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La question turque

ou la crise d'identité européenne

 

Rencontre avec Annie Laurent 

à propos de L’Europe malade de la Turquie,

éditions F.-X.de Guibert, 2005.

 

 

 

Raphaël Dargent. – Au XIXe siècle, la Turquie était considérée comme « l’homme malade de l’Europe ». Dans votre ouvrage L’Europe malade de la Turquie, vous retournez la formule. Pourquoi ?

 Annie Laurent. – Cette formule a été inventée par un diplomate russe pour définir l’Empire ottoman sur le déclin. C’est d’ailleurs à tort qu’elle sert parfois à justifier l’idée que la Turquie serait « européenne ». Certes, pendant quatre siècles, les Ottomans furent en Europe, mais ils y furent en tant que conquérants et colonisateurs et non en tant que nation européenne. Au XIXe siècle, les grandes puissances de l’époque se placèrent donc au chevet de cette Turquie malade afin de contrôler les conséquences géopolitiques de son effondrement. C’est ce que l’auteur de la formule voulait montrer d’une façon imagée. En renversant celle-ci, j’entends exprimer l’idée qu’aujourd’hui la question turque est révélatrice du mal-être de l’Europe, autrement dit de la crise d’identité que traverse actuellement le Vieux Continent. Celui-ci ne sait plus qui il est ni qu’elles sont sa vocation et sa mission dans le « concert des nations » selon l’expression utilisée autrefois. L’Europe semble avoir oublié toutes les valeurs de civilisation qu’elle a apportées au monde, pire elle semble en avoir honte, et c’est sans doute pourquoi elle renie avec un tel acharnement son héritage religieux, lequel est au fondement de sa culture, même si nos sociétés sécularisées ont du mal à le comprendre. C’est donc la question de l’identité de l’Europe qui est posée dans mon essai. J’observe à cet égard que c’est au moment où l’Europe est devenue sans identité qu’elle veut à tout prix intégrer en son sein un grand pays, la Turquie, qui, pour sa part, abandonnant de plus en plus son héritage laïque façon Atatürk (laïcité bien différente de celle que nous connaissons en France), redécouvre et réaffirme une identité islamique forte. Je crains que cela ne soit facteur de conflit plutôt que de paix, contrairement à ce qui est généralement affirmé pour justifier cette intégration.

 Raphaël Dargent. – Jacques Chirac sembla un temps mettre des conditions fermes à l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie puis leva aussi vite toutes ses préventions. Comment analysez-vous ce ralliement français à la cause turque ?

 Annie Laurent. – Plus que des conditions fermes à l’ouverture de négociations avec Ankara, le président fut d’abord opposé par principe à une éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Il y a vingt ans, il répondait même avec une ironie des plus déplacées lorsqu’on l’interrogeait sur cette question. Alors, pourquoi s’est-il rallié à la cause turque ? Sans doute par faiblesse, par manque de volonté, par opportunisme politique et certainement par ignorance de l’histoire, comme cela apparaît de ses récentes déclarations. Mais, au-delà du chef de l’Etat français, ce que je constate c’est la préférence donnée par les dirigeants européens aux critères idéologiques qui reposent sur des utopies telle que l’effacement identitaire comme moyen de favoriser la paix entre les peuples et les cultures, sur les critères que j’appelle « réels », tels que la géographie, l’histoire, la culture et la religion, et qui, seuls, devraient être pris en compte dans cette affaire vitale pour l’avenir de l’Europe.

 Raphaël Dargent. – Ceci dit, le président de la République a décidé que ce seraient les Français qui trancheraient en dernier ressort et le moment venu de  l’entrée ou non de la Turquie dans l’Union européenne. Est-ce là une garantie suffisante et crédible ?

 Annie Laurent. – Que signifie cette promesse de référendum faite par Jacques Chirac au peuple français alors que tout aura été négocié et conclu ? C’est une tromperie à la fois pour les Français et pour les Turcs. Les Français – et avec eux tous les peuples européens en même temps – auraient dû être consultés avant l’ouverture des négociations pour que cette démarche soit crédible. Mais on sait bien que, comme pour tous les autres domaines de la construction européenne, l’entrée de la Turquie se décide par un « appareil » qui ne tient aucun compte des opinions publiques. Quant aux Turcs, est-il vraiment nécessaire de prendre le risque de les décevoir par un « non » une fois que les négociations seront achevées et qu’ils auront consenti à toutes les conditions qu’on leur impose ? Je trouve cela non seulement indécent mais aussi dangereux. Il est à prévoir, en effet, que les Turcs, qui sont particulièrement fiers, n’accepteraient pas une telle humiliation et qu’ils chercheraient tous les moyens de se venger. N’oublions pas la loi du talion autorisée par le Coran !

 Raphaël Dargent. –La Constitution européenne ne faisait aucune mention à l’héritage chrétien de l’Europe. Est-ce à dire que ce texte a aussi été rédigé en fonction de la future adhésion de la Turquie ?

 Annie Laurent. – Il me semble que tel est bien le cas. Comment interpréter autrement le fait que le 19 juin 2003, à la veille du sommet européen de Salonique au cours duquel le texte du projet de constitution européenne a été remis aux chefs d’Etat et de gouvernement, le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, ait déclaré : « Il n’y a pas de référence à la religion chrétienne. C’est une bonne constitution qui remplit les attentes de la Turquie » ? En sa qualité de pays officiellement reconnu comme candidat à l’adhésion depuis 1999, la Turquie avait été invitée en tant qu’observateur à participer aux travaux de la convention chargée de rédiger le projet de constitution européenne que les Français et les Néerlandais ont rejetée au printemps dernier, et son Premier ministre, Recep-Tayyip Erdogan a signé l’Acte final de ce document lors d’une cérémonie officielle qui s’est déroulée à Rome le 29 octobre 2004. L’absence de discrétion avec laquelle les dirigeants turcs ont exprimé leur satisfaction sur ce point de l’héritage religieux de l’Europe en dit long sur ce qui a pu se passer entre eux et leurs interlocuteurs européens ! Depuis des années, les Turcs exercent des pressions sur l’Europe pour que cette dernière renonce à la tentation de s’ériger en « club chrétien », comme si le fait de reconnaître les racines chrétiennes impliquait un projet confessionnel et une hostilité envers le monde islamique, alors que notre continent comporte de nombreuses populations musulmanes ainsi que des nations où l’islam est la religion dominante, je pense aux Balkans.

 Raphaël Dargent. – L’Amérique de George Bush a soutenu fermement l’ouverture des négociations avec la Turquie et soutient maintenant sa candidature. Quels sont les intérêts américains dans cette affaire ?

 Annie Laurent. – Les Etats-Unis cherchent à faire coïncider l’Union européenne et l’OTAN dont la Turquie est l’un des piliers. Certes, en adhérant à l’Alliance atlantique, en 1952, la Turquie se rangeait dans le camp occidental contre le camp soviétique, mais ce choix s’inscrivait dans un contexte de guerre froide et n’impliquait aucun droit à participer à un projet européen de nature politique. Il reste que la Turquie, représentant un intérêt stratégique et économique de premier ordre, les dirigeants états-uniens espèrent sans doute pouvoir mieux la contenir, elle et son environnement turcophone d’Asie centrale, une fois qu’elle fera partie du système politique européen. De plus, la Turquie démocratisée pourrait, croient-ils, entraîner dans son sillage tous les pays de la région en vue de constituer ce « Grand Moyen-Orient » que les Américains ambitionnent de constituer afin de lutter contre le terrorisme islamiste et d’asseoir pour longtemps leur hégémonie régionale. Ce faisant, après l’échec de leur projet pour l’Irak où, par la force de la démocratie, l’islam est devenu religion d’Etat, ils semblent encore ignorer bien des réalités socio-politiques de cette partie du monde. n

 

Entretien à paraître en janvier 2006 dans la revue LIBRES N°4 www.revue-libres.com