La
France,
paroisse morte
Rencontre avec Sarah
Vajda
à propos d' Amnésie, éditions
du Rocher, 2005.
Sarah, vous ne m’en
voudrez pas j’espère mais ce que j’ai aimé le plus dans votre
magnifique roman, ce n’est pas tant l’intrigue, le genre policier,
par ailleurs fort bien ficelé et mené, que tout le reste, les
réflexions sur la France et sur Israël, sur l’identité et le
déracinement, sur l’amnésie et l’oubli de soi. C’est donc là-dessus
que je vais principalement vous interroger. R.D
Raphaël Dargent. – Sarah, expliquez-moi. Il y a chez vous une double
identité : française et juive. Vous écrivez dans votre roman ceci :
« j’ai découvert Esther chez Racine et Judith chez Giraudoux avant
de lire les versions grecque ou hébraïque. Pour moi, Esther a eu le
visage de Jeanne d’Arc et Judith, celui de Charlotte Corday. » C’est
très beau. Votre roman est plein de cette double appartenance et le
frottement des deux identités, parce qu’il est douloureux, produit
une merveilleuse réflexion sur ce que c’est qu’être juif mais aussi
sur l’identité de la France, sur ce qu’elle devrait être et n’est
plus. Qui êtes-vous, Sarah ?
Sarah Vajda. – Je vais, tout au long de cet entretien, tenter de
distinguer celle qui a tenu la plume et celle qui vous répond, car
un roman ne saurait être entièrement identifié à son auteur…
Double identité ? Je ne dirai pas cela.
Française d’origine juive en mes
commencements, j’ai, au temple et non à la synagogue, appris à
réciter « la prière à la République » et aux scouts juifs,
à chanter « le Chant des Partisans »
comme celui des « Marais ».
De Gaulle
en
sa résistance avait, apprenions-nous alors, oeuvré pour la liberté
de tous les Français de souche, la nôtre
aussi,
hier
tellement peu allogène.
Le scoutisme israélite ayant pris grande part à l’action, il ne nous
semblait pas alors être nés victimes, mais au contraire, fils de
combattants !
Nul ne théologisait encore la non résistance juive. On nous
apprenait à célébrer l’insurrection du ghetto de Varsovie et quelle
confiance fut lors celle de nos pères honteusement livrés.
Aujourd’hui, j’imagine que c’est là la raison
pour laquelle mon père me condamnait à ces dimanches scouts ! Les
degrés de séparation sont apparus plus tard, je m’en étonne encore.
Etre juif tenait de l’histoire familiale,
au seul domaine privé. Cela signifiait
uniquement que nos grands-parents,
le plus souvent morts avant notre naissance, étaient nés
un peu plus
à
l’Est de l’Europe. Pratiquement, trois obligations, se rendre au
seuil de l’an nouveau sur la tombe d’un grand-père né et mort avant
la catastrophe dont nous ignorions tout, manquer l’école le jour du
Grand Pardon, aller au Talmud Thora les jours où nos camarades se
rendaient au catéchisme, histoires parallèles. Quant aux morts
là-bas, nul ne nous en parlait, estimant, non sans quelque raison,
qu’avoir pour géniteurs des « résidus de pogroms » ou des
« survivants » d’une horreur sans gloire et sans nom n’était pas la
voie la plus certaine pour construire des individus. Mon père étant
ce qu’il était, ma judéité se résumait à lire en sa compagnie, dans
le texte, certains fragments de Bible : « la ligature d’Isaac » ou
comment Dieu sauve le fils, la triste mésaventure de la fille de
Jephtée ou le malheur d’être née fille, le Cantique, célébrer
la vie et le corps, l’Ecclésiaste ou la possibilité de
l’athéisme. Mon père m’ayant offert la loi ancestrale à l’âge tendre
me tendit encore l’athéisme en me faisant, l’année de l’entrée
cinquième, traduire Le Château de Kafka. Ses commentaires
aidant, j’ai atteint l’âge de la maturité religieuse, passé ma
bar’mitzva (l ‘équivalent de votre communion) déniaisée et non pas
libertine et demeure juive par fidélité, puis le père mort, par
piété filiale. Juive comme Barrès demeura catholique, sans espoir de
l’après et sans engagement communautaire. Née juive, sans pratique
et sans foi, française de langue et de cœur. Virgilienne, mon père
figurait le vieil Anchise que je devais porter sur mes reins,
marchant en pestant vers une terre promise, tout en songeant qu’il
serait doux de demeurer à Tyr. Tyr hélas a cessé de désirer ma
présence !
Venons en aux degrés de séparation, décembre
1968, à l’instar de mes camarades de classe, - cet âge est
moutonnier - je croyais que « l’Internationale serait le genre
humain »… la scène de la cour du lycée et des copains catalan,
corse et guadeloupéen a bel et bien eu lieu. Ces trois garçons avec
qui j’eusse échangé le serment de Meaulnes et de Franz de Galais,
s’ils me l’avaient demandé, rejetaient Israël/surgeon
impérialo-américain, quand ils chantaient sans complexe leurs
couplets nationaux, voire régionalistes. La scène est revenue,
intacte. D’autres ont suivi. Á la pelle, l’impression d’être aimée
pour ma singularité, juive forcément juive, une autre manière de se
sentir mise à l’écart.
En ce qui concerne les antipathies, je ne les
ai jamais crues liées à ce fait. Mes goûts littéraires, toujours,
m’ont porté vers la clarté française plus que vers le sombre univers
de Kafka. Même Lautréamont me paraissait obscur. Que voulez-vous
le Grand Meaulnes a été le coup d’archet des Tsiganes, puis
Corneille et avec le latin, la suavité virgilienne, la langue de
Saint-Just, Baudelaire en dépit de son « affreuse juive » et de
Sarah la louchette qui faisait tant sourire mes copains !
J’ignorais alors que mon être juif était peut-être seulement cette
faculté de ne vivre que de littérature…
Qui suis-je ? Wendy, certaine de plus
revenir au pays imaginaire : celui où Esther est une héroïne
racinienne et les filles de Port Royal, mes sœurs, où Charlotte
Corday, la Jeanne de Péguy ont pour modèle la Judith biblique. Je ne
retourne dans ce pays qu’en rêve, c’est-à-dire en littérature.
R.D. – Votre roman est bien plus qu’une déclaration d’amour à
la France ; c’est l’expression d’un dépit amoureux, d’une déception,
d’une désillusion. Vous fustigez le slogan « La France, tu l’aimes
ou tu la quittes ». En réalité, le slogan qui conviendrait,
dites-vous, serait plutôt : « La France tu l’aimes, et elle te
quitte, elle te renie, elle te rejette ». Expliquez-moi cela.
S.V. – Amusant, Raphaël, que vous releviez ce slogan. J’y avais
laissé, lapsus d’abord, - cette faute qui fut, par la diligence de
la correctrice, effacée : « La France aimez-la ou quittez-là. »
Amnésie n’est sans doute que l’ultime morceau d’un
quatuor, Le Visage de la France. Mouvement 1, thèse de
doctorat, son visage sous une occupation, relecture du Solstice
de juin d’Henry de Montherlant ; mouvement 2, Barrès,
« pourquoi j’ai aimé la France », dans la lumière gaullienne, je
compris n’en avoir peut-être aimé « qu’une certaine idée » ;
mouvement 3, Jean-Edern Hallier, l’impossible biographie,
pourquoi j’ai cessé de l’aimer. De cette impression étrange, menant
mon enquête de porter l’étoile jaune, abasourdie par le cloaque
d’une pensée où « Le Sentier de la guerre » passait pour un texte
drôle, est sans doute né le mouvement 4, Amnésie, ou
pourquoi je la quitte regret. « Comme un adieu dans une langue
oubliée » dirait Dupré, celle de l’épopée. La France, je l’aimais
cavalière, à cheval, celle des moines-soldats de Port-Royal, celle
de la guerre en dentelles, frondeuse, celle qui arma naguères la
plume de Retz, de Saint-Simon, de Corneille, pas la France d’après
La Princesse de Clèves quelque fut le génie de madame de Lafayette.
Moins encore celle de ses successeurs attachés au Moi et à ses
contrées, cette France hors l’Histoire ou celle qui confond
sociologie et littérature, de Zola à Houellebecq, vautrée dans le
naturalisme et le positivisme. De cette France – toujours défaite
militairement depuis Tilsit – pacifique qui, sous le moindre
héros, toujours croit voir un usurpateur et sous le moindre beau
geste, un machiavélisme, de ce pays réel qui célèbre les valeurs de
la petite-bourgeoisie, l’économie, la parcimonie, la modération et
l’égoïsme comme valeurs transcendantales, je disside. Effectivement,
ce livre est un livre de désamour : une déclaration d’amour à un
monde disparu, l’expression d’un dépit amoureux. Seuls les textes…
En ceci peut-être ai-je judaïsé la France ?
R. D. – La France est votre mère mais cette mère ne vous
reconnaît plus, elle vous méprise, vous rejette. Vous m’avez dit un
jour, c’est « une marâtre ». Est-ce ce tiraillement, cette déchirure
qui fait la création romanesque ?
S.V. – France marâtre. Pour ses juifs, mes pères, héros de la
Grande guerre, créatures des Familles spirituelles de France,
elle le fut, qui les livra comme elle a voulut livrer les
vainqueurs de Narwick. Elle le fut aussi, vous le savez, à ses
harkis, aux gonziers qu’elle a laissé dans la cuvette de Dîen ben
Phû. Irréparable. Je ne sais si cette déchirure fait la création.
Le livre que je jalouse entre tous a nom Choix des Elues… Je
me serais bien passée de cette déchirure, surtout que je ne crois
pas bon de gratter la blessure… Entre mémoire et amnésie, j’aurai
voulu choisir l’amnésie, mais le cher vieux pays me semble si mal
portant que, voulant conter ses déboires, j’ai rencontré la marâtre
et non pas une Marie au voile bleu. Et puis sans doute, arrivée au
milieu du chemin de ma vie, devais-je avant d’entrer vraiment en
Romancie, faire le point, extirper le venin tragique de mon sang et
reconstruire l’aventure des miens, celle-là qu’ils m’avaient à demi
tue et léguée. Vous parlez de déchirure, je sais des goys crucifiés
entre l’identité de la France idéelle et la sinistre réalité du
jour. Alors est-il vraiment juif ce désamour ? En partie seulement.
R.D. – Faut-il donc continuer à chérir une France rêvée, à
idéaliser, à garder tout près du cœur ce que vous appelez d’une
belle expression « une France de papier », celle qui résiste et
sauve l’honneur, et mépriser l’autre, la France réelle, la France
terre à terre, celle qui se renie, ne se reconnaît plus, s’oublie
elle-même, est prête à tous les asservissements ? En somme, faut-il
être dur avec les Français ?
S.V. – Les Français d’aujourd’hui sont ce que sont les hommes
floués par le Capital, le Spectacle et la Matière : de la chair de
consommateurs à qui la TV vend des yaourts, de la lessive, des biens
culturels, des films, des idéaux de beauté et de la santé dans un
monde pollué,
analphabète et surendetté. Le terrible avec
l’histoire que je conte – ai-je eu raison de la conter ? – de m’en
débarrasser, de conduire un tractopelle pour fouailler les
entrailles du pays, c’est que Vichy a marchandé – préférence
nationale oblige. Vichy a soupé en compagnie du diable. Les
travailleurs rendus à la terre, à leur famille, la dure paix
vichyssoise, tout ceci a eu un prix, le sang des étrangers, celui
des juifs et particulièrement celui des enfants juifs…Lisez
l’incroyable livre de Milner, Les Penchants criminels de l’Europe
démocratique.
Milner, non juif, est parvenu à la même conclusion que moi. Les
crimes de l’histoire comme pierres jetées dans l’eau ouvrent des
sillons qui succèdent longtemps à la chute.
Je ne prétends donner de leçon à personne et surtout pas
reprendre le « Soyons durs » des Spengler, Heidegger, seulement en
ce poème crier : « c’est arrivé un point c’est tout », rebâtissons
sur ces décombres, cette Europe grasse du sang des morts, un monde
qui ne ressemble pas à l’ancien monde, un monde contre-factuel, une
Europe des « Jedi » contre « la Menace fantôme » et « l’Empire »,
avant qu’il ne soit vraiment trop tard pour l’ensemble de la
communauté française, familles spirituelles ou laïques. Tous athées,
agnostiques, tenants de l’Empire ou de la République, monarchistes
de raison ou de cœur, nous serons dissous dans le monde annoncé, le
village planétaire vert/brun… brun/rouge, rouge/rose…
R.D. – Vous aimez Barrès, vous avez écrit à son sujet une
magnifique biographie. Vous admirez Bernanos. Tout comme Péguy. Cela
suffit amplement pour nous comprendre. Péguy fut un farouche soutien
à Dreyfus. Barrès était anti-dreyfusard, mais il écrivit ensuite Les
Familles spirituelles de la France.
Bernanos a écrit La Grande peur des bien-pensants dédié à
Edouard Drumont, l’auteur de La France juive, mais il a
combattu Vichy et a écrit de remarquables choses sur les juifs, sur
l’identité juive, sur le génie juif. Cela mériterait un entretien
tout entier. Est-ce là encore le frottement des deux identités et
l’étincelle qu’elle provoque qui vous attire vers ses auteurs ?
Parlez-moi d’eux.
S.V. – J’ai salué Barrès pour la concomitance de la sensibilité
et de l’intelligence, pour son obstination à célébrer la Lorraine (
symphonie sur un piston ), alors que ses penchants en faisait un
asiate… pour son culte des morts – la seule obligation religieuse
juive –, pour sa prose, pour cette sentence : « Chaque homme est un mot dans une phrase qu’ont commencé les pères
et que poursuivent les fils », je l’ai aimé aussi d’avoir été
anti-dreyfusard et amant d’une dreyfusarde, d’avoir fait de
l’Affaire « un soulier de satin » déposé aux pieds du nationalisme
pour ne courir pas vers l’adultère en porc, mais y céder au fil du
temps, au seuil de la mort, certain d’être trahi. Je me réjouis
assez qu’il l’ait été à cause du Jardin sur l’Oronte. Je
goûte en lui le looser magnifique, instrumenté par Maurras, pillé
par les Surréalistes, mis à mort par Dada, qui ne meurt jamais,
toujours rené, à la source de Louis Aragon, d’Henry de
Montherlant, tenant la main de Camus dans Noces et Le
Premier Homme, hantant Guy Dupré… j’ai compati à sa vive douleur
de se voir, catholique sans la foi, mis à mort par le parti noir et
souillé plus tard du nom de pré-vichyste pour avoir soutenu la
politique d’Union nationale contre les rêves prussiens d’expansion
…
Péguy demeure un homme hors du commun, ses livres n’ont pas pris
une ride qu’il parle de l’Argent, de la condition faite à
l’écrivain, à l’homme, dans le spirituel et le temporel, de la
modernité et de l’héritage dans son François-Marie comte Hugo.
M'émerveillent
ses poèmes, la limpidité, la simplicité de ses vers, comme je
prise l’art de l’immense Marie-Noël. J’admire ce qui ne me
ressemble pas, ce que jamais, je ne saurai écrire. Je rends grâce à
Péguy d’avoir vu dans l’affaire Dreyfus, la première arnaque des
droits de l’hommistes à venir dans Notre Jeunesse, d’avoir
distingué la source impure de l’engagement, la place qu’eut le
pacifisme et le refus d’en découdre avec le vainqueur de Sedan dans
les choix dreyfusiens. Secrètement aussi, je lui rends grâce pour
ce chant offert à l’élection d’Israël dans sa
Jeanne,
couplet que Jacques Maritain lui reprocha. M’enivre aussi cette
incroyable coïncidence que constitue les amours juives de Péguy et
celles d’Alain-Fournier, à la veille de leur mort au champ
d’honneur, comme un septaku involontaire, un oxymore, un témoignage
prémonitoire de ce qui arriverait au pays, trente ans après. Péguy
avait renoncé à Blanche Raphaël, fiancée
à sa demande expresse à un autre,
néanmoins, il lui écrivait chaque jour et posta du front, le dernier
matin, une lettre que nous ne lirons pas. Alain-Fournier
s’apprêtait à épouser sa maîtresse juive, adultère, comédienne et
avortée, à la fureur de la pieuse madame Rivière qui haïssait la
chair. Je sais, c’est mon côté Carmen et midinette, celui dont vous
ne parlerez pas, celui qui fait mes héros si parfaits dans un monde
si imparfait, cette douceur des choses qui amertume encore le
tragique.
Bernanos ! Monsieur Ouine avec la Trilogie claudélienne,
(L’Otage, Le Pain dur et Le Père humilié), demeure le plus haut
monument de l’histoire contemporaine qui conte la survivance de
toutes les Frances : celle de l’ancien régime et celle de la
Révolution et la « fin des terroirs », et l’entrée dans la
montagne morte de la vie, avec, en contre-jour, le crime suprême,
l’assassinat de l’enfant, ce qui nous reconduit à la route
Chartres/Pithiviers.
Oui, ces trois noms mériteraient un entretien, un livre croisé.
Tous trois tenaient pour une France une et multiple et monarchique
et républicaine et spirituelle. D’ailleurs Barrès consacra Péguy et
Bernanos revint à Barrès en liminaire de ses Cimetières sous la
lune qui fâcha tant « le clan ». Ces trois-là n’appartiennent à
aucun parti, solitaires, irrécupérables,
« leurs figures »
demeurent des modèles, non pour l’action, mais pour le rêve. En
leur nom, je salue les trois couleurs, certaine qu’ils ne
rejetteront pas mon hommage.
R.D. – Votre France de papier, hormis Barrès, Péguy,
Bernanos, à quoi ressemble-t-elle ?
S.V. – Ma France de papier n’est pas un hexagone
- elle ne ressemble pas à la vôtre - , en aucune manière, un cadre géopolitique :
intemporelle d’avoir été forgée par des hommes qui, tous ont battu
du cœur même de leur siècle. Du Cardinal de Retz à Roland Barthes,
de Saint-Simon à Guy Debord, une même volonté de saisir leur temps
et de d’en dessiner le portulan évanoui.
R.D. – Vous reprochez à la France son amnésie. Une France qui
s’oublie elle-même, ne sait plus qui elle est, mais aussi une France
qui oublie son passé, ne le regarde pas en face, le gomme en quelque
sorte. Vous faites clairement référence à Vichy et à sa politique
antisémite mais aussi d’une manière générale à l’antisémitisme
français. Dans votre roman, Robert Brasillach incarne ce mauvais
génie français.
S.V. – Le mauvais génie français tient à sa légèreté, prenez la
Fronde, « une guerre en dentelles » et l’Ormée, connue seulement
par le récit de l’historien soviétique Porchnev ; la guerre de
religions, cette terrible guerre civile en France qui n’a engendré
aucun Shakespeare ; cette révolution qui n’a eu ni son Grabbe ni
son Buchner ni même son Brecht … Je traque depuis mes dix ans le
silence de l’histoire dans la dramaturgie française ( exceptions
notables, Corneille, la Trilogie de Beaumarchais avec la mort de
Chérubin à Valmy – sous le masque du vaudeville –, et celle de
Claudel.) Toutes les nations d’Europe ont connu des horreurs, toutes les
ont transfigurées. Seule de tous les pays d’Europe, la France
toujours préfère le silence : brûler les Archives de la Fronde,
peindre le gardien du surintendant Fouquet en héros (d’Artagnan),
toujours, laisser les morts enterrer leurs morts. Après eux, le
déluge…
Le déluge est venu, le navire a pris l’eau de toutes parts,
porosité aux idées nouvelles, à l’opinion, mépris de soi…Tout ceci
est la résultante d’un refus d’affronter les tragédies et les
violences du passé. Il ne s’agit pas d’un « devoir de mémoire »,
mais au contraire d’un devoir d’oubli qui n’est pas amnésique
(maladif), seulement un exercice de lucidité nécessaire pour aller
de l’avant. L’histoire du train qui en cachait un autre,
le récit secret
du marchandage, des vies sauvées en échange d’autres vies doit
être mis à nu, exposé sur la place publique, pour reconstruire la
Nation. Selon Solon, loi qui ne fut jamais appliquée : en cas de
stasis, seuls ceux qui n’avaient pas participé devaient être
jugés et les ennemis devaient faire la paix des braves –
réconciliation nationale. De Gaulle a voulu cela d’une certaine
manière dans un pays dévoré par la lèpre du pacifisme et du refus
d’en découdre avec Hitler. Sans lui, homme-symbole, sans les
quelques milliers de cœurs purs qui ont résisté, la seconde guerre
mondiale à partir de juin 1940 n’aurait pas touché la France ou si
peu.
R.D. - Pourquoi avoir choisi Brasillach qui n’est pas une figure
emblématique pour votre génération ni la mienne ? Drieu est écrivain
autrement intéressant.
S.V. - Parce que mon père m’a tendu Les Sept couleurs et
expressément posé une énigme, l’homme qui a écrit cela, le normalien
qui rédigeait une Anthologie de la poésie grecque a appelé de ses
vœux notre mort. Á toi ajouta-t-il à qui le sens de la chose
littéraire a été offerte de trouver la réponse.
Des années durant, j’ai tourné autour de cette énigme, dramaturge
naguère, j’avais tenté d’écrire ce dialogue fictif entre une jeune
fille juive et Brasillac, en vain. Je n’étais pas prête, ne dominant
pas encore le sujet. Soudain, écrivant Amnésie, le dialogue a
pris corps. Brasillach n’incarne pas la France, un de ses visages
seulement, celui de la Légèreté qui rencontre la Force et de cette
union contre nature a surgi l’Innommable, nullement métaphysique,
mais dommage collatéral.
Drieu n’avait pas sa place ici. Ses romans ont toujours été marqués
du sceau de l’antisémitisme, même si, homosexuel honteux il a aimé
Jéramec et épousé sa sœur. La figure de Drieu la Rochelle,
singulière, problématique, violente, ne saurait décrire un ensemble
plus vaste quand Brasillach conserve le visage d’un doux romancier,
soudain devenu sauvage, comme se métamorphose un homme dans la
guerre. Et puis, fusillé au Fort de Montrouge, il passe pour martyr,
quand Drieu s’est, par son suicide, semble-t-il , sauvé lui-même.
Drieu avait nous confie Montherlant joui en chargeant baïonnette au
poing – Montherlant le méprisait pour cela qui penchait pour les
samouraïs qui se saluent avant de faire leur devoir – quand
Brasillach, plus jeune, fils d’un mort pour la France n’avait connu
du monde et de ses merveilles que les rayonnages de la rue d’Ulm et
le marbre de l’Action française. En cela, il ressemblait à tout ce
peuple qui n’avait pas participé, mouton livré à la défaite par
l’impréparation de nos chefs en juin 1940, et qui le bel été 1942,
avait crié tout haut ce qu’en secret faisait Laval : Il faut livrer
nos juifs pour récupérer les nôtres.
R.D. – De Gaulle n’avait-il pas raison de faire la
distinction entre Vichy et la France ? N’avait-il pas raison de
dénier toute légitimité à l’Etat français maréchaliste et
antisémite ? N’était-ce pour vous qu’un artifice pour refouler et
oublier la réalité honteuse?
S.V. – Vichy, la France, le distingo
existe et les pleins pouvoirs n’en sont pas, les hommes du Massilia
arrêtés. Mais ensuite… ceux qui sont morts au nom de la race,
livrés à l’occupant se fichent bien de savoir si Vichy ou la France
a posé le blanc-seing. Il y avait Londres, les mille, une poignée
de Royalistes, quelques maurrassiens et le reste du pays songeait à
l’apéro, envahi par le lâche soulagement de n’avoir plus à connaître
l’horreur. Illusion évidemment. De Gaulle a-t-il eu raison de rendre
à la nation déshonorée, souillée, avilie non par l’Occupation, mais
la Collaboration, un panache et une raison de se reconstruire, en
évitant de payer la faute ? Je ne saurais en juger. L’exercice de
politique-fiction par essence est stérile. Á mes yeux, la France
déjà
avait péri dans son rejet de la geste napoléonienne. Stendhal le savait qui, le premier, mit en scène son désamour.
Le reste ne fut qu’un ténébreux voyage où, les figures de
vaudeville de Badinguet, des présidents du Conseil, de Boulanger,
de Déroulède peinent à effacer les atrocités, les realia.
Realia, le sang des communards dans les rues de Paris, realia,
les fosses communes qu’aucun signe n’indique aux regards, realia,
les charniers de Verdun, realia, la joie munichoise, realia l’amour
du vainqueur de Verdun … Tout cela a autorisé la Collaboration et
donné au « cher vieux pays » le hideux visage que nous lui
connaissons. Il semble que les Allemands aient mieux résisté à
l’événement. A
l’Ouest tout du moins, il y eut une dénazification. Le moyen, ici, de
dévichyser un Etat qui jouait la continuité ? Le moyen de
reconstruire un idéal national sur une terre où nul ne reconnaissait
s’être mis à genoux : dès 1942, chacun souhaitait la défaite nazie,
chacun écoutait Radio –Londres, résistait comme il pouvait de cœur
ou en sauvant au hasard un ami, une relation… mais le marchandage a
continué jusqu’en juillet 1945. L’épuration n’a pas eu lieu, inique,
stalinienne, souvent à mauvais escient. Symboliquement les femmes
ont payé un lourd tribu : décapitées comme avorteuses, emprisonnées
comme avortées et pour finir, tondues ! Comment vouliez-vous,
retour à la thématique de Monsieur Ouine, qu’elles élevassent
des fils qui vous ressemblent ?
R.D.
– Un de vos personnages écrit : « Il était naturel que le terrorisme
musulman se parât de vertus christiques chez les fils de collabo.
Le contrat était clair. Il faut finir le travail. » Je ne crois pas
que la France soit intrinsèquement antisémite. En tous les cas, pas
plus que beaucoup d’autres pays. Cependant la résurgence d’un
antisémitisme bien réel en France pose en effet la question de
l’Islam. Israël, les Etats-Unis, mais aussi un certain nombre
d’intellectuels français considèrent que la France est bel et bien
en voie d’islamisation. Est-ce là le danger?
S.V. – Je vais laisser la parole à Milner :
« Une des thèses que j’avancerai est
celle-ci : l’Europe moderne est le lieu où le nom de Juif est pensé
comme un problème à résoudre où une solution ne vaut que parce
qu’elle est définitive… »
Lisez ce livre, résumé grossièrement :
« dans l’espace que dominait Hitler (la quasi totalité de l’Europe
continentale) l’extermination a été accomplie. (…) »
L’Europe d’aujourd’hui obnubilée par
le problème israélo-palestinien se sent en charge de lui trouver à
nouveau une solution définitive ! Et pour cause, eux c’est nous
crient-ils, leur reprochant de les avoir abandonné pour fonder le
dernier état national sur un modèle barrésien.
Etant donné le renoncement de l’Europe à ce modèle, étant donné
que l’Europe à naître a élu, comme modèle d’expansion, la paix, il
est naturel que la figure du juif redevienne celle de l’ennemi qui
allume le Djihad contre notre vieux continent.
De glissement en glissement, il semble
qu’à nouveau le nom de juif soit redevenu le nom de fauteur de
guerre. Vertus christique chez les fils de collabo : le meilleur
moyen de se débarrasser de la faute, la laver par le feu et le sang
du martyre.
Après Durban, après les manifestations parisiennes où l’étoile de
David était accolée à la croix gammée – c’était arrivé à la croix de
Lorraine – et pour la même raison, un parfum de culpabilité dont il
fallait se défaire pour aller de l’avant, il fallut convenir avoir
perdu la guerre des images, celle de l’opinion. Jamais la popularité
hébraïque n’avait été aussi basse… En se débarrassant du problème
juif assimilé au sionisme, le monde rené des cendres, pourrait faire
un coup double.
Au catholicisme de raison qui voyait dans la France la fille aînée
de l’Eglise s’est substitué un gnosticisme catholico-apocalyptique
qu’illustre assez bien l’œuvre de Léon Bloy. Ce gnosticisme voit
dans l’Islam un nouvel accélérateur de particules. Á nouveau, le
sang des juifs paraît un sûr moyen de racheter l’humanité,
accélérant la fin du règne de l’ Infâme et divine surprise, le
moyen de laver la honte des pères.
La France sans de Gaulle – témoin de sa bassesse – et
sans juif – témoin du péché capital – pourrait – croient les ennemis
commun d’une certaine idée de la France et d’Israël - se fondre
soit dans l’Europe nouvelle, soit dans un monde nouveau, alter il va
sans dire : un village planétaire où tous les peuples, sauf un,
auraient le droit de disposer d’eux-mêmes, en expiation du péché
colonial ( capitaliste ). Le péché anti-juif, la volonté
d’extermination n’avait pas de raison capitalistique, mais
théologique ou supranationale dévoyée. On en finirait avec toutes
ces vieilles lunes que furent la religion et la nation, pour en
revenir à ce temps cruellement arrêté où germèrent les idées de la
Commune de Paris. Tout ceci mérite de longs développements. Quand un
Marc Edouard Nabe salue le 11 septembre et l’arrivée prochaine de
l’Apocalypse méritée – notre monde est infâme -, il pare le
terrorisme musulman de vertus johanniques, et songe qu’entre
théologiens, ils pourront toujours discuter. Á la vérité, notre
monde périra dans l’écume de la vague : pour manger avec le diable,
il convient de posséder une cuiller bien plus longue que celle dont
disposent nos amis de Ben Laden…
La France n’est pas intrinsèquement anti-sémite, mais
pacifique, voire pacifiste, aussi voit-elle d’un mauvais œil ce
petit peuple qu’un certain Islam diabolise. Ensuite, la chose
arrivée a créé un précédent, voilà pourquoi la génération de nos
parents préférait garder le silence.
Sans être pythie, si l’Etat français
ne parvient pas à édifier un nouveau Concordat, à dialoguer avec les
muftis d’exception avant que les autres ne les égorgent, si il ne
calme pas les religieux juifs non consistoriaux pour faire bonne
mesure (ce sont d’ailleurs des usines à fabriquer des crétins en
série ), interdisant toute confusion entre politique et religion, au
sein des synagogues et des mosquées, les mauvais jours reviendront.
Ce n’est pas à vous Raphaël Dargent que je ferai la leçon. Le
capitalisme, la démission des maîtres d’école et surtout de leurs
supérieurs, le jeunisme, la télévision toutes chaînes confondues
auront raison de ce que nous avons tant aimé. Quant
aux mondes
qui le remplaceront,
dominés par l’ Islam ou
le
trotskysme, je sais seulement ne pas avoir
envie d’y vivre. Nous y sommes à demi.
R.D. – Aujourd’hui, l’antisémitisme français prend sa source à
gauche et non plus à droite, sous couvert de discours
pro-palestiniens. Israël n’est-elle pas menacée du fait de
l’empathie en faveur des Palestiniens qui tend à se généraliser dans
le monde occidentale, et même à l’intérieur de sa propre société?
S.V. – L’école a failli sur presque tous les
points. Foin de l’orthographe, mort à la grammaire, exeunt
la compréhension des textes et la culture générale ou particulière,
que disparaisse la science historique, condition de possibilité de
l’entendement du passé, mais il est un point où elle n’a pas
failli : le lavage de cerveau anti-raciste. Les jeunes ont retenu la
leçon. Fils de colonisateurs, fils d’esclavagistes, fils de blancs
arrogants certains de leur supériorité, ils inversent le discours,
plaignent, sympathisent et défendent ceux qu’à longueur de temps la
télévision et la presse leur présentent comme les victimes absolues.
Ils ne connaissent rien à l’histoire de la Palestine avant 1948 et
voient dans les juifs des Christophe Colomb venus apporter la
désolation et la misère sur une terre heureuse. Les noces
d’Inculture et d’Idéologie ont de beaux jours devant eux… Ajoutez la
culpabilité des petits blancs gâtés, pourris jusqu’à la moelle par
des parents qui n’ont que l’argent ou les biens matériels à leur
offrir qui contemplent des fils d’émigrés modestes qui rêvent de
baskets, d’i.pod… et comprennent le vol dans un monde qu’on leur a
appris à ne voir qu’injuste. Nul ne saurait leur en vouloir, « si
j’suis tombé par terre c’est la faute à Prévert, le nez dans le
ruisseau, c’est la faute à Paulo » (Sartre) et sa préface aux
Damnés de la terre de Franz Fanon… Fichu sanglot de l’homme
blanc ! Ce qui me met en fureur tient à l’instrumentation du
martyre juif. Les Palestiniens sont devenus nos juifs et Sarkozy,
Xavier Vallat, comme si la répression contre les mosquées
salafistes ou les vandales du 9. 3 avaient un quelconque rapport
avec la nuit de cristal et la rafle du Vel' d’hiv ! Non seulement,
les juifs dans la nasse moyen-orientale ne sont pas autorisés à
vivre comme vivent les hommes dans les frontières sûres d’un état
garanti par le droit international, mais en plus, les morts- mille
fois morts- servent de prétexte à affaiblir la France !
R.D. – Aujourd’hui, au tribunal de l’Inquisition médiatique,
la France est sommée de s’excuser en permanence de son passé, la
repentance et l’autoflagellation sont désormais comme une seconde
nature pour elle. N’est-ce pas tant de repentance que d’amnésie dont
il est question ?
S.V. – Amnésie est un roman – quelque poids
autobiographique ou auto-fictionnel qu’il comporte, il m’est venu,
impromptu, arraché à quelque subconscient non entièrement maîtrisé.
Quoi que…
Au commencement, un lieu, Saint-Pierre sur Garonne, un
personnage, Toulouse. Actualité récente, un étrange fait divers
arrivé précisément là où jadis un autre crime sans auteurs était
advenu et la fin de Les Infortunes de la vertu, obsédante,
liant deux époques et deux séries de crimes. Je me mets donc au
travail. La matrice du livre, devenue explicative, ôtée lors de la
relecture de l’ouvrage, fut un long poème en prose : « C’est arrivé
un point, c’est tout ». Accent mis alors sur la France devenue
« paroisse morte », peuplée de rollermen, de percingués des trois
sexes, de supporters de foot, d’obèses et d’anorexiques, de botoxées
et de vieillards faustiens : des zombies, un monde larvaire soudain
surgi à la surface des choses, avaient pris possession de
l’espace.
Je n’avais pas l’intention de parler de la question juive ! Or,
ce récit dont je m’efforçais d’être la narratrice commençait à
Saint-Pierre-sur-Garonne en juillet 1945 à l’instant où un certain
nombre d’internés (républicains espagnols, juifs, argentins )
disparurent mystérieusement – leurs noms sur aucune liste. J’ai donc
imaginé qu’un témoin avait vu ce qui ne se peut voir, encore moins
se publier : leur liquidation et sans doute leur crémation,
puisqu’il reste des cendres dans le coffret que trouve mon
commissaire, (Morel, en hommage aux Racines du ciel). Le
reste a suivi. La narratrice, étant – ceci est un fait et non un
choix – juive : une française d’origine juive, selon le terme
consacré, Amnésie est devenu ce qu’il est : une voix juive
interpellant la France, lui clamant « Pourquoi nous as-tu
abandonnés », toi, qui, en ton sein, a porté un Charles Péguy, toi,
encore, fille aînée de l’Eglise dont la mère Marie, juive, a porté
ton Seigneur et Maître ?
Deux itinéraires se croisent : l’histoire juive comme une sortie
de route du côté de Séville et l’histoire française arrêtée sur le
chemin qui, de Pithiviers, mène à Chartres, c’est-à-dire le moment
où la voix de Péguy a fait silence, impuissante à intercéder pour
les 40 000 enfants de Pithiviers. Voilà.
Ni devoir de mémoire, ni demande de repentance. Là encore, c’est
arrivé un point c’est tout, fondant le tragique et fabriquant une
aporie où mes héros se cognent comme mouches dans un verre, un soir
d’été.
R.D. – Où va Israël aujourd’hui ? La France et Israël,
nations particulières, idées autant que pays, symboles universels de
l’Espérance autant que réalités terrestres, ne sont-elles pas
pareillement menacées ?
S.V. – Israël est menacé de mille maux, de la démographie, mal
auquel s’ajoute la polygamie, menacé de l’intérieur par une jeunesse
qui réclame de vivre comme tout le monde – entendez devenir aussi
sot ou ordinaire qu’ailleurs. Symbole de l’Espérance universelle ?
La France contemporaine, vous voulez rire ? Pays de la gastronomie,
des fromages qui osent puer et de la haute-couture… je m’arrête là.
Avec le Général est morte cette idée que vous croyez éternelle.
Israël incarné a perdu sa mission quand les juifs ont soudain cessé
de chanter « l’an prochain à Jérusalem. » Game over. Fin de
partie. La petite fille Espérance a filé chez les « pays
émergeants », ce qui nous rend si faibles, si vulnérables et en
définitive, ce dont nous mourrons. Oserai-je dire et c’est très
bien comme cela, sans vous blesser. Le honteux soulagement de 1969,
cette joie mauvaise de n’avoir plus à feindre la grandeur du côté
français, chez les juifs la désaffection du pays lui préférant ses
ennemis. Les repentances sont des mascarades, jour des juifs,
journée des femmes, journée de l’esclavage, journée des gays bientôt
sans doute et à quand le jour des grands singes, celui des bébés
phoques,
à l’avance celui des droits des descendants de la planète Terre ?
Tout le monde a souffert. Tout le monde a raison, sans que ces
raisons particulières ne fondent un état. La confusion règne. Le
plus amusant dans cette alternance de repentance et d’amnésie des
crimes fondateurs c’est sans doute de voir des harpies féministes
défendre, sous ouvert d’ethnologie, l’excision, la burka et le
statut de la femme en Islam ou des gauchistes saluer des tyrannies
lointaines. Sous les règnes de Lénine et de Staline déjà… Le monde
d’aujourd’hui a ceci d’exaltant, qu’il est sur-réel, schizophrène,
auto-contradictoire, impensable. Comment une religiosité diffuse, un
heideggérianisme latent n’y fleuriraient –ils pas ?
R.D. – La France peut-elle encore se sauver ? Quand je
demande cela, je pense bien sûr à son âme, son principe spirituel,
l’idée qu’elle se fait d’elle-même, mais aussi à son corps, à sa
réalité vivante, tout simplement à son existence. La France
peut-elle sauver l’idée de liberté, son honneur, peut-elle sauver
son identité, sa culture ?
S.V. – Pour sauver son identité, sa culture, la France doit
sauver sa langue, soutenir ses docteurs, restituer au savoir sa
place. Mais le moyen d’accomplir ce prodige en des temps de
démagogies, avec un génie tel que le sien, à l’ère des masses ?
Comment rétablir une idée d’excellence dans un monde où la sélection
passe pour fasciste, la distinction comme fait de classe, la qualité
ou la valeur, pour relative, forcément relative ? Si vous trouvez
comment accomplir ce prodige, vous serez l’homme providentiel, le
sauveur de la patrie en danger ! N’oubliez pas, « il est interdit
d’interdire ». Les parents d’élèves sont « les géniteurs ( voire )
d’apprenants » et l’enfant et non l’élève, au centre du système. Le
délinquant est d’abord une victime et la victime présumée, soit un
objet imaginaire, soit un possédant, conséquemment une ordure.
Raskolnikov a raison. Il est la Raison. Quant au système
économique, le voilà promu seul responsable, n’a-t-il pas fabriqué
des classes dangereuses… ad libitum.
Quand à l’honneur, relisez « Nous sommes des vaincus nés dans un
peuple vaincu… » La repentance ne forge pas des âmes d’élites, mais
des âmes soumises, en attente de rédemption. Pour être homme
d’honneur, il convient d’être prêt à mourir pour un Souverain Bien
contenu dans les seules limites de la Raison. Au-delà de ces
limites, le mort est un martyr ou un saint. Le moyen de désirer
semblable destin dans un monde où toute valeur a été corrompu par
l’imperfection, voire l’abjection du passé ?
R.D. – Tout votre roman est dominé par la question du Mal. Le
Mal c’est le Malin, celui qui se cache, celui qui ruse, celui qui
corrompt insidieusement, qui pervertit sans avoir l’air d’y
toucher. Aujourd’hui, où se niche-t-il ? Quel visage agréable,
quelle forme avantageuse prend-il ?
S.V. – En Romancie ou en Réalité ?
Comme tous les gens qui se piquent
d’écrire, la question me hante, elle hantait Corneille peignant
Rodogune et Racine, Néron… Les Anciens parlaient de possession, la
colère des dieux en l’homme… Médée assassinant ses enfants,
Clytemnestre, l’époux qui avait sacrifié Iphigénie à l’intérêt
national…Tous voudraient savoir comment chacun réagirait en cas de
guerre civile. Si la sauvagerie, l’instinct de mort, de
conservation s’empareraient ou non de lui et l’imagination se plaît
à la lecture des faits divers pour tenter de saisir le geste. La
mort demeure la grande question, la donner… la subir. L’inconscient
recèle-t-il la clef de nos actions, ouvre-t-il la porte du mal ?
Le mal pour moi a le visage du
cauchemar, ce que rêvèrent les inventeurs des camps. Pour survivre,
il fallait abandonner tout – voilà qui rend Primo Lévi si doux à
lire – il a survécu parce que le camp avait besoin d’un chimiste,
Dante ne l’aurait pas sauvé ! Le mal, c’est entrer dans un pays où
aucun livre ne sert, une terre inconnue qu’aucun mot n’explique. Le
mal c’est le désert du sens. Considéré à cette aune, notre société,
où l’on voit assez mal à qui profite le crime de délitement et
d’abandon des valeurs, peut être considérée comme un monde mauvais.
Le mal a de multiples visages, celui
de monsieur Ouine, ni oui ni non : celui du père ou du maître qui
refuse d’édicter la Loi ; celui de la légèreté qui minore les
dangers et les crimes ; celui de l’indifférence qui préfère
l’hypothèse consolante ; celui de la lâcheté qui détourne le regard
et se dit « ça ira mieux demain » , « demain, demain, il fait
toujours jour. » Je ne lui connais pas de formes avantageuses.
L’amour du lointain toujours préféré au proche séduit la jeunesse,
mais en profondeur, la déracine. Déraciné, un être, comme une
plante, se meurt. Le mal a ces jours-ci le visage de la télévision.
Enfermé chez lui, l’homme honorable croit tout savoir sans avoir
rien appris… Tous ces visages mènent à ce désert du sens. Pourtant,
un jour vient où il convient de trancher : Oui ou Non, résister/se
Soumettre, pas demain/aujourd’hui, ici et non là-bas, d’abord… Le
mal se résume peut-être à la somme des obstacles qui condamne
l’homme moderne à ne pas prendre parti, à cesser de lutter, à
capituler, inscrit en chacun de nous, affolés par la médiocrité,
tentés par l’à quoi bon, voire le nihilisme.
Le mal a le visage de l’être pour la
mort, il est l’être pour la mort, « celui qui toujours nie » et
dérobe au vivant le couteau de la valeur. Parfois seule la lassitude
lui permet d’advenir… L’énigme du mal se superpose, entière, à
l’énigme de l’homme, incapable d’inscrire sa finitude dans un projet
relatif et qui croit, ouvrant sa porte aux démons et aux dieux,
atteindre un sens de l’Histoire, quand il façonne une doctrine du
salut à deux sous.
Le mal hier a été de donner un sens au
grand pogrom, en le nommant « holocauste ». Aujourd’hui, c’est de
croire que ce qui a été troué peut-être reprisé. Le mal hier a été
de croire qu’un homme nouveau pouvait ou devait naître, dans les
glaces du goulag ou les marais de Pologne, de Lituanie. Le mal
aujourd’hui est de croire à la Providence toujours penchée
sur un peuple ou l’autre. Á la vérité, responsabilité illimitée,
nous sommes seuls dans l’Univers et nous seuls avons créé les dieux
et les idées auxquels nous sommes assujettis comme bambins au sein
maternel.
Responsabilité illimitée, nos pères
nous ont tendu un legs et nous croyons pouvoir le trier comme des
chercheurs d’or aux rives de l’Hudson. Le mal, c’est sans doute
refuser la boue, l’impur, le mélange, le divers, la merveilleuse
notion grecque de poikilos en infléchissant et tordant le
réel. Le mal, c’est refuser de voir en l’homme le créateur de toutes
les choses qui excèdent l’ordre de la pure nature et de ne cesser de
croire en sa perfectibilité terrestre, autant individuelle que
civique. Relisons Le discours de la servitude volontaire et
retroussons nos manches, à défaut de contempler la figure du Bien,
nous
nous
éloignerons de quelques millimètres celle du mal.
Vous m’avez conduite très loin… n
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La fille d'Isaac d'York,un article de Sarah Vajda
( rubrique Libres
opinions) !
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