Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                   "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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Seule la tradition peut nous sauver des passions jetables

 

Rencontre avec Loïc Lorent

à propos de Votre jeunesse,

éditions Jean Paul Bayol, 2007.

 

 

 

 

Raphaël Dargent. – Votre jeunesse est un pamphlet vif, enlevé, en colère, qui nous fait plonger à l’intérieur du mouvement anti-CPE et éclaire ce mouvement d’un jour sombre. Vous y dressez le portrait d’une jeunesse estudiantine confondant tout, largement déculturée, foncièrement nihiliste et qui, quand elle veut penser, ne pense pas par elle-même faute d’en être capable, consumériste jusque dans sa posture anti-capitaliste, terriblement conformiste jusque dans sa pseudo-révolte, rabâchant les mots d’ordre éculés du gauchisme le plus stupide, ânonnant les pensums droits-de-l’hommistes et multiculturalistes du sentimentalisme bourgeois ambiant. Comment sommes-nous tombés si bas ?

Loïc Lorent. – Avant de répondre à vos questions, je tiens à vous remercier d’avoir lu mon livre et de me proposer cet entretien qui, je l’espère, permettra d’ajouter une pierre supplémentaire à l’édification du temple à la gloire de la jeunesse française et de ses maîtres.

Il serait évidemment trop long, et ce n’était pas l’ambition de mon livre, d’expliquer de façon exhaustive les raisons de cette débâcle intellectuelle et morale. Toutefois, puisqu’il faut bien désigner des responsables, j’en pointerai plusieurs qui me semblent indissociables.

Tout d’abord, l’égalitarisme béat, doctrine officielle du régime, véritable ivresse française, dont les résultats, à l’école notamment, viennent rappeler que sans sélection, sans compétition, sans mérite (autant de mots obscènes !), il n’est pas d’éducation. L’égalité est une chose, le nivellement par le bas, ce à quoi nous assistons, une autre. Le résultat ? Une belle illusion, des millions de bacheliers qui se retrouvent tous à l’université et qui sont alors confrontés au fameux ‘’principe de réalité’’. Le résultat ? Un gouffre encore plus grand entre ceux qui savent, les filles et fils de, les bourgeois, qui atterrissent tous dans les grandes écoles et les autres que l’on condamne, après les avoir leurrés, à la débrouille. L’égalitarisme, c’est la fin de l’égalité.

Mais bourgeois diplômés d’HEC, de Normal ou ‘’galériens’’ des facultés de province, tous se retrouvent pour célébrer ce que Renaud Camus a fort justement appelé ‘’l’idéologie du sympa’’. Cette expression est selon moi d’une grande justesse. Sur fond de sous-culture télévisuelle et d’angélisme adolescent, les héritiers de mai 68, premières générations à être assurées de ne jamais avoir à se battre (cela n’est pas anodin), affichent un mépris manifeste pour tout ce qui peut, de près ou de loin, être vue comme ‘’complexe’’. Tout est sympa ! Passer quatre ans à l’université ? C’est sympa ! Les Palestiniens ? C’est sympa ! Notez au passage que pour moi les Palestiniens ne sont plus un peuple mais une véritable marque, avec toute une mythologie et les accessoires qui l’accompagnent. Apprendre le français, ce n’est pas sympa ! Aussi, les SMS, c’est tout de même plus sympa… Voyez !, celui qui se risque à formuler une phrase correcte, ou du moins qui essaie d’en faire une, qu’il habite à Sarcelles, à Besançon ou qu’il erre sur un plateau de télévision sera immédiatement accusé de « se prendre la tête », de « s’y croire », etc. Ce mépris revendiqué envers la langue n’est pas qu’une question de vocabulaire. C’est aussi et surtout une façon de voir le monde qui ne s’accommode pas de la recherche du beau, de l’effort, qui substitue à ces valeurs un conformisme pioupiesque préfabriqué, un confort intellectuel d’autant plus confortable qu’il est facilement accessible et que c’est celui dont les générations actuelles ont hérité. Pourquoi aller chercher plus loin ? La facilité, toujours.

Je parle d’héritage. C’est là la troisième raison qui me vient naturellement à l’esprit. Vous utilisez le mot « déculturée ». La méconnaissance de l’histoire, qui n’a rien à voir avec la soupe mémorielle (l’inepte ‘’devoir de mémoire’’), le rejet de toute filiation, puisqu’il est entendu que nous sommes les meilleurs, les plus justes, que nous allons changer le monde à grand renfort de PACS et de taxe Tobin, ce rejet, donc, fait de la société contemporaine un éternel immédiat qu’il convient de célébrer sous peine d’être accusé de passéisme. Concrètement, cela revient à adopter une posture relativiste en tout et pour toute chose, et, pire encore, à ne jamais s’inscrire dans une continuité historique. Or, sans continuité, sans conscience d’un héritage que l’on doit, même en le critiquant, recevoir, il n’y a qu’hédonisme de pissotière, que consommation.

Plaisirs faciles, haine de la Culture dès lors qu’elle se veut élitiste (ce qu’elle doit être), vanité du progressisme. On pourrait y ajouter bien des causes (tiers-mondisme, révolutionette markétée, haine de la nation, etc.), mais mieux vaut s’interroger sur le quand. Assurément, cela n’est pas né un beau jour, même un jour de mai 68. Le déclin se conjugue au pluriel, et c’est bel et bien une conjonction de phénomènes intellectuels, politiques et moraux, du suicide de la civilisation européenne en 1914 au triomphe de la social-démocratie à la fin du XXe siècle, qui pourrait être pointée du doigt. Après, la fatalité n’existe pas, et, sur les racines d’un Occident dévasté, rien n’empêchait les Européens de se révolter. Ils ont préféré dormir. La dictature médiatique les berce dans leurs certitudes. Tout le monde, des entrepreneurs aux petits bourgeois guévaristes, y trouve son compte. Nous appartenons à une société sans Culture véritable.

Raphaël Dargent. – Vos pages de conclusion sont admirables. Dieu sait si j’en partage la teneur.  Oui, « les Français ont les enfants qu’ils méritent » et la décadence n’est que le résultat du reniement à l’exigence des générations précédentes. Si l’éducation n’est pas transmission, c’est-à-dire conservation, peut-elle seulement élever ? Je crains d’ailleurs qu’en ce domaine éducatif, la droite faussement conservatrice, honteusement conservatrice, et en réalité libérale, ne différera en rien, en dépit de certaines déclarations d’intentions, de la gauche vraiment libertaire, fièrement libertaire, stupidement libertaire : elle allégera tout autant les programmes, dévalorisera tout autant les diplômes, lavera d’une autre façon (ou peut-être de la même) les cerveaux. Nous sommes d’accord, n’est-ce pas : ce naufrage n’est pas celui d’un camp mais de deux, pas celui d’une idéologie mais de deux, tout autant du consumérisme libéral que du sentimentalisme égalitariste? 

Loïc Lorent. – Nous sommes d’accord, même si je ne suis pas convaincu que l’adjectif « libérale » soit le plus juste pour qualifier la droite gouvernementale française. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’est pas conservatrice, qu’elle ne l’a sans doute jamais été depuis 1969. Une droite honteuse, une droite longtemps dirigée par un radical-socialiste, une droite opportuniste, ça, nous ne connaissons que trop. Qu’a t-elle fait jusqu’à présent ? Exactement la même chose que les gouvernements de gauche. Qu’il s’agisse de l’éducation ou des mœurs, de la sécurité ou de l’immigration, de la grande machinerie bureaucratique européenne ou de la politique étrangère, rien ne me semble différencier les deux camps que vous citez. Pour tout vous dire, le spectacle de la scène politique française, des crypto-trotskistes aux soi-disant patriotes du Front National, en passant par les partis ayant dirigé ce pays depuis 1969, me laisse parfaitement indifférent. La phase terminale est déjà amorcée. Un peuple qui se donne à un Mitterrand ou à un Chirac ne mérite pas mieux que de se noyer. Le peuple français est une idée morte. Tant mieux !, dira t-on à Bruxelles.

Raphaël Dargent. – Votre description du blocage de l’université prend souvent l’aspect d’une mauvaise farce tant la situation, au-delà de son caractère scandaleux, est surréaliste, grotesque, les motivations et l’attitude des bloqueurs caricaturales et ridicules. Chez nos apprentis-révolutionnaires, la révolution est un immense charivari, une fête tapageuse, en fait une singerie de révolution. Le festivisme remarquablement analysé par le regretté Philippe Murray n’est-il pas la seule vraie idéologie de cette jeunesse.

Loic Lorent. – Pour la plupart d’entre eux, oui. La révolution, vous n’imaginez pas à quel point c’est sympa. Ayant pour tout bagage politique quelques ‘’humanistes’’ lieux communs (sur la guerre, l’amour, l’injustice, le racisme, l’économie…et c’est à peu près tout), il ne faut pas trop attendre d’eux. Huer, s’agiter sur leurs chaises, s’indigner, ils savent faire. Aussi plein de certitudes qu’ils se révèlent vides quand on les interroge, ils ne doutent jamais d’eux-mêmes. Ils sont dans le camp du bien, celui qui-aime-pas-les-injustices-et-le-racisme. Les autres, fort logiquement, ceux qui critiquent, nuancent, débattent, sont automatiquement suspects. Mais je ne le leur reproche pas, finalement. Tout les incite à se comporter de cette manière. Ne leur a t-on pas dit, à l’école, qu’ils pouvaient tous devenir poètes ? Ne leur a-t-on pas dit que la politique, c’était une histoire de ‘’sensibilité’’, de lutte contre l’injustice, de combat contre le racisme ? Le festivus festivus décrit par le regretté Philippe Muray est avant tout l’homme de la post-histoire, celui qui s’extasie en parcourant les quais de Seine en été ou pour qui la promotion du mariage homosexuel est une mission sacrée. C’est aussi, comme son nom l’indique, un homme qui aime les réjouissances bruyantes et ‘’spontanées’’. Attention, le festivus est un esthète diablement engagé ! Et sa petite politique, il la veut festive. Les étudiants ‘’révoltés’’ du printemps 2006 correspondent assez bien à cette description. Pour autant, il y avait quelques beaux spécimens d’activistes disposant sans doute de très belles collections inédites des œuvres complètes de Lénine. Ils étaient peu nombreux et, au bout du compte, peu écoutés. La lutte finale du prolétariat mondiale, cela ne fait plus recette. Mais en chanson, avec quelques ‘’percus’’, c’est un tube.

S’ils révolutionnent en faisant la fête, c’est aussi parce qu’ils savent que cela ne leur coûtera rien. La presse les encense, les politiques se couchent, les ‘’forces de l’ordre’’ n’ont pas le droit de pénétrer dans les universités. Vides et intouchables : les héros de notre temps.

Raphaël Dargent.  – Quelques mois avant la crise du CPE, à l’automne 2005, une autre jeunesse « de France » faisait elle aussi sa révolution, manifestant le même nihilisme, détruisant pour détruire, lors de violences urbaines inédites dans leurs ampleurs. La conjonction, en moins d’un an, de ces deux crises paroxystiques, touchant des jeunes gens a priori si différents, me semble révélatrice de la profondeur de la crise de notre pays. De ces deux jeunesses nihilistes, celle des banlieues et celle des facs, quelle est donc la plus à plaindre ?

Loic Lorent. – Tout en rejetant catégoriquement les interprétations sociologico-marxistes dont des experts assermentés et des professeurs chevronnés nous ont abreuvées lors des ‘’émeutes urbaines’’ de 2005, je considère que les auteurs de ces dernières sont plus à plaindre que les bourgeois rebelles de 2006. Je sais de quoi je parle quand je dis que grandir en cité HLM n’est pas particulièrement épanouissant. Cela n’excuse rien, absolument rien, et j’ai toujours trouvé choquant que des gens ‘’distingués’’ osent faire de la pauvreté une raison de la délinquance. Qu’est-ce que cela veut dire à la fin ? Que parce que l’on est issu d’une famille modeste on devrait logiquement aller voler ou mettre le feu à la voiture de son voisin ? Que parce que l’on a des parents qui travaillent durs sans ‘’broncher’’ on n’a pas de cerveau ? Les Bégaudeau et autres bourgeois qui se font peur en se rendant dans les ‘’quartiers’’ (c’est mieux que les montagnes russes !) sont consternants de platitude et leur responsabilité dans cette ‘’affaire’’ est grande. Ce sont des intellectuels conformistes de cette trempe qui ont enfermé les habitants des cités HLM dans un rôle et un statut de victimes. « Tu es jeune ? Tu es d’origine maghrébine ? Tu vis en cité HLM ? Bien, mon pauvre petit, sache que tu es né dans un pays de fascistes blancs capitalistes qui te détestent. Tu éprouves des difficultés à l’école ? Les fascistes blancs capitalistes sont dans le coup ! Allez, fais du rap ou du foot ! ou brûle des voitures, ça nous permettra d’écrire des jolis romans ».

Au reste, un pays sans valeurs peut difficilement tenter d’intégrer des populations culturellement étrangères. En la matière, l’échec du ‘’modèle français’’ qui, dans les faits, consiste à dire ‘’aime ce pays dégoûtant’’ et à arroser ces populations d’aides sociales, est total. Ceux qui le glorifient sont des ânes ou des menteurs, souvent les deux. Enfin, n’en déplaise aux prophètes du village-monde, l’élément numérique est pour beaucoup dans l’état actuel des banlieues-dortoirs.

Qu’avons-nous en face ? Des bibliothèques impeccables, des piscines, des soirées au théâtre ! La mauvaise conscience est bien plus perverse et condamnable que l’ignorance. Les jeunes calotins de la révolutionette ne méritent, eux, aucune pitié. 

Raphaël Dargent. – De Gaulle, après mai 68, avouait à Peyrefitte sa nostalgie et son fol espoir: « Si je puis un jour revoir une jeunesse française… ». Le vieux chef savait bien que si la jeunesse qui s’agitait dans les rues du quartier latin, était certes « de France », elle n’était en rien « française », en cela qu’elle contestait l’enseignement de ses devanciers et n’avait qu’une hâte, celle de rompre avec une histoire  qu’elle jugeait trop glorieuse et d’araser une société trop exigeante pour elle, ce qu’elle fît d’ailleurs fort bien, nous menant où nous sommes aujourd’hui. La jeunesse « révoltée » que vous décrivez est pire encore, elle semble l’ultime (?) avatar de cette jeunesse de 68 : elle n’a plus conscience ni de sa langue, ni de son histoire, elle est sans références ni cultures propres, c’est une jeunesse « en l’air », enracinée nulle part, sans points d’ancrage ni repères nationaux, le produit de quarante ans de reniement national et de dégradation matérialiste. Cette jeunesse, aussi creuse que violente, cette jeunesse d’enfants doublement gâtés, à la fois favorisés et dégradés, est-ce la jeunesse décadente d’un pays déjà mort ? 

Loïc Lorent. – C’est la jeunesse de fortune d’un pays qui n’est plus grand chose, j’en ai bien peur. J’aimerais, par passion pour l’histoire passée de ce qui fut une grande nation, une immense civilisation, pouvoir dire le contraire et déceler une infime particule d’espoir. Je ne vois aucune raison objective d’être optimiste. D’autant plus que cette jeunesse, loin de provoquer l’effroi des adultes ou des élites, est louée, filmée, continuellement présentée comme ‘’romantique’’. Fumer un joint, jouer du djembe, s’insurger contre les ‘’injustices’’, voilà un étrange ‘’romantisme’’ ! Comme je le disais précédemment, tout le monde y trouve son compte : celui qui vend un tee-shirt à l’effigie d’Ernesto Guevara comme celui qui le porte et croit, il le croit !, que le simple fait de porter ce tee-shirt fait de lui un ‘’résistant’’ contre le système qu’il accable de reproches mais qui, c’est là sa force, le récupère. De Gaulle, nous l’avons vu lors de la grande manifestation du 30 mai 1968, avait raison de dire que, bien que française, la jeunesse de 68 n’était pas la France. Mais cette jeunesse a gagné faute d’adversaires. L’hédonisme, le mépris pour les institutions, la repentance appliquée à l’histoire, le rejet d’une quelconque identité (à laquelle on a substitué l’antienne « citoyen du monde »), toutes ces contre-valeurs sont aujourd’hui universellement partagées par une grande majorité des peuples occidentaux. Finalement, il s’agit moins d’une attaque en règle menée par les héritiers de 68 que d’une lente et, à mon sens, inexorable dilution de l’Occident européen. Trop occupée à jouir et à se ‘’révolter’’ contre des fantômes, cette jeunesse, toujours à l’avant-garde de la grande parade, ne voit même pas, ne peut pas voir ni comprendre qu’elle creuse sa propre tombe après avoir creusé celle de la France et de l’Europe.

Raphaël Dargent. – Votre ouvrage en témoigne, Loic Lorent : vous n’appartenez pas à la cohorte moutonnière. Vous êtes de la petite minorité qui se tient encore debout pour refuser la décadence. Vous faites partie de ceux que les bloqueurs de facs appellent « les petits-Blancs-vichystes-racistes-catholiques-bornés » et qui sont tout simplement, tout innocemment, patriotes, c’est-à-dire, n’en déplaise aux bloqueurs, les seuls vrais révolutionnaires d’aujourd’hui et de demain. Péguy n’avait-il pas raison d’écrire que « seule la tradition est révolutionnaire » ? D’ailleurs Votre jeunesse n’est-ce pas, sous la forme d’un cruel hommage, le pendant, plus d’un siècle plus tard, du Notre jeunesse de Péguy ?

Loic Lorent. – Il s’agit bien là d’un hommage à Charles Péguy, un homme et un écrivain (il est rare de pouvoir associer les deux) pour qui j’ai la plus profonde admiration. Est-ce que la tradition, et elle seule, est révolutionnaire ? Une chose est sûre : seule la tradition peut nous sauver des passions jetables, ‘’naphtalinardes’’ (et qui sentaient bien souvent la naphtaline avant même d’être portées sur les fonds baptismaux) qui s’expriment aujourd’hui. Leur position monopolistique nous empêche, sous peine d’ostracisme-citoyen, de prononcer le mot tradition. Il fut un temps dans l’histoire de nos sociétés où la ‘’nouveauté’’ était regardée avec circonspection. Le second XXe siècle, celui de l’après Auschwitz, a fait plus fort : tout ce qui n’est pas ‘’nouveau’’ est instantanément obsolète. A la rigueur, il ne faut plus parler de progressisme mais, si vous me permettez ce vilain néologisme, de ‘’présentisme’’. En fait, un progressisme de gens qui n’ont plus les capacités intellectuelles et le bagage culturel nécessaires à l’élaboration d’une véritable idéologie. Il ne s’agit plus d’une lutte entre le maintien d’un certain ordre et le dépassement de celui-ci, mais de la simple célébration d’une pseudo modernité. Cette dernière est une authentique religion, la plus féroce, celle qui excommunie quiconque n’accepte pas sa morale de pucelle. Nous vivons dans le monde de l’ersatz, dans le monde du mimétisme au-dessus duquel une vulgaire assemblée de jésuites-médiatiques règne en maître. L’Eglise des clercs des derniers jours.

Alors, qu’est-ce que leur révolution ? Celle de mauvais, de très mauvais plagiaires, de caricatures, celle de petits bourgeois. Vous remarquerez cette chose inouïe : à l’heure où l’on célèbre les différences, le multiculturalisme, les jeunes n’ont peut-être jamais été aussi semblables. Tout dans leur morale, leurs engouements, leurs mœurs, pue le conformisme le plus lénifiant. Ils portent les mêmes vêtements, écoutent la même soupe musicale à base de « chienne » et de « j’t’encule », rêvent tous d’aller glander en Jamaïque (s’ils savaient le sort qui les attend dans ce doux pays où les petits blancs ne sont, c’est le moins que l’on puisse dire, pas excessivement populaires…). Le triomphe de la mythologie ‘’libertaire’’ signe la défaite de l’histoire (ce qui n’est pas si étonnant quand on sait comment celle-ci est enseignée…). Mais pour revenir à Péguy… J’ai toujours trouvé très bêtes ces phrases que la plupart des journalistes littéraires servent dès qu’ils parlent d’un écrivain : « ça nous ‘’parle’’ encore », « c’est d’une grande modernité » (comme s’ils évoquaient les films d’Agnès Jaoui ou le dernier aspirateur Rowenta). C’est un faux argument, les œuvres n’ont pas besoin de nous ‘’parler’’, de coller à notre modernité. Ceci étant dit, et ce lieu commun évacué, ma conception de l’histoire fait que je ne peux que souscrire à la phrase que vous citez. La France, c’est la cathédrale de Chartres et Jaurès ou, comme le disait si bien Marc Bloch, le sacre de Reims et la fête de la Fédération. Ce n’est pas rien, tout de même !, et c’est autre chose que l’immonde non-espace européen qui veut, entre autres couleuvres, nous faire croire que la Turquie est en Europe ! La Turquie en Europe ! Et il se trouve une majorité d’Européens pour accepter cela… Ah !, il faut les entendre, les spécialistes, les experts, qui nous sortent « Byzance », les beautés insurpassables de l’Islam à une époque où, c’est entendu, n’en doutons pas, nous étions tous d’odieux ‘’torquemadistes’’ analphabètes et zoophiles, etc., etc.

La tradition, c’est ce qui reste, ce qui dure, c’est à la fois l’âme et les stigmates qui jalonnent les paysages d’une nation. C’est, pour prendre le cas de la France, ce que plusieurs décennies de relativisme n’ont pas pu détruire (pas encore). Aussi, pour combattre le nihilisme acidulé qui nous accable chaque jour davantage, il est vital que nous nous réapproprions cet héritage. Tradition ne signifie pas immobilisme, bien évidemment. Elle ne signifie pas plus copie d’un temps d’avant dans lequel nous prendrions ce qui nous arrange (ce que font les soi-disant ‘’Identitaires’’ qui me font penser aux « petits Rebatets » dont se moquait Bernanos).

Mais qui s’intéresse encore à cette tradition ? Y’a t-il encore des individus pour la connaître et pour l’utiliser ? Je les cherche, je ne les vois pas. Où sont les troupes ? Le peuple français a t-il encore la force de se battre ? Et cette génération, celle des 15-25 ans, celle qui va diriger la France dans une vingtaine d’années, soit demain, cette génération d’esclaves, et je pèse mes mots, que va t-elle faire ? Je doute qu’elle sache qui est Jaurès et où se situe Chartres (et quand elle le sait, ça ne lui ‘’parle’’ pas, voyez-vous, c’est « truc de vieux », « nazi », etc). Je vous laisse deviner la suite… n