Raphaël Dargent. – Rémi
Soulié, choisir d’écrire un Péguy « de combat », c’est non seulement
aller à – et atteindre, car votre ouvrage est une merveille de sensibilité et de
justesse – la nature de Charles Péguy, celle d’un lutteur infatigable, mais
c’est aussi présenter un Péguy étonnamment actuel, non pas de combat
passé, révolu, vieilli de plus d’un siècle, mais de combat présent,
contemporain, de notre temps. En quoi l’œuvre combattante de Charles
Péguy est-elle utile aujourd’hui ? Pour combattre quoi ?
Rémi Soulié. – Tout
d’abord, cher Raphaël Dargent, je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à
ce livre et pour le jugement très flatteur dont vous l’honorez.
Pour répondre d’une manière un peu
paradoxale et provocante à vos deux premières questions, je vous dirais que
l’œuvre polémique de Péguy - ce dernier adjectif étant précisément entendu au
sens noble de « guerre » - permet de lutter contre une agonie (agon, en
grec, c’est le combat). Autrement dit et à la lettre, Péguy « guerroie contre un
combat », ce qui signifie plus explicitement que l’œuvre de Péguy est une arme
de guerre contre l’agonie française (exactement l’inverse de ce que Yannick
Haenel - que j’aime beaucoup par ailleurs - appelle, dans un livre au titre
éponyme, « la mort française »). La déflagration péguyste, c’est l’a-France
moderne outragée, brisée, martyrisée et donc la France enfin libérée. Après les
émeutes de 2005, Gabriel Matzneff a écrit une belle chronique qui se terminait
par une interrogation : pourquoi, à ces casseurs, parle-t-on sans cesse de la
République (avec le succès que l’on sait) et jamais de la France ? A quoi l’on
peut répondre, avec Joseph de Maistre, que leur parler de la France ce serait
rigoureusement faire « le contraire de la Révolution », ce que la canaille
universelle ne veut à aucun prix. Péguy, justement, ne cesse d’opposer la France
charnelle aux chimères de l’universalisme abstrait - ce que Jean-Claude Milner,
dans Le Juif de savoir, appelle aussi le « quelconque ». Autrement
dit, la France n’a jamais été réductible à un brelan du genre « liberté-égalité-fraternité »
- « ou la mort », car la devise, en sa mansuétude, on l’oublie trop souvent,
offre une alternative. Si l’on tient au rythme ternaire, on devrait d’ailleurs
opposer à celui-là « le vin, le pain et le sourire » de Louis VII. La France,
c’est un ciel, une terre, des langues, des poèmes, des rivières et des
peupliers, des églises romanes ou gothiques. En dernière analyse, l’universel
français, c’est le catholicisme. Péguy peut faire retrouver la France aux
Français après une amnésie planifiée ; il est de ceux qui n’en ont jamais fait
le deuil.
Raphaël Dargent. – « Il
y a le monde moderne… Pour la première fois dans l’histoire du monde les
puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les
puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la
puissance de l’argent… Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent
est maître sans limitation ni mesure. » Il y a chez Péguy ce dégoût tout
spirituel, tout chrétien, profondément chrétien, de l’argent, du matérialisme
sans bornes qu’incarne l’argent, de la corruption des âmes qu’il pervertit. Que
dirait-il aujourd’hui quand l’ouvrier, l’artisan, le paysan français ne comptent
plus face aux fonds de pension des retraités américains, aux firmes
transnationales, aux géants de l’agri-business ?! La mondialisation libérale
n’est-elle pas le dernier avatar de ce que dénonçait Péguy il y a plus d’un
siècle ?
Rémi Soulié. – La question
de l’argent, et donc du « sang du pauvre », comme disait Léon Bloy, est en effet
essentielle. Si l’on ne se raconte pas d’histoires, ce qui est le cas de Péguy,
on peut définir la démocratie, y compris en son extension planétaire plus ou
moins artificielle, comme un mixte de ploutocratie et d’oligarchie. (Péguy est
trop profondément peuple, trop paysan, pour gober le bobard de la souveraineté
dite populaire et du nombre roi.) Dans le monde moderne, aucune puissance - ni
l’épée, ni le sceptre, ni la crosse, et pour cause - ne limite l’omnipotence de
la monnaie. Sur ce plan-là, je suis assez guénonien : il faut sans doute
atteindre le plus sombre de l’Age sombre. L’argent, en fait, manque de matière ;
le péché principal du matérialisme, c’est qu’il manque de corps (immatérialité
des flux financiers, par exemple, qui va de pair avec l’anonymat ; toute société
moderne est anonyme, la haine du nom étant la figure de la haine du Nom) ;
contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, nos temps sont donc
angéliques : ils se braquent contre l’incarnation. Le spectacle, dans tous les
domaines, est la mise en scène de cette déréalisation ou décréation du monde -
ce que Péguy, en un sens, appelle la « démystication ». La
mondialisation fait le pari que la nature aime le vide quand c’est bien plutôt
la contre-nature qui se repaît de néant. Entre le supra-national, nouveau
Léviathan adoré des « élites mondialisées », et le fantasme tribal des
identitaires crispés, le pays des pères - la « race » selon Péguy - doit
reprendre sa place profonde.
Raphaël Dargent. – Votre
ouvrage se découpe en bandes de terres, en paysages de France – la Loire, le
Parisis, la Beauce, la Lorraine, la Brie – hauts lieux, bases charnelles, non
pas seulement de la vie de Charles Péguy mais de sa pensée, puisque résolument,
et là-dessus nous sommes d’accord vous et moi avec Péguy, c’est dans la terre
des ancêtres, dans cet humus et sous ce ciel-là, que prend racine ce que l’on
est et aussi, qu’on le veuille ou non, qu’on le reconnaisse ou non, qu’on
cherche à s’en affranchir ou non, toute notre structure idéologique, nos idées
profondes. Mais ce concept-là, celui d’enracinement, qui est celui de Barrès
aussi, est jugé aujourd’hui par nos clercs médiatiques, comme caractéristique
d’une « France moisie » (Philippe Sollers) ou propre à une « idéologie
française » mère du fascisme (Bernard-Henri Lévy). Il est un fait que c’est ce
concept qu’instrumentalisa plus tard la vulgate pétainiste (« La terre, elle, ne
ment pas »), Vichy tentant d’ailleurs de récupérer Péguy. Comment lever
l’ambiguïté et faire taire ce mauvais procès ?
Rémi Soulié. – J’attends
que l’on me démontre l’absence de toute racine reliant Sollers à l’Aquitaine
(Bordeaux, l’île de Ré, Portrait du joueur) ou à la France (Les Folies
françaises) et BHL à Eretz Israël (mais dans ce dernier cas, nous sommes
confrontés à un imposteur, ce qui interdit toute réflexion sérieuse ; il serait
préférable, mais ce n’est pas ici le lieu, de lire le beau texte de Benny Lévy,
« Seule la pierre de Jérusalem m’apaise » et, au-delà, toute la grande œuvre de
ce maître, ce que je me propose d’ailleurs de faire dans le cadre d’un essai à
venir.) On ne s’enracine bien que dans le ciel, c’est une des leçons de Péguy,
dès lors que l’on a compris combien le spirituel est charnel et l’éternel
temporel. Rien ne sépare le terroir du Royaume - un Henri Bosco l’a su également
– ce qui revient à dire que la Terre Sainte est ici, dans « la paroisse »,
pour employer un mot cher à Péguy. Il faut emprunter ce que Giono appelait
admirablement « les pertuis intérieurs de l’air » pour retrouver l’intacte
clairière provençale, champenoise, bretonne ou française et donc, suivre
l’enseignement des poètes et des mystiques, de tous ceux qui savent guider et
remercier (le Denken-Danken de Heidegger). Les crispations
identitaires sont des caricatures mortelles, des pétrifications ou des
vitrifications infernales ; Péguy, bien compris, est un antidote souverain.
Sollers ne l’a pas lu, comme en témoignent ses entretiens avec Benoît Chantre
sur la Divine Comédie, et BHL, animé par le seul souci de sa propre
cause, cumule analphabétisme et mauvaise foi.
Raphaël Dargent. – Péguy
est un éternel rempailleur de chaises, comme sa mère l’était dix-sept heures par
jour dans le faubourg Bourgogne à Orléans. Rempailleur de chaises, il l’est
doublement. Par son écriture non pas exactement circulaire mais qui avance en
reprenant inlassablement – écrire, dit-il, « comme on rempaille les chaises »
– mais aussi parce qu’il est, comme libraire, comme revuiste, comme écrivain,
authentiquement un artisan, seul et qui fait tout lui-même, remet cent fois
l’ouvrage sur le métier, reprise et reprend, c’est-à-dire refait ce pays,
justement en allant à sa rencontre, à sa recherche, refait la France pour,
audace ultime, la conserver. Péguy est-il fondamentalement conservateur ?
Rémi Soulié. – Le mot
commence mal, comme disait le duc d’Orléans (mais il commence bien aussi, en un
sens gaulois que Péguy aurait hélas désavoué.) Il est très difficile
d’identifier Péguy, et donc de le « fixer », d’une manière aussi rigoureuse. Il
pourrait être dit conservateur au sens où cela seul qui est éternel mérite
d’être conservé ou gardé, avec ce que ce mot peut avoir de solennel ; il
pourrait être dit aussi révolutionnaire ( c’est largement ce qu’il entend par « républicain »)
au sens particulier où la révolution (revolvere) consiste à retourner « d’une
tradition moins profonde à une tradition plus profonde ». Dans son bel essai
sur Rivarol, Jünger considère me semble-t-il avec raison que « le vrai
conservateur est celui qui se laisse le moins aller au romantisme, voire à
l’enthousiasme, et n’en a d’ailleurs que faire (…). On cherchera en vain chez
Rivarol l’encens que Michelet par exemple prodigue en décrivant le 14 juillet… »
Or, Péguy admire Michelet ; si classique se veuille-t-il, il se caractérise
aussi par une part irréfragable d’enthousiasme romantique. Péguy, pour reprendre
cette fois une formule félibréenne que Jean Paulhan aimait beaucoup, est un
« mainteneur ».
Raphaël Dargent. –
Qu’est-ce que la France ? Vieille question déjà, mais qui résonne fort
aujourd’hui en ces temps d’évanescence, de confusion, de naufrage dans le
Grand-Tout mondial et techniciste, et pire en ces temps d’oubli et de reniement
de soi. Péguy a la réponse à cette question. Quelle est-elle ? Que reste-t-il
finalement de cette identité, où est l’âme profonde, lorsqu’on a évacué tout le
circonstanciel, l’évènementiel, l’apparent, c’est-à-dire la succession des
régimes, des guerres, des évolutions sociales ? J’ose une image : que reste-il,
encore aujourd’hui, lorsqu’on va jusqu’à l’os, lorsqu’on gratte le corps
national comme on gratterait un cadavre, jusqu’à l’os, lorsqu’on a enlevé les
chairs, grasses ou faisandées, lorsqu’on a ôté les viscères ?
Rémi Soulié. – Il reste une
âme séparée qui attend la résurrection de son corps glorieux, manière de dire
que la France est morte mais vivante. Péguy dirait : il reste « la petite
fille Espérance », qui ne nous a pas abandonnés et à qui la Foi et la
Charité donnent la main. Demeure la langue, le verbe, le logos français : les
poètes, sentinelles des « pertuis de l’air », « maintiennent » l’esprit et
gardent le Graal au sein de la profanation généralisée, au cœur pourri de la
« terre gaste ». Demeurent aussi des paysages et des cités - au sens antique,
évidemment. J’ai été récemment aux confins du Berry, à Epineuil-le-Fleuriel, où
se trouve l’école d’Alain-Fournier et d’Augustin Meaulnes. Aucun doute : la
France est là, « à la limite des féeries et des marais », comme chante René-Guy
Cadou. Demeure aussi la promesse de Jeanne : « Le Royaume de France durera mille
ans et plus ». La France étant le pays des Francs, donc des hommes libres, elle
demeurera tant qu’il restera, pléonasme, des Français libres. Comme moi, vous en
connaissez quelques uns encore. Dominique de Roux écrivait : « Dès qu'on a mis
la main sur une ferme fortifiée entourée de dix hectares de vigne, on recommence
une dynastie capétienne ».
Raphaël Dargent. – Péguy
déplorait pourtant en son temps la déchristianisation du pays et la France
apparaît bel et bien, dès Bernanos, comme « une paroisse morte ». Alors
aujourd’hui ? Un ami m’informait récemment que plusieurs milliers d’églises
françaises était menacées de ruine ou de démolition, que l’actuelle ministre de
l’Intérieur, qui est aussi celle des Cultes, avait lancé l’idée d’en transformer
certaines en mosquées. N’y a-t-il pas là à mener, avec Péguy mais aussi avec
Barrès, un nouveau combat, un combat jugé d’arrière-garde, c’est-à-dire
exactement aujourd’hui un combat qui sauve, autour d’une nouvelle Grande
Pitié des églises de France ? Est-ce trop tard ?
Rémi Soulié. – Vous avez
parfaitement raison et il n’est jamais trop tard pour qui garde l’espérance. La
République, suite à un processus d’entropie occitendale que l’on ne détaillera
pas ici, a fait de l’Eglise catholique son ennemi, ce qui se comprend fort bien
d’un point de vue schmittien. Doctoresse Frankenstein qui a l’ambition de
transformer notre royaume en île du Docteur Moreau (à son actif, déjà, de belles
réussites), elle a donc organisé le déracinement méthodique des Français en
s’efforçant d’extraire du corps « national » l’âme française, naturellement et
surnaturellement chrétienne. La religion d’aujourd’hui ? Le nihilisme, dont
l’exégèse des différentes écoles exigerait l’érudition d’un démonologue et la
patience d’un exorciste. Si l’on veut comprendre notre temps, il est préférable,
par exemple, de lire Léo Strauss - et de réactiver l’interrogation
théologico-politique - plutôt que de réciter comme un mantra le catéchisme des
droits de l’homme et de la « laïcité à la française ». Le meilleur moyen pour
éviter la désaffectation des églises, c’est d’aller à la messe, de contempler
nos vieilles pierres toujours jeunes et de dire leur gloire.
En ce qui concerne l’islam, je
constate avec satisfaction que la République a renoncé aux inventaires et aux
expulsions, ce qui conforte l’idée de la perfectibilité humaine et du Progrès.
Je regrette mes persiflages et je m’accuse d’errances métaphysiques.
Raphaël Dargent. – Je sais
que Péguy défendit Dreyfus contrairement à Barrès, et c’est Péguy qui eut raison
contre Barrès. Je sais aussi que Péguy admira Bernard Lazare, qu’il se sentit
proche du peuple juif ; pourtant, il faut encore m’éclairer sur ce rapport
apparemment surprenant entre Péguy et le judaïsme, entre la France et Israël.
Reprenant Péguy, vous écrivez dans votre ouvrage : « Les monarchies franque et
française s’inscrivirent dans la lignée de cette race puisqu’en la cathédrale de
Reims, nos rois reçurent l’onction sous le regard de David et Salomon. Voilà
pourquoi "le gouvernement de la maison de France est directement imité du
gouvernement de cette maison de Nazareth" depuis Saint-Louis au moins. »
Rémi Soulié. – C’est sans
doute une époque historiale qui s’ouvre devant nous sur les plans
théologique, métaphysique et politique, celle d’une réévaluation totale des
relations entre Israël comme peuple et comme Etat et l’Eglise catholique dont la
France demeure, par le baptême et l’onction de ses rois, la fille aînée. En
quelques mots, sur une question très complexe que je développerai dans l’essai
sur Benny Lévy : l’enjeu, pour nous tous, est celui du Retour, soit, de la
conversion, donc, de la foi et de l’étude, de l’esprit et de la lettre, de la
terre et du ciel. Juifs et Chrétiens se sont égarés dans ce que le pauvre Daniel
Lindenberg, dans son Rappel à l’ordre, appelle avec nostalgie « le
franco-judaïsme universaliste », cette cochonnerie ni française, ni juive, ni
universaliste à la crevaison de laquelle nous assistons heureusement. Les Juifs
et les Français engagés sur le chemin du Retour, donc en direction du pays et/ou
de la Bible, le sont également sur celui des retrouvailles, et par l’alliance,
et par l’élection. Je ne méconnais pas, loin s’en faut, les incompréhensions qui
perdurent, dont la lecture de saint Paul par certains orthodoxes juifs, mais je
crois que les meilleurs des uns et des autres ont enfin retrouvé la voie droite
qui leur permettra de penser et de cheminer ensemble.
Raphaël Dargent. – A
regarder le monde tel qu’il est et tel qu’il va, vers où il va, vous êtes sans
doute, tout comme moi, plein de perplexité et même de pessimisme. Qu’il est
difficile de perpétuer l’être de la France et son âme, de faire entendre encore
et de défendre cette essence française, cette vérité proprement française, quand
tout va contre nous, quand nous ramons, frêles esquifs, contre de terribles
vents contraires. Le combat est encore plus difficile qu’aux temps de Péguy qui
écrivait déjà : « Nous sommes des vaincus. Le monde est contre nous… tout ce
que nous avons défendu recule de jour en jour devant une barbarie, une inculture
croissantes, devant l’envahissement de la corruption politique et sociale… ».
Mais Péguy a permis de Gaulle qui le lisait tant, ce qui ne fut pas rien. Sa
véritable parole n’est pas de renoncement : « L’Espérance est une petite
fille de rien du tout. » Péguy peut-il encore être l’espoir des désespérés ?
Rémi Soulié. – Au-delà de
l’optisme et du pessimisme, le sens tragique me semble philosophiquement le plus
juste, et avec Nietzsche, et avec Guénon ; au-delà encore : la magnifique
liberté de la grâce. Avec Péguy et saint Paul nous nous efforcerons donc, malgré
nos péchés, d’espérer contre toute espérance en nous remettant, avec la plus
vaste confiance, dans les mains de la Providence.
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