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Lyautey,le
service de la France
Rencontre avec
Arnaud Teyssier
à propos de
Lyautey, coll. Tempus, Perrin, 2009.
Raphaël Dargent. – « Un
auteur ne se décide à écrire une biographie entre mille autres, que
parce qu’avec ce maître choisi il se sent accordé ; pour tenter
l’approche d’un homme disparu depuis des siècles, la route la meilleure
passe par nous-mêmes » écrivait François Mauriac. Qu’est-ce qui vous a
amené à Lyautey et attiré chez lui ?
Arnaud Teyssier. – J’ai
toujours beaucoup entendu parler de Lyautey par mon père, qui a été tout
jeune officier de spahis au Maroc à la fin de la dernière guerre et qui
avait subi le charme de sa légende avec une force étonnante. En outre,
mon arrière-grand-père avait été le représentant de la Banque de Paris
et des Pays-Bas dans le royaume au lendemain de la Grande Guerre et
avait à ce titre travaillé avec Lyautey. J’ai conservé une étonnante
photographie que le maréchal lui avait dédicacée. Lyautey est assis,
plein de dignité, en grande tenue… avec une cigarette à la main. Cette
photo, que je voyais autrefois chez mes grands-parents, m’avait toujours
intrigué : je sentais que c’était un personnage original, hors du
commun. J’ai voulu en avoir le cœur net. Et je n’ai pas été déçu.
Raphaël Dargent. –
Longtemps, Lyautey fut un modèle pour nos soldats, classé qu’il était
parmi les grandes références. Qu’en est-il aujourd’hui ? A-t-il laissé,
au moins sur le plan militaire, un héritage ?
Arnaud Teyssier. – Son
prestige était immense entre les deux guerres, surtout au moment de
l’Exposition coloniale. Il fascinait tous ceux qui travaillaient avec
lui. Cela dit, dans l’armée, son image a toujours été, me semble-t-il,
ambiguë. C’était à la fois un homme de tradition et un anticonformiste.
Il ne ménageait pas l’institution militaire. Il était bien différent de
Foch ou Pétain. Il était très admiré, mais il en agaçait plus d’un.
Cependant, voyez la dernière promotion du Collège interarmées de
défense, qui vient de prendre Lyautey pour nom de baptême. C’est
extraordinaire, il est devenu à nouveau une référence pour plusieurs
centaines d’officiers supérieurs qui forment l’élite de nos armées. Ses
idées sont même citées, à propos de l’Afghanistan, par des généraux
américains…
Raphaël
Dargent. – La postérité a retenu la grande oeuvre de Lyautey : Le
rôle social de l’officier. Qu’entendait donc Lyautey par cette
expression ?
Arnaud Teyssier. – Les
stagiaires du CID ont précisément fait référence à cet ouvrage pour
justifier leur choix. Lyautey estimait que dans le cadre du service
militaire obligatoire, les officiers avaient un rôle d’éducation sociale
et morale considérable à jouer, qui dépassait de très loin le seul cadre
de la formation militaire. Il trouvait que les garnisons métropolitaines
de son époque étaient livrées à l’abrutissement, et que c’était là un
immense gâchis social. Le sens national, l’esprit civique, ce qu’on
appellerait aujourd’hui « l’intégration » : il voyait loin. Quelle
résonance dans notre société actuelle ! Mais le service national
n’existe plus, et le message de Lyautey, courageux et concret, a bien du
mal à passer dans la verbosité bien-pensante actuelle.
Raphaël Dargent. – Vous
montrez bien en quoi le destin de Lyautey est un destin à demi accompli.
Lyautey n’aura pas eu de rôle politique majeur, ne sera pas l’homme
providentiel que d’aucuns attendaient. Lyautey, malgré sa renommée,
n’est ni Napoléon ni de Gaulle. Qu’est-ce qui dans sa personnalité
l’empêcha d’aller plus haut ?
Arnaud Teyssier. –
C’était un soldat exceptionnellement courageux, mais il n’a évidemment
pas eu le destin militaire inouï de Napoléon. Il aurait pu être, comme
de Gaulle, un grand politique. Mais il était trop orgueilleux, et à sa
manière trop idéaliste pour accepter les contraintes que suppose toute
action politique d’envergure. Même de Gaulle savait qu’il faut, dans
certaines circonstances, être machiavélien, impitoyable même, pour le
plus grand bien de la collectivité. Lyautey voulait, en toutes
circonstances, garder les mains pures. Son seul terrain d’action fut
donc le protectorat, sorte de royaume rêvé où son autorité s’exerçait
sans partage. Mais il regretta toujours de ne pas avoir joué de rôle
national. Son bref passage au ministère, pendant la guerre, fut un
échec. Tout cela, Barrès, qui l’admirait, l’avait compris et l’écrivit
avec un peu d’agacement dans ses Cahiers.
Raphaël Dargent. – Lyautey
était légitimiste de coeur. Vous décrivez avec quel enthousiasme il
partit à la rencontre du comte de Chambord à Frohsdorf, et quelle forte
impression lui fit alors l’ultime héritier d’Henri IV. Mais Daniel
Halévy relève ce paradoxe : « Ce royaliste sans roi se créa au Maroc un
royaume et le donna à la France, c’est-à-dire à la République. » Ce
grand Français, monarchiste et catholique, était-il toujours à l’aise
aux ordres des gouvernants républicains ?
Arnaud Teyssier. – Il
avait un sens inné de l’Etat, qui lui venait de sa famille, de ses
traditions, de son caractère. Or, même s’il l’admettait difficilement,
l’Etat royal, notamment à travers l’administration et son idéal
d’intérêt général, s’était réincarné dans la République. Il méprisait le
milieu parlementaire, mais le service de la France demeurait l’exigence
absolue. Dans ses tréfonds, de Gaulle, de ce point de vue, lui
ressemble.
Raphaël
Dargent. – Vous montrez combien Lyautey était volontiers dépressif,
passant par des phases d’exaltation puis d’abattement. Ne fait-il pas
partie d’une génération perdue par le monde moderne, mal à l’aise dans
cette nouvelle civilisation mécanique et démocratique, et victime
certainement d’un vague à l’âme profond ? Lyautey n’éprouve-t-il pas le
sentiment du déclin de la France, peut-être du déclin de l’Europe, au
point d’aller chercher ailleurs, dans le lointain, dans l’Orient
fantasmé, l’Orient des mirages – exactement d’ailleurs ce que fera aussi
l’autre grand Lorrain de ce temps, Maurice Barrès –, ce qu’il ne trouve
plus ici ? Bref, n’y a-t-il pas chez lui une sorte de désenchantement
politique fondamental qui le pousse vers l’Ailleurs quand c’est le Passé
qui le taraude ?
Arnaud Teyssier. – Il est
certain que Lyautey vivait un peu dans le culte du passé et d’un esprit
chevaleresque aboli, ainsi que dans l’angoisse du déclin. Comme il était
d’une grande lucidité politique – il fut l’un des tout premiers en
France à mettre en garde le pays contre le danger hitlérien-, il était
naturellement porté au désenchantement et à la mélancolie. Mais il était
aussi fasciné par certains aspects du monde moderne. Il s’intéressait à
l’Amérique, et il s’est montré au Maroc un extraordinaire entrepreneur.
Il a à la fois respecté, restauré même, les traditions du Maroc, et
préparé la modernisation du pays. Ce qu’il réprouvait, c’était ce
matérialisme frénétique dont il sentait l’avènement si proche, et que
Péguy a si bien décrit et stigmatisé. Je pense que son tempérament
dépressif était lié aux tourments intérieurs de sa personnalité, à des
tendances homosexuelles qu’il est absurde de passer sous silence, tant
elles sont connues en réalité – et donnent matière, à force de non-dit,
à des plaisanteries stupides. Mais Lyautey n’était pas homme à
s’abandonner à ses tourments. Il avait trouvé un dérivatif prodigieux :
l’action, et qui plus est l’action au service de son pays. Elle le
taraudait. Ce fut sa psychanalyse de choc. Et je trouve que là est sa
grandeur émouvante : dans cette capacité constante à se dépasser, alors
qu’il avait pourtant un ego immense. D’une certaine manière, il était
très « moderne ». Mais la société d’aujourd’hui l’aurait
vraisemblablement horrifié.
Raphaël Dargent. – Après
son retour du Maroc en 1925, il choisit de revenir à ses sources
lorraines et d’acquérir le petit manoir de Thorey. Outre Barrès, déjà
évoqué, la Lorraine a tout de même produit nombre de grandes figures
nationales, de Jeanne d’Arc à Poincaré. Quel est l’apport proprement
lorrain pour Lyautey ?
Arnaud Teyssier. – C’est
très curieux : cet homme adorait l’Afrique, le soleil, la chaleur. Mais
il est revenu vers sa Lorraine natale pour y passer ses derniers jours,
tout près de la colline inspirée. J’ai assisté en décembre dernier au
baptême de la promotion Lyautey du CID, aux Invalides. Il faisait gris
et froid, puis, soudain, la brume s’est dissipée pour faire place à un
ciel bleu magnifique, presque métallique. C’était un ciel d’hiver
lorrain, un bel hommage au maréchal. La Lorraine n’est pas seulement une
terre d’histoire, une région, un climat : c’est une patrie rêvée, aux
confins de tant d’actes héroïques et de souffrances. Comme d’autres,
Lyautey en avait l’instinct.
Raphaël Dargent. – Dans
son discours de réception à l’Académie française le 20 octobre 1955,
Cocteau souligna un point essentiel dans son hommage à Lyautey :
« Voilà le style de cette âme exemplaire qui sut trop bien comprendre la
différence qui existe entre respecter une race et la réduire en
esclavage, entre la colonisation et le colonialisme. » A l’encontre du
discours repentant sur la colonisation qui aujourd’hui juge tout d’un
bloc l’action de la France, Lyautey n’est-il pas l’exemple parfait qui
prouve que la colonisation ne fut pas toujours menée par d’affreux
exploiteurs, qu’elle pouvait être aussi dans l’esprit des colons bel et
bien une oeuvre de civilisation ?
Arnaud
Teyssier. – Pour Lyautey, l’Algérie était l’exemple à ne pas suivre.
Dans le fond, il ne croyait pas à une colonisation durable, et c’est
pourquoi la presse d’Alger l’attaquait sans cesse. Il pensait en
revanche que la France avait un rôle historique à jouer, par une
présence intelligente et par une action en profondeur, en préparant
l’accès aux responsabilités des élites indigènes. Il a montré, en
organisant l’Exposition coloniale de 1931 – qui fut un succès mondial
immense -, que la France jouait à bien des égards un rôle
authentiquement civilisateur. Comme Gallieni, il savait que l’influence
politique et morale de la France n’était pas une affaire de gros sous ou
de grands renforts de troupes, mais une question de prestige au sens
fort du terme : c’est-à-dire la capacité à se faire respecter, ce qui
suppose d’abord de se respecter soi-même…
Raphaël Dargent. –
Cocteau, dans le discours susdit, déclara ceci, qui mérite d’être médité
aujourd’hui : « L’Islam tombait en ruines. Louis Hubert Gonzalve
Lyautey ne replâtrait pas les ruines. Il rebâtissait. Et dans le sens
même où l’Islam eût bâti, mariait par l’amour deux civilisations, deux
contrastes. Il fallait voir quitter son peuple en larmes, sur le
dreadnought offert par la flotte anglaise, ce petit homme drapé d’or
et de la seule pourpre qui compte, teinte du sang de qui s’en drape.
Pour l’Islam, le Maréchal Lyautey aurait donné son sang. » On ne parlait
pas encore de « choc des civilisations », et alors que les
interrogations, voire les inquiétudes, sont nombreuses aujourd’hui,
concernant la place de l’islam en France, on est en lieu de
s’interroger : quel était donc l’islam qu’embrassait Lyautey le
catholique ?
Arnaud Teyssier. –
Cocteau, bien sûr, en rajoute quelque peu. Mais il est certain que
Lyautey comprenait, respectait et admirait l’Islam, ce qui explique le
souvenir qu’il a laissé au Maroc – même s’il est en partie inavoué par
les élites locales. Il avait d’ailleurs fait inscrire cette conviction
sur sa tombe. Mais il aimait à rappeler, et à montrer, que ce respect et
cette admiration n’avaient de sens que parce qu’ils procédaient d’une
adhésion intelligente, profonde et sans concession à sa propre culture :
une culture chrétienne et française. Les Marocains respectaient Lyautey
non seulement parce que lui les respectait, mais aussi parce qu’ils ne
doutaient pas une seconde de son attachement et de sa fidélité à son
propre héritage. Encore une fois, on n’est respecté des autres et on ne
les respecte bien que si on se respecte d’abord soi-même : belle leçon,
de grande actualité… Il faut ajouter que Lyautey ne croyait pas au
mélange, ou au « métissage » des cultures. Il a toujours veillé,
notamment en matière d’urbanisme et d’architecture, à ce que la
civilisation marocaine et la religion musulmane soient à l’abri de toute
incursion européenne intempestive. A l’inverse, et pour les mêmes
raisons, il est évident que la seule perspective d’une France
« pluriculturelle » lui aurait été totalement étrangère, et lui aurait
même paru dangereuse. Cela ressort clairement de tout ce qu’il a fait,
dit et écrit.n
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