Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                   "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

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L'identité française?

Histoire, culture, langue !

 

Rencontre avec Paul-François Paoli

à propos de La France sans identité.

Pourquoi la République ne s'aime plus?

Editions Autres temps, 2008.

Nous aimons bien au Cercle Jeune France l'essayiste et écrivain Paul-François Paoli. Ses préoccupations concernant l'identité nationale et européenne rejoignent les nôtres. Après Nous ne sommes pas coupables. assez de repentances! publié aux éditions de La Table Ronde en 2006, dont nous avions déjà rendu compte dans ses pages, voici, avec La France sans identité. Pourquoi la République ne s'aime plus?, la réflexion poursuivie avec bonheur, perspicacité et style. En exclusivité pour les lecteurs du Cercle, Paul-François Paoli a bien voulu répondre à mes questions.  R. D

 

Raphaël Dargent. – La question de l’identité est au centre de votre réflexion d’auteur et au coeur de votre dernier essai, La France sans identité publié aux éditions Autres temps. Selon vous – mais nous partageons cette idée – des papiers ne peuvent suffire à faire des Français ; encore faut-il posséder l’essentiel qui est d’ordre culturel. Être français, c’est tout un programme qui ne passe que par l’affirmation assumée d’un héritage historique, littéraire, religieux aussi, multiséculaire, fait d’expériences diverses et parfois contradictoires. Mais une telle conception est-elle tout simplement possible dans un contexte de frontières ouvertes, d’immigration massive, de brassage des populations, dans un climat idéologique favorable au multiculturalisme et au relativisme culturel ?

 Paul-François Paoli. – Elle est en effet difficile à tenir. Mais c’est la seule qui est en mesure de maintenir son sens au mot de Français. Si être Français c’est adhérer à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen alors autant dire que cela ne veut plus dire grand-chose puisque les valeurs démocratiques vont aujourd’hui de soi dans l’espace occidental. Pourquoi croyez vous que dans une région comme la Corse le mot de Français soit si dévalué ? Entre autre raisons parce que ce signifiant est devenu synonyme de valeurs qui sont devenues largement transnationales. Ces valeurs sont celles de l’Europe et de l’Occident. A trop identifier le signifiant national à un principe d’ordre juridique ou moral on finit par le vider de son sens. Ce qui constitue un peuple c’est avant tout une langue, une culture et aussi une histoire spécifique.

 Raphaël Dargent. – En somme, vous contestez la conception juridique et abstraite de la Nation, celle qui fonde la nationalité sur le droit du sol, celle aussi qui promeut les droits universels de l’homme et considère les principes démocratiques et libéraux comme seuls structurants, alors que c’est bel et bien une conception historique et culturelle de celle-ci qu’il s’agirait, selon vous, de promouvoir. L’Europe elle-même se construit sur cette définition à minima d’espace libéral et démocratique, sans aucunement prendre en compte ses fondements civilisationnels. Défendre une nationalité identitaire et non pas administrative est sans doute nécessaire, mais à l’heure de l’uniformisation culturelle, de la mondialisation économique et politique, sur quels éléments structurants pourraient s’asseoir l’identité française et, au-delà, l’identité européenne ?

 Paul-François Paoli. – Les droits de l’homme font partie de notre histoire et assurent notre sécurité individuelle mais ils ne sont pas suffisants pour nous définir. Une identité historique est par définition enracinée dans un passé pré démocratique. Il n’y a que les Etats-Unis dont les fondements se sont voulus démocratiques dès l’origine, encore que très marqués par la religion et une dimension messianique. Mais les grands peuples européens, et aussi la Russie, sont héritiers de traditions monarchiques qui ont nourri leur conscience collective. Que serait l’Angleterre sans la monarchie ? La Russie sans l’orthodoxie ? L’ennui avec l’Europe actuelle c’est qu’elle a tendance à suspecter le passé des nations et, du coup, à faire resurgir toutes sortes d’identités régionales qui, aussi légitimes soient telles, peuvent difficilement se substituer aux Etats nations comme espace politique. Nous avons besoin d’une Europe capable d’assumer aussi bien la dimension nationale des peuples qu’un principe d’unité par définition exclusif à travers des héritages communs. Parmi ceux-ci l’héritage gréco-romain, l’héritage chrétien et bien sûr celui des Lumières.

 Raphaël Dargent. – A plusieurs reprises dans votre ouvrage, vous mettez en cause l’esprit de 1793, non seulement celui de la tabula rasa qui a voulu éradiquer le passé et jusqu’à son souvenir, mais cet esprit « robespierriste », coupeur de tête, intolérant pour ce qui n’est pas lui. Selon vous, la France porte une responsabilité particulière dans le développement de cette idéologie égalitariste et universaliste, proprement intégriste. Le plus triste veut que ce soit cette idéologie-là dont nous crevions aujourd’hui, comme si le boomerang que nous avons lancé il y a deux siècles n’en finissait pas de nous revenir en pleine figure. La Révolution française porte-t-elle une si lourde responsabilité ?

 Paul-François Paoli. – Le moment 1793 porte une indéniable responsabilité aujourd’hui encore dans la violence du débat public et dans la prétention d’une certaine France de gauche d’en exclure une autre.  Par ailleurs les révolutions communistes les plus homicides, Urss, Chine, Cambodge,  se sont toute réclamées du comité de salut public et de ces idéologues tueurs qui ont nom Marat ou Hebert. Et la France pâtit de cette identification. Ni les Italiens, ni les Allemands ni les Anglais que l’on sache n’ont de dilection particulière pour Robespierre et St Just. Alors que les historiens redécouvrent depuis des années les qualités humaines du Roi Louis XVI, il serait temps de propager en France mais aussi à l’étranger l’idée d’une France multiple et hétérogène. 

 Raphaël Dargent. – Avec beaucoup d’a propos, vous soulignez l’influence de la pensée de Barrès chez de Gaulle, lequel était d’abord attaché à la France, à sa permanence, plus qu’il ne l’était au fond à la République, qui n’est qu’un cadre institutionnel donné, un possible parmi d’autres. Mais le barrésisme de de Gaulle, aujourd’hui qui en est conscient ? En somme, si de Gaulle, personnage historique préféré des Français, l’icône qu’on célèbre, dont on honore la mémoire, dont on invoque les mânes, à gauche comme à droite, dont on revendique parfois indûment l’héritage, était de culture et d’esprit nationalistes – mais c’était avant que le mot prenne le sens péjoratif qu’on lui a attribué –, qui le sait et qui veut le savoir ? En réalité, de Gaulle, aussi cher soit-il au coeur des Français, leur est un grand inconnu, tant on a depuis sa mort travesti sa pensée et détourné son message. Sa popularité actuelle, posthume, repose en partie sur un malentendu. Rappelez-nous, s’il vous plaît, comment de Gaulle concevait la nation et l’appartenance à la nation.

 Paul-François Paoli. – Je crois que De Gaulle, même s’il n’était pas nationaliste au sens fermé du terme, était profondément convaincu de la nécessité de maintenir une certaine homogénéité ethnique pour un pays comme la France. Pour lui les Français pouvaient évidemment être de toutes origines, mais ils devaient se fondre dans un creuset linguistique et culturel commun. Nullement jacobin, De Gaulle était centralisateur. Autrement dit ce que nous appelons aujourd’hui les « minorités »étaient appelées à le rester. Il n’était ni partisan du métissage, ni de l’immigration de masse et encore moins d’une société multiculturelle, mot qui ne veut rien dire – c’est de multi civilisationnel qu’on devrait parler – puisque c’est cela que sous entend le mot de multiculture. Enfin il a eu des mots comme « Colombey les deux mosquées » qui l’amèneraient aujourd’hui devant les Tribunaux !   

 Raphaël Dargent. – Nous avons longtemps cru devoir parler au monde, et nous l’avons fait effectivement. Aujourd’hui cette prétention, qui fut donc une politique, et parfois une bonne politique – de Gaulle lui-même fut ce prétentieux –, n’est plus comprise et les autres peuples n’attendent plus grand chose de la France. Chacun prétend à tenir un rôle mondial – et il est un fait que beaucoup désormais peuvent y prétendre effectivement. La France doit-elle pour autant rentrer dans le rang et ne penser plus qu’à elle ? Redécouvrir les vertus des petites patries plutôt que continuer, contre toute réalité, de se vouloir la Grande Nation ?

 Paul-François Paoli. – Je ne crois pas que la France doive se replier sur elle-même, ce n’est pas son intérêt et elle ne le pourrait  sans doute pas de toutes les manières. Elle doit s’assumer comme nation européenne et ne pas s’illusionner sur ses prérogatives en matière d’universalisme et de droits de l’homme à l’heure où de grands pays, comme l’Inde, la Chine ou la Russie n’en ont cure. 

 Raphaël Dargent. – Mais les Français sont-ils encore seulement dignes de la France ? Sur ce plan, votre ouvrage laisse poindre ici ou là un rude réalisme. « Si Cohn Bendit et Besancenot sont devenus des héros, écrivez-vous, à l’instar de de Gaulle et Clemenceau, à quoi bon continuer à se soucier du sort de ce pays ? » Que faudrait-il pour que les Français redécouvrent ce qu’ils sont ? Réapprendre leur histoire, relire leurs grands auteurs, rendre hommage à leur langue ? Ne faut-il pas pour cela une volonté politique au plus haut niveau, volonté qui justement n’existe pas ?

 Paul-François Paoli. – Je ne crois pas que le pouvoir de la volonté soit suffisant. Il se pourrait aussi en outre que l’Europe soit condamnée au déclin, comme le pensait Oswald Spengler. Quand on sait que l’Europe représentera en 2050 6% de la démographie mondiale, on peut penser que nous sommes sur une pente plus que glissante…  n