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Vouloir
la vérité
d'un monde achevé
Rencontre avec
Mathieu François du
Bertrand
à propos de
L'or des saisons
Editions Jean-Paul Bayol, 2008.
Raphaël Dargent. –
Votre deuxième roman, L’or des saisons, est entièrement consacré
à la destinée tragique du poète et écrivain français, Pierre Frayssinet,
mort très jeune en 1929 et aujourd’hui oublié. Qu’est-ce qui vous a mis
sur les pas de cet auteur ? Le hasard de la proximité géographique,
vous-même étant comme lui installé en Gascogne ? Une communauté d’âge ?
Une même affinité poétique ?
Mathieu François du
Bertrand. – Le hasard a eu une grande part, au commencement, parce
que c’est en ouvrant un dictionnaire de la Lomagne que je suis tombé sur
un article consacré à Pierre Frayssinet. Bien sûr, il y a eu de
nombreux poètes morts jeunes, dans toutes les régions de France, mais
peu ont eu un talent aussi remarquable. Avant de m’installer à Paris
j’ai longtemps habité dans le Sud-Ouest de la France, et vous avez
raison de rappeler cette expression chère de « proximité géographique »,
car c’est ce qui m’a conduit à Pierre Frayssinet. Sans ce facteur-là, il
est bien clair que jamais je ne l’aurais découvert. Cela dit, il faut
savoir que cela n’aurait pas suffit à conduire ce dialogue
d’outre-tombe. Mon émotion devant son destin était réelle, mais elle
aurait été incapable à elle seule de faire émerger cette volonté qui m’a
amené à écrire un livre sur une personne ayant vraiment existé. Il
fallait qu’il y ait quelque chose de plus fort, et ce bouleversement a
eu lieu quand j’ai lu les œuvres de Pierre Frayssinet : j’en suis tombé
amoureux tout de suite. Oui, lui et moi étions liés par beaucoup de
choses, nous avons à peu près le même âge, en grandissant nous avons
connu les mêmes lieux, nous avons en commun l’amour de Baudelaire et de
Mallarmé. La seule chose qui nous a séparés, et c’est le plus triste à
reconnaître, c’est l’époque : il est mort un demi-siècle avant que je
naisse. Cela écartait d’emblée toute affection personnelle ou amicale,
car je ne l’ai jamais rencontré. J’ai certes rencontré des personnes qui
l’avaient rencontré, ou des personnes qui avaient rencontré des
personnes qui le connaissaient, mais cette intimité entre nous s’est
arrêtée là.
Raphaël Dargent. –
La Lomagne, ses paysages, ses châteaux, sont omniprésents dans votre
roman. C’est beaucoup plus qu’une toile de fond. La nature était-elle
une source importante de l’inspiration de Pierre Frayssinet ?
Mathieu François du
Bertrand. – Ah oui, tout à fait, et là nous revenons au problème
évoqué plus haut, à savoir celui de la véracité. Pierre Frayssinet avait
un rapport passionné avec les lieux, et surtout la campagne du Gers et
du Tarn-et-Garonne, où il revenait tous les étés. Paris ne lui a jamais
plu, bien qu’il y passait la plupart de l’année afin de suivre des
études de sciences économiques. Un de ses grands plaisirs était de
revenir en Lomagne, avec sa famille, à la fin de son année
universitaire, afin de séjourner chez lui, à Beaumont-de-Lomagne ou à
Mauroux, généralement de juillet à septembre. Dans l’œuvre de Pierre
Frayssinet, la nature est une forme sacrée d’embrasser la présence, et
d’être plus à même de pénétrer le cœur de cette avidité qui rend les
jours si fragiles. Quelques poèmes ont même été signés dans des endroits
très divers : une fois dans un jardin, une autre fois au bord d’une
fontaine… Il tenait vraiment à être le plus près possible de son objet,
et c’est sans doute ce côté virgilien qui m’a le plus séduit dans son
œuvre : sa façon de parler des ruisseaux ou des différents degrés de
lumière, par exemple.
Raphaël Dargent. –
Je relève une très belle notion dans L’or des saisons : celle de
maître et de disciple. Pierre Frayssinet admirait Mallarmé mais suivit
les conseils de classicisme de Raymond de La Tailhède, longtemps proche
de Maurras. Quel fut exactement l’apport de Raymond de La Tailhède dans
l’oeuvre de Frayssinet ?
Mathieu François du
Bertrand. – La Tailhède était un apôtre d’un romantisme sempiternel,
parfois lourd, célébrant toujours le solennel du solennel du solennel.
C’est là une de mes grandes différences avec Pierre Frayssinet, car je
suis peu sensible à la poésie de Raymond de La Tailhède, et malgré mes
efforts je peine à croire qu’il ait eu de l’admiration pour lui. Je sais
que Verlaine vénérait La Tailhède et qu’il avait même dit que « le jour
où la nature fit de beaux rêves, elle vit naître Raymond de La Tailhède »,
soit, mais c’est un intérêt que je ne partage pas. Ce qu’on peut voir,
nonobstant, dans l’œuvre de Pierre Frayssinet, c’est cet académisme
indéniable qui l’a tenu à l’écart de l’avant-garde, notamment des
surréalistes. Et cette rigueur, il la devait sans doute à Raymond de La
Tailhède. C’est à ma connaissance le seul auteur que Pierre Frayssinet
ait fréquenté.
Raphaël Dargent. –
Vous-même vous définissez comme un disciple de l’écrivain Renaud Camus.
Vous pratiquez d’ailleurs comme lui, et comme lui avec talent,
l’écriture du journal et la photographie. Si Renaud Camus fait pour vous
figure de maître, quel est son enseignement ?
Mathieu François du
Bertrand. – Oulala… Je ne me suis jamais défini comme un disciple de
Renaud Camus. C’est une place qu’on m’assigne souvent, mais elle est
contestable sur de nombreux points. Il y a d’abord que Renaud Camus est
sans doute le plus grand écrivain français d’aujourd’hui, et vous
imaginez sans mal l’envergure qu’impliquerait le statut de disciple.
Malgré ses divergences avec l’époque, Renaud Camus est quand même
beaucoup lu par de jeunes auteurs qui le citent et le défendent, et je
ne suis pas sûr, loin de là, d’être le représentant le plus doué pour
incarner cette suite. Il est vrai que je connais Renaud Camus depuis de
nombreuses années, mais de sa part je n’ai jamais reçu d’enseignement à
proprement parler.
Raphaël Dargent. –
Que pensez-vous de la littérature française actuelle ? Et outre Renaud
Camus, quels sont les auteurs, présents ou passés, que vous
affectionnez ?
Mathieu François du
Bertrand. – Ce que je pense de la littérature française
d’aujourd’hui ? Figurez-vous que je viens d’habiter un an en Espagne, et
je dois vous dire que là-bas, pire qu’ailleurs, on rappelle aux
grincheux « l’âge d’or » du livre que notre siècle traverse, et je
trouve cela honteux, car je crois exactement l’inverse, à savoir
qu’aucune époque n’a jamais été aussi peu littéraire que la nôtre. En
France, la situation n’est guère mieux, parce que la littérature
officielle, celle dont parlent les journaux à grand tirage et les
émissions pseudo-littéraires, est une littérature détestable. Mais la
haute littérature existe encore, même si elle a perdu ce rôle majeur
autour duquel la société générait une âme. Aujourd’hui la littérature a
rejoint l’empire du divertissement, mais dans ses souterrains on entend
encore parler des Pascal Quignard, Jacques Roubaud, Yves Bonnefoy, et
malgré tout c’est un bonheur, dans un pays comme le nôtre, de voir que
tous les ans des livres sont écrits par ce genre de personnes.
Raphaël Dargent. –
Vous placez en exergue de votre roman la formule de Jean Giraudoux :
« Le lyrisme n’est pas la seule poésie du monde ; il en est la seule
dignité. » Et on sent poindre chez vous comme chez Frayssinet, derrière
l’exagération des sentiments et l’exacerbation des sens, l’attrait
jamais vraiment formulé pour le grand homme, le souci de la grandeur,
peut-être même une certaine soif de héros. Mais y a-t-il encore place
aujourd’hui pour le lyrisme et pour la grandeur ? Ne sommes-nous pas, en
littérature comme en politique, parvenus au royaume de Lilliput ?
Mathieu François du
Bertrand. – J’ai parlé de valeur, dans L’or des saisons,
parce que je crois que dans le temps un non-lieu est possible, un écart
où toutes les époques viennent choir, qui fait qu’on les adore toutes.
Cet essai pour aimer l’alentour sera toujours possible dans une société
historique, c’est-à-dire dans un lieu qui n’échappe pas à sa longévité.
Il faut sentir vibrer la matière du temps pour avoir envie de la
conquérir. Oui, je suis convaincu qu’il y a de la place, encore, pour ce
que Giraudoux a appelé le lyrisme, il y a de la place et il faut qu’il y
en ait.
Raphaël Dargent. –
Votre prose est souvent très poétique et on perçoit chez vous un sens
aigu de l’esthétique. Pensez-vous, comme dit La Tailhède, qu’il faut
établir autour de soi « un impérialisme de la beauté » laquelle
beauté est d’abord « une histoire de la manière » ?
Mathieu François du
Bertrand. – Forcément, quand on parle d’esthétique, aujourd’hui, ou
quand La Tailhède parle d’impérialisme, on pense tout de suite à une
discipline maniaque et obsessionnelle, scrupuleuse des détails. La
vérité est beaucoup plus simple, car la liberté qu’elle procure est
immense. Néanmoins, l’époque a offensé la beauté d’une manière
effroyable, car aujourd’hui celle-ci ne peut même plus être définie sous
prétexte de goûts divers ou de cultures innombrables qui jaillissent
autour d’un fascisme de la langue, qu’évoquait Barthes. C’est pour cela
que j’ai tenu à préférer, parmi de nombreux termes, celui d’ « histoire
de la manière », car il me semblait impliquer cette idée, terrible et
imprononçable pour beaucoup, de hiérarchie de genres. Cette tentative
esthétique, séculaire et mystérieuse, cela pourrait être le style.
Raphaël Dargent. –
L’amour des vieilles pierres, le souci de préserver un patrimoine
architectural – souci qui se traduit par une frénésie de photographies
qui fixent une fois pour toutes ce patrimoine, cet esthétique –, mais
aussi l’envie du voyage, la découverte de vastes horizons et de hauts
lieux, n’est-ce pas une façon de se placer délibérément en marge du
monde actuel, en opposition peut-être, et ceci, aussi paradoxal que cela
puisse paraître, d’abandonner la virtualité et la fausseté du monde
présent pour retrouver la vérité d’un monde révolu mais authentique, qui
peuple encore nos songes et fait courir l’imaginaire ?
Mathieu François du
Bertrand. – Je ne citerai jamais assez ce vers de Francisco de
Quevedo, Escucho a los muertos con los ojos (« J’écoute les morts
avec les yeux »), qui me semble illustrer, peu ou proue, une certaine
ampleur d’esprit, que de nombreuses personnes devraient parfois
observer. C’est la croyance que les années et ceux qui les ont
traversées ont laissé dans les lieux qu’ils ont quittés et que nous
habitons à présent la trace de leur foi. C’est ce déchirement qui dicte
la présence, c’est cette rage qui fait exister la littérature. J’aime
ces lieux, en effet, qui viennent coïncider avec le désir et la rêverie,
mais même autour de ce pèlerinage le monde actuel, comme vous dites, a
jeté ses tentacules, et malgré les apparences je crois malheureusement
qu’il ne reste plus grand-chose de ce patrimoine et de ses hauts lieux.
Vouloir la vérité d’un monde achevé, c’est revenir inévitablement à la
blessure du monde contemporain. Je ne suis pas sûr qu’une telle échappée
soit possible, mais si elle a lieu d’être, cela pourrait être la voie de
la littérature. n
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