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Munich,
tous les jours!
Le renoncement
d'avant la catastrophe
A propos de Vous aurez la guerre,
Editions Jean Paul Bayol, 2008.
Rencontre avec Loïc
Lorent
Raphaël DARGENT. –
Après Votre jeunesse, vous publiez avec Vous aurez la guerre,
votre deuxième essai ; le style en est vif et vos réflexions toujours
empreintes d’un bon sens patriotique qui nous plaît beaucoup. Vous
épinglez dans cet opus un mal européen et français contemporain – au
moins depuis 1938 et la tristement célèbre conférence de Munich – et que
vous appelez le munichisme. Vous annoncez le pire car nous sommes
défaits dans nos têtes. Il est vrai que l’abaissement moral précède
toujours la défaite physique, le renoncement à soi prépare toujours la
débâcle. Le munichisme, n’est-ce pas cela d’abord : le
renoncement à soi, le refus du patriotisme ?
Loïc LORENT. – Je
définis le munichisme comme un ensemble de valeurs inversées.
L’important est bien sûr de comprendre de quoi elles sont l’inverse.
Aussi, ce que vous appelez fort justement « le renoncement à soi » est
en marche dès la fin de la Grande Guerre. Le plus étonnant est que la
faillite de ces contre-valeurs en mai-juin 1940 n’a pas été comprise ou
plutôt que leur dramatique triomphe contemporain empêche qu’on les
remette en cause. Le faire, assurent certains, serait criminel à l’heure
où l’amour pour tous, le métissage et le village-monde vont nous
conduire vers des lendemains pleins de tendresse et d’égalité. C’est là
le propre des sociétés occidentales d’aujourd’hui, à la fois vaniteuses
et trouillardes, que de décréter que le simple fait de critiquer le
pacifisme, par exemple, est monstrueux. Puisque le common sens
nous assène que le pacifisme est une chose merveilleuse, qui oserait
s’avancer pour dire le contraire, pour mettre en cause ce verdict ? Au
choix : un néo-nazi, un réactionnaire, un impuissant, un ancien
parachutiste nostalgique des barricades d’Alger.
J’entends par munichisme
quatre phénomènes essentiels : le rejet pavlovien de tout patriotisme,
la naissance puis la victoire d’un pacifisme messianique, la foi
intégrale en l’arbitrage international et, par conséquent, le rejet de
toute solution militaire. Ces quatre éléments sont les vrais vainqueurs
de la Grande Guerre. Certes, le pacifisme et l’internationalisme ne sont
pas nés à Verdun, mais c’est le souvenir de Verdun qui leur a permis,
dans les années 1920-1930, d’amener à eux d’abord les intellectuels puis
l’immense majorité des populations européennes. En 1938, concernant la
France, l’affaire est réglée : le patriotisme, c’est la guerre, guerre
qui ne sert à rien, et il ne saurait y avoir d’autres solutions
politiques que celles passant par l’organisation de congrès ou de
réunions entre dirigeants. C’est la raison pour laquelle Munich n’est en
rien un événement ou un accident mais une conclusion logique après vingt
années de propagande genevoise et antimilitariste. Mais ce munichisme-là
est encore modeste comparé à celui qui règne aujourd’hui et traverse
toutes les démocraties à des degrés divers dans la mesure où l’on peut
encore, dans les années 1930, le combattre, où une partie – malgré tout
– non négligeable des élites et de la population n’y souscrit pas.
C’est, à mon sens, une
authentique maladie, celle d’une addition de renoncements qui commence
par le renoncement à influer véritablement sur le cours de l’histoire.
En effet, il était et sera toujours plus facile de se dandiner sous la
bannière du libéralisme sans frontières en psalmodiant « give peace a
chance » que d’aller imposer l’ordre dans les Balkans en 1992.
Raphaël DARGENT. –
Vous écrivez à juste titre que la manie commémorative dont notre pays
s’est fait une spécialité évacue l’Histoire et toute véritable réflexion
historique ; que c’est l’émotionnel, le compassionnel, mais encore le
politiquement correct, qui l’emportent sur le scientifique et le
méditatif. Par exemple, on vient d’enterrer en grandes pompes le dernier
poilu. La disparition du dernier soldat de 14-18, ce n’est pas rien ;
chaque Français, je crois, en est conscient. Il était important qu’à
cette occasion la Nation rende un hommage aux combattants ; mais
qu’avons-nous fait ? Au-delà de la cérémonie classique, derrière la mise
en scène empreinte de dignité et d’émotion, nul enseignement véritable
sur les raisons du conflit, son déroulement, ses conséquences. Pire, on
trouva à l’occasion des motifs de satisfaire encore aux cultes
bien-pensants actuels. Il se trouve que Lazare Ponticelli était
d’origine italienne, et étranger lors du conflit ; l’aubaine était trop
belle de glorifier alors l’engagement pour la France des étrangers et
autres Français d’adoption. Il ne s’agit pas de nier que ces soldats
étrangers furent nombreux ; il ne s’agit pas de ne pas leur rendre la
justice et l’hommage qu’ils méritent. Mais l’occasion était trop belle
de mettre en avant cette particularité. Pour compléter le tableau, les
médias ressortirent des images de Lazare Ponticelli expliquant quelques
années plus tôt tout le mal qu’il pensait de la guerre, et d’autres
témoignages encore d’autres poilus exprimant, eux, leur solidarité
d’infortune avec les soldats allemands. Finalement, derrière le verni
patriotique – les drapeaux, la Marseillaise, les uniformes, la cour des
Invalides – la nature du message délivré était consensuel et conforme à
l’idéologie ambiante. Le soir même, lors d’une émission télévisée,
j’entendis des spécialistes du premier conflit mondial expliquer que
cette guerre était en effet une boucherie inutile, un non-sens pour les
combattants eux-mêmes. Personne, comme de bien entendu, ne rappela qu’il
s’agissait aussi de reprendre l’Alsace et la Lorraine; personne ne
rappela qu’il s’agissait d’honorer notre parole en portant assistance à
nos alliés. Il est un fait que l’intégrité du territoire tout comme le
sens de l’honneur et le sentiment national sont devenues des notions
archaïques, comme vous dites « réactionnaires »…D’autres, dans cette
même émission, s’étonnaient qu’on n’ait pas associé l’Allemagne à cet
hommage ou encore qu’on ne décide pas de transformer le 11 Novembre en
fête de l’Amitié européenne… Vous verrez que le dernier poilu parti,
maintenant qu’on a fait l’adieu obligé et en bonnes et dues formes, le
temps n’est pas loin où l’on remettra en cause, de cette façon sûrement,
le 11 Novembre. Pourquoi donc en sommes-nous là ? Quelles sont les
raisons historiques et idéologiques de cette débâcle morale ?
Loïc LORENT. –
C’est là un bel hommage que vous rendez aux journalistes ! Vous imaginez
bien que je n’ai pas manqué la retransmission télévisée des funérailles
de Lazare Ponticelli. Je m’attendais au pire et n’ai pas été déçu.
Lazare Ponticelli était originaire d’Italie. J’imagine sans peine la
ferveur qui a du parcourir les salles de rédaction parisiennes. Un
Italien ! Pour Libé et la gauche en général, c’était
providentiel, l’occasion de torcher une ribambelle d’articles sur « ce
fils du soleil et de la misère », sur « sa haine de la guerre » et, en
poussant un peu – certains ont osé pousser – , critiquer la politique
migratoire du gouvernement avec cet argument massue : Lazare Ponticelli
était un sans-papiers ! Vive l’anachronisme ! En ce qui me concerne,
j’ai cru voir et entendre un spot de publicité pour Benetton durant les
deux heures qu’ont duré les obsèques d’un dernier poilu qui
méritait mieux que ça. Il y a quand même eu un suspense insoutenable
dont vous ne parlez pas : Lazare Ponticelli avait été chef d’entreprise.
Mais on nous a vite rassurés : Lazare aimait les ouvriers.
Avant d’aborder le
pourquoi de ce traitement médiatique et, plus profondément, la façon
dont est enseignée ou simplement transmise la première guerre mondiale,
je tiens à préciser que je ne me permettrai jamais de juger les vétérans
de ce conflit, même ceux qui ont visité des centaines d’écoles en
racontant que la guerre était inutile. Ceux qui ont sacrifié leur
jeunesse pour la patrie, qui ont vu leurs camarades, leurs amis tomber,
ceux-là ne méritent que le respect de la nation. Il en va autrement des
politiciens, des historiens et des médias qui, plus ou moins
systématiquement, confondent mémoire et histoire. J’ai longtemps cru que
les journalistes, en tant que corporation et ‘classe sociale’ (l’un des
métiers où l’endogamie est la plus forte), décrivaient le monde,
choisissaient les sujets et les informations en fonction de leurs
convictions politiques. Pour parler clairement : une information de
gauche faite par des journalistes de gauche. Mais j’ai dû revoir mon
analyse quand, ces derniers mois, tous les journalistes ont sorti leurs
plumes pour « raconter Nicolas Sarkozy ». Les portraits n’étaient pas
toujours flatteurs, mais ils avaient tous une chose en commun : ils ne
s’attachaient qu’à la forme, jamais au fond. Alors l’évidence m’a
frappé : les journalistes français ne sont pas trop politisés, ils ne
sont tout simplement plus journalistes. Ils font de la communication. Et
comme, en sus, la plupart d’entre eux est inculte, ne sait rien de
l’histoire de France et des enjeux géopolitiques internationaux, elle ne
peut et, de toute façon, ne sait que verser dans l’émotionnel. Pourquoi
donc les journalistes qui sont, à quelques nobles exceptions près, des
archétypes de petits bourgeois repentants feraient autre chose,
tiendraient un autre discours que celui tenu par leurs compatriotes ?
Ils sont autant des faiseurs de l’opinion que l’opinion elle-même. Les
funérailles de Lazare Ponticelli étaient à ce titre d’une insondable
tristesse. Des réflexions niaises sur la guerre qui fait des morts, sur
les combattants qui, « forcément », ne voulaient pas se battre parce
qu’ils étaient… des hommes (j’y reviendrai, c’est fondamental), le quota
antiraciste (Le MRAP vous parle tous les soirs à 20h00) avec
l’évocation des troupes coloniales dont on dira bientôt qu’elles furent
seules à faire cette guerre – comme on a dit lors de la sortie du
stupide Indigènes qu’il n’y avait que des Maghrébins dans l’armée
d’Afrique, etc., etc. Surtout, par delà les erreurs, les contresens, les
bêtes simplifications, on nous a encore servi le même pathos et les
mêmes larmes, avec violons à l’appui. En somme, on nous invitait à
partager la douleur d’une famille bien plus qu’à rendre hommage à un
ancien combattant. On enterrait l’ultime incarnation d’un passé
détestable parce que guerrier et la seule façon de ne pas montrer qu’on
était soulagés consistait à ne parler que de l’homme, de ses
souffrances, du chagrin de ses proches. D’une façon subliminale, on nous
disait : la guerre est une horreur dont les hommes ne sont que les
jouets, jamais les acteurs. Lazare Ponticelli n’était plus un ancien
combattant mais une victime. Il y a là un paradoxe dans la mesure où,
jusqu’à preuve du contraire, ce sont des hommes qui tiennent entre leurs
mains des fusils et tirent sur d’autres hommes. Nous voilà arrivés au
pourquoi ! J’ai été agréablement étonné de voir que Stéphane
Audouin-Rouzeau avait été invité pour commenter la cérémonie. Le travail
de ce grand historien permet de mieux comprendre la lecture fallacieuse
qui est faite de la Grande Guerre et, par extension, de la guerre en
général. Aussi vais-je devoir faire un détour par l’histoire, la vraie,
celle d’Audouin-Rouzeau et de Jean-Jacques Becker, pas celle de Claude
Ribbe (souvenons-nous du fabuleux « Hitler est le fils spirituel de
Napoléon ») ou M. Le Cour Grandmaison (qui porte d’ailleurs le même nom
que l’infatigable promoteur de l’offensive à l’Ecole de guerre
juste avant le déclenchement des hostilités en 1914. Coïncidence ou
bêtise atavique ?). Donc, vous n’êtes pas sans savoir que deux courants
s’affrontent qui entendent expliquer comment les soldats de 14-18 ont
‘tenu’ durant quatre ans. D’un côté, les tenants de la ‘contrainte’
(portée notamment par Rémy Cazals et Nicolas Offenstadt). De l’autre,
ceux du ‘consentement’ (portée notamment par Stéphane Audoin-Rouzeau et
J.-J. Becker). Les premiers, s’appuyant sur les témoignages
soigneusement sélectionnés de vétérans, prétendent que la peur d’être
fusillé, la censure, le bourrage de crâne sont les seuls raisons qui
poussèrent les soldats à résister et à ne pas se mutiner en masse. Les
seconds avancent que bien que réelles, les raisons susmentionnées ne
suffisent pas et que l’on ne peut balayer d’un revers de main l’idée de
devoir, l’attachement au sol national, la camaraderie qui oblige à ne
pas se débiner pour ne pas abandonner les ‘copains’ et, pas si dérisoire
que cela, ‘le sens du travail bien fait’. Les soldats de Cazals avaient
la trouille du peloton d’exécution et subissaient une guerre dont ils se
foutaient royalement. Les soldats d’Audouin-Rouzeau n’étaient
certainement pas très ‘heureux’ au front, ne comprenaient pas toujours,
et à juste titre, les causes de cette gigantesque bataille, mais ils
luttaient parce qu’il fallait le faire, parce qu’ils luttaient sur le
sol national. Ils avaient fini par accepter cette guerre à défaut de la
supporter. Revenir sur ce débat, qui agite encore aujourd’hui la
communauté universitaire, me semble important parce que l’idée de
‘contrainte’, même si elle n’est quasiment jamais citée par ceux qui la
croient, l’a emporté. Dans l’enseignement : les mémoires de soldats
toujours pacifistes et antimilitaristes illustrent les cours de la
plupart des professeurs d’histoire. Dans les médias : les soldats
étaient des « pions », « de la chair à canon » entre les mains des
généraux. Je ne dis pas que Remy Cazals et Nicolas Offenstadt sont de
mauvais historiens mais il faut faire preuve d’honnêteté
intellectuelle : la thèse qu’ils défendent est idéologiquement marquée –
ce n’est pas leur faire injure que de dire cela, mais un simple constat
quand on voit, par exemple, qu’ils ont signé l’appel des universitaires
en faveur de Ségolène Royal lors de la dernière élection présidentielle.
Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt ! Ils défendent une
vision de gauche de la guerre basée sur un mépris du patriotisme et du
militarisme avec, en parallèle, une mythification des mutins. J’abrège :
cette grille de lecture qui entend dissocier les combattants de la
guerre a gagné et explique à mon sens pourquoi nous avons eu droit à
cette grand messe de l’anti-France lors des funérailles de Lazare
Ponticelli. Mais il y a pire et encore plus passionnant. « La guerre est
le contraire de la civilisation », entend-on tous les jours. Le discours
de la ‘contrainte’ est, en quelque sorte, un prolongement de la thèse de
Norbert Elias dans laquelle le phénomène guerre se voit opposé à la
civilisation. Aussi, l’homme qui fait la guerre sans y être contraint ne
peut pas être… civilisé. Alors, on comprend mieux pourquoi l’homme
européen version 2008, un Pujadas par exemple, déjà célèbre pour son
« génial » lancé lorsqu’il visionnait en direct les images des tours de
New-York en flammes le 11 septembre 2001 (ivresse de l’audimat et des
duplex en direct de Ground Zero !), on comprend mieux comment il peut
dire à des millions de téléspectateurs quelque chose comme : « Il faut
bien se dire que… euh… on vit plus à la même époque… euh… que les hommes
d’alors étaient un peu frustres… euh… et puis obligés, hein, n’est-ce
pas… ». Voilà : les hommes de 1914 étaient soit obligés, soit un peu
barbares. En somme, disons-le clairement, ils étaient cons. C’est la
seule explication logique aux yeux d’un Pujadas. Rendez-vous compte : le
patriotisme existait encore ! Barbarie ! Refus caractérisé du
vivrensemble ! Mais l’homme de 2008, lui, sait le chemin du bonheur
et de l’amour (d’ailleurs, vous aurez remarqué avec moi que tous les
commentateurs précisaient bien que les soldats français de 1914 étaient
des ‘ruraux’, donc des gros cons incultes, tout le contraire de l’homme
urbain de 2008). On commence par opposer la guerre et l’Homme et l’on
finit par opposer la violence et l’Homme. Ainsi, la guerre et la
violence détachées de l’Homme finissent par être présentées comme des
‘complots’ menés contre celui-ci alors même qu’elles sont, à mon sens,
inhérente à la nature humaine.
La monomanie de la
caricature (une information calibrée pour un spectateur calibré), du
résumé se mêle donc au refus on ne peut plus vaniteux de voir et
d’accepter philosophiquement qu’un homme puisse tuer un autre homme.
Alors imaginez, tuer pour sa terre, pour sa famille, pour ses
camarades ? Impensable ! Le processus de curialisation est donc appelé à
continuer, d’autant plus que, maintenant, nous sommes tous potes,
nous sommes pacifistes, nous savons que le drapeau français est le
paravent du fascisme. Il est impossible de faire plus civilisés que
nous. Voilà donc leur idée de la civilisation : des champs de
marguerites pleins de jeunes gens métissés arborant fièrement des plumes
dans leurs culs avant de se convertir en joyeux consommateurs qu’il ont
toujours été, au fond, même quand ils déambulaient autour du champ de
marguerites ! Y’a pas à dire, la civilisation moderne, c’est
quand même l’extase permanente.
Mais je digresse, pardon.
Encore plus généralement : les raisons profondes. Je vais tenter d’être
concis : la démocratie d’opinion (ou compassionnelle) qui, infoutue de
parler aux cerveaux des citoyens entend parler à leurs cœurs ;
l’inflation réconciliatrice liée directement à la repentance (pas de
monde Benetton sans dénigrement préalable du passé – or, un peuple qui
se juge continuellement est un peuple qui ne veut pas agir, et c’est là
le but recherché, d’ailleurs : jouer à la pétanque sous le soleil de
Saint-Tropez) ; l’inculture crasse des deux dernières générations
d’Européens (n’importe quel ouvrier français des années 1930 en savait
plus sur l’histoire de son pays que la plupart des bacheliers
d’aujourd’hui) couplée au mensonge ; l’illusion progressiste, encore et
toujours elle, qui anime aussi bien les masses populaires que les
élites.
Vous aurez remarqué que,
dans mon livre, j’accorde une importance particulière à la question du
langage. « Lazare c’était un sans-pap » ou « nous bâtissons aujourd’hui
une France tolérante, ouverte sur le monde, accueillante, etc. » ne sont
possibles qu’au prix d’une dégénérescence de la langue française.
Wittgenstein écrivait : « Les limites de ma langue sont les limites de
mon monde ». Quand on parle un sous-français, on pense en sous-pensée.
Et quelle est la principale génératrice et promotrice de cette
pensée-slogan ? La publicité. Toute idéologie enfante une langue. Les
nazis raffolaient du préfixe ‘volk-’, la social-sociocratie adorent le
mot ‘citoyen’ qu’elle a transformé en une sorte de suffixe (voiture-citoyenne,
parrainage-citoyen, maison-citoyenne, etc.). La publicité est la Grande
Simplificatrice au service du Grand Capital. C’est elle qui diffuse et
légitime le conformisme, lui donne une caution ‘rigolote’, nous vend un
faux désir (montrer une fille nue pour écouler du fromage ou des
cotons-tiges, il fallait y penser), elle qui crée les modes et enfin
n’hésite pas à se parodier, confessant ainsi son cynisme absolu. Le
Grand Capital décide, les BHL traduisent, les Toscani illustrent et
s’occupent du service après vente. Je ne sais à quel niveau de la chaîne
il serait utile de couper. Peut-être au trois, de préférence avec du C4
plutôt qu’avec des pinces-monseigneurs.
Raphaël DARGENT.
– Si vis pacem, para bellum, « si tu veux la paix, prépares la
guerre », dit l’adage. Pourtant, une fois de plus, une fois de plus
après Sedan et l’impréparation de l’armée impériale, une fois de plus
après le choc de 1914, une fois de plus après la débâcle de 40, nos
gouvernants refusent les dignes crédits aux armées, chacun se
persuadant, n’est-ce pas, qu’il n’y aura plus jamais de guerre, que
jamais nous n’en fûmes autant éloigné, que l’heure de toute façon est à
la préservation à tout prix de la paix, et qu’il faut donc ne pas trop
s’armer, ne pas se donner les moyens d’une politique qu’on n’a
d’ailleurs plus. Refusant toute défense nationale, et même toute défense
européenne, notre pays désarme à plus d’un titre. Psychologiquement mais
aussi – cela va de pair – militairement. Aujourd’hui donc, M. Hervé
Morin, piètre et discret chef d’un ministère si mal nommé – celui de la
Défense – réduit un peu plus encore, après des années de recul, nos
capacités opérationnelles terrestres comme peau de chagrin, sacrifie le
deuxième porte-avion nucléaire dont on nous expliquait il y a quelques
années qu’il était indispensable à notre marine, sans quoi le premier,
le Charles-de-Gaulle, ne servait à rien, l’un devant suppléer l’autre
lorsqu’il est en rade pour maintenance. A côté de cela, nous projetons
nos soldats toujours plus loin à l’étranger, pour faire du maintien de
l’ordre, de l’interposition, de l’humanitaire. Bref, nos soldats font
tout, sauf la guerre. Certains, dans la Grande Muette s’émeuvent de la
situation, mais en vérité ils sont peu nombreux, car, c’est triste,
beaucoup de hauts gradés désormais ont des discours de fleurs bleues.
Après tout, il fallait s’y attendre : un centriste au ministère de la
Défense, c’est en soi tout un programme. Mais le drame de ce qu’est
devenue feue la grande armée française, n’est-ce pas au fond le symbole
cruel de ce qu’est devenue la France toute entière, c’est-à-dire une
puissance moyenne, verbeuse mais largement impuissante ? Dans ces
conditions, une politique indépendante est-elle seulement possible ?
Loïc LORENT. –
Ah ! l’armée française ! Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette
armée, celle qui défile si joliment tous les 14 juillet mais est obligée
de louer des avions gros porteurs russes pour acheminer ses troupes
jusqu’en Afghanistan.
Pour commencer, plusieurs
observations qui rejoignent votre analyse. Tout d’abord, une touche
d’optimisme : il y a deux armées françaises. La première est celle des
unités dites d’élite, Légion étrangère en tête, qui sont, du point de
vue des qualités combattantes, parmi les meilleures au monde. Mais il y
en a une autre, et là tout optimisme doit être abandonné derechef.
Depuis sa professionnalisation votée par notre ancien président fainéant
corrézien, l’armée française s’est transformée en Mairie de Paris (celle
des emplois fictifs) et en assistante sociale. Quiconque connaît
quelques militaires de carrière sait quel ‘état d’esprit’, dirons-nous
pudiquement, règne au sein de la Grande Muette, comme vous l’appelez.
Certaines armes sont plus touchées que d’autres, une en particulier,
celle-là même qui puise dans ses ‘réserves stratégiques’ pour assurer un
minimum de présence en mer de ses navires. En un mot : on y recrute
actuellement beaucoup de ‘cas sociaux’, qui signent des engagements sans
en comprendre le sens, qui voient dans l’armée la planque idéale.
L’armée est donc elle aussi mise à contribution dans le but d’acheter la
paix sociale. Tenues non réglementaires, salut que l’on fait quand on y
pense, clopes que l’on grille pendant les heures de travail, etc. Beau
tableau, n’est-ce pas ? Et quand on recrute n’importe qui, on forge
n’importe quoi. On obtient par exemple des résultats … étonnants lorsque
l’on interroge les soldats de l’armée française, ‘jeunes’ et officiers
confondus. Cette récente information est passée totalement inaperçue,
sans doute plus par désintérêt des médias que par volonté de masquer une
réalité somme toute peu gênante aux yeux de l’idéologie dominante. On a
questionné les soldats sur les raisons de leur engagement, on leur a
demandé ce qu’ils feraient s’ils se trouvaient dans une situation
périlleuse, mettant en jeu leur intégrité physique. A tomber à la
renverse ! Figurez-vous que le soldat français ordinaire s’engage pour
« sauver des pauvres gens » bien plus que pour combattre, pour
distribuer de la nourriture et des médicaments bien plus que pour
repousser d’éventuels ennemis et, cerise sur le gâteau, il déclare sans
honte qu’il refuserait de se battre, qu’il se carapaterait si un conflit
ouvert avec un adversaire clairement identifié se présentait à lui.
C’est Boris Vian à la guerre ! Une armée d’assistantes sociales et de
cantinières.
Concernant plus
précisément les officiers, c’est comme les journalistes ! Pourquoi
seraient-ils différents de leurs compatriotes ? Il suffit d’entendre
parler la plupart d’entre eux (on pourrait fabriquer un belle
compilation avec les interviews faites en marge du 14 juillet) : un
français qui n’a rien à envier à celui péniblement articulé par les ‘cas
sociaux’. Il suffit de consulter les vidéos que certains livrent sur
Internet : ils y apparaissent dignes des danseurs de Tecktonic, les
uniformes en plus. Tout de même, ‘officier français’, ça veut dire
quelque chose ! C’est une histoire, des traditions. Et les officiers
supérieurs, les hauts gradés ! Même eux. Des centristes, à l’image du
ministre qu’on leur a refourgué, des carriéristes qui passent plus de
temps dans les ministères qu’au milieu de leurs troupes. Toutefois, ce
n’est pas propre à l’armée française. La fonction militaire est devenue
bureaucratique par excellence. Enfin, je sais que des jeunes gens un peu
plus vertueux que d’autres et fiers des drapeaux qui ornent leurs
navires ou leur casernes commencent à s’agacer de ce laisser-aller.
Espérons qu’ils seront entendus.
Un autre problème –
chronique – est celui du budget. Il y a deux solutions : l’indépendance
(mais elle coûte très chère) ou l’achat d’armes aux Etats-Unis (ce qu’a
choisi le Royaume-Uni, par exemple). La France a eu et a encore le
génie, un de plus !, de choisir la première sans s’en donner les moyens.
C’est un tour de force qu’il convient de saluer comme on le ferait d’un
grand écart axial exécuté par un tétraplégique obèse. De toute façon, il
n’y a aucune raison pour que le budget alloué à la défense soit revu à
la hausse. Vous ne voudriez tout de même pas construire de nouveaux
sous-marins à propulsion nucléaire, des blindés alors que l’on pourrait
édifier des centre aérés, payer tous les intermittents du spectacle à
vie, livrer un vélib’ à tous les enfants africains avec tous ces
milliards d’euros ! Je vous rappelle que l’armée, ce n’est pas bien. Ce
n’est pas bien parce que les militaires ont des armes. Et les armes, ce
n’est pas bien parce que l’on peut tuer avec. Le jeune français de 18
ans, celui qui rêve de devenir chanteur, acteur ou intérimaire à Leroy
Merlin, qu’est-ce qu’il peut bien en avoir à foutre de l’armée
française ? Et l’écrivaillon du VIe arrondissement de Paris,
celui qui ne sait écrire que sur « la beauté animale des enfants du
désert », que pense-t-il de l’armée française ? Rien. Au deux bouts de
la chaîne sociale, on retrouve la même indifférence ou le même rejet.
J’ai beau chercher, je me demande s’il y a déjà eu dans l’histoire
contemporaine de notre pays une période où l’armée était aussi
clairement un objet de dédain ou de haine alors même, c’est cela qui est
le plus stupide, que notre armée, comme vous le dîtes, ne fait que de
l’humanitaire ou des ‘opérations de maintien de la paix’ (qui sont
souvent des compétitions de « Qui voit le plus loin avec des
jumelles ? »). La mauvaise conscience chevauche l’idée que l’armée est
une entité dispensable dans la mesure où les peuples du monde entier,
s’il n’y avait pas ce foutu complot occidental, se donneraient la main
et s’arrangeraient après avoir entonné l’hymne à la joie. Srebrenica ?
Une guitare et ça se serait terminé paisiblement, pardi ! Qu’on ouvre
toutes les frontières et plus aucun bain de sang ne se produira !
« Puissance verbeuse mais
largement impuissante » ? Exactement. Voyez-vous, j’aime la cohérence
intellectuelle. Si les élites françaises radicalement pacifistes étaient
cohérentes, elles qui affirment que la guerre n’est jamais une solution,
il faudrait liquider notre armée, conserver à la rigueur une
cinquantaine de Saint-cyriens afin que les touristes puissent les
prendre en photo devant l’Elysée. Alors je dirais : « Bravo, ils
assument ». On a la diplomatie de ses armes ! On peut le regretter mais
c’est encore ainsi et je crois bien que ce n’est pas près de changer.
Une grande puissance peut se passer d’armée, le Japon en est bien sûr
l’exemple parfait. Mais une grande puissance qui souhaite faire de la
politique à l’échelle mondiale, et non pas uniquement du commerce, a
besoin d’armée. La Russie, la Chine, l’Inde l’ont compris. Pendant ce
temps-là, à Bruxelles, on pond des lois qui entendent « changer la vie
des gens ». La longueur des sardines ou un ambitieux plan de défense :
choix cornélien auquel l’UE a apporté une réponse claire et iodée.
L’UE et la France sont les
championnes incontestées du verbiage insignifiant. Tout le monde rit de
nous, à l’exception de ceux qui entendent profiter de nous, Etats-Unis
en tête, l’UE n’ayant jamais été qu’une autoroute s’ouvrant devant les
entreprises américaines. Pour en revenir à la France seule, l’écart
entre sa puissance réelle et la puissance qu’elle revendique est
abyssal. Et pourtant, ça s’enflamme à la tribune de l’ONU, ça présente
ses immixtions à l’étranger (Côte-d’Ivoire, RDC, Kosovo) comme des
morceaux de bravoure à faire pâlir d’envie tous les maréchaux
d’Empire et toutes les infirmières ! La France n’est plus maître de son
destin, voilà la vérité. Il n’y a qu’à voir la piteuse façon dont
Nicolas Sarkozy s’est écrasé devant l’Allemagne (pour son projet d’Union
méditerranéenne) ou devant les USA (pour le Kosovo) pour comprendre que
nos gouvernants ne savent plus et ne veulent plus penser hors de l’UE,
cette grande intersyndicale des dhimmis volontaires. Je finis tout de
même sur une note presque positive : notre armée n’est guère reluisante,
mais c’est toujours mieux que de ne pas en avoir, comme la plupart de
nos associés européens qui, s’ils étaient attaqués, imploreraient notre
aide et celle de l’OTAN. Quand les sénateurs américains ont ratifié, en
1949, le traité de l’Atlantique nord, ils n’auraient jamais imaginé que,
soixante ans plus tard, les Etats européens seraient incapables
d’assurer seuls leur défense. L’OTAN a toujours été une ‘faveur’ faite à
ces grands parcs d’attractions que l’on nomme Irlande, Suède, Danemark,
ces couillons d’Etats neutres. Parcs d’attraction qui, même si nous en
avions la volonté, nous empêcheraient de bâtir une véritable armée
européenne en brandissant leur droit de veto.
Raphaël DARGENT. –
Vous avez raison : il y a des guerres justes. Il y a même des guerres
nécessaires. Dans votre ouvrage vous évoquez souvent la guerre d’Irak
pour critiquer la position française de 2003 et défendre par contraste
le courage de l’Amérique de Georges Bush. Pourtant, si la première
guerre du Golfe pouvait à la limite se justifier, l’Irak ayant envahi le
Koweït (passons sur le fait que de hauts responsables américains avaient
laissé entendre quelques semaines auparavant au gouvernement de Saddam
Hussein que les Etats-Unis ne réagiraient pas en cas d’invasion), la
seconde n’avait aucune justification, autre que pétrolière, les fameuses
« armes de destruction massive » étant une pure invention du
secrétariat d’Etat américain, et l’Irak s’avérant largement fragilisé
militairement et du fait de l’embargo. Je ne sais pas si la France fit
alors preuve de munichisme, comme vous l’en accusez, mais je suis
certain que l’Amérique fit alors preuve de machiavélisme et de calculs
(bons ou mauvais comme on voudra). Le régime de Saddam Hussein était une
effroyable dictature mais l’Amérique en a toléré et en tolère bien
d’autre, et même en finance. Par exemple, vous savez bien que l’Amérique
n’interviendra pas contre la Chine au motif que celle-ci écrase le
Tibet. Elle n’imagine même pas le boycott des Jeux Olympiques, elle qui
s’apprête sans doute à rafler l’essentiel des médailles dans cette
grand-messe du fric et de la dope. C’est là où votre justification du
droit d’ingérence, si elle est louable dans ses intentions, me semble
atteindre ses limites. La morale, je le crains, sera toujours celle du
plus fort. Disant cela, suis-je munichiste à mon tour ?
Loïc LORENT. –
Concernant la seconde guerre d’Irak, je le dis sans détour : vous avez
parfaitement le droit de penser qu’il s’agissait d’une guerre injuste et
que les Américains ne sont allés là-bas que pour s’approprier les
ressources pétrolières de ce pays. Je respecte cette position. Ceci
étant dit, vous aurez noté que ce que je vise dans mon livre, ce n’est
pas l’opposition à la guerre d’Irak mais l’opposition à toute
intervention militaire qui s’est une fois encore manifestée durant les
semaines qui ont précédé la dite intervention. Que ce soit au nom des
‘droits de l’homme’ – auxquels je ne crois pas –, pour défendre les
intérêts français, pour abattre un régime politique inique, le
munichiste d’aujourd’hui répond sempiternellement la même chose : il
faut discuter. Il y a une grande différence entre l’examen critique
d’une situation complexe et le fait de meugler « Vive la paix ». Que les
foules estudiantines, les clercs du Flore et les médias s’agitent
frénétiquement contre « l’impérialisme américain », quoi de plus
normal ? Par contre, je ne pense pas que le rôle d’un Etat et de ses
représentants consiste à verser dans la sensiblerie et à se muer en
agence de propagande pacifiste. Or, Villepin et Chirac furent
pathétiques en 2003. Le premier s’est pris pour René Char (le talent en
moins) tandis que le second a trouvé utile d’insulter les petits Etats
de l’Europe de l’Est (souvenons-nous du : « Ils ont manqué une occasion
de se taire »).
L’Amérique a toléré des
dictatures, nous aussi, et il ne s’agit pas de jouer aux « missionnaires
armés » à travers le monde entier. Ce serait, je crois pouvoir
l’affirmer, absolument vain. C’est la raison pour laquelle je rejette le
droit d’ingérence… tel qu’il est défini actuellement. Je ne vois pas
quel intérêt il peut y avoir dans la distribution de sacs de riz ou dans
la promotion d’une démocratie libérale à laquelle je ne suis pas
particulièrement attaché d’ailleurs. Conscient des risques de
néo-colonialisme inhérent à toute intervention armée sur un théâtre
extérieur, je n’en pense pas moins qu’il est des cas où une certaine
morale nous oblige à intervenir. C’était le cas à Srebrenica. Enfin !
Comment peut-on accepter que des militaires français laissent des
miliciens serbes conduire 8000 hommes vers la mort sans bouger le petit
doigt ? Et tout ça sous leurs yeux ! De surcroît, cette histoire a
montré combien l’Europe était à la ramasse. On se moque à juste titre en
Europe des troupes de l’Union africaine. Mais à Srebrenica, avons-nous
fait mieux ? Et que faisions-nous quand le commandant Massoud nous
appelait au secours en Afghanistan ? Nous pleurions les Bouddhas de
Bâmiyân. Nous pouvions sans risque de prendre huit bombes nucléaires sur
la tête agir en Bosnie, livrer des armes à Massoud. Il paraît que le
propre du politique est de prévenir l’avenir, d’avoir un coup d’avance.
Je remarque qu’en la matière nos politiques ont toujours un coup de
retard.
En filigrane, vous
semblez reprochez aux Etats-Unis d’être hégémoniques. Mais pourquoi le
sont-ils ? Parce que nous sommes volontairement faibles ! Il ne faut pas
reprocher au fort d’être fort mais au faible volontaire d’être
volontairement faible. Un chapitre du Zarathoustra de Nietzsche
me revient alors en mémoire : mis en face d’un géant, les nains ont deux
façons de s’élever : soit ils décident de s’élever, justement, soit ils
s’unissent pour scier les jambes du géant. Ne parvenant pas à être
également grand, ils préfèrent que tout le monde soit également petit.
Au lieu de concurrencer réellement les Etats-Unis en se dotant d’une
armée performante, les Etats européens, qui jouent à celui qui sera le
plus humble et le plus compréhensif envers les pseudos damnés de la
terre, souhaitent abaisser la puissance américaine. C’est là un
comportement de petits bourgeois repus, de minables, de nains moins
jaloux d’une puissance perdue que contempteurs de la puissance en
général. Autre chose : si les dirigeants français avaient été courageux,
ils auraient pu envoyer des troupes en Irak afin que celles-ci se
battent aux côtés de la garde républicaine de Saddam. Ça aurait eu
quelque panache, au moins.
Je ne suis pas atlantiste,
si l’on considère que l’atlantisme revient à soutenir a priori toutes
les initiatives américaines quel que soit le gouvernement en place à
Washington. Il eut été possible de s’opposer à la guerre d’Irak sans
verser dans le pathos et l’antiaméricanisme primaire. C’est là, je le
répète, une position que je respecte. Malheureusement, l’opposition que
l’on a le plus entendu était celle des « give peace a chance » et autres
pénitents professionnels. Je considère les Etats-Unis comme notre alliée
naturelle. Nous devons les critiquer, refuser ce qui, dans leur modèle
culturel, est ridicule et néfaste, combattre le politiquement correct
dont ils sont les champions incontesté (en matière de novlangue, on ne
fait pas mieux qu’une réunion new-yorkaise du Parti démocrate), les
affronter quand ils reconnaissent l’indépendance de l’Etat mafieux du
Kosovo et sur de nombreuses autres questions tout en gardant à l’esprit
que nous avons un destin commun. C’est là mon intime conviction car
l’Occident, c’est aussi l’Amérique.
Raphaël DARGENT. –
Je crois comme vous qu’il y a un stupide tropisme anti-américain en
France, de la même façon qu’il y a un tropisme pro-arabe erroné.
Pourtant, j’ai l’impression, qu’au-delà des mouvements gauchistes
pro-palestiniens et des cités immigrées de banlieues, une majorité de
Français fut sincèrement émue et profondément solidaire du peuple
américain après le 11 septembre 2001. J’ai l’impression aussi qu’une
large majorité de Français fut choquée de la venue récente de Kadhafi en
France, scandale que vous dénoncez dans votre ouvrage. Le munichisme
ne pose-t-il pas davantage le problème des pseudo-élites politiques et
médiatiques que celui du peuple ? Le fait qu’en Occident, et dans tous
les coins occidentalisés du monde, le fait qu’en régime démocratique, et
dans tous les pays démocratisés du monde, le Grand Homme fait défaut,
n’est-il pas à l’origine de ce munichisme ? « Je fais la guerre »
assénait Clemenceau en 14-18. Pour avoir un grand peuple, ne faut-il pas
de Grands Hommes à sa tête ou a-t-on les dirigeants que l’on mérite?
Loïc LORENT. –
Entendons-nous bien : je ne reproche pas au Président de la République
d’avoir invité un dictateur. Mon sentiment est que la Real Politik
doit demeurer le ciment de notre politique étrangère. Mais tout de même,
Kadhafi n’est pas n’importe quel dictateur, c’est un homme qui a du sang
français sur les mains. Il nous faut impérativement commercer avec lui ?
D’accord, mais ne déployons pas le tapis rouge devant lui, ne le
laissons pas dire à la tribune de l’UNESCO que l’Europe est raciste et
maltraite les immigrés présents sur son sol alors même que la Libye en
connaît un rayon en matière de violences faites aux immigrés puisqu’elle
les pratiquent avec une admirable constance. Signons des contrats,
faisons avec la Libye ce que nous devrions nous contenter de faire avec
la Russie du tchékiste Poutine : de l’import-export.
Je pense que le peuple
français a été ému par le 11 septembre comme il l’aurait été par
n’importe quel attentat, ni plus ni moins. Mais les élites politiques et
médiatiques, elles, ont immédiatement pointé le fait que « 3000 morts ?
Y’a 3000 enfants africains qui meurent chaque jour » ou « on les a
tellement humiliés que leur réaction est normale ». Sur le plan
émotionnel, le 11 septembre est plébiscité par les Français. Mais dès
qu’on aborde le terrain politique, ça dérape.
Pour m’être penché sur
l’histoire de l’antiaméricanisme en France (ou français), j’affirme que
c’est une passion nationale qui transcende le clivage masses populaires
/ élites. C’est un fil rouge depuis le temps où Buffon écrivait que
l’air vicié des grandes plaines américaines empêchait les chiens
d’aboyer et d’autres profondes prophéties sur l’infertilité des mêmes
plaines. Je reviens en Europe, si j’ose dire. En 1938, sur la question
de la guerre, les populations française et britannique étaient en
parfaite adéquation avec leurs dirigeants politiques et l’intelligentsia
ouest-européenne. Soixante-dix ans après la conférence de Munich, on
peut avancer que sur certains points le consensus est total, de la base
au sommet de la pyramide. Sarkozy et ses ministres sont des « Français
comme les autres », ils le revendiquent et quand on les entend parler,
on n’a pas de mal à les croire. Souvenez-vous de la polémiquette
engendrée par les mots ‘crus’ prononcés par Fadela Amara. Qu’a-t-on dit,
qu’a-t-on écrit sur cette affaire ? Quelques voix, bien rares, ont tancé
la secrétaire d’Etat à je ne sais plus quoi. D’autres, plus nombreuses,
ont salué cette façon ‘décomplexée’ d’aborder la politique, la
‘vitalité’ de Mme Amara, Laurent Wauquiez – le normalien – allant même,
si je me souviens bien, jusqu’à déclarer le plus sérieusement du monde :
« Fadela, elle est comme ça, elle est cash ! ». C’est le retour
du sympa ! Les ministres parlent cash, Rachida Dati
envoie grave, Bertrand (il) gère (très important, le
redoublement du sujet, Sarkozy en étant le grand spécialiste : « La
France elle a besoin de… », « Les problèmes ils se posent… ») ! On a
longtemps reproché aux politiciens de parler le technocrate,
cette langue obscure que l’on ne peut maîtriser qu’en ayant étudié à l’ENA.
Ce procès était justifié mais n’a pas fait bouger les choses. Tout juste
a-t-il poussé les politiciens à adopter deux nouveaux comportements :
parler de leur vie privée (méthode Ségolène Royal – Nicolas Sarkozy ;
« un petit cœur qui saigne » vaut mieux qu’une TIPP flottante) et à
parler « comme les vrais gens » (méthode Besancenot). Le relativisme a
tué les grands hommes, la social-démocratie à la scandinave les a
enterrés. Ça commence à l’école, où l’on nous dit que les grands hommes
ne sont rien comparés aux forces qui agissent durant les événements
historiques (déformation de l’école des Annales ; tout est
social, tout est collectif, etc.). Ça continue avec l’éloge permanent de
la démocratie mollassonne, ‘humaniste’, celle des consensus. On passe la
troisième avec le mépris manifesté envers les institutions (anarchisme
version tee-shirt troué). On finit avec une évidence que tout le monde a
relevé : aujourd’hui, le pouvoir n’est plus entre les mains des
politiques mais entre celles des financiers, des médias et des stars,
footballeurs et ‘artistes’. De surcroît, le pouvoir politique
n’intéresse plus vraiment. On lui préfère largement celui conféré par le
fric. Clemenceau et De Gaulle ne tiennent pas cinq secondes contre Bill
Gates, BHL ou Marion Cotillard.
Raphaël DARGENT. –
Vous le laissez clairement entendre : aujourd’hui, l’esprit de Munich
règne en Europe et en France quand le continent et notre pays refusent
de voir les dangers de l’islamisation en cours et la menace réelle de
notre libanisation. Sur quoi débouchera notre munichisme ? Sur
quelle guerre ?
Loïc LORENT. – Son
triomphe est complet. Pour autant, je ne vois pas une mais deux fins
possibles. La première est celle en laquelle croient nos élites.
On pourrait la formuler ainsi : le libéralisme planétaire finira par
vaincre et par raboter toutes les tensions ethniques, religieuses et
communautaires ou celles induites par la raréfaction programmée des
ressources naturelles. Sur les ruines des souverainetés nationales, une
gouvernance-monde va instaurer la paix éternelle et la prospérité pour
tous. Le pari est le suivant : le jeune Iranien de 2010 ou 2020 rêvera
davantage de Beyonce Knowles que de son imam. Le métissage et la fête
vont créer une société homogène, libérale, consumériste, s’appuyant sur
les droits de l’homme. Cela ressemblera à un mélange du Meilleur des
mondes d’Huxley et de 1984 d’Orwell. Car si ce scénario se
réalise, le Capital resplendira et le règne du politiquement correct
atteindra des sommets vertigineux. Nous vivrons sous le joug d’un
Etat-monde de type totalitaire où le seul fait de prononcer le mot race
nous obligera à subir dix séances de rééducation. Le Parlement
britannique a voté récemment une loi qui en dit long sur le caractère
totalitaire du politiquement correct : tout propos jugé homophobe peut
conduire son auteur à 7 ans d’emprisonnement ! 7 ans ! Même des
associations défendant les ‘droits’ des homosexuels ont condamné ce vote
ubuesque. Toujours au Royaume-Uni, le ministère de l’intérieur réfléchit
à la possibilité de rebaptiser les attentats islamistes en…‘actes
anti-islamiques’. Parce que figurez-vous que les attentats perpétrés
dans le métro londonien en 2005 sont une « insulte faite aux
musulmans », qu’ils les « blessent » par « l’amalgame douteux » qui est
fait entre Islam (religion d’amour et de paix) et les
terroristes. Terroristes qui, du coup, n’ont aucun rapport avec l’Islam,
n’est-ce pas ? Aussi, empressons-nous de dire que les attentats de 2005
ont été menés par des martiens adorateurs de champignons hallucinogènes
qui souhaitaient attirer l’attention sur le problème ô combien délicat
de l’inceste chez les Inuits. Finalement, ça ne serait qu’une
consécration juridique d’une pratique courante. Un exemple : lorsque les
journalistes – et bien souvent des historiens – évoquent l’occupation
allemande, ils parlent de « l’armée nazie » ou des « nazis » tout court,
rarement de « l’armée allemande ». De sorte que si l’on ne sait pas ce
qu’est l’occupation, ce qui s’est exactement passé durant ces quatre
années – et la plupart de nos compatriotes ne le sait pas –, on peut
croire que nazi et Allemand sont deux ‘choses’ totalement différentes,
ou tout au moins sans aucun lien. Les « nazis » deviennent à leur tour
des martiens. On ne peut pas combattre ce que l’on ne nomme pas. En
frappant d’anathème certains mots, les Européens croient pouvoir
exorciser le mal, le faire fuir ou s’en protéger comme certaines tribus
indiennes révoltées contre l’envahisseur blanc croyaient pouvoir se
prémunir des balles en portant des cuirasses invisibles.
Le second scénario, qui a,
vous l’aurez compris, ma préférence, est une balkanisation de l’Europe
sous le double coup de l’immigration de masse et de la raréfaction des
ressources naturelles évoquées plus haut. Les deux phénomènes sont
d’ailleurs liés. Soit l’exemple de l’Afrique : il ne fait aucun doute
que les jeunes pays qui la composent finiront par se développer. Mais en
attendant leur décollage économique, ils connaissent une explosion
démographique qui, d’ailleurs, n’est pas pour rien dans leurs présentes
difficultés. Quand, dans 50 ans, la population du continent africain
aura été multipliée par deux, que vont faire des dizaines de millions
d’adolescents congolais ou nigériens ? Ils viendront en Europe où il ne
manquera jamais d’Emmanuelle Béart pour les caresser devant les caméras
de télévision. Quand il y aura 200, 300 ou 400 millions d’étrangers en
Europe, organiserons-nous des tournois de ping-pong-citoyen ou
verrons-nous éclater notre continent en une kyrielle de conflits
ethniques ? Je n’invente pas ces chiffres, ils sont officiels, donnés
par l’ONU qui se félicite de cette évolution : accueillir plusieurs
centaines de millions d’Africains, d’Asiatiques, n’est-ce pas un signe
de tolérance ? Non, c’est un suicide. Enfin, cela dépend du point de vue
que l’on adopte. Je comprends fort bien que nos élites soient
enthousiastes à l’idée que l’Europe va être submergée par des flots
continus d’étrangers. Grâce à ces populations, elles vont enfin pouvoir
détruire tout ce qu’il restait de culture occidentale. La révolution
migratoire est déjà en marche ! Entre 300 000 et 400 000 immigrés
entrent chaque année sur le territoire français. A ce rythme, on peut
parler d’une substitution de population, voire même de colonisation. Les
guignols de RESF s’insurgent contre les 35 000 reconduites à la
frontière. Même pas un sur dix… Et ça se fait interviewer à visage
couvert et s’auto-attribue le titre de « résistant » ; ça parle de
« rafles » comme si Auschwitz était la destination des expulsés vers
l’Algérie ou ailleurs ; ça se prépare à s’effacer doucement, lentement.
Parce que ça ne se battra pas ! Le petit blanc sera le grand spectateur
et victime de la balkanisation. Du reste, toutes les civilisations
meurent un jour ou l’autre et il est fort possible que nous soyons mûrs
pour une euthanasie collective. En 1919, Paul Valéry écrivait son fameux
essai La crise de l’esprit dont on a retenu que la non moins
fameuse phrase : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant
que nous sommes mortelles ». Il ajoutait quelques lignes plus loin cette
sentence pénétrante : « Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms
vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de
signification pour nous que leur existence même. Mais France,
Angleterre, Russie… ce serait aussi de beaux noms. Lusitania aussi est
un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est
assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la
même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres
de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne
sont plus inconcevables : elles sont dans les journaux ». Les fleurs
du mal brûlent encore à Villiers-le-Bel.n
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