Raphaël Dargent. – Votre
jeunesse est un pamphlet vif, enlevé, en colère, qui nous fait plonger à
l’intérieur du mouvement anti-CPE et éclaire ce mouvement d’un jour sombre. Vous
y dressez le portrait d’une jeunesse estudiantine confondant tout, largement
déculturée, foncièrement nihiliste et qui, quand elle veut penser, ne pense pas
par elle-même faute d’en être capable, consumériste jusque dans sa posture
anti-capitaliste, terriblement conformiste jusque dans sa pseudo-révolte,
rabâchant les mots d’ordre éculés du gauchisme le plus stupide, ânonnant les
pensums droits-de-l’hommistes et multiculturalistes du sentimentalisme bourgeois
ambiant. Comment sommes-nous tombés si bas ?
Loïc Lorent. – Avant de
répondre à vos questions, je tiens à vous remercier d’avoir lu mon livre et de
me proposer cet entretien qui, je l’espère, permettra d’ajouter une pierre
supplémentaire à l’édification du temple à la gloire de la jeunesse française et
de ses maîtres.
Il serait évidemment trop long, et
ce n’était pas l’ambition de mon livre, d’expliquer de façon exhaustive les
raisons de cette débâcle intellectuelle et morale. Toutefois, puisqu’il faut
bien désigner des responsables, j’en pointerai plusieurs qui me semblent
indissociables.
Tout d’abord, l’égalitarisme béat,
doctrine officielle du régime, véritable ivresse française, dont les résultats,
à l’école notamment, viennent rappeler que sans sélection, sans compétition,
sans mérite (autant de mots obscènes !), il n’est pas d’éducation. L’égalité est
une chose, le nivellement par le bas, ce à quoi nous assistons, une autre. Le
résultat ? Une belle illusion, des millions de bacheliers qui se retrouvent tous
à l’université et qui sont alors confrontés au fameux ‘’principe de réalité’’.
Le résultat ? Un gouffre encore plus grand entre ceux qui savent, les filles et
fils de, les bourgeois, qui atterrissent tous dans les grandes écoles et
les autres que l’on condamne, après les avoir leurrés, à la débrouille.
L’égalitarisme, c’est la fin de l’égalité.
Mais bourgeois diplômés d’HEC, de
Normal ou ‘’galériens’’ des facultés de province, tous se retrouvent pour
célébrer ce que Renaud Camus a fort justement appelé ‘’l’idéologie du sympa’’.
Cette expression est selon moi d’une grande justesse. Sur fond de sous-culture
télévisuelle et d’angélisme adolescent, les héritiers de mai 68, premières
générations à être assurées de ne jamais avoir à se battre (cela n’est pas
anodin), affichent un mépris manifeste pour tout ce qui peut, de près ou de
loin, être vue comme ‘’complexe’’. Tout est sympa ! Passer quatre ans à
l’université ? C’est sympa ! Les Palestiniens ? C’est sympa !
Notez au passage que pour moi les Palestiniens ne sont plus un peuple mais une
véritable marque, avec toute une mythologie et les accessoires qui
l’accompagnent. Apprendre le français, ce n’est pas sympa ! Aussi, les
SMS, c’est tout de même plus sympa… Voyez !, celui qui se risque à
formuler une phrase correcte, ou du moins qui essaie d’en faire une, qu’il
habite à Sarcelles, à Besançon ou qu’il erre sur un plateau de télévision sera
immédiatement accusé de « se prendre la tête », de « s’y croire », etc. Ce
mépris revendiqué envers la langue n’est pas qu’une question de vocabulaire.
C’est aussi et surtout une façon de voir le monde qui ne s’accommode pas de la
recherche du beau, de l’effort, qui substitue à ces valeurs un conformisme
pioupiesque préfabriqué, un confort intellectuel d’autant plus confortable qu’il
est facilement accessible et que c’est celui dont les générations actuelles ont
hérité. Pourquoi aller chercher plus loin ? La facilité, toujours.
Je parle d’héritage. C’est là la
troisième raison qui me vient naturellement à l’esprit. Vous utilisez le mot
« déculturée ». La méconnaissance de l’histoire, qui n’a rien à voir avec la
soupe mémorielle (l’inepte ‘’devoir de mémoire’’), le rejet de toute filiation,
puisqu’il est entendu que nous sommes les meilleurs, les plus justes, que
nous allons changer le monde à grand renfort de PACS et de taxe Tobin, ce
rejet, donc, fait de la société contemporaine un éternel immédiat qu’il
convient de célébrer sous peine d’être accusé de passéisme. Concrètement, cela
revient à adopter une posture relativiste en tout et pour toute chose, et, pire
encore, à ne jamais s’inscrire dans une continuité historique. Or, sans
continuité, sans conscience d’un héritage que l’on doit, même en le critiquant,
recevoir, il n’y a qu’hédonisme de pissotière, que consommation.
Plaisirs faciles, haine de la
Culture dès lors qu’elle se veut élitiste (ce qu’elle doit être), vanité du
progressisme. On pourrait y ajouter bien des causes (tiers-mondisme,
révolutionette markétée, haine de la nation, etc.), mais mieux vaut s’interroger
sur le quand. Assurément, cela n’est pas né un beau jour, même un jour de mai
68. Le déclin se conjugue au pluriel, et c’est bel et bien une conjonction de
phénomènes intellectuels, politiques et moraux, du suicide de la civilisation
européenne en 1914 au triomphe de la social-démocratie à la fin du XXe siècle,
qui pourrait être pointée du doigt. Après, la fatalité n’existe pas, et, sur les
racines d’un Occident dévasté, rien n’empêchait les Européens de se révolter.
Ils ont préféré dormir. La dictature médiatique les berce dans leurs certitudes.
Tout le monde, des entrepreneurs aux petits bourgeois guévaristes, y trouve son
compte. Nous appartenons à une société sans Culture véritable.
Raphaël Dargent. – Vos
pages de conclusion sont admirables. Dieu sait si j’en partage la teneur. Oui,
« les Français ont les enfants qu’ils méritent » et la décadence n’est que le
résultat du reniement à l’exigence des générations précédentes. Si l’éducation
n’est pas transmission, c’est-à-dire conservation, peut-elle seulement élever ?
Je crains d’ailleurs qu’en ce domaine éducatif, la droite faussement
conservatrice, honteusement conservatrice, et en réalité libérale, ne différera
en rien, en dépit de certaines déclarations d’intentions, de la gauche vraiment
libertaire, fièrement libertaire, stupidement libertaire : elle allégera tout
autant les programmes, dévalorisera tout autant les diplômes, lavera d’une autre
façon (ou peut-être de la même) les cerveaux. Nous sommes d’accord, n’est-ce
pas : ce naufrage n’est pas celui d’un camp mais de deux, pas celui d’une
idéologie mais de deux, tout autant du consumérisme libéral que du
sentimentalisme égalitariste?
Loïc Lorent. – Nous sommes
d’accord, même si je ne suis pas convaincu que l’adjectif « libérale » soit le
plus juste pour qualifier la droite gouvernementale française. Ce qui est
certain, c’est qu’elle n’est pas conservatrice, qu’elle ne l’a sans doute jamais
été depuis 1969. Une droite honteuse, une droite longtemps dirigée par un
radical-socialiste, une droite opportuniste, ça, nous ne connaissons que trop.
Qu’a t-elle fait jusqu’à présent ? Exactement la même chose que les
gouvernements de gauche. Qu’il s’agisse de l’éducation ou des mœurs, de la
sécurité ou de l’immigration, de la grande machinerie bureaucratique européenne
ou de la politique étrangère, rien ne me semble différencier les deux camps que
vous citez. Pour tout vous dire, le spectacle de la scène politique française,
des crypto-trotskistes aux soi-disant patriotes du Front National, en passant
par les partis ayant dirigé ce pays depuis 1969, me laisse parfaitement
indifférent. La phase terminale est déjà amorcée. Un peuple qui se donne à un
Mitterrand ou à un Chirac ne mérite pas mieux que de se noyer. Le peuple
français est une idée morte. Tant mieux !, dira t-on à Bruxelles.
Raphaël Dargent. – Votre
description du blocage de l’université prend souvent l’aspect d’une mauvaise
farce tant la situation, au-delà de son caractère scandaleux, est surréaliste,
grotesque, les motivations et l’attitude des bloqueurs caricaturales et
ridicules. Chez nos apprentis-révolutionnaires, la révolution est un immense
charivari, une fête tapageuse, en fait une singerie de révolution. Le festivisme
remarquablement analysé par le regretté Philippe Murray n’est-il pas la seule
vraie idéologie de cette jeunesse.
Loic Lorent. – Pour la
plupart d’entre eux, oui. La révolution, vous n’imaginez pas à quel point c’est
sympa. Ayant pour tout bagage politique quelques ‘’humanistes’’ lieux
communs (sur la guerre, l’amour, l’injustice, le racisme, l’économie…et c’est à
peu près tout), il ne faut pas trop attendre d’eux. Huer, s’agiter sur leurs
chaises, s’indigner, ils savent faire. Aussi plein de certitudes qu’ils se
révèlent vides quand on les interroge, ils ne doutent jamais d’eux-mêmes. Ils
sont dans le camp du bien, celui qui-aime-pas-les-injustices-et-le-racisme. Les
autres, fort logiquement, ceux qui critiquent, nuancent, débattent, sont
automatiquement suspects. Mais je ne le leur reproche pas, finalement. Tout les
incite à se comporter de cette manière. Ne leur a t-on pas dit, à l’école,
qu’ils pouvaient tous devenir poètes ? Ne leur a-t-on pas dit que la politique,
c’était une histoire de ‘’sensibilité’’, de lutte contre l’injustice, de combat
contre le racisme ? Le festivus festivus décrit par le regretté Philippe
Muray est avant tout l’homme de la post-histoire, celui qui s’extasie en
parcourant les quais de Seine en été ou pour qui la promotion du mariage
homosexuel est une mission sacrée. C’est aussi, comme son nom l’indique, un
homme qui aime les réjouissances bruyantes et ‘’spontanées’’. Attention, le
festivus est un esthète diablement engagé ! Et sa petite politique, il la
veut festive. Les étudiants ‘’révoltés’’ du printemps 2006 correspondent assez
bien à cette description. Pour autant, il y avait quelques beaux spécimens
d’activistes disposant sans doute de très belles collections inédites des œuvres
complètes de Lénine. Ils étaient peu nombreux et, au bout du compte, peu
écoutés. La lutte finale du prolétariat mondiale, cela ne fait plus recette.
Mais en chanson, avec quelques ‘’percus’’, c’est un tube.
S’ils révolutionnent en faisant la
fête, c’est aussi parce qu’ils savent que cela ne leur coûtera rien. La presse
les encense, les politiques se couchent, les ‘’forces de l’ordre’’ n’ont pas le
droit de pénétrer dans les universités. Vides et intouchables : les héros de
notre temps.
Raphaël Dargent. –
Quelques mois avant la crise du CPE, à l’automne 2005, une autre jeunesse « de
France » faisait elle aussi sa révolution, manifestant le même nihilisme,
détruisant pour détruire, lors de violences urbaines inédites dans leurs
ampleurs. La conjonction, en moins d’un an, de ces deux crises paroxystiques,
touchant des jeunes gens a priori si différents, me semble révélatrice de la
profondeur de la crise de notre pays. De ces deux jeunesses nihilistes, celle
des banlieues et celle des facs, quelle est donc la plus à plaindre ?
Loic Lorent. – Tout en
rejetant catégoriquement les interprétations sociologico-marxistes dont des
experts assermentés et des professeurs chevronnés nous ont abreuvées lors des
‘’émeutes urbaines’’ de 2005, je considère que les auteurs de ces dernières sont
plus à plaindre que les bourgeois rebelles de 2006. Je sais de quoi je parle
quand je dis que grandir en cité HLM n’est pas particulièrement épanouissant.
Cela n’excuse rien, absolument rien, et j’ai toujours trouvé choquant que des
gens ‘’distingués’’ osent faire de la pauvreté une raison de la délinquance.
Qu’est-ce que cela veut dire à la fin ? Que parce que l’on est issu d’une
famille modeste on devrait logiquement aller voler ou mettre le feu à la voiture
de son voisin ? Que parce que l’on a des parents qui travaillent durs sans
‘’broncher’’ on n’a pas de cerveau ? Les Bégaudeau et autres bourgeois qui se
font peur en se rendant dans les ‘’quartiers’’ (c’est mieux que les montagnes
russes !) sont consternants de platitude et leur responsabilité dans cette
‘’affaire’’ est grande. Ce sont des intellectuels conformistes de cette trempe
qui ont enfermé les habitants des cités HLM dans un rôle et un statut de
victimes. « Tu es jeune ? Tu es d’origine maghrébine ? Tu vis en cité HLM ?
Bien, mon pauvre petit, sache que tu es né dans un pays de fascistes blancs
capitalistes qui te détestent. Tu éprouves des difficultés à l’école ? Les
fascistes blancs capitalistes sont dans le coup ! Allez, fais du rap ou du
foot ! ou brûle des voitures, ça nous permettra d’écrire des jolis romans ».
Au reste, un pays sans valeurs
peut difficilement tenter d’intégrer des populations culturellement étrangères.
En la matière, l’échec du ‘’modèle français’’ qui, dans les faits, consiste à
dire ‘’aime ce pays dégoûtant’’ et à arroser ces populations d’aides sociales,
est total. Ceux qui le glorifient sont des ânes ou des menteurs, souvent les
deux. Enfin, n’en déplaise aux prophètes du village-monde, l’élément numérique
est pour beaucoup dans l’état actuel des banlieues-dortoirs.
Qu’avons-nous en face ? Des
bibliothèques impeccables, des piscines, des soirées au théâtre ! La mauvaise
conscience est bien plus perverse et condamnable que l’ignorance. Les jeunes
calotins de la révolutionette ne méritent, eux, aucune pitié.
Raphaël Dargent. – De
Gaulle, après mai 68, avouait à Peyrefitte sa nostalgie et son fol espoir: « Si
je puis un jour revoir une jeunesse française… ». Le vieux chef savait bien
que si la jeunesse qui s’agitait dans les rues du quartier latin, était certes
« de France », elle n’était en rien « française », en cela qu’elle contestait
l’enseignement de ses devanciers et n’avait qu’une hâte, celle de rompre avec
une histoire qu’elle jugeait trop glorieuse et d’araser une société trop
exigeante pour elle, ce qu’elle fît d’ailleurs fort bien, nous menant où nous
sommes aujourd’hui. La jeunesse « révoltée » que vous décrivez est pire encore,
elle semble l’ultime (?) avatar de cette jeunesse de 68 : elle n’a plus
conscience ni de sa langue, ni de son histoire, elle est sans références ni
cultures propres, c’est une jeunesse « en l’air », enracinée nulle part, sans
points d’ancrage ni repères nationaux, le produit de quarante ans de reniement
national et de dégradation matérialiste. Cette jeunesse, aussi creuse que
violente, cette jeunesse d’enfants doublement gâtés, à la fois favorisés et
dégradés, est-ce la jeunesse décadente d’un pays déjà mort ?
Loïc Lorent. – C’est la
jeunesse de fortune d’un pays qui n’est plus grand chose, j’en ai bien peur.
J’aimerais, par passion pour l’histoire passée de ce qui fut une grande nation,
une immense civilisation, pouvoir dire le contraire et déceler une infime
particule d’espoir. Je ne vois aucune raison objective d’être optimiste.
D’autant plus que cette jeunesse, loin de provoquer l’effroi des adultes ou des
élites, est louée, filmée, continuellement présentée comme ‘’romantique’’. Fumer
un joint, jouer du djembe, s’insurger contre les ‘’injustices’’, voilà un
étrange ‘’romantisme’’ ! Comme je le disais précédemment, tout le monde y trouve
son compte : celui qui vend un tee-shirt à l’effigie d’Ernesto Guevara comme
celui qui le porte et croit, il le croit !, que le simple fait de porter ce
tee-shirt fait de lui un ‘’résistant’’ contre le système qu’il accable de
reproches mais qui, c’est là sa force, le récupère. De Gaulle, nous l’avons vu
lors de la grande manifestation du 30 mai 1968, avait raison de dire que, bien
que française, la jeunesse de 68 n’était pas la France. Mais cette jeunesse a
gagné faute d’adversaires. L’hédonisme, le mépris pour les institutions, la
repentance appliquée à l’histoire, le rejet d’une quelconque identité (à
laquelle on a substitué l’antienne « citoyen du monde »), toutes ces
contre-valeurs sont aujourd’hui universellement partagées par une grande
majorité des peuples occidentaux. Finalement, il s’agit moins d’une attaque en
règle menée par les héritiers de 68 que d’une lente et, à mon sens, inexorable
dilution de l’Occident européen. Trop occupée à jouir et à se ‘’révolter’’
contre des fantômes, cette jeunesse, toujours à l’avant-garde de la grande
parade, ne voit même pas, ne peut pas voir ni comprendre qu’elle creuse sa
propre tombe après avoir creusé celle de la France et de l’Europe.
Raphaël Dargent. – Votre
ouvrage en témoigne, Loic Lorent : vous n’appartenez pas à la cohorte
moutonnière. Vous êtes de la petite minorité qui se tient encore debout pour
refuser la décadence. Vous faites partie de ceux que les bloqueurs de facs
appellent « les petits-Blancs-vichystes-racistes-catholiques-bornés » et qui
sont tout simplement, tout innocemment, patriotes, c’est-à-dire, n’en déplaise
aux bloqueurs, les seuls vrais révolutionnaires d’aujourd’hui et de demain.
Péguy n’avait-il pas raison d’écrire que « seule la tradition est
révolutionnaire » ? D’ailleurs Votre jeunesse n’est-ce pas, sous la forme
d’un cruel hommage, le pendant, plus d’un siècle plus tard, du Notre jeunesse
de Péguy ?
Loic Lorent. – Il s’agit
bien là d’un hommage à Charles Péguy, un homme et un écrivain (il est rare de
pouvoir associer les deux) pour qui j’ai la plus profonde admiration. Est-ce que
la tradition, et elle seule, est révolutionnaire ? Une chose est sûre : seule la
tradition peut nous sauver des passions jetables, ‘’naphtalinardes’’ (et qui
sentaient bien souvent la naphtaline avant même d’être portées sur les fonds
baptismaux) qui s’expriment aujourd’hui. Leur position monopolistique nous
empêche, sous peine d’ostracisme-citoyen, de prononcer le mot tradition. Il fut
un temps dans l’histoire de nos sociétés où la ‘’nouveauté’’ était regardée avec
circonspection. Le second XXe siècle, celui de l’après Auschwitz, a fait plus
fort : tout ce qui n’est pas ‘’nouveau’’ est instantanément obsolète. A la
rigueur, il ne faut plus parler de progressisme mais, si vous me permettez ce
vilain néologisme, de ‘’présentisme’’. En fait, un progressisme de gens qui
n’ont plus les capacités intellectuelles et le bagage culturel nécessaires à
l’élaboration d’une véritable idéologie. Il ne s’agit plus d’une lutte entre le
maintien d’un certain ordre et le dépassement de celui-ci, mais de la simple
célébration d’une pseudo modernité. Cette dernière est une authentique religion,
la plus féroce, celle qui excommunie quiconque n’accepte pas sa morale de
pucelle. Nous vivons dans le monde de l’ersatz, dans le monde du mimétisme
au-dessus duquel une vulgaire assemblée de jésuites-médiatiques règne en maître.
L’Eglise des clercs des derniers jours.
Alors, qu’est-ce que leur
révolution ? Celle de mauvais, de très mauvais plagiaires, de caricatures, celle
de petits bourgeois. Vous remarquerez cette chose inouïe : à l’heure où l’on
célèbre les différences, le multiculturalisme, les jeunes n’ont peut-être
jamais été aussi semblables. Tout dans leur morale, leurs engouements, leurs
mœurs, pue le conformisme le plus lénifiant. Ils portent les mêmes vêtements,
écoutent la même soupe musicale à base de « chienne » et de « j’t’encule »,
rêvent tous d’aller glander en Jamaïque (s’ils savaient le sort qui les attend
dans ce doux pays où les petits blancs ne sont, c’est le moins que l’on puisse
dire, pas excessivement populaires…). Le triomphe de la mythologie
‘’libertaire’’ signe la défaite de l’histoire (ce qui n’est pas si étonnant
quand on sait comment celle-ci est enseignée…). Mais pour revenir à Péguy… J’ai
toujours trouvé très bêtes ces phrases que la plupart des journalistes
littéraires servent dès qu’ils parlent d’un écrivain : « ça nous
‘’parle’’ encore », « c’est d’une grande modernité » (comme s’ils évoquaient les
films d’Agnès Jaoui ou le dernier aspirateur Rowenta). C’est un faux argument,
les œuvres n’ont pas besoin de nous ‘’parler’’, de coller à notre modernité.
Ceci étant dit, et ce lieu commun évacué, ma conception de l’histoire fait que
je ne peux que souscrire à la phrase que vous citez. La France, c’est la
cathédrale de Chartres et Jaurès ou, comme le disait si bien Marc Bloch, le
sacre de Reims et la fête de la Fédération. Ce n’est pas rien, tout de même !,
et c’est autre chose que l’immonde non-espace européen qui veut, entre autres
couleuvres, nous faire croire que la Turquie est en Europe ! La Turquie en
Europe ! Et il se trouve une majorité d’Européens pour accepter cela… Ah !, il
faut les entendre, les spécialistes, les experts, qui nous sortent
« Byzance », les beautés insurpassables de l’Islam à une époque où, c’est
entendu, n’en doutons pas, nous étions tous d’odieux ‘’torquemadistes’’
analphabètes et zoophiles, etc., etc.
La tradition, c’est ce qui reste,
ce qui dure, c’est à la fois l’âme et les stigmates qui jalonnent les paysages
d’une nation. C’est, pour prendre le cas de la France, ce que plusieurs
décennies de relativisme n’ont pas pu détruire (pas encore). Aussi, pour
combattre le nihilisme acidulé qui nous accable chaque jour davantage, il est
vital que nous nous réapproprions cet héritage. Tradition ne signifie pas
immobilisme, bien évidemment. Elle ne signifie pas plus copie d’un temps
d’avant dans lequel nous prendrions ce qui nous arrange (ce que font les
soi-disant ‘’Identitaires’’ qui me font penser aux « petits Rebatets » dont se
moquait Bernanos).
Mais qui s’intéresse encore à
cette tradition ? Y’a t-il encore des individus pour la connaître et pour
l’utiliser ? Je les cherche, je ne les vois pas. Où sont les troupes ? Le peuple
français a t-il encore la force de se battre ? Et cette génération, celle des
15-25 ans, celle qui va diriger la France dans une vingtaine d’années, soit
demain, cette génération d’esclaves, et je pèse mes mots, que va t-elle faire ?
Je doute qu’elle sache qui est Jaurès et où se situe Chartres (et quand elle le
sait, ça ne lui ‘’parle’’ pas, voyez-vous, c’est « truc de vieux »,
« nazi », etc). Je vous laisse deviner la suite…
n