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Le
Débat est
édité par la maison Gallimard dont le catalogue très riche
comprend tous les " grands " écrivains,
Gide,
Sartre,
Malraux,
Proust,
etc., et/ou " grands " intellectuels ou supposés tels du siècle
dernier (Sartre, Beauvoir,
Foucault,
etc.). Les thèmes de cette revue, fondée en mai 1980, sont "
histoire, politique, société ". La vie intellectuelle en France
était alors, selon les responsables du
Débat,
marquée par l'épuisement des idéologies de l'après-guerre
(structuralisme, psychanalyse, avant-garde, marxisme). La page
de garde du n° 1 dresse un " état des lieux " effrayant. En
1980, les fondateurs du Débat
constatent
que les intellectuels ne débattent pas ou ne débattent plus, si
tant est qu'ils l'aient jamais fait - un comble pour des gens
qui font profession de débattre ou dont la raison d'être est le
débat. C'est l'ignorance du "
nouveau ",
des " mondes extérieurs ",
des " langages des autres ",
des " générations montantes "
qui définit les intellectuels. Les promoteurs du
Débat
veulent en finir avec cette sclérose et
" ouvrir "
la vie intellectuelle. Ils veulent
" parler des choses avec la curiosité encyclopédique, la
compétence du savant et le désir de communication publique ",
ce qui signifie en négatif que les intellectuels parlent des
choses sans curiosité, avec incompétence et sans souci de
communiquer. Enfin, ils reconnaissent (l'aveu, touchant de
naïveté et inquiétant par ce qu'il révèle, en dit long sur la
crise que vivent les intellectuels en 1980) qu'ils ne savent
plus qui ils sont : " Nous comprendre nous-mêmes, nous qui ne
savons plus de qui nous sommes les fils, de quoi nous serons les
pères, nous qu'un siècle explosé condamne à ne plus vivre, à
tâtons, qu'au présent ".
Le premier article du n° 1 confirme le trouble. Il est signé du
directeur et co-fondateur de la revue, l'historien
Pierre Nora,
auteur des Lieux de Mémoire
et directeur de collection chez Gallimard. Le titre
" Que peuvent les intellectuels ? "
reprend le titre d'un ouvrage collectif d'inspiration sartrienne
publié au début des années 1960, à savoir Que peut la
littérature ? La réponse en 1960 était nette : quand elle est
engagée, la littérature peut " beaucoup et même presque tout ".
Le titre réplique aussi à Régis
Debray,
qui, dans un ouvrage publié en 1977,
Le Pouvoir intellectuel en France
(Ramsay),
réduisait les intellectuels à leur statut protégé de
fonctionnaires insérés dans l'appareil d'état, centralisé et
puissant, et leur attribuait un pouvoir excessif. Nora critique
la thèse de Debray : " Il faut le
confusionnisme d'époque ou la jalousie des frustrés pour (...)
oser parler d'un pouvoir intellectuel comme élément du pouvoir
tout court "
(p 5) ; et il en profite pour mettre en accusation les
intellectuels. En 1980, les intellectuels ne sont plus écrivains
ou avocats ; ce sont des universitaires sans charisme,
discrédités, tyranniques, recourant au terrorisme (intellectuel
s'entend). Il s'agit d'une charge qui dénonce
"
l'irresponsabilité politique
" des
intellectuels, leur " laxisme "
et leur " démagogie ",
les " abus de confiance "
dont ils se rendent coupables, leur
" solipsisme psittaciste ",
leurs " immobilismes mentaux ".
Autres péchés dont ils sont accusés : "
rhétorique de l'intimidation "
; " terrorisme de l'autorité "
; " amnésie "
;
"complicité avec des tyrans "
affectation et obscurité " verbales ; etc. Arrêtons là
l'énumération des abus (pp. 17 à 19).
Nihil novi sub sole. En fait, cette dénonciation n'est que la
énième reprise d'un thème, récurrent dès qu'il est question
d'intellectuels, à savoir celui de la " trahison ". Lancé par
Julien Benda
en 1927 dans La trahison des clercs
(les intellectuels trahissent quand ils adhèrent à des
idéologies particularistes et rejettent l'universalisme qui
fonde le savoir), il a été repris sur d'autres modes par
Nizan
dans
Les Chiens de garde
(contre les intellectuels qui, professant une philosophie
idéaliste, se mettent au service du capitalisme, de la
bourgeoise et des oppresseurs), par
Raymond Aron
dans L'Opium des intellectuels
(la religion est l'opium du peuple, le marxisme celui des
intellectuels), par
Jean-François Revel,
dans La Tentation Totalitaire
et la Nouvelle Censure
(les intellectuels sont les complices et les otages des
staliniens, incapables de regarder le monde tel qu'il est, ils
ont adopté des attitudes de croyants), par
Finkielkraut,
dans La Haine de la pensée
(les intellectuels, en adhérant au culturalisme, rejettent la
vraie culture, c'est-à-dire " la vie avec la pensée "), par
Danièle Sallenave,
dans " la nouvelle trahison des
clercs "
(in Le Monde) et dans Le Don des
morts (les
intellectuels, en rejetant la littérature, la fiction, le récit,
la culture, se font les complices de ceux qui rêvent d'abêtir le
peuple), etc. Les années 1950-1980 ont été, pour reprendre le
titre d'un ouvrage de Nathalie
Sarraute,
celles " du soupçon ". Après avoir suspecté tout le monde, les
intellectuels à leur tour sont l'objet de la suspicion de tous.
Leurs aveuglements, leurs lâchetés, leur silence, leur
soumission à des tyrans, etc. leur sont rappelés. C'est
l'arroseur arrosé.
Bien entendu, la portée de l'accusation doit être relativisée.
Dans le n° 14 du Débat, en juillet 1981, un an après, le ton
change. Le désespoir se transforme en confiance béate. Le 10 mai
1981 a tout changé. Un éditorial, intitulé "
au milieu du gué
" et daté du 12
mai 1981, proclame qu'avec " un
socialiste à l'Elysée ",
c'est " une odeur d'histoire ",
" une résurrection de la
politique ",
" un retour de la passion
générale pour la chose publique ",
" une étonnante et soudaine
ouverture du possible social "
(p 3). En 1980, le ton de l'éditorial était noir : les sondages
n'accordaient à Mitterrand aucune chance de battre Giscard ;
celui du numéro 14, écrit le surlendemain du 10 mai 1981, est
rose, heureux, serein, confiant. Il a suffi que 4 ou 5 % des
électeurs gaullistes refusent d'accorder leurs suffrages à
Giscard pour que l'espoir renaisse. Les lecteurs du Débat ne
sont pas victimes d'hallucinations ! " L'odeur d'histoire "
dégagée par le 10 mai 1981 puait : en guise de socialo, le
peuple français a eu un pétainiste, fier d'avoir été collabo et
qui l'est resté jusqu'à sa mort.
En septembre
1980, la revue Le Débat a publié, dans sa quatrième livraison,
une enquête dont le sujet est formulé ainsi : " de quoi l'avenir
intellectuel sera-t-il fait ? ". Vingt-quatre jeunes
intellectuels ont répondu à la question. Agés de 30 et 40 ans,
ils étaient censés avoir un bel avenir devant eux : de fait,
devenus célèbres pour la plupart d'entre eux, ils ont eu
l'avenir qui leur était promis. En voici la liste :
A. Adler, B. Barret-Kriegel, J-F Bizot, P.
Bruckner, A. Finkielkraut, C. Delacampagne, V. Descombes, G.
Dupuy, J-P Dupuy, F. Ewald, L. Ferry, P. Jacob, G. Lardreau, G.
Lipovetsky, B. Manin, J-L Marion, G. Miller, O. Mongin, L.
Murard et P. Zylberman, F-M Pasquet, P. Raynaud, P. Rosanvallon,
E. Todd.
" Vingt ans après ", il est éclairant de revenir sur cette
enquête et d'analyser les réponses, parfois longues et denses
(pp. 3-88, sur deux colonnes, format 26 x 19), qui ont été
données à la question, non pas pour épingler les sottises qui
ont été écrites, pensant comme Montaigne que
" personne n'est exempt de dire des
fadaises ",
ni de faire se gausser les lecteurs. Ce serait inutile et cruel.
Il s'agit plutôt de comprendre, à partir d'une analyse de ces
écrits, de leur forme et de leur contenu, comment pensent les
intellectuels. Ces jeunes gens (il y a parmi eux une seule
femme) que le Débat a contactés, rémunérés, et de ce fait,
choisis, élus et honorés, étant donné le prestige de la maison
Gallimard qui publie cette revue, avaient 20 ans en 1968. Ils
appartiennent donc à une même génération, celle du baby-boom, de
la société de consommation, des barricades de la rue
Saint-Jacques et des AG interminables de la Sorbonne enfumée.
Voilà pourquoi les rédacteurs de la revue mettent en parallèle
leur enquête et celle d'Agathon à la veille de la Première
Guerre Mondiale, laquelle portant sur " les Jeunes Gens
d'aujourd'hui ", est " un intéressant témoignage encore consulté
sur l'état d'esprit de la jeunesse d'avant-guerre ".
En bref, cet article est le portrait d'une génération, à
laquelle, malgré le hasard de la naissance, je me flatte de ne
pas appartenir.
En intitulant leur article
" déscolariser
l'intelligentsia ",
Bruckner
et Finkielkraut
laissent entendre
que les intellectuels sont des produits de l'école et qu'ils
sont si fortement imprégnés par la formation qu'ils ont reçue
qu'ils perpétuent, devenus adultes, des modes de raisonnement ou
d'écriture scolaires - pas de n'importe quelle école, ni de la
communale, ni des écoles confessionnelles, mais des classes
préparatoires aux grandes écoles des " grands " lycées de Paris.
Tous ou presque tous sont agrégés de philosophie ou de lettres
ou anciens élèves de grandes écoles, X, ENS, HEC, et doctorants
ou fraîchement reçus au grade de docteur : à 29 ans,
Luc Ferry
a soutenu une
thèse sur la philosophie politique de
Fichte
! Ils viennent de sortir de l'école ou y sont encore comme
étudiants ou professeurs. Une règle de l'école consiste à citer
des noms d'auteurs prestigieux. Peu importe que ces auteurs
aient été lus ou non. A longueur d'articles, on cite donc les
auteurs au programme dans les classes terminales ou en khâgne
dans les années 1960-70 :
Nietzsche, Kant, Musil, Rimbaud, Marx, Claudel, Hegel, Fichte,
Heidegger,
comme si les références se limitaient à ce qui a été enseigné
dans une salle de classe. En six pages,
A. Adler
réussit à citer
le nom de plus de trente philosophes, historiens ou grands
hommes, dont je ne doute pas qu'il ait lu et relu effectivement
les oeuvres, de sorte que son article s'apparente plus à un
panthéon ou à une nomenclature d'ancêtres qu'à une réflexion
personnelle. A lire les 85 pages du Débat, la tâche à laquelle
Bruckner
et
Finkielkraut
invitent on ne
sait qui, peut-être eux-mêmes, leurs collègues ou leurs maîtres,
s'annonce difficile et l'injonction " déscolariser " reste un
voeu pieux, tant ces jeunes intellectuels pensent et écrivent
comme de bons élèves. Les automatismes scolaires, bien
assimilés, ne se sont pas évanouis, à peine franchi le portail
du lycée. Le principal de ces automatismes est de faire savant.
Alors on fait savant, par exemple en employant des mots et des
phrases latins, anglais ou allemands, sans les traduire :
horresco referens, ne varietur, anno 1932, ansprechen, aus der
Teutschen Urwalde, Weltgeist, Aufklarung, rock culture. De même,
les phrases entières des auteurs allemands ou anglais sont
citées de préférence dans la langue d'origine. Ce faisant, ces
intellectuels préfèrent peut-être dissimuler la platitude
effrayante des textes cités, qu'une traduction en français
rendrait trop cruelle pour leurs auteurs :
" Wo es war, soll ich werden; no future;
Because we are friends of democracy, we are not allowed to be
flatterers of democracy; Ich liebe die Unwissenheit um die
Zukunft ",
etc.
La langue majeure de l'école (le latin) et celle de la
philosophie (1'allemand) ne suffisent pas. Il faut de
l'obscurité et/ou de la langue de bois, condamnées pourtant par
Bruckner
et Finkielkraut,
qui dénoncent le " solipsisme " de l'intelligentsia et par
Jacob,
qui se persuade à juste titre, semble-t-il, que la philosophie
enseignée en khâgne dans les années 1960-70 et qui a formé ces
intellectuels est pleine de "
passages rigoureusement incompréhensibles ",
dont la seule justification est d'avoir fait passer un
" bon moment "
à leurs auteurs. Ou bien : " Nous
avons répété sur la mort de l'homme, sur les pratiques
discursives, sur les modes de production théorique, sur la
déconstruction du logocentrisme de la métaphysique occidentale,
sur les défilés du signifiant, sur le bruit des machines
délirantes, des phrases oraculaires dont nous ne savions jamais
ni quelles propositions elles exprimaient ni quelles étaient
leurs implications ".
Je ne citerai que deux exemples. Lisons ceci, de préférence à
haute voix, et méditons-en le sens, à condition, bien entendu,
que nous parvenions à en saisir quoi que ce soit :
" La culture, espèce de nature-histoire,
d'individu-communauté, d'absolu-relatif, déploie le mirage de
cette technodémocratie qui ne peut s'étayer que d'une nature "
ou d'une " institution vraie de
l'homme " toujours rejetée à distance d'elle-même, dans une
dérive qui tantôt la disperse, tantôt l'exauce, et toujours s'en
prévaut en la violant ".
Ou encore, selon Philippe
Raynaud,
quatre des phares de la pensée les plus souvent cités dans ce
numéro du Débat, Popper, Adorno,
Habermas et Wittgenstein,
auraient exprimé le " refus
d'éliminer le sujet fini du discours que celui-ci construit ".
Une simple analyse grammaticale montre que cette phrase a trois
ou quatre constructions possibles et donc trois ou quatre sens
possibles. Qui éliminer ? Ou bien c'est le sujet que l'on
élimine du discours (complément de lieu), ou bien c'est le sujet
du discours (complément déterminatif) que l'on élimine. Qui
construit quoi ? C'est le sujet qui construit le discours ou
c'est le discours qui construit le sujet. Pauvres
Popper, Adorno, Habermas, Wittgenstein,
qui écrivent dans une langue réputée obscure et dont la pensée,
exposée en français, langue supposée claire, se transforme en
amphigouri sous la foison des constructions vicieuses.
Une opinion
largement répandue partout et spécifique de notre époque
consiste à croire qu'il existe un divorce entre l'école (censée
enseigner le passé et la tradition) et les avant-gardes,
esthétiques et politiques. A l'école, le classique ; hors de
l'école, dans la rue, le moderne. Il n'en est rien. L'école, où
ont été formés ces intellectuels, et les avant-gardes non
seulement ne sont pas incompatibles, mais chacune se nourrit de
l'autre. Les intellectuels ont beau reproduire des modèles
scolaires, ils n'en connaissent pas moins les tics d'avant-garde
en matière d'écriture. Ils ont peut-être lu les auteurs
classiques ; du moins, ils les citent :
Platon, Kant et Hegel.
Un fait est certain : ils ont lu les auteurs d'avant-garde et
les philosophes formalistes et/ou déconstructivistes, puisqu'ils
les pastichent, répétant les traits de style qui caractérisent
les avant-gardes formalistes des années 1960. Ils sont à la fois
imprégnés de modèles appris à l'école et de tics qui ont connu
des succès de mode. Outre le charabia et l'amphigourisme, trois
tics forment l'écriture de nos intellectuels. Ce sont les
italiques, les parenthèses, les majuscules, sans que jamais
l'usage de ces signes soit justifié. Ces tics n'existent que sur
le mode de l'abus. Il s'agit plus pour les auteurs de lancer un
signal destiné à se faire admettre dans un clan et obtenir une
rapide reconnaissance que de dire quelque chose de fort ou de
personnel. En quatre pages,
P. Raynaud
réussit à écrire en italiques 25 mots, expressions ou phrases,
des plus communs aux plus rares, sans raison apparente. C'est un
record. Tous abusent des parenthèses. Ils mettent tout et
n'importe quoi entre parenthèses : des mots isolés, des noms
propres, des phrases courtes, des phrases longues, des
citations. Dans l'imprimé, l'usage des parenthèses est
strictement codifié et restreint, car elles introduisent une
rupture, préjudiciable à la saisie du sens, dans la continuité
de la phrase. Or, c'est justement parce qu'elles sont des
indices visibles de rupture qu'elles foisonnent dans ces textes.
En effet, elles permettent de laisser accroire que ces
intellectuels, comme Socrate,
Jésus-Christ, Marx,
etc., étaient censés l'être, sont en rupture - " idéologique ",
cela va de soi, mais avec quoi ? -, qu'ils ont basculé dans la
dissidence avec tout ce qui est établi, que, tenant, fût-ce dans
la seule ponctuation, un discours de rupture, ils suivent
l'enseignement de Bachelard,
corrigé par Althusser,
de la coupure épistémologique (dont le seul mérite est d'avoir
connu un succès massif dans les années 1960) ou ils font (sans
rire) la lutte des classes dans l'idéologie. De même ils
multiplient, comme s'ils écrivaient en allemand, les majuscules
à l'initiale des mots. Ainsi, grâce à une simple capitale, ils
transforment ces mots non pas en concepts, mais en leurres de
concepts, en pseudo-concepts, en illusion de concepts (en quoi
le Sens et le Maître sont des concepts ?) ; non pas en concepts,
mais en entités, absolues et absolutistes, de droit divin et
totalitaires, comme le Mal, le monstre Etat ou le Léviathan
biblique. Ainsi il leur est facile de s'attribuer des mérites ou
de se donner un beau rôle à jouer : di fare bella figura,
dirait-on en italien. Les voilà métamorphosés, par la vertu
d'une majuscule bien placée, en héros. Ce sont de nouveaux Saint
Georges au courage d'exception (car ils sont les seuls à rompre
la lance avec l'ennemi), personnages de fresques sulpiciennes,
combattant ces monstres majuscules (id est écrits avec une
majuscule), nommés le Maître, le Logos, le Rien, le Savoir,
l'Homme, le Sens, le Système, la Marge, la Raison, comme, dans
les épopées italiennes et en vers, Orlando Furioso terrassait le
Mal, le Diable, l'Infâme.
Les journalistes ont réussi à nous faire accroire que 1968 a été
fait par des révolutionnaires ou des " contestataires " qui se
seraient attaqués à l'ordre établi, à l'injustice, à
l'arbitraire. Or, ce que révèle la prose de ces intellectuels de
la génération 68, c'est la déférence dont ils font preuve. On
les disait insolents, impertinents, persifleurs ; ils sont
révérencieux, conformistes, soumis. Que je m'explique. Ce qui
caractérise la quasi totalité de ces articles, c'est la
vénération pour les auteurs reconnus, entrés dans le panthéon
des philosophes, légitimés par les institutions scolaires. Ils
admirent tous, sauf peut-être E.
Todd,
né en 1951, qui était trop jeune en 1968 pour participer aux
événements de mai, les génies qui philosophent en allemand,
Kant, Marx, Hegel, Fichte,
bien entendu, mais surtout les modernes :
Heidegger, Nietzsche,
ceux de l'école de Francfort ou de l'école de Vienne. Les
ont-ils lus ou ne les citent-ils que pour la montre ? La lecture
des articles ne permet pas d'en décider. Le fait est qu'ils
citent ces noms avec respect, estime, déférence, comme un
courtisan son Roi ou un valet son Maître. Celui qui va le plus
loin dans l'abaissement servile est sans aucun doute
Adler,
mais Pasquet, Raynaud,
Rosanvallon, Ferry
ne sont pas loin
de l'égaler. Ce sont plus de bonnes éponges qui absorbent tout
que de fortes personnalités. De cela, il ne faut pas conclure
que la révérence est leur nature. Ils ne sont révérencieux
qu'envers les auteurs morts ou qui ont achevé leur carrière et,
en conséquence, avec qui ils n'entreront jamais en compétition,
sinon après leur propre mort, devant la postérité. Autant ils
embaument de déférence les morts, autant ils dissolvent dans
l'acide du mépris les vivants, ceux qui, en 1980, avaient plus
de 50 ans, entre 50 et 80 ans, et qui ont été les
maîtres-à-penser des années 1950 et 1960.
Dagognet, Ricoeur, Benveniste, Derrida,
Foucault, Barthes, F. Jacob, Lacan, Aron
sont étrangement
absents du panthéon des penseurs révérés par nos intellectuels.
Sartre et De Beauvoir
aussi. Peut-être parce qu'ils ne sont pas allemands, surtout
parce qu'ils sont encombrants. Quoi qu'il en soit, ils sont
dénigrés, méprisés, attaqués.
Murard
et
Zylberman
dénoncent ce qu'ils nomment "
1'épuisement des oracles
" , les "
régressions
", les " scléroses
" ; Bruckner
et Finkielkraut,
le " solipsisme
" des intellectuels qui les ont précédés sur le chemin de la
pensée, " la scolarité perpétuelle
", le discours critique qui est à lui-même sa propre fin, les
Lumières devenues folles. " Nous
habitons, écrivent-ils dans une charge féroce, une petite
paranoïa que nous revêtons des grands noms d'Universel, de
Fascisme et de Résistance
". Pierre Jacob
avoue : " Les gens de ma
génération, qui ont étudié la philosophie en France à la fin des
années 1960, se sont, à mon avis, engagés pour la plupart sur de
fausses pistes
".
Que signifie cette vénération pour quelques-uns fondée sur le
mépris de tous les autres ? A mon sens, elle s'inscrit dans une
stratégie sociale, que je résumerai ainsi : ôtez-vous de là que
je m'y mette. En 1980, pour les intellectuels âgés de 30 ans, la
chasse aux sinécures est ouverte. Tous sont fonctionnaires. Leur
ambition est de faire carrière dans l'appareil d'état ou dans
des institutions d'état et les services publics. De fait, la
stratégie qu'ils ont adoptée a réussi. Elle a été d'autant plus
efficace que, de " gauche ", ils ont bénéficié de l'arrivée
inespérée des Socialistes et Communistes au pouvoir pour accéder
vite aux bonnes places. Aujourd'hui, ils ont réussi, sinon tous,
du moins la plupart d'entre eux. Les voici professeurs
d'Université dans des institutions prestigieuses, non pas à
Avignon, mais à Paris. A quoi il convient d'ajouter, puisque ces
sinécures ne suffisent pas, la production d'émissions TV et de
radio, des positions importantes dans l'édition, la direction de
revues prestigieuses. Ils ont un nom, ils sont reconnus. On les
invite à parcourir le monde, ils vont en mission à l'étranger,
on leur offre, comme à des stars du showbiz, de substantiels
cachets pour discourir en public ou des piges gratifiantes pour
écrire dans la presse.
Ces produits
de l'école sont-ils de bons élèves ? A lire les réponses, on est
en droit d'en douter. La qualité qu'un bon élève est censé
manifester dans les pensums de ce type est, outre la maîtrise de
la syntaxe et de l'expression de la pensée, l'aptitude à
analyser une question et à la comprendre. Ci-dessus, j'ai cité
un beau spécimen de tératologie verbale. Inutile de s'y
attarder. La question posée "
de quoi l'avenir intellectuel sera-t-il
fait ?
" a rarement été analysée ou comprise, volontairement ou par
manque de réflexion. L'un fait comme si on lui demandait de
prédire l'avenir et se métamorphose en un Nostradamus de gare.
Un autre répond sur le passé, un troisième sur le présent, un
quatrième élude la question (c'est peut-être la réponse la plus
intelligente), un cinquième multiplie les injonctions : les il
faut que, on doit, il n'y a qu'à, etc.
Mongin
représente par un schéma " le
nouveau paradigme intellectuel
" en dressant non pas une liste (ce qu'est un paradigme), mais
en dessinant un triangle qui reproduit le famosissimo triangle
sémiotique à trois sommets : signifiant, signifié, référent, y
affectant les pôles (en fait, des angles) " nouveau paradigme
intellectuel ", " médiations institutionnelles ", " nouvelles
sensibilités, nouvelle esthétique ", sans que soient expliqués
les rapports entre ces " pôles ", lesquels pourtant sont censés
" s'articuler ". Méritent-ils vraiment, pour d'autres qualités
que l'imitation des tics d'écriture à la mode ou la protection
du pouvoir politique, cette carrière rapide ? L'avenir
qu'imaginait l'intelligentsia en 1980 est franchement risible.
On annonçait que le marxisme et la pensée Althusser avaient un
immense avenir radieux devant eux, que le communisme ferait la
guerre à l'Occident, que les démocraties étaient en péril, que
la Nouvelle Droite menaçait les libertés que quelques hommes
courageux, de 1940 à 1944, avaient arrachées par les armes aux
nazis, que le libéralisme sauvage allait triompher,
G. Dupuy,
le journaliste de Libération, prévoyant que serait privatisée la
vie intellectuelle et défonctionnarisés les intellectuels, alors
que la divine surprise - qu'aucun n'osait espérer, tant il
paraissait certain que Giscard serait réélu - qu'a été la
victoire de Mitterrand a rendu cela caduc et n'a fait que
renforcer ce qui semblait condamné. Le passé n'est pas analysé.
On agite des bannières, comme dans les processions religieuses.
Les icônes des ancêtres sont brandies, les slogans anciens
ressassés : affaire Dreyfus, Jaurès, le socialisme et la paix ou
le capitalisme et la guerre, la gauche unie, la classe ouvrière
régénératrice, les intellectuels engagés qui détiennent la
Vérité, mais qui restent silencieux (par ignorance ou veulerie)
sur le passé nauséabond de Marchais et de Mitterrand, qui
s'étaient engagés en 1942, le premier dans la collaboration en
Allemagne même avec l'industrie militaire du Reich nazi, le
second dans la complicité à Vichy avec des criminels contre
l'humanité. Rien de ce qui a été annoncé ne s'est réalisé; rien
de ce qui devait être l'avenir intellectuel ne s'est avéré. La
prédiction la plus comique est celle de l'althussérien
Adler.
Pour lui, " les ouvriers
d'industrie sont les forces motrices de la démocratie ",
" le coeur et le cerveau du
prolétariat mondial existent là où (en France et en Allemagne)
la classe ouvrière est la plus concentrée, la mieux organisée ".
Il conclut : " S'il est un avenir
auquel je crois dur comme fer, c'est bien à celui-là ", ajoutant
prudemment : " Le lecteur me pardonnera de demeurer un peu
elliptique sur les moyens immédiats de sa mise en œuvre ".
Les délocalisations décidées Mitterrando regnante ont fait
disparaître la classe ouvrière, les survivants préférant
accorder leur suffrage à l'extrême-droite plutôt qu'à la gauche,
appliquant ainsi la vieille sagesse des nations : chat échaudé
craint l'eau froide. Aucun des événements survenus dans les
années 1980-1990 et des effets qu'ils ont eus sur la vie
intellectuelle n'a été prévu, ni même soupçonné, ni la chute
annoncée du communisme, ni l'effondrement prévisible des mythes
tiers-mondistes régénérateurs (dont G. Dupuy se fait le
chantre), ni la toute puissance montante du nazislamisme qui se
répandait partout, dès 1960-70, sans que quiconque s'y opposât,
ni le retour des identités culturelles à leur essence, à savoir
le ghetto, la folie, l'enfermement de soi sur soi. Tout était
faux. N'était vrai que le désir de carrière.
De cet
ensemble médiocre, deux analyses se dégagent dont les auteurs,
Bizot
et
Todd,
déjà en 1980, se situaient aux marges de l'intelligentsia, parce
que - et c'est leur qualité principale -, ayant beaucoup voyagé
et vécu quelque temps à l'étranger, ils connaissent
effectivement le monde, lequel, pour eux, ne se borne pas aux
limites du triangle sacré Sébastien-Bottin, Saints-pères,
Sorbonne. Bizot
a bien saisi et analysé en termes très synthétiques trois des
phénomènes qui sont devenus majeurs dans les années 1980-90 : le
Sud - l'axe Brasilia-Lagos-New-Dehli-Singapour - connaît une
explosion démographique et économique qui menace la suprématie
supposée, plus fantasmée que réelle, de 1'Occident et qui fera
du Sud à terme le nouveau centre du monde ; la " rock culture "
- et tout ce qui y est lié : communication, images, sons, vidéo,
multimédia - s'étend partout et devient le fondement
(méprisable) d'une cosi-detta culture, prétendument universelle
; le " global village ", ainsi créé et dont la gauche au pouvoir
s'est faite le chantre et l'auxiliaire, risque de produire
partout des réactions identitaires et nationalistes. Le second,
Emmanuel Todd,
a bien compris que ce qui fondait la vie de l'intelligentsia
était à la fois la haine de soi (le " masochisme verbal "),
identique dans ses formes à celle qui, animant dans les années
1930 Drieu La Rochelle
ou Brasillach,
les a conduits à sombrer dans l'abjection, et l'ignorance
absolue de ce qu'a été effectivement la pensée française du XIXe
s, laquelle est à l'origine de l'histoire des mentalités (et
quantitative) et de la sociologie aronienne. Ce qui frappe
Todd
(et il a le courage de l'écrire en 1980 à contre-courant de
tout), " c'est l'alignement culturel de la France, autrefois
exportatrice de pensée et de théorie, sur les nations et écoles
étrangères, signe certain d'un affaiblissement ", lequel, au
cours des dernières années, sous la direction du diabolique
tandem Mitterrand et Lang, promus protecteurs des jeunes et des
jeunes intellectuels, n'a fait que s'accentuer, s'approfondir et
s'étendre au cinéma, à la musique, à la littérature.
Que conclure
de ce portrait de groupe ? Dire sa nausée ? Se souvenir de ce
que savent les habiles depuis qu'il y a des hommes et qui
pensent, à savoir que la notoriété ne fait pas nécessairement la
lucidité, qu'une belle carrière dans les institutions n'est pas
nécessairement due au talent, que les académies, les
universités, les grandes maisons d'édition sont hantées de
médiocres, qu'un important tirage ne fait pas un grand écrivain,
que les pensions accordées jadis par le Roi, aujourd'hui par l'Etat,
ne vont pas aux artistes, mais aux courtisans : bref, que la
pensée emprunte des chemins de traverse, plus ceux de l'école
buissonnière que ceux des khâgnes ? L'affaire Dreyfus a été un
moment fondateur de l'histoire des intellectuels, et cela pour
trois raisons. C'est en 1896 que l'emploi d'intellectuel comme
nom s'est généralisé. A l'origine (et aujourd'hui encore),
intellectuel est un adjectif de relation. Les facultés, le
quotient, un domaine sont dits intellectuels quand ils sont
relatifs à l'intelligence. Il est employé aussi comme un nom
commun pour désigner des humains. Cet emploi est attesté pour la
première fois dans les Mémoires de Saint-Simon et le Journal
d'Amiel, mais c'est au cours de l'affaire Dreyfus que ce nom
entre dans la langue courante. Terme condescendant et de mépris
pour désigner les Dreyfusards (Herr, Lazard, Zola, Jaurès,
etc.), il est assumé et brandi comme un étendard par les
Dreyfusards eux-mêmes, fiers de l'identité que leur assignaient
leurs ennemis. C'est aussi en 1896 que les intellectuels ont
établi un credo ou une déontologie ou un paradigme moral et
politique. Ils sont censés dire le Vrai, le Bien, le Juste, le
Droit. En cela, ils seraient - ou ils se disent être - les
héritiers des Lumières. Ils se chargent de cette mission, non
pas au nom d'une Eglise ou d'un dogme, mais de la haute idée
qu'ils se font d'eux-mêmes, du savoir, de la pensée et de la
littérature. Aucune instance ne la leur confie. Ils s'en
chargent eux-mêmes. En réalité, en eux, convergent deux
traditions vivaces dans l'histoire de notre littérature : celle
du poète et écrivain prophète et celle de l'écrivain militant, à
la fois
Hugo
(ou
Rimbaud)
et Voltaire,
le poète voyant ou prophète (à la manière de Hugo) qui montre la
voie à suivre et l'écrivain voltairien, qui combat les
injustices, les atteintes au droit et les intolérances.
Julliard
et
Winock,
auteurs d'un dictionnaire des intellectuels, les définissent
comme des experts (savants, chercheurs, universitaires) qui se
mêlent de ce qui ne les regarde pas ou qui sortent du domaine
dont ils sont spécialistes pour prendre parti ou dire leur
opinion. Mais sur quoi ? L'adduction d'eau dans leur commune, le
ramassage des ordures ménagères ? Non. Sur le lointain de
préférence ? Sur l'Ouzbékistan, la Bosnie, Israël, la dernière
guerre, la Chine et sur la façon dont le monde va. Enfin, c'est
aussi en 1896 que les intellectuels, après avoir accepté de
défendre un capitaine injustement accusé (entre autres raisons,
parce qu'il était juif) d'un crime qu'il n'avait pas commis,
refusent de protester contre le premier génocide (on disait
alors " massacre " de masse) de deux cent mille Arméniens dans
la partie occidentale de l'ancien empire ottoman. Autrement dit,
au moment où les intellectuels, en tant que groupe social,
émergent comme défenseurs du Droit, ils trahissent aussitôt les
principes qui les font être.
Cette duplicité se vérifie tout au long du siècle. Là est le
problème. Car, les intellectuels, produits de l'école, sont
d'abord des hommes de la parole publique, rompus à l'exercice de
la rhétorique. Il leur faut une cause à défendre dans un
prétoire fermé ou sur la voie publique. Ils font de bons
avocats, ils défendent les dossiers qu'ils ont eux-mêmes
constitués, ils instruisent à charge et à décharge. Ils sont
persuadés que la parole, quand elle est maîtrisée et qu'elle
repose sur des faits avérés, est acte et parvient toujours à ses
fins. Leur modèle, c'est Cicéron
ou Démosthène,
Clémenceau
ou Badinter.
Hors du tribunal (qu'il soit palais de justice, tribunal de
l'histoire ou de la rue), c'est, pour eux, terra incognita. Or,
le vrai problème du siècle et de l'humanité depuis toujours
n'est pas la défense d'un innocent injustement accusé, mais le
Mal. Dreyfus a été réhabilité, mais les deux cent mille
Arméniens égorgés n'ont pas été ressuscités. Il est aisé de
démontrer qu'une pièce à charge est fausse. N'importe quel
expert peut le faire. Mais penser le Mal et s'y opposer, c'est
autre chose. Le verbiage, la rhétorique, les tics d'écriture, la
connaissance de l'allemand et la lecture de
Wittgenstein
ne sont d'aucune utilité. Ce qui explique que les grands
génocides du siècle - au Liban en 1860, à Damas en 1861, dans
l'empire ottoman en 1894-96, puis en 1915-16, en URSS en 1932-33
(entre autres), en Allemagne et dans les territoires occupées
par les nazis en 1943-45, à Timor pendant vingt ans, dans le Sud
du Soudan aujourd'hui, etc. - et les entreprises de purification
ethnique, en URSS, dans l'Allemagne nazie, en Istrie en 1945,
dans les pays arabo-islamiques de 1948 à aujourd'hui, qui sont
le Mal en action, n'ont jamais été condamnés, sinon, vingt ou
trente ans après et pour le seul génocide dont les juifs ont été
les victimes de la part des nazis, quand, horreur des horreurs,
ils n'ont pas été ouvertement approuvés et légitimés : ainsi, le
génocide des Arméniens et celui des Ukrainiens en URSS, la
purification ethnico-religieuse dans les pays arabo-islamiques.
Ils n'ont pas non plus été pensés. Que peut dire un amateur de
rhétorique ampoulée, d'effets de manche ou d'abus de majuscules,
de l'horreur du monde et du Mal absolu ? Rien évidemment. Dans
ces conditions, le silence est préférable au chapelet rhétorique
des mots creux, les intellectuels se faisant par leur frivolité
bavarde ou leur aveuglement hâbleur ou leur ignorance prolixe
les complices, volontaires ou non, de la Bête immonde.
n
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