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Primum
non nocere
Rencontre avec
Roland Hureaux
à propos de L'Antipolitique,
Peut-on avoir une classe politique encore plus nulle?
éditions
Privat, 2007.
Q. Pourquoi l’Antipolitique ?
La
politique au sens traditionnel du terme vise à résoudre les problèmes
de la Cité, en fonction d’une certaine idée du bien commun, des
problèmes dont l’origine est en principe extérieure à la sphère
publique. Depuis une quinzaine d’années, nous assistons en France à
l’inverse : l’action des gouvernements est la principale cause des
problèmes de plus en plus graves qui se posent à la société française.
Q.
Beaucoup de libéraux disent que la France a aujourd’hui besoin de
réformes radicales ( certains parlent même de « rupture ») et
qu’on n’a pas encore trouvé le gouvernement qui aurait le courage de les
faire. Vous vous démarquez de ce point de vue.
Clairement. Il n’y a jamais eu en France autant de lois et de décrets.
Depuis quinze ans, on réforme à tour de bras. Le problème n’est pas
qu’on ne réforme pas assez, il est qu’on réforme trop et surtout que
l’on réforme mal. Revenons à cette évidence qu’il vaut mieux ne rien
faire que de faire de mauvaises réformes.
Q. C’est
le sens de l’épigraphe de votre libre « Primum non nocere » ?
Oui,
c’est une formule du serment d’Hippocrate. Le médecin n’est pas tenu de
guérir le malade mais à tout le moins de ne pas aggraver sa maladie.
Q. N’est-ce
pas évident ?
Pas
tant que l’on croit : « réformer », « changer » - et aussi
« communiquer », par une étonnante aberration , sont devenus des
verbes intransitifs. C’est ridicule : il faut préciser ce que l’on veut
réformer et en plus être sûr qu’on le fait bien.
Q. Des
exemples ?
On
en trouve dans les domaines les plus multiples : réforme de l’Etat,
administration locale, éducation nationale, justice. Je tente de
montrer dans cet essai que les principaux problèmes dont les
Français se plaignent aujourd’hui résultent des réformes qui ont été
faites au cours des quinze dernières années - en principe pour résoudre
les problèmes ! - , et non d’un processus endogène. Ainsi quinze
années de réforme de l’Etat ont davantage compliqué l’administration
que l’inverse. Vingt années de prétendue libéralisation de l’ économie
ont servi d’alibi à une augmentation sans précédent des dépenses
publiques et des prélèvements obligatoires Le cas le plus patent est
celui de l’éducation nationale : la diffusion des nouvelles pédagogies,
la création des IUFM , la soi-disant « rénovation des programmes », loin
d’y porter remède, ont aggravé les choses. Mais on peut aussi montrer
que la complication réglementaire croissante dont les Français se
plaignent ou le déficit de la Sécurité sociale résultent aussi de
décisions relativement récentes et non d’un supposé « colbertisme » ou
d’un prétendu « modèle social français », venus du fond des âges.
Q. Rien
ne trouve grâce à vos yeux
Les
réformes des retraites étaient assurément nécessaires même si elles sont
insuffisantes. Les lois sur la recherche ne semblent pas mauvaises. Je
cherche en vain une autre réforme incontestable. Et ne parlons pas des
dizaines de comités, hauts-comités, hauts-conseils, hautes-autorités,
autant de coûteuses machines qu’ont créés au fil des ans des légistes
à court d’idées.
Q. Et
en matière d’immigration, de politique de la ville, de sécurité ?
Je
n’aborde pas tous les sujets. Je me suis cantonné à eux que je
connaissais le mieux après vingt-cinq ans d’expérience de l’Etat. Mais
je n’ai aucune raison de penser qu’il en aille différemment dans
d’autres domaines, que la plupart des politiques menées n’y aient pas
été à l’inverse du but recherché.
Q. N’est-ce
pas une opinion exagérée ?
Dans ce cas il
faut trouver une autre explication au fait que les Français changent
de majorité à chaque élection depuis 1981, ce qui est unique en Europe.
La présence de Le Pen au second tour des élections présidentielles de
2001 a entraîné un sursaut : « Plus jamais cela, a-t-on dit.
Maintenant, il faut se ressaisir ! » Et qu’a-t-on fait depuis cinq ans
pour redresser la barre ? Je vous le demande.
Q. La
décentralisation, que vous mettiez déjà en cause dans « les Nouveaux
féodaux » !
Le libéral que je
suis n’est pas par principe hostile à la décentralisation mais presque
tout le mal est que les réformes sont aujourd’hui menées en fonction de
considérations idéologiques sans que l’on prenne en compte les
conditions concrètes de leur application. En 2002, la question de la
lourdeur des prélèvements obligatoires était, surtout d’un point de vue
libéral, infiniment plus grave que celle d’un prétendu centralisme. Or
la droite qui avait promis de baisser les impôts avance alors comme
réforme emblématique une dévolution des pouvoirs dont toute personne
douée de bon sens pouvait prévoir qu’elle entraînerait une nouvelle
hausse des prélèvements. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé. Pourquoi
voulez –vous que les électeurs lui disent merci ?
Q. Pourquoi
donc nos gouvernements agissent-ils si maladroitement ?
C’est un grand
mystère. Je ne suis pas sûr d’en avoir le dernier mot. Il y a comme une
crise de cette vertu cardinale de tout dirigeant, le bon sens.
Q.
« Jupiter aveugle ceux qu’il veut perdre. » Mais qui veut nous nous
perdre ?
Je ne sais pas.
Au
premier degré, les choses sont claires. Une fois admis que les
dysfonctionnements dont se plaignent les Français sont dus aux
politiques menées dans tel ou tel domaine depuis vingt ou trente ans,
que voit-on ? Des gouvernement sans inspiration demandent à la même
administration qui a instauré ces politiques, avec ses idées fixes, sa
culture, pourquoi ne pas le dire ? son idéologie, de lui proposer de
nouvelles réformes. Comment s’étonner que l’on aille alors de mal en
pis ?
Au
deuxième degré, il y a la crise de la classe politique – et même
administrative – qui depuis vingt ans, s’auto-recrute, les meilleurs
cooptant de moins bons à chaque génération, un phénomène d’entropie
propre à toutes les grandes organisations auquel je consacre un
chapitre .
Mais plus subtilement, il faut sans doute mettre en cause l’effet des
idéologies, non plus des grandes idéologies de type totalitaire mais
d’idéologies sectorielles, en apparence limitées, qui traversent en tout
sens et polluent le champ politique, lesquelles, à la réflexion et à
l’expérience substituent le prêt à penser, les clichés , les slogans
médiatiques, les modes. Comme l’a bien montré Alain Besançon, les
idéologies s’attaquent à ce qui marche et ne touchent pas à ce qui ne
marche pas : c’est ainsi qu’on a vu , au cours des quinze dernières
années, les gouvernements de gauche ou de droite s’acharner sur les
petites communes dont personne ne se plaignait et qui n’avait aucun
inconvénient objectif, sans autre résultat que de compliquer
l’administration locale ! Aussi longtemps que les hommes politiques
seront prisonniers des idéologies, il n’y a guère à espérer de
redressement.
A
voir les programmes des principaux candidats à la prochaine élection
présidentielle, c’est ce qu’on peut craindre.
Q. Ces
programmes sont-ils idéologiques ?
Quand je vois
qu’en guise de programme universitaire, les programmes des deux grands
partis commencent par proposer de réformer les grandes écoles qui
marchent bien, je suis inquiet.
Q. D’où
votre sous-titre : « Peut-on avoir une classe politique encore plus
nulle ? »
Un
sous-titre un peu démagogique sans doute. Mais il pose une vraie
question et, pour les raisons que je viens d’évoquer, je crains hélas
que la réponse ne soit « oui ».
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