Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                   "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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La France

contre l'esprit du temps économiste

 

Rencontre avec Daniel Teysseire

à propos de La France singulière,

Essai de politique historique sur la spécificité française, Bourin éditeur, 2007.

 

 

 

 

       

 

Raphaël DARGENT. – Votre ouvrage La France singulière est sous-titré « Essai de politique historique sur la spécificité française ». Vous préférez le terme de spécificité à celui d’exception française et vous expliquez pourquoi. Je voudrais, s’il vous plaît, revenir avec vous sur ce choix. Je ne crois pas qu’il faille entendre exception au sens d’exceptionnel, forme de supériorité dans l’originalité, mais bien plutôt exception en cela que la France en effet est à part. Il me semble qu’il y a bien une exceptionnalité française si on en juge par cette capacité – qui dure – d’insoumission de notre pays au monde tel qu’il va, disons à l’ordre qui s’établit, ce Nouvel Ordre Mondial, indéniablement libéral, américanisé et technique. Malgré leurs spécificités propres, les pays voisins du nôtre, acceptent beaucoup mieux que nous cet ordre-là, atlantiste et euro-mondialiste ; c’est en cela, je crois, qu’on peut dire que la spécificité  française présente des traits d’exceptionnalité. Il n’y pas, je crois, ici de mépris à l’égard des autres mais juste la constatation d’un fait, de plusieurs faits pourrait-on dire.

 Daniel TEYSSEIRE. – EXCEPTIONNALITE est polysémique, avec les deux sens que vous évoquez vous-même. C'est pour cela que je n'ai pas retenu ce terme; pour qu'il n'y ait aucune possibilité de confusion. Pour dire simplement et uniment que la France est à part.

 Raphaël DARGENT. – A juste titre, vous présentez la France comme une nation politique ; cet aspect essentiel est remarquablement développé dans votre ouvrage. N’est-ce donc pas aujourd’hui parce que justement la Politique s’efface au profit de l’Economie, les hommes politiques au profit des gestionnaires, que la France, nation politique par essence, souffre plus encore que d’autres de la marche actuelle du monde ? Aussi ne faudrait-il pas remettre de la Politique dans la politique pour restaurer la France, ou à tout le moins stopper son déclin?

 Daniel TEYSSEIRE. – Tout à fait d'accord. Pour moi, le mal français ou, plutôt, le malaise des français vient précisément que "l'esprit du temps"  - économiste, c'est-à-dire valorisant la primauté de l'économique - n'est pas celui de la Nation française à laquelle il appartienne et, surtout, surtout, dans laquelle, ils se reconnaissent. Le malaise est d'autant plus grand que les médiateurs sociaux -dirigeants, médias - veulent imposer cet "esprit du temps économiste" à la Nation par excellence politique.

 Raphaël DARGENT. – Un point cependant mérite d’être précisé. Vous êtes, me semble-t-il,  très critique à l’égard du gaullisme d’après 1958, et même concernant l’œuvre de Libération, vous minimisez le rôle de De Gaulle, en établissant cette étonnante comparaison entre le Général et Charles VII alors que le personnage de Jean Moulin équivaudrait à celui de Jeanne d’Arc. Il me semble pourtant qu’en vertu notamment – mais pas seulement – de l’Appel, de Gaulle est le véritable libérateur, bien plus proche par conséquent de Jeanne que du petit roi de Bourges restauré en son royaume de France. C’est comme si vos fortes convictions républicaines (convictions que je comprends très bien car Robespierre, Carnot, Gambetta ou Clemenceau sont aussi dans mon Panthéon personnel) vous faisaient redouter par-dessus tout un pouvoir centré sur un homme, c’est-à-dire, pour parler clair, le risque de césarisme. D’où vos difficultés avec de Gaulle et le gaullisme. Mais ne croyez-vous pas qu’il y a dans le peuple français un vieux fond inavoué de monarchisme, du pouvoir d’un seul, et même comme un désir permanent dans les heures graves d’un Homme providentiel, ce qui explique par exemple cet attachement farouche à l’élection au suffrage universel du Président de la République, véritable monarque républicain, qui participe là aussi du caractère exceptionnel de la France?

 Daniel TEYSSEIRE. – Vous touchez là ce qui nous sépare, qui renvoie à une divergence plus lointaine, celle qui sépare le jacobinisme du bonapartisme. Le bonapartisme et ses modalités récurrentes historiquement (second Empire, boulangisme, gaullisme du 13 mai (que je distingue du gaullisme du 18 juin, comme il faut distinguer le Pétain de Verdun et celui de Vichy, et le Clémenceau de Panama de celui de 1917 [être historien, c'est s'obliger à ces distinctions], éventuellement, en tout, tout petit, sarkozysme) me semblent précisément trop reprendre la tradition monarchique, et donc ne pas assumer ce volontarisme démocratique fondamental qu'apportent la Révolution et donc le jacobinisme. Ce qui fait que je suis de plus en plus réticent à l'égard de l'élection du président de la République au suffrage universel. C'est le chef du gouvernement qui devrait être élu (pour 4 ans) au suffrage universel, au moment des élections législatives. On donne la majorité à tel parti ou à telle coalition de partis, avec un leader bien explicitement désigné à l'opinion, et c'est lui, et pas un autre, qui devient chef du gouvernement. Quant au Président de la République, ce serait un beau débat démocratique que de demander au français quel doit être son statut.

 Raphaël DARGENT. – Depuis le baptême de Clovis, vous le soulignez, la France a une vocation universelle, qui d’emblée fait d’elle plus qu’une nation européenne, arrimée à l’Europe et à l’horizon politique limitée par elle. Déjà en 1930 l’éditeur Bernard Grasset écrivait à l’écrivain allemand Friedrich Sieburg : « Européen, croyez-moi, pour un Français, cela ne veut rien dire : et ce fut, depuis la guerre, l’erreur de nos politiques, d’essayer de mettre quelque chose sous ce mot. Un français ne peut se dire européen sans mentir au génie de sa race. Un français se sent d’abord un français, et puis, il se sent un homme. » Depuis la fin de Seconde Guerre mondiale, notre pays – surtout nos dirigeants – vivent dans ce rêve européen, oubliant au passage notre vocation universelle. Cela peut-il changer ?

 Daniel TEYSSEIRE. – Oui, et ma réponse est dans le prolongement de ce que j'ai avancé plus haut sur "l'esprit du temps économiste". En effet, vu les dangers bio-écologiques que fait courir à l'humanité le productivisme contemporain, la Nation du primat du politique qu'est la France est la mieux placée  - je dirais même est consubstantiellement faite pour dénoncer l'économisme généralisé et prendre la tête du front du refus de celui-ci.

 Raphaël DARGENT. – « Dans notre pays, écrivez-vous, surtout en cas de grave crise nationale, les groupes dirigeants mett[ent] un point d’honneur à être du parti de l’étranger. » Ce choix de l’étranger, à quoi est-il dû à votre avis ? Est-ce par intérêt ? par mépris du peuple ?

 Daniel TEYSSEIRE. – Les deux! Cela relève de ce que j'appelle la pensée aristocratique qui est déjà "merveilleusement" à l'oeuvre dans les cahiers de doléances de la noblesse qui ont été rédigés en vue des Etat-Généraux qui devaient se tenir en 1651. Elle consiste à dire concomittamment que le pouvoir est "naturellement" fait pour ceux qui sont "nés" pour cela, et que l'attachement à la Nation est chose des manants, les bien nés ne connaissant pas de frontière, sinon celle des "bonnes manières". Au passage, notons que, dans cette conception du pouvoir, servir et se servir ne font qu'un: puisque l'on est naturellement fait pour le pouvoir, le pouvoir et ses attributs nous sont dûs. On est loin de l'exercice ascétique du pouvoir d'un Robespierre ou d'un De Gaulle  - voyez que je peux accorder des choses à votre gaullisme! 

 Raphaël DARGENT. – Autre ligne de force que définit fort bien La France singulière : notre pays à la vocation d’être une puissance d’équilibre et de partage. La France doit, par nature, défendre par exemple le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, refuser les hégémonies, se faire le héraut de l’indépendance des nations et de la diversité culturelle, et encore défendre un modèle social plutôt égalitaire face aux excès du libéralisme anglo-saxon, d’où son message universel, ses prétentions de puissance à dimension mondiale. Franchement, la France a-t-elle encore aujourd’hui les moyens d’une telle ambition ? N’est-ce pas au-dessus de ses forces ?

 Daniel TEYSSEIRE. – Non! Il faut simplement mais fortement dire aux citoyens ce que l'on veut faire de la France (= ce que vous venez d'énoncer) et non conforter l'économisme ambiant. Autrement dit: donner un projet et s'y tenir. Cela signifie que tout le monde doit être mis à contribution  - c'est le cas de le dire -  aussi bien ceux qui passent leur temps à des transactions boursières que ceux qui ont des maigres revenus, l'essentiel étant que l'équité soit respectée par la progressivité et la proportionnalité desdites contributions.  

 Raphaël DARGENT. – Votre ouvrage n’est pas seulement utile par sa profonde réflexion sur la singularité française ; il l’est plus encore parce qu’il met en perspective cette spécificité ou cette exception nationales et les réalités de notre temps. Sur ce plan, vous êtes radical : la France doit sortir de l’Union européenne et doit sortir de l’Otan. Le programme me plaît mais est-il réaliste ?

 Daniel TEYSSEIRE. – Vous connaissez la formule de mai 1968: "soyez réalistes; demandez l'impossible"! L'historien que vous êtes ne peut manquer de trouver dans l'histoire de notre chère et vieille Nation quelques exemples de ces irréalistes qui ont eu raison: sans évoquer encore Jeanne la bonne Lorraine, pensons simplement à l'exemple que je développe dans mon livre: celui de Richelieu. Croyez-vous que c'était "réaliste" de partir en guerre contre la puissance Habsbourg, alors qu'elle entourait  - encerclait -  la France et avait des arrières à la dimension du monde, et jouissait de l'appui de la puissance de l'autorité idéologico-spirituelle du temps: l'Eglise catholique? Les réalistes de l'époque, c'était les dévôts qui criaient casse-cou et évoquaient la grande misère du peuple à soulager  - l'économisme du temps en quelque sorte! n