ces faits convergent. En 1905, les
élus de la République ont voulu arracher au clergé le
pouvoir qu'il exerçait encore. De fait, ils l'ont exilé de
la vie publique.
La lutte contre le clergé se justifie, si l'on tient le
clergé pour ce qu'il est, à savoir une association de clercs
ou " instruits " ou savants (rarement des femmes : en 1905,
les femmes titulaires d'un doctorat se comptaient sur les
doigts de la main). Il arrive que les clercs forment des
académies ou des sociétés savantes pour faire progresser les
connaissances : c'est à leur honneur. Mais ils peuvent aussi
exiger, au nom des études qu'ils ont faites et de la
supériorité qu'ils en tirent, de contrôler ou de guider ou
de dominer les hommes ordinaires qui n'ont appris que les
rudiments. Ces exigences, qui n'émanent pas du seul clergé
catholique, sont exorbitantes. A juste titre, la démocratie
les réprouve. Un diplôme, fût-il le plus élevé, n'est pas un
brevet de privilèges. De ce point de vue, la loi de 1905 est
admirable.
Le problème est que cette loi a abouti au résultat contraire
à celui que l'on était en droit d'en escompter. Certes, elle
a affaibli le clergé catholique, mais, à sa place, a
prospéré un autre clergé plus redoutable, plus avide, plus
ambitieux. Un clergé nouveau a supplanté le clergé ancien.
Au lieu d'un clergé à soutane et portant la croix, la loi a
laissé prospérer un clergé clandestin, souterrain,
invisible. Jamais la France n'a été autant cléricale, au
sens où jamais les " instruits " n'ont exercé un pouvoir
aussi étendu sur les esprits. Alors que l'Etat
s'enorgueillit de ne reconnaître aucun culte et de ne
salarier aucun ministre, quelque culte qu'il desserve,
jamais le culte de l'idéologie n'a été aussi florissant et
jamais les desservants de ce culte n'ont été aussi nombreux
à émarger au budget de l'Etat ou des collectivités locales
ou à bénéficier de subventions illimitées.
On évalue à un peu plus de cinquante mille le nombre de
ministres du culte qui, en 1905, ont dû renoncer à un
traitement mensuel que leur assurait l'Etat. Aujourd'hui le
clergé nouveau est dix fois plus nombreux. Ce sont les
diplômés, hommes ou femmes, qui monnaient les études qu'ils
ont faites dans les écoles, lycées et universités d'Etat
contre de la puissance, non pas la puissance financière,
bien que l'Etat les mette à l'abri du besoin, mais le
contrôle des esprits, la formation de l'opinion, la
définition de la voie juste. Ils ne célèbrent pas Dieu, ils
sont au service des droits de l'homme (non ceux de 1789,
mais ceux du clergé trotskiste), de la vertu civique, de
l'horizon citoyen, du respect tous azimuts, du vivre
ensemble forcené. Ce clergé est formé des permanents de la "
Ligue de l'enseignement ", des activistes de la culture, des
professionnels de l'agit prop, des intermittents du
socioculturel, des préposés à la censure dans les médias
subventionnés, des maîtres d'école dévoyés qui vident les
têtes plutôt que de former les esprits, des experts en
prétendues sciences de l'éducation, en prévention, en
assistance, en animation, des universitaires qui s'égarent
dans les impasses des " sciences " socialo-humanitaires, des
formateurs d'IUFM, des médiateurs à tout crin et de tout
poil, des dix mille (ou plus) professeurs ou fonctionnaires
mis à la disposition d'associations lucratives sans but, de
syndicats sans adhérents, de cache sexe de partis
politiques. Ce clergé constitue une charge colossale pour
les travailleurs. Ses pensions sont inscrites dans le grand
livre de la Dette publique. En 1789, les paysans ployaient
sous le faix de la noblesse et du clergé ; en 2005, ce sont
des pyramides de clercs que les citoyens portent sur le dos.
Non seulement leur liberté de conscience, de pensée et
d'action est limitée par ces desservants du culte, mais
aussi ils contribuent de leurs propres deniers à leur vil
asservissement. Des citoyens qui paient eux-mêmes la
réduction de leurs propres libertés, cela ne s'est jamais vu
dans un pays libre. C'est pourtant le seul résultat de la
loi de 1905.
Il n'y a pas de commune mesure entre les deux clergés. Les
revenus d'un évêque sont de l'ordre du SMIC. Les membres du
clergé idéologique jouissent de revenus supérieurs. Le
journal Le Monde qui est l'un des organes de ce clergé offre
à ses dirigeants des revenus de PDG grâce aux aides
prodiguées par l'Etat. Un directeur de rédaction de France 2
a un salaire décuple de celui d'un évêque. Alors que
celui-ci est rémunéré par les seuls fidèles, même les
infidèles contribuent, mal gré qu'ils en aient, à la
prospérité de celui-là. En 1905, les deux clergés étaient en
concurrence. Les écoles normales, la formation d'une
université à la botte du régime, la volonté d'en finir avec
l'Eglise, etc. avaient mis en place le culte nouveau. La loi
de 1905 a laissé le champ libre au clergé idéologique. Ce
n'est pas l'Eglise qu'elle a séparée de l'Etat, c'est l'Etat
qui a institué son propre clergé.
Voltaire affirme que rien n'est plus efficace que la
prolixité hâbleuse pour censurer les idées qui dérangent. On
parle d'abondance de tout et de rien, on dispute sur le sexe
des poissons chats, et pendant ce temps, on oublie de
regarder les choses en face. C'est ainsi que le clergé
idéologique en use partout où il est puissant. Les
privilèges inouïs dont il bénéficie ne sont pas près d'être
abolis. Il n'y aura pas en 2005 de nuit du 4 août, mais
l'habituel auto-encensement.
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