Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                   "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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Henri V,

une question d'honneur

 

Rencontre avec

Daniel de Montplaisir

à propos de Le comte de Chambord.

Dernier roi de France.

Editions Perrin, 2008.

 

 

 

 

L’historien Daniel de Montplaisir vient de publier aux éditions Perrin une remarquable biographie d’Henri V, intitulée « Le comte de Chambord. Dernier roi de France ». L’auteur a bien voulu répondre à mes questions.

Lorsqu’il m’a été donné de visiter une première fois le château de Chambord, je me souviens avoir été très impressionné par la haute teneur du manifeste du comte de Chambord qui était exposé dans une des pièces du château. La question du drapeau y tient une place centrale. Alors qu’en 1871, la France vaincue se donne une Chambre blanche, composée d’une majorité de monarchistes, tout semble réuni pour qu’une restauration soit à portée de main. Or, Henri V fait de la question du drapeau une question de principe, qui empêche l’accord entre orléanistes et légitimistes et éloigne à jamais la perspective d’un retour des rois. Evidemment, la plupart de mes questions portent sur cette « affaire » du drapeau, qui n’en finit pas d’interpeller sur la personnalité d’Henri V et ce qu’aurait pu être l’histoire de France si le prince avait réagi différemment. Tout de même, rares sont les évènements où ce qui semble un détail – mais ne l’est peut-être pas du tout, Daniel de Montplaisir va nous le dire – peut faire basculer l’Histoire.   R. D

 

Raphaël Dargent. – Pourquoi Henri V fait-il de la question du drapeau blanc une question de principe ?

Daniel de Montplaisir. –  Il n'en fait pas seulement une question de principe, il en fait aussi une question d'honneur et un test politique. Le principe veut que la restauration de la monarchie légitime, seule susceptible à ses yeux de redresser durablement la France, s'accompagne d'un changement de drapeau. Car le tricolore, symbole de la Révolution et de tous les malheurs de la France, bannière humiliée par l'armée prussienne, ne saurait orner un règne réparateur. L'honneur exige que la France s'en détache, s'en détache même, et retrouve la couleur qui a fait sa gloire. Demander à Henri V de trôner sous le tricolore serait comme lui demander d'accrocher dans son cabinet le portrait de Louvel, l'assassin de son père. Enfin le prince en fait le test de la détermination de l'Assemblée, prétendument monarchiste, à rétablir une vraie royauté, telle qu'il la conçoit, avec un roi qui, certes, partage le pouvoir avec la représentation nationale mais dispose aussi d'une large capacité d'initiative. Tel est le sens de sa lettre du 27 octobre 1873  au député Charles Chesnelong : « Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain et je ne puis consentir à inaugurer un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse. »

Raphaël Dargent. –  Le comte de Chambord, en faveur duquel Charles X vient d’abdiquer – et qui est donc légalement Henri V, roi de France – quitte la France pour l’exil le 16 août 1830 ; il n’y revient une première fois que brièvement en 1870, quarante ans après. On sait que la vie d’exilé n’est pas nécessairement la meilleure pour avoir une juste connaissance de la situation de son pays. Cet éloignement de la France n’explique-t-il pas aussi une certaine cécité du comte de Chambord quant à l’attachement du pays au drapeau tricolore ?

Daniel de Montplaisir. – Il est évident que l'exil a rendu plus difficile pour le prince l'appréhension des réalités françaises, fort évolutives entre 1830 et 1870.  Son information passe par le double filtre de ses partisans : d'abord de ceux qui sont restés en France, ensuite de ceux qui forment  la cour de Frohsdorf et de Venise, ses deux principales résidences. Mais le prince consacre beaucoup de temps à lire la presse et presque tout ce qui s'imprime alors en France. Il reçoit de nombreux rapports, et pas seulement d'aristocrates ruraux. Lui écrivent aussi des historiens, des juristes, des économistes, des militaires, des ingénieurs … Enfin, notamment au cours de ses voyages en Europe, il rencontre de nombreux compatriotes, provenant de tous les milieux sociaux et avec lesquels il s'entretient longuement. On peut considérer que, malgré le caractère inévitablement compassé et protecteur de son entourage, il a une assez bonne connaissance de ce qui se passe en France : son journal le montre. Quant à l'attachement du pays au drapeau tricolore, il est persuadé du contraire : en 1871 un groupe de généraux, qui a voulu garder l'anonymat, l'assure que l'armée accepterait facilement le drapeau blanc et le préfet de police de Paris lui a fait savoir qu'avec  un peu d'argent, il se faisait fort de couvrir Paris de drapeaux blancs pour l'entrée triomphale du roi.

Raphaël Dargent. – Le fait que le comte de Chambord n’ait pas eu de descendance n’est-il pas, outre la question de principe, la principale explication de son intransigeance quant à la couleur du drapeau ? En quelque sorte, le prince, contraint en cas de restauration de laisser après sa mort la couronne aux Orléans, ne souhaite-t-il pas, en obtenant ainsi satisfaction sur la couleur du drapeau, imposer celle-ci aux Orléans comme une réparation des avanies que commit la famille de ses cousins à ses propres ancêtres, par exemple Louis-Philippe à l’égard de Charles X son grand-père ?

Daniel de Montplaisir. – Le drame d'Henri V, en effet, fut de ne pas avoir eu d'enfant. Il en souffrait beaucoup, même si, bien sûr, il s'abstint toujours de le montrer. La blessure était profonde et le fit peut-être douter des intentions de la Providence à son égard. Son intense foi en Dieu trouva là un achoppement qui le troubla profondément. Mais il ne faut pas y voir de rapport avec son intransigeance sur la couleur du drapeau : celle-ci est parfaitement autonome, explicable par les raisons rappelées plus haut. Non plus qu'avec la question de sa succession : le prince ne regardait pas les princes d'Orléans comme ses successeurs. Il savait que la loi salique désignait son cousin Bourbon d'Espagne, mais il redoutait que la politique française portât néanmoins le comte de Paris sûr le trône. En aucun cas, il n'aurait envisagé quoique ce fût qui pût ressembler à une « punition » ou à une réparation des avanies du passé : il avait pardonné, au sens chrétien du mot, à ses cousins lorsque, les uns après les autres, ils se rendirent à Frohsdorf en août 1873 et acceptèrent de reprendre leur place dans l'ordre de famille.

Raphaël Dargent. – Si la fusion ou du moins l’entente entre les deux branches légitimistes et orléanistes ne put avoir lieu, la faute en incombe-t-elle seulement au comte de Chambord ? N’y a-t-il pas chez les Orléans, du côté notamment du duc d’Aumale ou du prince de Joinville, la même intransigeance ?

Daniel de Montplaisir. – Aumale était farouchement hostile à la restauration de la légitimité en la personne d'Henri V. Il ne s'en cachait pas, parlant du drapeau tricolore comme du « drapeau chéri ». Son frère, le duc de Nemours était, lui, favorable à la fusion. Son autre frère, le prince de Joinville penchait aussi en ce sens. Mais surtout, leur neveu, le comte de Paris, avait fini par se soustraire à leur influence et, chef de la maison d'Orléans, en tant que petit-fils aîné de Louis-Philippe, il avait pris sur lui de reconnaître les droits du comte de Chambord. Dès lors, la fusion paraissait réalisée. Le comte de Paris n'avait exigé aucune condition et n'avait pas même évoqué la question du drapeau. C'est dans l'arène, et dans les couloirs,  parlementaires, que la question fut dramatisée, avec l'aide, il est vrai,  de ceux qu'on appelait les « mini ducs d'Orléans » : Audiffret-Pasquier, Broglie et Decazes. Ce dernier surtout ne voulait pas d'Henri V. Il préférait une république conservatrice à une  monarchie dans laquelle le roi ne se serait pas plié aux décisions des Chambres, c'est-à-dire, pour le parti orléaniste, à une oligarchie financière et industrielle, bourgeoise et parisienne, opposée à tout examen de la question sociale et se satisfaisant d'une France amoindrie du moment que les affaires redevenaient prospères. Le drapeau leur a servi de prétexte pour démontrer qu'Henri V était incompatible avec la France moderne telle qu'ils l'entendaient.

Raphaël Dargent. – N’y a-t-il pas enfin, dans l’échec de la restauration, une responsabilité des partisans les plus farouches du comte, ces chevau-légers qui, croyant bien faire, heurtèrent le prince et compliquèrent les relations entre Orléans et Bourbons, démontrant déjà – la mésaventure arrivera plus tard à Maurras – qu’il n’est pas bon d’être « plus royaliste que le Roi » ?

Daniel de Montplaisir. – Les chevau-légers n'étaient pas « plus royalistes que le roi ». Leurs conceptions politiques ne se distinguaient pas de celles du prince, et ils étaient fiers de cette absence totale d'indépendance d'esprit. En revanche, il semble bien que certains d'entre eux  aient mal compris ses intentions et qu'ils se soient aussi fait manipuler par la droite et le centre-droit. Ils ont pensé que le prince céderait sur la question du drapeau, qu'il voulait se faire forcer la main, que comme Henri IV, il finirait bien par considérer que « Paris vaut bien une messe. » C'était un contresens. Ils se sont également laissés persuader, à mon avis à tort, que la France,  et son plus encore son armée, étaient indéfectiblement attachées au tricolore. Ce qui les a conduit à essayer d'obtenir une concession du prince sur ce qu'ils jugeaient après tout, à l'instar du pape Pie IX, comme une question de détail. Le prince a alors pris des distances avec eux et a cherché d'autres voies vers la restauration monarchique. Il ne les a pas trouvées. Et il était trop tard, le train était passé.

Raphaël Dargent. – Henri V était profondément religieux. Cette donnée n’a-t-elle pas influée de façon excessive sur son comportement politique ?

Daniel de Montplaisir. – Il était encore plus que cela : le sergent de Dieu. Pour lui, une politique ne valait qu'au service de l'Evangile. Comme Lamartine, même si ce dernier s’est séparé du royalisme, il considérait que la problématique fondamentale était la façon de faire entrer Dieu dans les lois. Il était à ce titre un farouche défenseur de la papauté mais considérait que  seul le roi était apte à trancher des affaires politiques de son royaume, sous le regard de Dieu. D’une certaine façon, Henri V était un gallican ultramontain …Cela a, en effet, beaucoup nui aux chances de restauration : la France de la fin du XIXème siècle n’est pas encore laïque mais elle est encore voltairienne. Ses élites de droite ont lu Auguste Comte et Prévost-Paradol. L’Eglise traditionnelle fait peur à ce que Gambetta appelle les couches nouvelles de la société. Les républicains diffusent une propagande anticléricale associant le prince au pouvoir occulte des Jésuites et des anciennes congrégations. En outre, on craint que sa solidarité avec le pape n’engage Henri V, une fois monté sur le trône,  à faire la guerre à l’Italie afin de rétablir les Etats pontificaux. Or la France veut la paix, et pour longtemps.

Raphaël Dargent. – Henri V n’hérita certes pas du caractère fougueux de sa mère la duchesse de Berry, dont l’épopée de 1832 quand elle tenta de soulever l’Ouest afin de rétablir son fils dans ses droits, constitue un épisode pittoresque de notre histoire. Il n’eut pas non plus l’audace d’un autre exilé célèbre, Louis-Napoléon Bonaparte, lequel forçant le destin à plusieurs reprises, ramena les Bonaparte au pouvoir. N’y a-t-il pas chez Henri V un défaut de volonté ?

Daniel de Montplaisir. – Il était avant tout un providentialiste : se considérant dans la main de Dieu, il n’avait pas à forcer le destin mais seulement à se préparer à exercer son métier de roi. Ce qu’il fit avec une extraordinaire application, consacrant quinze années à élaborer un projet politique global pour le jour où il remonterait sur le trône. Il avait toutefois pour sa mère et pour ce qu’elle avait essayé de faire en Vendée en 1832 une immense admiration. Mais, justement, il en avait mesuré l’échec et ne croyait guère à la possibilité d’un coup de force, même si de nombreux projets lui furent soumis dans ce but et qu’il accepta d’examiner. Quant à Louis-Napoléon, le comte de Chambord a complètement mésestimé son impact auprès des populations comme des députés conservateurs élus en 1849, qui formaient la majorité de l’Assemblée. On les croyait royalistes. Ils  n’étaient, en fait, préoccupés que de la conservation de l’ordre social après les journées révolutionnaires de 1848. Cela, le comte de Chambord ne l’a pas parfaitement intégré dans son analyse de la situation. Il était trop loin de la France, trop solidaire de cette vieille et fausse idée d’ordre moral, trop naïf à l’égard de Louis-Napoléon et trop exclusivement tourné vers l’objectif de réconciliation avec les princes d’Orléans, préalable, selon lui, à tout le reste.

 Raphaël Dargent. – Le duc d’Audiffret-Pasquier développe un argument qui me semble pertinent : pour la France, Henri IV accepta de se faire catholique ; pourquoi donc Henri V ne peut-il accepter le drapeau tricolore ? Lorsque le comte de Chambord déclare dans son célèbre manifeste : « Je suis prêt à tout pour aider mon pays à se relever de ses ruines et à reprendre son rang dans le monde ; le seul sacrifice que je ne puisse lui faire, c’est celui de mon honneur », ne pêche-t-il pas par orgueil et ne s’éloigne-t-il pas de l’esprit de ses ancêtres, qui savaient faire preuve quand il le fallait de pragmatisme et de sens politique, quitte à en rabattre un peu sur leur honneur ?

Daniel de Montplaisir. – Il a des ancêtres, il n’a pas ni prédécesseur ni successeur. Personne dans l’histoire n’aura été aussi anti-pragmatique que lui, rompant avec la tradition de nos rois, presque tous prêts à tout – la guerre civile, l’assassinat -  pour accéder au pouvoir ou pour le conserver. C’était un homme hors des séries connues. L’affaire du drapeau n’en est que l’illustration la plus marquante. Il craignit probablement un conflit entre lui et l’Assemblée, qu’il n’aurait pas été facile de régler vu son refus absolu de transiger et la montée constante, à chaque élection, du parti républicain, ce qui l'inquiétait beaucoup. Il espérait néanmoins convaincre les Français de la nécessité impérieuse de rétablir la légitimité, une légitimité modernisée certes mais ancrée dans l'histoire, réalisant la synthèse de toutes les aspirations françaises, ce que plus tard De Gaulle appellera « rassemblement ». Dès l’instant où la France lui aurait emboîté le pas, tout se serait réglé facilement. Mais celle des années 1870 n’était pas disposée à signe un chèque en blanc à son roi. C’est aussi ce qu’il na pas compris.

 Raphaël Dargent. – Lors d’une ultime tentative pour convaincre Henri V d’accepter un compromis sur le drapeau, Chesnelong propose de confondre les deux drapeaux, tricolore et blanc, en un seul. Pratiquement, quelles étaient les options envisagées ?

Daniel de Montplaisir. Elles furent nombreuses. Un véritable concours d’imaginations se déroula spontanément parmi les royalistes de toutes tendances : la coexistence des deux drapeaux dans les cérémonies officielles et au fronton des bâtiments publics, l’armée étant, elle, habituée, à la cohabitation de nombreux étendards aux couleurs diverses ; un drapeau blanc d’un côté et tricolore de l’autre ; un drapeau tricolore avec la bande blanche faisant le double de largeur des bandes bleue et rouge ; un drapeau tricolore avec un semé de fleurs de lys ; le retour au drapeau bleu uni, avec trois fleurs de lys, c’est-à-dire les armes de France mais avec une teinte de bleue identique à celle du tricolore ; enfin un drapeau bleu et blanc puisque la couleur rouge était considérée comme la plus gênante, en oubliant que le premier drapeau des Capétiens était rouge uni, de la teinte du sang de Saint-Denis …Une légende courut à ce propos : que lorsque le prince se rendit en secret à Versailles, en novembre 1873, il méditait d’entrer dans l’Assemblée nationale, introduit par Mac Mahon, avec un drapeau tricolore et des ciseaux ; là, devant des députés l’acclamant, il aurait supprimé la bande rouge et brandi le nouveau drapeau de la France. Mais ce n’est qu’une légende. 

Raphaël Dargent. – J’ai découvert à la lecture de votre ouvrage qu’un mouvement Jeune France, fort de plus de 3000 membres, s’inscrivant dans le sillage de Chateaubriand, soutenait dans les années 1830 le retour au pouvoir du prince. Quel était son esprit et quels étaient les hommes qui l’animaient ?

Daniel de Montplaisir. – Son premier inspirateur fut l’abbé de Genoude qui, en 1814, s'était signalé en critiquant le caractère octroyé de la Charte. Il suggérait que la monarchie s'appuyât plutôt sur un pacte librement consenti. En 1818, il avait, avec Chateaubriand, fondé un journal, Le Conservateur. Les deux hommes avaient des idées assez proches, notamment sur la question des libertés. Mais Genoude alla plus loin : il devint un partisan du suffrage universel et, dans la foulée de Lamennais, un des précurseurs du catholicisme social. Après 1830, il s'attaqua sévèrement au régime de juillet. Il voulait refonder la légitimité monarchique en combinant le droit divin et une certaine forme de souveraineté nationale, ce qui le rendait suspect auprès de l'entourage traditionaliste de Charles X en exil. Ses idées séduisirent de jeunes aristocrates, tels que le vicomte Walsh, qui admiraient à la fois le courage de la duchesse de Berry et entendaient qu’Henri V soit éduqué en apprenant les réalités de son temps. Un certain temps, le marquis d'Hautpoul, gouverneur du jeune prince, parut incarner auprès de lui l'esprit Jeune France, ce qui finit par entraîner sa disgrâce. La plus spectaculaire manifestation du mouvement Jeune France fut, avec l'aide de Chateaubriand, la cérémonie du 29 septembre 1833 à Butschirad, près de Prague, au cours de laquelle « les pèlerins de la légitimité » vinrent célébrer, contre l'avis de Charles X, la majorité royale d'Henri V.

 Raphaël Dargent. – Les Républicains – et certains Orléanistes –, sans doute inquiets de l’avènement possible d’Henri V, accusèrent le prince d’être un nostalgique de l’Ancien régime, partisan d’un pouvoir absolu. Ce n’était évidemment que propagande. Quelles étaient les idées politiques d’Henri V ? Aurait-il été un roi de son temps ?

Daniel de Montplaisir. –  Il refusait d'être « le roi légitime de la Révolution » mais voulait en même temps reprendre le grand mouvement de réforme nationale initié en 1789. La propagande républicaine le présentait en effet comme un homme voulant rétablir les privilèges et l'arbitraire d’antan. Ce qui était évidemment faux. Partisan d'une monarchie constitutionnelle, du bicaméralisme, du vote des lois et du budget par les Chambres, de la responsabilité politique des ministres, il n'entendait pas pour autant que le roi n'eut pas son mot à dire dans la conduite des affaires du pays. Partisan du suffrage universel et même du suffrage familial, il croyait au lien direct entre le roi et le peuple ainsi qu'à la nécessité d'une décentralisation aussi poussée que possible. Il accordait beaucoup d'importance aux questions militaires car il redoutait la montée du militarisme prussien, à la politique industrielle car, à ses yeux, les innovations techniques gouvernaient le progrès économique, à la politique agricole, ici encore devant s'appuyer sur la recherche agronomique, et à la question sociale. Sur ce dernier point, il alla assez loin, jusqu'à préconiser, avec vingt ans d'avance, le droit des syndicats ouvriers. Il aurait probablement été un roi de son temps, à la condition toutefois de faire davantage cas de l'establishment politique et financier, qui ne l'aimait pas et lui préférait les Orléans, voire une république conservatrice.

Raphaël Dargent. – Vous vous êtes basé pour écrire cette biographie sur les archives privées, récemment retrouvées, du comte de Chambord. Quelles informations nouvelles ces archives nous apprennent-elles sur l’homme et sa vie privée ?

Daniel de Montplaisir. – J'ai pu croiser les informations recueillies dans les archives privées du comte de Chambord, que l'on a longtemps crues détruites ou perdues, et dans celles, jamais ouvertes à ce jour, de plusieurs de ses anciens collaborateurs, tels que les comte de Blacas, de Monti de Rezé et de Sainte de Suzanne. Elles apportent trois enseignements principaux : le premier, que le prince n’a jamais renoncé à régner, car c’était son devoir, sa raison d'être. Il n'y eu jamais ni « grand refus » ni « grand renoncement » et encore moins « fier suicide » de la monarchie ; le deuxième, qu'il a passé, au contraire, sa vie à se préparer à la couronne de France, moins pour la porter que pour savoir comment la servir; le troisième qu'il n'a jamais reconnu la branche d'Orléans comme devant succéder à la branche aînée, au contraire les rares confidences qu'il livra sur ce sujet inclinent plutôt à estimer qu'ils regardaient les Bourbons d'Espagne comme ses héritiers au sens de la loi salique. Son problème était qu'il n'aimait ni les uns ni les autres. Sur le plan personnel, il s'épanchait très peu : son intimité est quasiment impossible à percer, un peu comme celle du général de Gaulle, avec lequel il avait bien des points communs. C'était un homme extrêmement pieux, fidèle à ses principes et à sa parole – c'est pourquoi il ne songea jamais à faire annuler son mariage pour essayer de ses constituer une descendance -, ayant un sens très élevé de l'honneur et de l'histoire de France. Par ailleurs, il aimait l'opéra, les voyages, la bonne chère, la natation et,  par dessus tout, la chasse avec quelques »bons copains ». n