Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

             "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

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La France,

paroisse morte

 

 

Rencontre avec Sarah Vajda

à propos d' Amnésie, éditions du Rocher, 2005.

 

Sarah, vous ne m’en voudrez pas j’espère mais ce que j’ai aimé le plus dans votre magnifique roman, ce n’est pas tant l’intrigue, le genre policier, par ailleurs fort bien ficelé et mené, que tout le reste, les réflexions sur la France et sur Israël,  sur l’identité et le déracinement, sur l’amnésie et l’oubli de soi. C’est donc là-dessus que je vais principalement vous interroger. R.D

 

Raphaël Dargent. – Sarah, expliquez-moi. Il y a chez vous une double identité : française et juive. Vous écrivez dans votre roman ceci : « j’ai découvert Esther chez Racine et Judith chez Giraudoux avant de lire les versions grecque ou hébraïque. Pour moi, Esther a eu le visage de Jeanne d’Arc et Judith, celui de Charlotte Corday. » C’est très beau. Votre roman est plein de cette double appartenance et le frottement des deux identités, parce qu’il est douloureux, produit une merveilleuse réflexion sur ce que c’est qu’être juif  mais aussi sur l’identité de la France, sur ce qu’elle devrait être et n’est plus. Qui êtes-vous, Sarah ?

 Sarah Vajda. – Je vais, tout au long de cet entretien, tenter de distinguer celle qui a tenu la plume et celle qui vous répond, car un roman ne saurait être entièrement identifié à son auteur…  

Double identité ? Je ne dirai pas cela.

Française d’origine juive en mes commencements, j’ai, au temple et non à la synagogue,  appris à réciter « la prière à la République » et aux scouts juifs, à chanter « le Chant des Partisans » comme celui des « Marais[1] ». De Gaulle en sa résistance avait, apprenions-nous  alors, oeuvré pour la liberté de tous les Français de souche, la nôtre aussi,  hier tellement peu allogène. Le scoutisme israélite ayant pris grande part à l’action, il ne nous semblait pas alors être nés victimes, mais au contraire, fils de combattants ! Nul ne théologisait encore la non résistance juive.  On nous apprenait à célébrer l’insurrection du ghetto de Varsovie et quelle confiance fut lors celle de nos pères honteusement livrés. Aujourd’hui, j’imagine que c’est là la raison pour laquelle mon père me condamnait à ces dimanches scouts ! Les degrés de séparation sont apparus plus tard, je m’en étonne encore. Etre juif tenait de l’histoire familiale, au seul domaine privé. Cela signifiait uniquement que nos grands-parents, le plus souvent morts avant notre naissance, étaient nés un peu plus à l’Est de l’Europe. Pratiquement, trois obligations, se rendre au seuil de l’an nouveau sur la tombe d’un grand-père né et mort avant la catastrophe dont nous ignorions tout, manquer l’école le jour du Grand Pardon, aller au Talmud Thora les jours où nos camarades se rendaient au catéchisme, histoires parallèles.  Quant aux morts  là-bas, nul ne nous en parlait, estimant,  non sans quelque raison, qu’avoir pour géniteurs des « résidus de pogroms » ou des « survivants  » d’une horreur sans gloire et sans nom n’était pas la voie la plus certaine pour construire des individus. Mon père étant ce qu’il était, ma judéité  se résumait à lire en sa compagnie, dans le texte, certains fragments de Bible : « la ligature d’Isaac » ou comment Dieu sauve le fils, la triste mésaventure de la fille de Jephtée ou le malheur d’être née fille, le Cantique, célébrer la vie et le corps, l’Ecclésiaste ou la possibilité de l’athéisme. Mon père m’ayant offert la loi ancestrale à l’âge tendre me tendit encore l’athéisme en me faisant, l’année de l’entrée cinquième,  traduire Le Château de Kafka. Ses commentaires aidant, j’ai atteint l’âge de la maturité religieuse, passé ma bar’mitzva (l ‘équivalent de votre communion) déniaisée et non pas libertine et demeure juive par fidélité, puis le père mort, par piété filiale. Juive comme Barrès demeura catholique, sans espoir de l’après et sans engagement communautaire. Née juive, sans pratique et sans foi, française de langue et de cœur. Virgilienne, mon père figurait le vieil Anchise que je devais porter sur mes reins, marchant en pestant vers une terre promise, tout en songeant qu’il serait doux de demeurer à Tyr. Tyr hélas a cessé de désirer ma présence !      

 Venons en aux degrés de séparation, décembre 1968, à l’instar de mes camarades de classe, - cet âge est moutonnier -  je croyais que « l’Internationale serait le genre humain  »… la scène de la cour du lycée et des copains catalan, corse et guadeloupéen a bel et bien  eu lieu. Ces trois garçons avec qui j’eusse échangé le serment de Meaulnes et de Franz de Galais, s’ils me l’avaient demandé, rejetaient Israël/surgeon impérialo-américain, quand ils chantaient sans complexe leurs couplets nationaux, voire régionalistes. La scène est revenue, intacte. D’autres ont suivi. Á la pelle, l’impression d’être aimée pour ma singularité, juive forcément juive, une autre manière de se sentir mise à l’écart.  En ce qui concerne les antipathies,  je ne les ai jamais crues liées à ce fait. Mes goûts littéraires, toujours, m’ont porté vers la clarté française plus que vers le sombre univers de Kafka. Même Lautréamont me paraissait obscur. Que voulez-vous le Grand Meaulnes a été le coup d’archet des Tsiganes, puis Corneille et avec le latin, la suavité virgilienne, la langue de Saint-Just, Baudelaire en dépit de son « affreuse juive »  et de  Sarah la louchette qui faisait tant sourire mes copains !  J’ignorais alors que mon être juif était peut-être seulement cette faculté de ne vivre que de littérature…

 Qui suis-je ? Wendy, certaine de plus revenir au pays imaginaire : celui où Esther est une héroïne racinienne et les filles de Port Royal, mes sœurs, où  Charlotte Corday, la Jeanne de Péguy ont pour modèle la Judith biblique. Je ne retourne dans ce pays qu’en rêve, c’est-à-dire en littérature.

 R.D. – Votre roman est bien plus qu’une déclaration d’amour à la France ; c’est l’expression d’un dépit amoureux, d’une déception, d’une désillusion. Vous fustigez le slogan « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ».  En réalité, le slogan qui conviendrait, dites-vous, serait plutôt : «  La France tu l’aimes, et elle te quitte, elle te renie, elle te rejette ». Expliquez-moi cela.

 S.V. – Amusant, Raphaël, que vous releviez ce slogan. J’y avais laissé, lapsus d’abord,  - cette faute qui fut, par la diligence de la correctrice,  effacée : « La France aimez-la ou quittez-là. »

 Amnésie n’est sans doute que l’ultime morceau d’un quatuor, Le Visage de la France.  Mouvement 1,  thèse de doctorat, son visage sous une occupation, relecture du Solstice de juin d’Henry de Montherlant ; mouvement 2, Barrès,  « pourquoi j’ai aimé la France »,  dans la lumière  gaullienne, je compris n’en avoir peut-être aimé « qu’une certaine idée » ; mouvement 3, Jean-Edern Hallier, l’impossible biographie,  pourquoi j’ai cessé de l’aimer.  De cette impression étrange, menant mon enquête de porter l’étoile jaune, abasourdie par le cloaque d’une pensée où « Le Sentier de la guerre » passait pour un texte drôle, est sans doute né le mouvement 4,  Amnésie, ou pourquoi je la quitte  regret. « Comme un adieu dans une langue oubliée » dirait Dupré, celle de l’épopée. La France, je l’aimais cavalière, à cheval, celle des moines-soldats de Port-Royal, celle de la guerre en dentelles, frondeuse, celle qui arma naguères la plume de Retz, de Saint-Simon, de Corneille,  pas la France d’après La Princesse de Clèves quelque fut le génie de madame de Lafayette. Moins encore celle de ses successeurs attachés au Moi et à ses contrées, cette France hors l’Histoire ou celle qui confond sociologie et littérature, de Zola à Houellebecq,  vautrée dans le naturalisme et le positivisme.  De cette France – toujours défaite militairement depuis Tilsit –  pacifique qui,  sous le moindre héros, toujours croit voir un usurpateur et sous le moindre beau geste, un machiavélisme,  de ce pays réel qui célèbre les valeurs de la petite-bourgeoisie, l’économie, la parcimonie, la modération et l’égoïsme comme valeurs transcendantales, je disside. Effectivement, ce livre est un livre de désamour : une déclaration d’amour à un monde disparu, l’expression d’un dépit amoureux. Seuls les textes… En ceci peut-être ai-je judaïsé la France ?  

 R. D. – La France est votre mère mais cette mère ne vous reconnaît plus, elle vous méprise, vous rejette. Vous m’avez dit un jour, c’est « une marâtre ». Est-ce ce tiraillement, cette déchirure qui fait la création romanesque ?

 S.V. – France marâtre. Pour ses juifs, mes pères, héros de la Grande guerre, créatures des Familles spirituelles de France, elle le fut,  qui les livra comme elle a  voulut livrer les vainqueurs de Narwick.  Elle le fut aussi, vous le savez, à ses harkis, aux gonziers qu’elle a laissé dans la cuvette de Dîen ben Phû.  Irréparable. Je ne sais si cette déchirure fait la création.  Le livre que je jalouse entre tous a nom Choix des Elues… Je me serais bien passée de cette déchirure, surtout que je ne crois pas bon de gratter la blessure… Entre mémoire et amnésie, j’aurai voulu choisir l’amnésie, mais le cher vieux pays me semble si mal portant que, voulant conter ses déboires, j’ai rencontré la marâtre et non pas une Marie au voile bleu. Et puis sans doute, arrivée au milieu du chemin de ma vie, devais-je avant d’entrer vraiment en Romancie, faire le point, extirper le venin tragique de mon sang et reconstruire l’aventure des miens, celle-là qu’ils m’avaient à demi tue et léguée. Vous parlez de déchirure, je sais des goys crucifiés entre l’identité de la France idéelle et la sinistre réalité du jour. Alors est-il vraiment  juif ce désamour ? En partie seulement.

 R.D. – Faut-il donc continuer à chérir une France rêvée, à idéaliser, à garder tout près du cœur ce que vous appelez d’une belle expression « une France de papier », celle qui résiste et sauve l’honneur, et mépriser l’autre, la France réelle, la France terre à terre, celle qui se renie, ne se reconnaît plus, s’oublie elle-même, est prête à tous les asservissements ? En somme, faut-il être dur avec les Français ?

 S.V. – Les Français d’aujourd’hui sont ce que sont les hommes floués par le Capital, le Spectacle et la Matière : de la chair de consommateurs à qui la TV vend des yaourts, de la lessive, des biens culturels, des films, des idéaux de beauté et de la santé dans un monde pollué, analphabète et surendetté. Le terrible avec l’histoire que je conte – ai-je eu raison de la conter ? – de m’en débarrasser, de conduire un tractopelle pour fouailler les entrailles du pays, c’est que Vichy a marchandé – préférence nationale oblige. Vichy a soupé en compagnie du diable.   Les travailleurs rendus à la terre, à leur famille, la dure paix vichyssoise, tout ceci a eu un prix, le sang des étrangers, celui des  juifs et particulièrement celui des enfants juifs…Lisez l’incroyable livre de Milner, Les Penchants criminels de l’Europe démocratique[2].  Milner, non juif,  est parvenu à la même conclusion que moi. Les crimes de l’histoire comme pierres jetées dans l’eau ouvrent des sillons qui succèdent longtemps à la chute.

Je ne prétends donner de leçon à personne et surtout pas reprendre le « Soyons durs » des Spengler, Heidegger, seulement en ce poème crier : « c’est arrivé un point c’est tout », rebâtissons sur ces décombres, cette Europe grasse du sang des morts, un monde qui ne ressemble pas à l’ancien monde, un monde contre-factuel, une Europe des « Jedi » contre « la Menace fantôme » et « l’Empire »,  avant qu’il ne soit vraiment trop tard pour l’ensemble de la communauté française, familles spirituelles ou laïques. Tous athées, agnostiques, tenants de l’Empire ou de la République, monarchistes de raison ou de cœur, nous serons dissous dans le monde annoncé, le village planétaire vert/brun… brun/rouge, rouge/rose…  

 R.D. – Vous aimez Barrès, vous avez écrit à son sujet une magnifique biographie. Vous admirez Bernanos. Tout comme Péguy. Cela suffit amplement pour nous comprendre. Péguy fut un farouche soutien à Dreyfus. Barrès était anti-dreyfusard, mais il écrivit ensuite Les Familles spirituelles de la France. Bernanos a écrit La Grande peur des bien-pensants dédié à Edouard Drumont, l’auteur de La France juive, mais il a combattu Vichy et a écrit de remarquables choses sur les juifs, sur l’identité juive, sur le génie juif. Cela mériterait un entretien tout entier. Est-ce là encore le frottement des deux identités et l’étincelle qu’elle provoque qui vous attire vers ses auteurs ? Parlez-moi d’eux.

 S.V. – J’ai salué Barrès pour la concomitance de la sensibilité et de l’intelligence, pour son obstination à célébrer la Lorraine ( symphonie sur un piston ), alors que ses penchants en faisait un asiate… pour son culte des morts – la seule obligation religieuse juive –, pour sa prose, pour cette sentence : « Chaque homme est un mot dans une phrase qu’ont commencé les pères et que poursuivent les fils », je l’ai aimé aussi d’avoir été anti-dreyfusard et amant d’une dreyfusarde, d’avoir fait de l’Affaire « un soulier de satin » déposé aux pieds du nationalisme pour ne courir pas vers l’adultère en porc, mais y céder au fil du temps, au seuil de la mort, certain d’être trahi. Je me réjouis assez qu’il l’ait été à cause du Jardin sur l’Oronte. Je goûte en lui le looser magnifique, instrumenté par Maurras, pillé par les Surréalistes, mis à mort par Dada,  qui ne meurt jamais, toujours rené,  à la source de Louis Aragon, d’Henry de Montherlant,  tenant la main de Camus dans  Noces et Le Premier Homme, hantant Guy Dupré… j’ai compati à sa vive douleur de se voir, catholique sans la foi, mis à mort par le parti noir et souillé plus tard du nom de pré-vichyste pour avoir soutenu la politique d’Union nationale contre les rêves prussiens d’expansion … 

Péguy demeure un homme hors du commun, ses livres n’ont pas pris une ride qu’il parle de l’Argent, de la condition faite à l’écrivain, à l’homme, dans le spirituel et le temporel, de la modernité et de l’héritage dans son François-Marie comte Hugo M'émerveillent ses poèmes, la limpidité,  la simplicité de ses vers,  comme je prise l’art  de l’immense Marie-Noël. J’admire ce qui ne me ressemble pas, ce que jamais, je ne saurai écrire. Je rends grâce à  Péguy d’avoir vu dans l’affaire Dreyfus, la première arnaque des droits de l’hommistes à venir dans Notre Jeunesse, d’avoir distingué la source impure de l’engagement, la place qu’eut le pacifisme et le refus d’en découdre avec le vainqueur de Sedan dans les choix dreyfusiens.  Secrètement aussi, je lui rends grâce pour ce chant offert à l’élection d’Israël dans sa Jeanne, couplet que Jacques Maritain lui reprocha. M’enivre aussi  cette incroyable coïncidence que constitue les amours juives de Péguy et celles d’Alain-Fournier,  à la veille de leur mort au champ d’honneur, comme un septaku involontaire, un oxymore, un témoignage prémonitoire de ce qui arriverait au pays, trente ans après.  Péguy avait renoncé à Blanche Raphaël, fiancée à sa demande expresse à un autre, néanmoins, il lui écrivait chaque jour et posta du front, le dernier matin,  une lettre que nous ne lirons pas. Alain-Fournier s’apprêtait à épouser sa maîtresse juive, adultère, comédienne et avortée,  à la fureur de la pieuse madame Rivière qui haïssait la chair. Je sais, c’est mon côté Carmen et midinette, celui dont vous ne parlerez pas, celui qui fait mes héros si parfaits dans un monde si imparfait, cette douceur des choses qui amertume encore le tragique.

Bernanos ! Monsieur Ouine avec la Trilogie claudélienne, (L’Otage, Le Pain dur et  Le Père humilié), demeure le plus haut monument de l’histoire contemporaine qui conte  la survivance de toutes les Frances : celle de l’ancien régime et celle de la Révolution et  la « fin des terroirs  », et l’entrée dans la montagne morte de la vie,  avec,  en contre-jour, le crime suprême, l’assassinat de l’enfant,  ce qui nous reconduit à la route Chartres/Pithiviers.

Oui, ces trois noms mériteraient un entretien, un livre croisé.  Tous trois tenaient pour une France une et multiple et monarchique et républicaine et spirituelle.  D’ailleurs Barrès consacra Péguy et Bernanos revint à Barrès en liminaire de ses Cimetières sous la lune qui fâcha tant « le clan ». Ces trois-là n’appartiennent à aucun parti,  solitaires, irrécupérables, « leurs figures » demeurent des modèles,  non pour l’action, mais pour le rêve. En leur nom, je salue les trois couleurs, certaine qu’ils ne rejetteront pas mon hommage. 

 R.D. – Votre France de papier, hormis Barrès, Péguy, Bernanos, à quoi ressemble-t-elle ?

 S.V. – Ma France de papier n’est pas un hexagone - elle ne ressemble pas à la vôtre - , en aucune manière, un cadre géopolitique : intemporelle d’avoir été forgée par des hommes qui, tous ont battu du cœur même de leur siècle. Du Cardinal de Retz à Roland Barthes, de Saint-Simon à Guy Debord,  une même volonté de saisir leur temps et de d’en dessiner le portulan évanoui. 

 R.D. – Vous reprochez à la France son amnésie. Une France qui s’oublie elle-même, ne sait plus qui elle est, mais aussi une France qui oublie son passé, ne le regarde pas en face, le gomme en quelque sorte. Vous faites clairement référence à Vichy et à sa politique antisémite mais aussi d’une manière générale à l’antisémitisme français. Dans votre roman, Robert Brasillach incarne ce mauvais génie français.

 S.V. – Le mauvais génie français tient à sa légèreté, prenez la Fronde, « une guerre en dentelles » et l’Ormée,  connue seulement par le récit de l’historien soviétique Porchnev ; la guerre de religions, cette terrible guerre civile en France qui n’a engendré aucun Shakespeare ;  cette révolution qui n’a eu ni son Grabbe ni son Buchner ni même son Brecht … Je traque depuis mes dix ans le silence de l’histoire dans la dramaturgie française ( exceptions notables,  Corneille, la Trilogie de Beaumarchais avec la mort de Chérubin à Valmy  – sous le masque du vaudeville –,  et celle de Claudel.) Toutes les nations d’Europe ont connu des horreurs, toutes les ont transfigurées.  Seule de tous les pays d’Europe,  la France toujours  préfère le silence : brûler les Archives de la Fronde, peindre le gardien du surintendant Fouquet en héros (d’Artagnan), toujours, laisser les morts  enterrer leurs morts.  Après eux, le déluge…

Le déluge est venu, le navire a pris l’eau de toutes parts, porosité aux idées nouvelles, à l’opinion, mépris de soi…Tout ceci est la résultante d’un refus d’affronter les tragédies et les violences du passé. Il ne s’agit pas d’un « devoir de mémoire », mais au contraire d’un devoir d’oubli qui n’est pas amnésique (maladif),  seulement un exercice de lucidité nécessaire pour aller de l’avant. L’histoire du train qui en cachait un autre, le récit secret  du marchandage, des vies sauvées en échange d’autres vies doit être mis à nu, exposé sur la place publique, pour reconstruire la Nation. Selon Solon, loi qui ne fut jamais appliquée : en cas de stasis, seuls ceux qui n’avaient pas participé devaient être jugés et les ennemis devaient faire la paix des braves – réconciliation nationale. De Gaulle a voulu cela d’une certaine manière dans un pays dévoré par la lèpre du pacifisme et du refus d’en découdre avec Hitler.  Sans lui, homme-symbole,  sans les quelques milliers de cœurs purs qui ont résisté, la seconde guerre mondiale à partir de juin 1940 n’aurait pas touché la France ou si peu.  

R.D. - Pourquoi avoir choisi Brasillach qui n’est pas une figure emblématique pour votre génération ni la mienne ? Drieu est écrivain autrement intéressant.  

S.V. - Parce que mon père m’a tendu Les Sept couleurs et expressément posé une énigme, l’homme qui a écrit cela, le normalien qui rédigeait une Anthologie de la poésie grecque a appelé de ses vœux notre mort. Á toi ajouta-t-il à qui le sens de la chose littéraire a été offerte de trouver la réponse.

Des années durant, j’ai tourné autour de cette énigme, dramaturge naguère, j’avais tenté d’écrire ce dialogue fictif entre une jeune fille juive et Brasillac, en vain. Je n’étais pas prête, ne dominant pas encore le sujet. Soudain, écrivant Amnésie, le dialogue a pris corps. Brasillach  n’incarne pas la France, un de ses visages seulement, celui de la Légèreté qui rencontre la Force et de cette union contre nature a surgi l’Innommable, nullement métaphysique, mais dommage collatéral. 

Drieu n’avait pas sa place ici.  Ses romans ont toujours été marqués du sceau de l’antisémitisme, même si,  homosexuel honteux il a aimé Jéramec et épousé sa sœur.  La figure de Drieu la Rochelle, singulière, problématique,  violente, ne saurait décrire un ensemble plus vaste quand  Brasillach conserve le visage d’un doux romancier, soudain devenu sauvage,  comme se métamorphose un homme dans la guerre. Et puis, fusillé au Fort de Montrouge, il passe pour martyr, quand Drieu s’est, par son suicide, semble-t-il , sauvé lui-même. Drieu avait nous confie Montherlant joui en chargeant baïonnette au poing – Montherlant le méprisait pour cela qui penchait pour les samouraïs qui se saluent avant de faire leur devoir – quand Brasillach, plus jeune, fils d’un mort pour la France n’avait connu du monde et de ses merveilles que les rayonnages de la rue d’Ulm et le marbre de l’Action française. En cela, il ressemblait à tout ce peuple qui n’avait pas participé, mouton livré à la défaite par l’impréparation de nos chefs en juin 1940, et qui le bel été 1942, avait crié tout haut ce qu’en secret faisait Laval : Il faut livrer nos juifs pour récupérer les nôtres.   

 R.D. – De Gaulle n’avait-il pas raison de faire la distinction entre Vichy et la France ? N’avait-il pas raison de dénier toute légitimité à l’Etat français maréchaliste et antisémite ? N’était-ce pour vous qu’un artifice pour refouler et oublier la réalité honteuse?

 S.V. – Vichy, la France, le distingo existe et les pleins pouvoirs n’en sont pas, les hommes du Massilia arrêtés.  Mais ensuite… ceux qui sont morts au nom de la race, livrés à l’occupant se fichent bien de savoir si Vichy ou la France a posé le blanc-seing. Il y avait Londres,  les mille, une poignée de Royalistes, quelques maurrassiens et le reste  du pays songeait à l’apéro, envahi par le lâche soulagement de n’avoir plus à connaître l’horreur. Illusion évidemment. De Gaulle a-t-il eu raison de rendre à la nation déshonorée, souillée, avilie non par l’Occupation, mais la Collaboration, un panache et une raison de se reconstruire, en évitant de payer la faute ? Je ne saurais en juger. L’exercice de politique-fiction par essence est stérile. Á mes yeux, la France déjà avait péri dans son rejet de la geste napoléonienne. Stendhal le savait qui, le premier, mit en scène son désamour. Le reste ne fut qu’un ténébreux voyage où,  les figures de vaudeville  de Badinguet, des présidents du Conseil, de Boulanger, de Déroulède peinent à effacer les atrocités, les realia. Realia,   le sang des communards dans les rues de Paris, realia,  les fosses communes qu’aucun signe n’indique aux regards, realia, les charniers de Verdun, realia, la joie munichoise, realia l’amour du vainqueur de Verdun … Tout cela a autorisé la Collaboration et donné au « cher vieux pays  » le hideux visage que nous lui connaissons. Il semble que les Allemands aient mieux résisté à l’événement.  A l’Ouest tout du moins, il y eut une dénazification.  Le moyen, ici,  de dévichyser un Etat qui jouait la continuité ? Le moyen de reconstruire un idéal national sur une terre où nul ne reconnaissait s’être mis à genoux : dès 1942, chacun souhaitait la défaite nazie, chacun écoutait Radio –Londres, résistait comme il pouvait de cœur ou en sauvant au hasard un ami, une relation… mais le marchandage a continué jusqu’en juillet 1945. L’épuration n’a pas eu lieu, inique, stalinienne, souvent à mauvais escient.  Symboliquement les femmes ont payé un lourd tribu : décapitées comme avorteuses, emprisonnées comme avortées et pour finir,  tondues !  Comment vouliez-vous, retour à la thématique de Monsieur Ouine, qu’elles élevassent des fils qui vous ressemblent ?

 R.D. – Un de vos personnages écrit : « Il était naturel que le terrorisme musulman se parât de vertus christiques  chez les fils de collabo. Le contrat était clair. Il faut finir le travail. » Je ne crois pas que la France soit intrinsèquement antisémite. En tous les cas, pas plus que beaucoup d’autres pays. Cependant la résurgence d’un antisémitisme bien réel en France pose en effet la question de l’Islam. Israël, les Etats-Unis, mais aussi un certain nombre d’intellectuels français considèrent que la France est bel et bien en voie d’islamisation. Est-ce là le danger?

 S.V. – Je vais laisser la parole à Milner :

« Une des thèses que j’avancerai est celle-ci : l’Europe moderne est le lieu où le nom de Juif est pensé comme un problème à résoudre où une solution ne vaut que parce qu’elle est définitive…  »

Lisez ce livre, résumé grossièrement : « dans l’espace que dominait Hitler (la quasi totalité de l’Europe continentale) l’extermination a été accomplie. (…) »

L’Europe d’aujourd’hui obnubilée par le problème israélo-palestinien se sent en charge de lui trouver à nouveau une solution définitive ! Et pour cause, eux c’est nous crient-ils, leur reprochant de les avoir abandonné pour fonder le dernier état national sur un modèle barrésien.  Etant donné le renoncement de l’Europe à ce modèle, étant donné que l’Europe à naître a élu, comme modèle d’expansion, la paix, il est naturel que la figure du juif redevienne celle de l’ennemi qui allume le Djihad contre notre vieux continent. 

De glissement en glissement, il semble qu’à nouveau le nom de juif soit redevenu le nom de fauteur de guerre. Vertus christique chez les fils de collabo : le meilleur moyen de se débarrasser de la faute, la laver par le feu et le sang du martyre.  Après Durban, après les manifestations parisiennes où l’étoile de David était accolée à la croix gammée – c’était arrivé à la croix de Lorraine – et pour la même raison, un parfum de culpabilité dont il fallait se défaire pour aller de l’avant, il fallut convenir avoir perdu la guerre des images, celle de l’opinion. Jamais la popularité hébraïque n’avait été aussi basse… En se débarrassant du problème juif assimilé au sionisme, le monde rené des cendres, pourrait faire un coup double. Au catholicisme de raison qui voyait dans la France la fille aînée de l’Eglise s’est substitué un gnosticisme catholico-apocalyptique qu’illustre assez bien  l’œuvre de Léon Bloy. Ce gnosticisme voit dans l’Islam un nouvel accélérateur de particules. Á nouveau,  le sang des juifs paraît un sûr moyen de racheter l’humanité, accélérant la fin du règne de l’ Infâme et divine surprise,  le moyen de laver la honte des pères.     

La France sans de Gaulle – témoin de sa bassesse – et sans juif – témoin du péché capital – pourrait – croient les ennemis commun d’une certaine idée de la France et d’Israël -  se fondre soit dans l’Europe nouvelle, soit dans un monde nouveau, alter il va sans dire :  un village planétaire où tous les peuples, sauf un,  auraient le droit de disposer d’eux-mêmes,  en expiation du péché colonial ( capitaliste ). Le péché anti-juif, la volonté d’extermination n’avait pas de raison capitalistique, mais théologique ou supranationale dévoyée. On en finirait avec toutes ces vieilles lunes que furent  la religion et la nation, pour en revenir à ce temps cruellement arrêté où germèrent les idées de la Commune de Paris. Tout ceci mérite de longs développements. Quand un Marc Edouard Nabe salue le 11 septembre et l’arrivée prochaine de l’Apocalypse méritée – notre monde est infâme -, il pare le terrorisme musulman de vertus johanniques, et songe qu’entre théologiens, ils pourront toujours discuter. Á la vérité, notre monde périra dans l’écume de la vague : pour manger avec le diable, il convient de posséder une cuiller bien plus longue que celle dont disposent nos amis de Ben Laden…

La France n’est pas intrinsèquement anti-sémite, mais pacifique,  voire pacifiste,  aussi voit-elle d’un mauvais œil ce petit peuple qu’un certain Islam diabolise. Ensuite, la chose arrivée a créé un précédent, voilà pourquoi la génération de nos parents préférait garder le silence.   

Sans être pythie, si l’Etat français ne parvient pas à édifier un nouveau Concordat, à dialoguer avec les muftis d’exception avant que les autres ne les égorgent, si il ne calme pas les religieux juifs non consistoriaux pour faire bonne mesure (ce sont d’ailleurs des usines à fabriquer des crétins en série ), interdisant toute confusion entre politique et religion, au sein des synagogues et des mosquées,  les mauvais jours reviendront. Ce n’est pas à vous Raphaël Dargent que je ferai la leçon. Le capitalisme, la démission des maîtres d’école et surtout de leurs supérieurs, le jeunisme, la télévision toutes chaînes confondues auront raison de ce que nous avons tant aimé. Quant aux mondes  qui le remplaceront, dominés par l’ Islam ou le trotskysme,  je sais seulement ne pas avoir envie d’y vivre. Nous y sommes à demi.

R.D. – Aujourd’hui, l’antisémitisme français prend sa source à gauche et non plus à droite, sous couvert de discours pro-palestiniens. Israël n’est-elle pas menacée du fait de l’empathie en faveur des Palestiniens qui tend à se généraliser dans le monde occidentale, et même à l’intérieur de sa propre société? 

S.V. – L’école a failli sur presque tous les points. Foin de l’orthographe, mort à la grammaire,  exeunt  la compréhension des textes et la culture générale ou particulière, que disparaisse la science historique, condition de possibilité de l’entendement du passé, mais il est un point où elle n’a pas failli : le lavage de cerveau anti-raciste. Les jeunes ont retenu la leçon.  Fils de colonisateurs, fils d’esclavagistes, fils de blancs arrogants certains de leur supériorité, ils inversent le discours,  plaignent, sympathisent et défendent ceux qu’à longueur de temps la télévision et la presse leur présentent comme les victimes absolues. Ils ne connaissent rien à l’histoire de la Palestine avant 1948 et voient dans les juifs des Christophe Colomb venus apporter la désolation et la misère sur une terre heureuse. Les noces d’Inculture et d’Idéologie ont de beaux jours devant eux… Ajoutez la culpabilité des petits blancs gâtés, pourris jusqu’à la moelle par des parents qui n’ont que l’argent ou les biens matériels à leur offrir qui contemplent des fils d’émigrés modestes qui rêvent de baskets, d’i.pod… et comprennent le vol dans un monde qu’on leur a appris à ne voir qu’injuste.  Nul ne saurait leur en vouloir, «  si j’suis tombé par terre c’est la faute à Prévert, le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Paulo » (Sartre) et sa préface aux Damnés de la terre de Franz Fanon… Fichu sanglot de l’homme blanc !  Ce qui me met en fureur tient à l’instrumentation du martyre juif.  Les Palestiniens sont devenus nos juifs et Sarkozy, Xavier Vallat,  comme si la répression contre les mosquées salafistes ou les vandales du 9. 3 avaient un quelconque rapport avec la nuit de cristal et la rafle du Vel' d’hiv ! Non seulement, les juifs dans la nasse moyen-orientale ne sont pas autorisés à vivre comme vivent les hommes dans les frontières sûres d’un état garanti par le droit international, mais en plus,  les morts- mille fois morts-  servent de prétexte à affaiblir la France !

 R.D. – Aujourd’hui, au tribunal de l’Inquisition médiatique, la France est sommée de s’excuser en permanence de son passé, la repentance et l’autoflagellation sont désormais comme une seconde nature pour elle. N’est-ce pas tant de repentance que d’amnésie dont il est question ?

 S.V. – Amnésie est un roman – quelque poids autobiographique ou auto-fictionnel qu’il comporte, il m’est venu, impromptu, arraché à quelque subconscient non entièrement maîtrisé. Quoi que… 

 Au commencement, un lieu, Saint-Pierre sur Garonne, un personnage, Toulouse. Actualité récente, un étrange fait divers arrivé précisément  là où jadis un autre crime sans auteurs était advenu et la fin de Les Infortunes de la vertu, obsédante, liant deux époques et deux séries de crimes. Je me mets donc au travail. La matrice du livre, devenue explicative,  ôtée lors de la relecture de l’ouvrage,  fut un long poème en prose : « C’est arrivé un point, c’est tout ».  Accent mis alors sur la France devenue  « paroisse morte », peuplée de  rollermen, de percingués des trois sexes, de supporters de foot, d’obèses et d’anorexiques, de botoxées et de vieillards faustiens : des zombies, un monde larvaire soudain surgi à la surface des choses,  avaient pris possession de l’espace. 

Je n’avais pas l’intention de parler de la question juive ! Or, ce récit dont je m’efforçais d’être la narratrice commençait à Saint-Pierre-sur-Garonne en juillet 1945 à l’instant où un certain nombre d’internés (républicains espagnols, juifs, argentins ) disparurent mystérieusement – leurs noms sur aucune liste. J’ai donc imaginé qu’un témoin avait vu ce qui ne se peut  voir, encore moins se publier : leur liquidation et sans doute leur crémation, puisqu’il reste des cendres dans le coffret que trouve mon commissaire, (Morel, en hommage aux Racines du ciel). Le reste a suivi. La narratrice, étant – ceci est un fait  et non un choix – juive : une française d’origine juive, selon le terme consacré,  Amnésie est devenu ce qu’il est : une voix juive interpellant la France, lui clamant « Pourquoi nous as-tu abandonnés », toi,  qui, en ton sein, a porté un Charles Péguy, toi, encore,  fille aînée de l’Eglise dont la mère Marie, juive, a porté ton Seigneur et Maître ?

Deux itinéraires se croisent : l’histoire juive comme une sortie de route du côté de Séville et l’histoire française arrêtée sur le chemin qui, de Pithiviers, mène à Chartres, c’est-à-dire le moment où la voix de Péguy a fait silence, impuissante à  intercéder  pour les 40 000 enfants de Pithiviers. Voilà.

Ni devoir de mémoire, ni demande de repentance. Là encore, c’est arrivé un point c’est tout, fondant le tragique et fabriquant une aporie où mes héros se cognent comme  mouches dans un verre, un soir d’été.   

 R.D. – Où va Israël aujourd’hui ? La France et Israël, nations particulières, idées autant que pays, symboles universels de l’Espérance autant que réalités terrestres, ne sont-elles pas pareillement menacées ? 

 S.V. – Israël est menacé de mille maux, de la démographie, mal auquel s’ajoute la polygamie, menacé de l’intérieur par une jeunesse qui réclame de vivre comme tout le monde – entendez devenir aussi sot ou ordinaire qu’ailleurs. Symbole de l’Espérance universelle ? La France contemporaine, vous voulez rire ? Pays de la gastronomie, des fromages qui osent puer et de la haute-couture… je m’arrête là. Avec le Général est morte cette idée que vous croyez éternelle. Israël incarné a perdu sa mission quand les juifs ont soudain  cessé de chanter «  l’an prochain à Jérusalem. » Game over. Fin de partie. La petite fille Espérance a filé chez les « pays émergeants », ce qui nous rend si faibles, si vulnérables et en définitive,  ce dont nous mourrons. Oserai-je dire et c’est très bien comme cela, sans vous blesser. Le honteux soulagement de 1969, cette joie mauvaise de n’avoir plus à feindre la grandeur du côté français,  chez les juifs la désaffection du pays lui préférant ses ennemis. Les repentances sont des mascarades, jour des juifs, journée des femmes, journée de l’esclavage, journée des gays bientôt sans doute et à quand le jour des grands singes, celui des bébés phoques, à l’avance celui des droits des descendants de la planète Terre ?  Tout le monde a souffert.  Tout le monde a raison,  sans que ces raisons particulières ne fondent un état. La confusion règne. Le plus amusant dans cette alternance de repentance et d’amnésie des crimes fondateurs c’est  sans doute de voir des harpies féministes défendre, sous ouvert d’ethnologie,  l’excision, la burka et le statut de la femme en Islam ou des gauchistes saluer des tyrannies lointaines. Sous les règnes de Lénine et de Staline déjà… Le monde d’aujourd’hui a ceci d’exaltant, qu’il est sur-réel, schizophrène, auto-contradictoire, impensable. Comment une religiosité diffuse, un heideggérianisme latent n’y fleuriraient –ils pas ? 

 R.D. – La France peut-elle encore se sauver ? Quand je demande cela, je pense bien sûr à son âme, son principe spirituel, l’idée qu’elle se fait d’elle-même, mais aussi à son corps, à sa réalité vivante,  tout simplement à son existence. La France peut-elle sauver l’idée de liberté, son honneur, peut-elle sauver son identité, sa culture ?

 S.V. – Pour sauver son identité, sa culture, la France doit sauver sa langue, soutenir ses docteurs, restituer au savoir sa place.  Mais le moyen d’accomplir ce prodige en des temps de démagogies, avec un génie tel que le sien, à l’ère des masses ? Comment rétablir une idée d’excellence dans un monde où la sélection passe pour fasciste, la distinction comme fait de classe, la qualité ou la valeur,  pour relative, forcément relative ? Si vous trouvez comment accomplir ce prodige, vous serez l’homme providentiel, le sauveur de la patrie en danger ! N’oubliez pas, « il est interdit d’interdire ».  Les parents d’élèves sont « les géniteurs ( voire ) d’apprenants » et l’enfant et non l’élève,  au centre du système. Le délinquant est d’abord une victime et la victime présumée,  soit un objet imaginaire,  soit un possédant, conséquemment une ordure. Raskolnikov a raison.  Il est la Raison. Quant au   système économique, le voilà promu seul responsable, n’a-t-il pas fabriqué des classes dangereuses… ad libitum. Quand à l’honneur, relisez «  Nous sommes des vaincus nés dans un peuple vaincu… » La repentance ne forge pas des âmes d’élites, mais des âmes soumises, en attente de rédemption.  Pour être homme d’honneur, il convient  d’être prêt à mourir pour un Souverain Bien contenu dans les seules limites de la Raison.  Au-delà de ces limites,  le mort est un martyr ou un saint. Le moyen de désirer semblable destin  dans un monde où toute valeur a été corrompu par l’imperfection, voire l’abjection du passé ?

 R.D. – Tout votre roman est dominé par la question du Mal. Le Mal c’est le Malin, celui qui se cache, celui qui ruse, celui qui corrompt insidieusement, qui  pervertit sans avoir l’air d’y toucher. Aujourd’hui, où se niche-t-il ? Quel visage agréable, quelle forme avantageuse prend-il ?

 S.V. – En Romancie ou en Réalité ?

Comme tous les gens qui se piquent d’écrire,  la question me hante, elle hantait Corneille peignant Rodogune et Racine, Néron… Les Anciens parlaient de possession, la colère des dieux en l’homme… Médée assassinant ses enfants, Clytemnestre,  l’époux qui avait sacrifié Iphigénie à l’intérêt national…Tous voudraient savoir comment chacun réagirait en cas de guerre civile.  Si la sauvagerie, l’instinct de mort, de conservation s’empareraient ou non de lui et  l’imagination se plaît à la lecture des faits divers pour tenter de saisir le geste. La mort demeure la grande question, la donner… la subir. L’inconscient recèle-t-il la clef de nos actions, ouvre-t-il la porte du mal ?

 Le mal pour moi a le visage du cauchemar, ce que rêvèrent les inventeurs des camps.  Pour survivre, il fallait abandonner tout – voilà qui rend Primo Lévi si doux à lire – il a survécu parce que le camp avait besoin d’un chimiste, Dante ne l’aurait pas sauvé ! Le mal, c’est entrer dans un pays où aucun livre ne sert, une terre inconnue qu’aucun mot n’explique. Le mal c’est le désert du sens. Considéré à cette aune, notre société, où l’on voit assez mal à qui profite le crime de délitement et d’abandon des valeurs, peut être considérée comme un monde mauvais.

Le mal a de multiples visages, celui de monsieur Ouine, ni oui ni non : celui du père ou du maître qui refuse d’édicter la Loi ;  celui de la légèreté qui minore les dangers et les crimes ; celui de l’indifférence qui préfère l’hypothèse consolante ; celui de la lâcheté qui détourne le regard et se dit «  ça ira mieux demain » , « demain, demain, il fait toujours jour. » Je ne lui connais pas de formes avantageuses.  L’amour du lointain toujours préféré au proche séduit la jeunesse, mais en profondeur, la déracine. Déraciné, un être,  comme une plante, se meurt. Le mal a ces jours-ci le visage de la télévision. Enfermé chez lui, l’homme honorable croit tout savoir sans avoir rien appris… Tous ces visages mènent à ce désert du sens. Pourtant,  un jour vient où il convient de trancher : Oui ou Non, résister/se Soumettre, pas demain/aujourd’hui, ici et non là-bas,  d’abord… Le mal se résume peut-être à la somme des obstacles qui condamne l’homme moderne à ne pas prendre parti, à cesser de lutter, à capituler, inscrit en chacun de nous, affolés par la médiocrité, tentés par l’à quoi bon, voire le nihilisme.

Le mal a le visage de l’être pour la mort, il est l’être pour la mort, « celui qui toujours nie » et dérobe au vivant le couteau de la valeur. Parfois seule la lassitude lui permet d’advenir… L’énigme du mal se superpose, entière, à l’énigme de l’homme, incapable d’inscrire sa finitude dans un projet relatif et qui croit, ouvrant sa porte aux démons et aux dieux, atteindre un sens de l’Histoire, quand il façonne une doctrine du salut à deux sous.

Le mal hier a été de donner un sens au grand pogrom, en le nommant « holocauste ». Aujourd’hui, c’est de croire que ce qui a été troué peut-être reprisé. Le mal hier a été de croire qu’un homme nouveau pouvait ou devait naître, dans les glaces du goulag ou les marais de Pologne, de Lituanie. Le mal aujourd’hui est de croire à la Providence toujours penchée sur un peuple ou l’autre. Á la vérité, responsabilité illimitée, nous sommes seuls dans l’Univers et nous seuls avons créé les dieux et les idées auxquels nous sommes assujettis comme bambins au sein maternel.

Responsabilité illimitée, nos pères nous ont tendu un legs et nous croyons pouvoir le trier comme des chercheurs d’or aux rives de l’Hudson. Le mal, c’est sans doute refuser la boue, l’impur, le mélange, le divers, la merveilleuse notion grecque de poikilos en infléchissant et tordant le réel. Le mal, c’est refuser de voir en l’homme le créateur de toutes les choses qui excèdent l’ordre de la pure nature et de ne cesser de croire en sa perfectibilité terrestre, autant individuelle que civique. Relisons Le discours de la servitude volontaire et retroussons nos manches, à défaut de contempler la figure du Bien, nous nous éloignerons de quelques millimètres celle du mal.

Vous m’avez conduite très loin… n


[1] Celui des déportés.

[2] Paru aux éditions Verdier, en septembre 2003. Pour 12 euros le texte le plus intelligent paru en terre de France depuis longtemps, le plus désespéré aussi. 

 

Retrouvez sur ce site La fille d'Isaac d'York,un article de Sarah Vajda

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