Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                   "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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La civilisation est faite de citadelles qui résistent

 

 

Rencontre avec Christian Combaz

 

 

 

Raphaël Dargent. – A lire votre dernier ouvrage « La France mérite mieux que ça » mais à lire aussi les précédents, on comprend que la question de l’identité est pour vous centrale. « Né de mère corse et de père savoyard », c’est ainsi que vous vous définissez et cette définition semble pour vous la définition-même de la France, celle d’un pays qui s’est construit sur la réalité de ses identités régionales, sur ses terroirs, et non pas sur l’abstraction d’une idée, et même d’une idéologie, celle de l’égalité niveleuse et uniformisante. C’est bien cela ?

 Christian Combaz. – La mode est de prétendre que l’identité en général, pas seulement celle des régions ou du pays, est une offense à ceux qui ont perdu la leur, ou ne l’ont jamais trouvée. Dans l’éducation des individus comme dans celle des peuples, il convient aujourd’hui pour être moderne, tolérant, etc, de baisser pavillon devant ceux qui n’ont pas de drapeau (au lieu de leur proposer plutôt d’adopter le nôtre). Pourtant à bien des égards l’équilibre d’un individu ou d’un groupe dépend étroitement de la perception de ses origines, ou à défaut de ses références parce qu’elle permet de tracer un portrait de soi-même dans la durée et dans le sens. L’histoire n’est rien d’autre que cela. Ce n’est pas pour rien que les marxistes font coïncider la mort de l’histoire et celle de l’individu . On n’est nullement obligé de rejoindre le magma humain, malléable à merci. La civilisation est faite de citadelles qui résistent. La barbarie est du côté des hordes qui déferlent.

Raphaël Dargent. – En réalité, la question de la France est celle des Français, de la conscience – ou plutôt de l’inconscience – qu’ils ont d’eux-mêmes, inconscience de leurs racines, de leur histoire, de leur particularité. C’est bien ce sentiment évanoui d’être à eux-mêmes, ce sentiment national rendu évanescent (même si quelques signes montrent que ce n’est vraisemblablement pas pour toujours) qui expliquent le désamour des Français pour la France, cette étrange haine de soi qui semble désormais nous caractériser. Pourquoi les Français ne s’aiment-ils pas ? Et sont-ils seuls responsables ?

 Christian Combaz. – La philosophie marxiste et son corollaire, la mystique internationaliste essaient depuis un siècle et demi d’avoir raison  du passé, et de l’individu, en nous faisant croire que l’identité des peuples dégénère, obligatoirement, en nationalisme combattant. Il est permis de penser et d’affirmer le contraire. C’est la menace sur l’identité de chacun qui précipite le recours à la violence comme on le voit chez les animaux dont on force le territoire et qui se mettent à mordre. On n’a pas besoin de mordre quand on n’est pas en danger. L’identité d’un pays quand elle ménagée par ses voisins et ses super-structures continentales n’a pas besoin de hausser le ton. Elle ne donne pas dans le nationalisme parce qu’elle est reconnue. Dans une famille nombreuse on observe ce phénomène en éprouvette . Il permet de comprendre ce qui se passe à l’échelle des nations. Quand dix enfants partagent un même repas sous l’oeil de leurs parents on assiste à une coïncidence entre individuation et solidarité. En d’autres termes ces enfants sont souvent très différents les uns des autres mais ils s’entendent bien parce que chacun connaît son rôle dans le groupe. L’humanité idéale qu’on essaie de nous infliger, c’est le contraire : les différences sont amoindries, elles deviennent suspectes, les rôles sont interchangeables. Du coup, on cherche à gagner la préférence du père, ou pire celle du groupe, en se conformant à une image moyenne, citoyenne du bon élément. Ce fayotage permanent fait, de chacun, le rival de chacun. Et de surcroît dans la médiocrité.

 Raphaël Dargent. – On pense généralement qu’un pays est grand par la crainte qu’il inspire ; de Gaulle estimait, lui qui ne concevait pas la France sans la grandeur, que celle-ci était autant affaire de rayonnement que de puissance. Les Américains, pour définir ce pouvoir-là, parlent de « soft power » ce qu’on peut traduire par « pouvoir d’attraction ». Il me semble que vous allez encore plus loin, en développant l’idée d’un magistère moral, l’idée même de l’exemplarité de la France, exemplarité selon vous indispensable si notre pays veut retrouver un certain rang. Vous souhaitez que la France introduise dans le monde ce que vous appelez « la subversion humaniste ». Est-ce à dire qu’il y a encore une mission de la France, qu’elle a encore un message universel à délivrer? 

 Christian Combaz. – Le message à délivrer me paraît de même nature que celui de la vieillesse (sur laquelle j’ai beaucoup écrit). La vieillesse nous oblige à susciter l’amitié ou l’admiration par l’être et non par l’agir. Dans les civilisations qui n’ont pas vendu leur âme, la vieillesse est un âge où l’on perd de la densité physique pour acquérir de la densité morale. Rappelons qu’en physique la densité d’une planète se traduit par une attraction, une gravité. Le message moral de l’Occident devrait être identique à celui des vieillards dans une société traditionnelle. L’Occident devrait arriver à convaincre les peuples guerriers, les peuples vindicatifs, les peuples adolescents, de sa densité morale. En d’autres termes l’Occident devrait être vénérable. Au lieu de quoi, que font les vieux peuples d’Occident aujourd’hui ? De la musculation.

 Raphaël Dargent. – L’exemplarité ne fonctionne pas seulement, dites-vous, vis-à-vis de l’extérieur ; le rayonnement doit aussi se faire à l’interne, en direction de nos pays, de nos provinces, de ces régions tentées de plus en plus par la sécession. Je vous cite : « Ou la France redevient admirable et elle retrouve la confiance des territoires qui la constituent, ou elle n’a que faire d’être admirée et elle les perdra. » Ceci dit, n’évacuez-vous pas un peu vite le danger ethniciste et xénophobe que véhiculent aussi certaines revendications identitaires ? Il y a certes une responsabilité de la France elle-même, qui s’ignore en ignorant ces particularismes régionaux, mais n’y a-t-il pas aussi une responsabilité propre aux régionalistes qui attisent le ressentiment à l’égard de la France?

 Christian Combaz. –Les régions, dans le schéma actuel, fonctionnent comme un conservatoire des valeurs qui ont fait la France. On admire volontiers les agriculteurs qui raniment des races de chevaux éteintes. On honore ceux qui exhument des variétés de pommes oubliées. Mais on fait grief aux régions de vouloir réunir les traditions et les richesses accumulées au fil des siècles. Les conservateurs, pour la plupart (à dessein, je joue avec l’ambiguïté de ce mot), n’ont pas d’autre projet que de protéger les espèces menacées contre l’influence et l’hostilité des espèces menaçantes, contre les OGM de l’esprit. En d’autres termes il faut distinguer le particularisme mobilisateur, qui est source d’agressivité, et le particularisme défensif, qui est source d’équilibre. Le particularisme défensif est l’équivalent de ce que l’on nomme le recueillement. Le recueillement est source de vertu, qu’il s’agisse des peuples ou des individus.

 Raphaël Dargent. – Vous n’êtes pas tendre avec la politique américaine – vous qualifiez les Etats-Unis de « garnement de la famille occidentale » –  mais vous n’êtes pas davantage tendre avec la politique actuelle de l’Europe qui renie son héritage culturel au profit d’un atlantisme politique, d’une américanisation culturelle souvent débilitante et d’un libéralisme économique sans frein. La France et l’Europe, victimes consentantes du mirage américain, sont-elles condamnées à cette vassalité ou peut-on croire demain à une France française dans une Europe véritablement européenne ?

 Christian Combaz. – L’empire américain est déjà mort mais il ne le sait pas. La Chine applique ses méthodes jusqu’à l’absurde. On ne peut pas imaginer un milliard d’hommes vivant dans des pavillons de type californien avec deux voitures, et pourtant c’est la direction que prend la Chine, parce qu’il est sans doute obligatoire de toucher l’absurde pour en sortir. La planète ne peut pas tolérer le boom économique d’un  milliard d’hommes dans les conditions d’égoïsme et de cynisme qui ont présidé à l’essor industriel de l’Amérique. Donc nous allons changer d’époque. Tous les empires ont connu le même sort dans l’histoire, même l’empire français. On se demande pourquoi l’empire économique anglo-saxon, qui a essaimé partout sur la planète avec ses valeurs keynésiennes et son gros bon sens connaîtrait un règne plus long que les autres.

Face au suzerain en déroute, la France est faible en ce moment et très béni-oui-oui, comme elle l’a été souvent dans son histoire. C’est la France de Bouvard et Pécuchet, celle de Daladier, et celle de Laval. Mais il y une autre France, une France qui a de l’honneur, de l’humour et de l’imagination, une France qui n’aime pas les slogans, une France qui n’a pas pour ambition de rôder le dimanche dans les supermarchés en survêtement à bandes à la recherche d’un DVD « collector ». Une France qui sait que l’image que l’on donne de sa jeunesse est importée. Une France qui ne supporte plus de voir le paysage culturel envahi de fictions criminelles. L’autopsie d’un cadavre mutilé par un tueur en série est devenu le sommet du raffinement intellectuel en Occident. La France et l’Europe peuvent rappeler, il en est temps, que cette abstraction de l’homme, cette réification de l’homme est le contraire de l’humanisme.

 Raphaël Dargent. – Cette construction européenne, depuis la CECA, s’est faite à partir de l’économie, c’est-à-dire en reléguant très loin derrière l’essentiel qui est la culture. Vous souhaitez, quant à vous, la mise en place d’un Parlement culturel européen. Dans le contexte actuel, n’est-ce pas utopique ?

 Christian Combaz. – Le jour où des gens comme moi trouveront le courage ou l’occasion de lancer une marche blanche contre l’offensive du sang et de la haine dans les oeuvres de l’esprit, le jour où l’on arborera au revers de nos vestons des autocollants contre les films de Tarantino, les livres de Stephen King, les romans puérils et sadiques de Jean Christophe Grangé, le jour où une forme de gandhisme culturel déferlera sur la vie sociale le jour où l’on pourra nommer à la télévision les producteurs des jeux vidéo qui incitent au meurtre, ce jour-là, le parlement européen sera né, autour de la résistance à la barbarie qui est la clé de notre histoire. De Bucarest à Dublin, les rues seront pleines de gens aux mains ouvertes. Les teenagers liront Proust et Goethe par provocation comme on écoutait du jazz pendant la guerre. La subversion nouvelle consiste à retrouver le fil de la pensée européenne qui s’est rompu pendant la guerre de 14.

 Raphaël Dargent. – Notre revue porte comme sous-titre : « revue de la pensée française ». Certains s’étonnent de ce sous-titre et estiment qu’une pensée ne peut pas par définition être attachée à un pays, à une nationalité, que la pensée est par nature universelle, partagée par tous. Nous croyons exactement le contraire. Nous croyons qu’il y a bien une pensée française en cela qu’il y a aussi une langue française – la langue structure la pensée. Nous ne sommes pas loin de croire également que les caractères  psychologiques d’un peuple et que son histoire définissent insensiblement une pensée proprement nationale. Quel est votre sentiment sur cette question ?

 Christian Combaz. – Mon sentiment se résume en quelques noms : Chateaubriand, Péguy, De Gaulle. Personnages habités par une vérité plus grande qu’eux, et qui à bien des égards ont agi en serviteurs orgueilleux de cette vérité, laquelle a déteint sur eux. La France a toujours été habitée par une vérité plus grande qu’elle. Elle donnait déjà des leçons à l’Europe sous Louis XIV. Elle n’est sans doute pas absolument la seule à posséder des vertus dignes de faire école, mais il faut reconnaître qu’elle a fait école en de très nombreux domaines. Et, dans la plupart des cas, ce n’est pas par les armes, mais à cause de son rayonnement. Et ce rayonnement tient en grande partie à ses qualités d’esprit forgées par son langage. Les Hongrois, par exemple à cause de la complexité de leur langue qui possède 23 cas et trois genres, forment de grands programmeurs et de grands mathématiciens, et généralement des intelligences très supérieures à la moyenne quel que soit le milieu social. En Hongrie, l’esprit des enfants est en quelque sorte débridé par cette gymnastique. En France, notre créneau c’est l’équilibre et la nuance. C’est la souplesse. Ce sont mille qualités qui conviennent aux raffinements d’une vie sociale codifiée, colorée, complexe.

 Raphaël Dargent. –La langue française justement, parlons-en. J’ai particulièrement apprécié vos remarques sur la piètre politique de la francophonie. Vous expliquez fort bien que, par lâcheté, par conformisme mais aussi, et c’est le pire, par reniement national, nous avons disqualifiés le modèle français aux yeux des peuples d’Europe de l’Est, peuples pourtant très francophiles et qui aujourd’hui se tournent, déçus et amers, vers les Etats-Unis et la langue anglaise. Que faudrait-il faire pour défendre efficacement notre langue ?

Christian Combaz. – Déjà, établir une sorte de taxation très lourde pour les sociétés commerciales qui propagent par l’écrit des bourdes de langage, taxation proportionnelle au nombre de victimes. Quand TF1 imprime une faute d’accord à l’écran un soir où 10 millions de personnes sont à l’écoute, par égard pour les instituteurs qui n’ont pas la même influence je ferais un exemple. Et puis refaire d’urgence et de fond en comble la vitrine de la francophonie à l’étranger (instituts culturels, télévisions par satellite). Enfin soumettre le défaut de traduction des titres de films à l’examen d’une commission du CNC. Ne pas traduire Jurassic Park ou Independance Day, c’est naturel. L’un est le nom d’une société commerciale, l’autre d’une fête nationale. Mais ne pas traduire Dark City, c’est une preuve de soumission et de sottise. Or, désormais 80 pour cent des titres de ce genre ne sont plus traduits.

 Raphaël Dargent. – L’ennemi, derrière le communisme et maintenant derrière le libéralisme, n’est-ce pas tout simplement le matérialisme ? N’est-ce pas cet ennemi-là que doit affronter la France, et ce en vertu de la seule politique proprement française, celle que préconisait en son temps Bernanos et que notre pays, las, n’a pas toujours pratiquée, je veux dire « la politique de l’honneur » ?

 Christian Combaz. – Le matérialisme n’est pas ce qui chasse l’esprit, mais ce qui prend sa place quand l’esprit a perdu du terrain. En d’autres termes, le matérialisme (du moins dans le comportement des pays qui ont dépassé la culture de la subsistance) est toujours second. Il est une consolation pour les peuples qui ont perdu le feu sacré au sens propre. Pour lutter contre lui, il ne sert à rien de s’agiter, il faut redevenir meilleur. D’autant que le matérialisme lutte contre lui-même en permanence. Le matérialisme va vers Babel, vers le nihilisme, vers l’invivable, parce qu’il ne s’aime pas. Le matérialisme est affligé d’un comportement d’échec. Les hommes qui s’y trouvent plongés n’ont pas bonne conscience. Que ce soit eux ou leurs enfants, ils altèrent le fonctionnement de la machine tôt ou tard, pour montrer que la perfection de ses rouages est illusoire.

 Raphaël Dargent. – En écrivant « La France mérite mieux que ça », c’est aussi nos gouvernants que vous montrez du doigt.  Que leur reprochez-vous exactement ?

 Christian Combaz. – De n’avoir pas de vision. De n’être pas visionnaires. De pratiquer le pragmatisme des chefs de bureau. D’imaginer, sans cesse, comment mieux faire marcher la machine, sans se demander jamais qui l’a conçue ni où elle va. En d’autres termes, de lui obéir et d’en faire partie. Ils ne sont habités par aucune vérité plus grande qu’eux, ils ne sont plus des prêtres, des pilotes, des navigateurs, des explorateurs, ils sont devenus des  mécaniciens.

 Raphaël Dargent. – Malgré le procès, à mon sens pleinement justifié, que vous faites à nos dirigeants, perce, derrière la tonalité générale critique de votre ouvrage, un vrai optimisme, ou plutôt un véritable espoir. Pour vous, rien n’est perdu. L’affaire est sans doute question de volonté politique et vous décelez les signes avant-coureurs d’un prochain renouveau.  « L’esprit français, dites-vous, est entré en résistance. » Mais où sont ces foyers de résistance ? Et comment peuvent-ils se faire entendre?

 Christian Combaz. – Le ferment de la résistance est déjà inoculé au système. La variété des moyens de diffusion de la pensée par ce qu’on appelle le haut débit est capable de faire flamber l’infection de la vérité. Les grands médias traditionnels, c’est à dire contrôlables, ont perdu la partie. Tout le monde est capable désormais de diffuser un journal télévisé devant un drap blanc. La Barbarie l’a compris, puisqu’elle nous présente par ce moyen ses otages et ses atrocités. Mais demain ce sont les mots d’ordre des résistants, ce sont les préceptes des hommes de bonne volonté qui circuleront en 24 heures d’un bord à l’autre de l’opinion. n

 Article paru dans le n°4 de la revue Libres, la revue de la pensée française