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Sauver
notre
patrimoine religieux
Rencontre avec
Louis-Benoît Greffe
à propos du site
La France des Clochers.
L'église Saint-Georges des Gardes en destruction
Le Cercle Jeune France,
attaché comme chacun sait à l’identité française et à notre patrimoine,
est soucieux de soutenir toutes les démarches qui contribuent à servir
et à défendre – quand ils sont menacés – ceux-ci. C’est pourquoi nous
donnons aujourd’hui la parole à Louis-Benoît Greffe. R.D
Raphaël Dargent. –
Vous venez de créer un site internet fort utile, au titre somme toute
évocateur et signifiant : La France des clochers ; site qui a
pour fonction de recenser l’ensemble des édifices religieux français.
Qu’est-ce qui a motivé chez vous la création d’un tel site ?
Louis-Benoît
Greffe. – Ce motif tient en deux noms : Saint-Georges des Gardes
(Maine-et-Loire) et Parisot, dans le Tarn. Le premier village est le
point culminant du Maine-et-Loire, au cœur des Mauges, bâti sur ce qui
serait un ancien volcan. L’église, bâtie en 1870, se voyait à des
kilomètres à la ronde, et était véritablement « l’édifice le plus haut
d’Anjou ». Elle fut arasée et depuis, le village a perdu son âme, même
s’il conserve encore une autre chapelle et son abbaye des Gardes… mais
sans la même visibilité. A Parisot, l’église fut arasée dans un relatif
silence médiatique en 2002. C’était deux églises du XIXe, deux symboles
qui portèrent le débat sur les églises au 1er plan. Ce qui me
porta à me renseigner sur les églises de mon département. Une première
recherche me fit évaluer le nombre des monuments religieux en péril à
une dizaine environ. De plus, il n’y avait pas de source unique et
sérieuse recensant les historiques et les photos de l’ensemble du
patrimoine religieux français. C’est ainsi que La France des Clochers
est née, dans la soudaine conscience de la détresse d’un patrimoine
inestimable et fondateur.
Raphaël Dargent.
– Je ne puis m’empêcher lorsque j’observe votre initiative de songer à
l’œuvre ô combien salutaire elle aussi – et somme toute assez identique
– qu’entrepris en son temps Maurice Barrès lorsqu’il écrivit La
Grande pitié des églises de France, dénonçant le délabrement et
l’état d’abandon qui était alors celui de bon nombre d’édifices
religieux après la loi de séparation des églises et de l’Etat. Votre but
est-il seulement de recension ou, après ce passage incontournable,
d’agir, comme l’a fait Barrès, auprès des autorités compétentes pour
« sauver » ces monuments en péril, et permettre leur restauration ?
Louis-Benoît
Greffe. – Mon but est d’abord de recenser l’ensemble du patrimoine
religieux, de faire connaître son historique et son apparence, autant
intérieure qu’extérieure. Le principal allié des vandales d’aujourd’hui,
qui se cachent derrière le motif financier pour araser le patrimoine,
c’est l’absence totale de connaissance du patrimoine religieux. On
n’abat pas un monument que tout le monde connaît, on le restaure.
Quand il y a une messe par an à Périers-en-Auge, à Dives, pourtant
distante de 3 km on l’ignore, ce n’est pas la même paroisse. Or la
connaissance permettrait le renouveau de ces édifices, même de façon
non-religieuse : à Rouen, l’église Saint-Laurent est devenue le musée de
la Ferronerie, elle a été sauvée et sert toujours l’intérêt commun. La
privatiser, l’abattre aurait été considéré comme un crime ; elle est
gothique et tout le monde la connaît. Il n’empêche que les églises du 19e
ont beau être souvent ressemblantes, dans un siècle nos descendants nous
blâmeront pour nos crimes, comme nous regrettons les destructions
d’églises du 18e , la notion de patrimoine évoluant avec le
temps. C’est pour cela que la connaissance est plus importante que
l’action auprès de responsables, qui est déjà assurée par l’Observatoire
du Patrimoine Religieux. Dès lors que Mme Michu de Valenciennes et M.
Dupont du Tarn sauront qu’abattre une église est inadmissible et le
transmettront à leurs enfants, le patrimoine religieux sera sauvé… au
moins pour deux générations.
Raphaël Dargent.
– Charles Péguy il y a plus d’un siècle déplorait déjà la
déchristianisation de la France – en même temps d’ailleurs que sa
dérépublicanisation – qui n’était jamais selon lui que le terme d’un
processus long de déculturation et de dévitalisation nationale.
Aujourd’hui, nous sommes en réalité beaucoup plus désaffiliés que ne
l’imaginait Péguy en son temps. Et le fait que l’on construise ici ou là
beaucoup de mosquées, alors même qu’on abandonne les églises, ne
donne-t-il pas, en termes d’identité, un caractère d’urgence à votre
démarche ?
Louis-Benoît
Greffe. – La déchristianisation, oui. Mais ce n’est ni la faute des
musulmans, des juifs ou des anabaptistes de la 3e rue. Eux,
ils profitent du système, de la libéralisation des cultes, du
clientélisme de certains responsables même. Le principal fautif, c’est
l’argent. On arase aujourd’hui des églises parce qu’elles ne sont pas
rentables. Il faut les chauffer, les réparer, les entretenir,
changer l’échelle du clocher tous les 50 ans, les bancs de temps à autre
etc… A partir du moment où l’on met sur une même balance l’église et
l’argent, naît la tentation de démolir… comme l’on a trop fait au 19e
pour remplacer les églises par des carrières de pierres, des places, des
maisons… C’est ainsi que 2/3 du patrimoine religieux d’avant 1789 ont
disparu en Loire-Atlantique. Mais ce n’est pas une raison
pour
ne pas continuer, vous disent les « économes gestionnaires » qui
préfèrent effectivement réutiliser les économies ailleurs… Résultat ? Le
clocher est le symbole du village, de l’entité urbaine pour presque tous
les français, et ce jusque dans les mots eux-mêmes, le hameau n’a pas de
lieu de culte, le village en a un. Le patrimoine religieux est notre
fondement commun, c’est la pierre angulaire de notre héritage culturel.
Priver un village de son clocher, c’est le priver de son âme. Il
est alors ravalé à un simple amas de maison, à un « lotissement », à une
verrue. Il n’a plus de raison d’exister. Priver les français du
patrimoine religieux, c’est donc les spolier. Le principal
responsable est donc toujours le même… l’avarice des uns, l’inconscience
achetée des autres. Bref, l’argent.
L'église de
Parisot en démolition
Raphaël Dargent.
– Cette entreprise de recension est proprement gigantesque tant notre
pays est parsemé de croix, de reposoirs, de chapelles, d’églises,
d’abbayes, de cathédrales... Quelle est pour l’instant la réception de
votre démarche ? Avez-vous beaucoup de personnes qui y souscrivent et y
participent ? Et que faudrait-il pour élargir votre audience ?
Louis-Benoît
Greffe. – Oui, c’est grand, mais c’est aussi nécessaire, car il y a
le feu en la demeure. Certes, je ne recense pas les croix, d’une part
parce que les associations locales et les cartes le font à ma place,
d’autre part parce qu’il y en a trop. Pensez donc ! Dans une commune à
15 km de chez moi, il y en a 33 pour 20 km². Et c’est environ la moyenne
du nord de mon département…
Je me contente donc de
recenser tout le patrimoine religieux où l’on peut se tenir debout à
l’intérieur : une partie des oratoires donc, les chapelles, églises,
abbayes, couvents et prieurés, chapelles privées et aussi, partout où
c’est possible, le patrimoine religieux disparu, pour mesurer l’écart
entre la richesse passée de ce patrimoine et l’état aujourd’hui. Etudier
le patrimoine religieux au cours des âges permet de plonger au cœur de
l’Histoire de nos villes et de notre pays, quand petites « histoires »
locales et la grande Histoire s’entrelacent.
La réception est
plutôt bonne. Certes, il y a des paroisses plus dispersées que les
autres (un curé pour 35 clochers, ça existe et c’est la norme pour la
France rurale, malheureusement), des personnes plus fermées, des
mauvaises surprises, mais dans l’ensemble, la réception est plutôt
bonne. Je tombe sur des curés débordés, des vieilles dames gardant la
clé à 5 km de l’église et déplorant la présence d’une messe par an, des
jeunes passionnés, des historiens locaux qui m’apportent beaucoup
d’aide, et ainsi de suite. Je m’appuie à la fois sur le présent et les
travaux anciens (notamment l’incontournable Arcisse de Caumont au
Calvados au 19e)… Même si tout ce monde là n’est pas sur le
site, l’apport effectué est de taille.
Je m’attache
particulièrement à monter dans les clochers, par attachement personnel
au symbole, mais aussi parce que ce sont les parents pauvres des
églises, tout en étant leur symbole le plus partagé… des pigeons aux
échelles acrobatiques, on ne leur épargne rien. Pourtant chaque clocher
est une exception. Alors en repensant aux innombrables démarches
nécessaires à Paris (en province, on tombe parfois sur des clochers
encore ouverts), ce serait aussi vraiment génial, je dis bien génial que
les paroisses acceptent mieux ces demandes… pendant que l’on peut encore
y monter, et que le principe de précaution n’a pas encore tout barricadé
(ça commence).
Qu’est-ce qu’il
faudrait pour élargir l’audience ? Surtout diffuser urbi et orbi le
message… nos églises sont en péril. Dans les Hautes-Alpes, des
dizaines de chapelles rurales tombent en ruine, il faut les faire
connaître, elles y ont le droit autant que l’église gothique parisienne.
Et si chacun s’y met et fait connaître son église sur La France des
Clochers, il y a une chance non nulle que personne ne songe à la
démolir, si mal en point soit-elle. Et il y a aussi une grande chance
qu’ensemble, nous parvenions à dénombrer et faire connaître l’ensemble
du patrimoine religieux français. Plus nous serons, plus vite nous y
arriverons. Et alors les pelleteuses reculeront, comme les démolisseurs
ont reculé devant l’œuvre vite dite « impossible » de Mérimée.
n
Le site La France
des Clochers est consultable à l’adresse suivante :
http://lafrancedesclochers.xooit.com
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