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Contre
les faux dieux
et les morales usurpées
Rencontre avec
Arnaud Teyssier
à propos de
Charles Péguy,
une humanité française
Editions Perrin, 2008.
Raphaël DARGENT. –
Votre biographie, Charles Péguy, une humanité française, est tout
à fait particulière. Plutôt que de vous attacher dans le détail à la
chronologie de la vie de l’écrivain, vous retracez son parcours
intellectuel et spirituel en nous brossant un riche tableau de son temps
où l’on croise d’autres grands – et moins grands – esprits, tels Barrès,
Maurras, France, Herr, Bergson, Lotte, Reinach, Halévy, Maritain, Benda,
Gide, Renan, Sorel, Waldeck-Rousseau, Jaurès. Vous nous conviez ainsi à
un bain salutaire dans cette période d’effervescence patriotique et
socialiste. Pourquoi avoir choisi cette démarche, car si Péguy côtoya
plus ou moins les uns et les autres et subit certainement leurs
influences, n’est-il pas en définitive un homme seul, cruellement seul
et même volontairement esseulé ?
Arnaud TEYSSIER. –
C’est un homme seul, mais c’est aussi un homme de son temps. La fin du
XIXème et le début du XXème siècles sont marqués, en France, par une
richesse de pensée politique et de création littéraire exceptionnels. Le
côté « franc-tireur » de Péguy est évidemment une réalité, et il a de
surcroît, inconsciemment sans doute, cultivé cette image dans sa
boutique des Cahiers. Mais s’il écrit sans cesse, il lit aussi
beaucoup et a des discussions sans fin avec quelques grands esprits de
son temps. Je pense qu’il était infiniment plus réceptif à son
environnement intellectuel qu’on ne le pense. Mais comme il se livrait
peu et que, selon la formule de Proust, « la gloire de sa mort a tout
effacé », ces influences sont difficiles à retracer. Par exemple, une
chose m’a frappé : c’est le côté profondément « normalien » de son
caractère. Si l’on fait un peu abstraction de son extraordinaire
singularité littéraire, de son « génie » en bref, on trouve le normalien
éternel : bretteur, entêté, dissertatif… mais aussi très perméable à
l’esprit du temps jusque dans sa rébellion. J’ai connu, rue d’Ulm, il y
a trente ans, des « mini-Péguy ». Je n’invente rien : Julien Gracq l’a
dit avant moi, infiniment mieux…
Raphaël DARGENT. –
Vous rappelez que c’est Barrès qui voyait en Péguy « une humanité à la
française ». La formule fait donc le sous-titre de votre ouvrage. En
quoi, Péguy est-il tout à la fois universel et éminemment français ?
Arnaud TEYSSIER. –
Il est universel par sa vision de l’homme, du rapport avec Dieu, du
pouvoir à la fois noble et néfaste de l’intelligence humaine. Il est
français par sa capacité d’enracinement dans la terre et surtout dans
l’histoire. Barrès l’a écrit magnifiquement : « il ameutait toute
l’histoire de France qu’il portait en lui », surtout quand il partait en
guerre contre les pontifes de la Vulgate universitaire, contre les
faussaires de la pensée et « les marchands de durée morte ».
Raphaël DARGENT. –
Vous évoquez à plusieurs reprises les rapports entre Barrès et Péguy.
L’affaire Dreyfus les verra dans des camps opposés, mais ils se
rapprocheront après. Qu’est-ce qui distingue fondamentalement la pensée
de ces deux pères du patriotisme français ?
Arnaud TEYSSIER. –
Peu de choses, en vérité. Ce sont tous les deux des poètes et des hommes
de sentiment, qui prennent l’histoire de France en bloc, avec ses hauts
et ses bas morceaux. Barrès fut anti-dreyfusard avec un certain regret,
par fidélité à son personnage, un peu par posture. La vraie frontière
est avec Maurras, dont le nationalisme paraissait à Péguy trop froid,
trop intellectuel, trop désincarné. Et puis il y a l’antisémitisme,
l’influence du populisme à la Drumont, si forte dans une partie du
milieu socialiste : Péguy était inaccessible à ces influences, notamment
grâce à sa grande amitié de cœur et d’esprit avec Bernard-Lazare. Il y
avait aussi chez lui une immense générosité qui le prémunissait contre
certains pièges de l’intelligence.
Raphaël DARGENT. –
« Aucun auteur n’a eu autant d’influence sur moi dans ma jeunesse que
Péguy ; aucun ne m’a autant inspiré dans ce que j’ai entrepris de
faire ; l’esprit de la Ve République, vous le trouverez dans
Les Cahiers de la Quinzaine » déclarait le général de Gaulle à
Alain Peyrefitte. Quelles sont les valeurs essentielles de la pensée de
Péguy qu’on retrouve chez Charles de Gaulle ?
Arnaud TEYSSIER. –
De Gaulle a subi l’influence intellectuelle de Maurras et l’influence
littéraire de Barrès. Je pense qu’il était séduit, chez Péguy, par un
supplément d’âme, par ce lyrisme traversé d’extraordinaires intuitions
historiques qui imprègne son œuvre, qu’elle soit de poésie ou de
controverse. Et puis, il admirait cette posture extraordinaire de refus,
cette capacité de solitude intellectuelle et sociale… cet orgueil
immense et génial, il faut bien le dire !
Raphaël DARGENT. –
Péguy se considérait lui-même comme un artisan. D’autres le voyaient
davantage comme un paysan. Bref, Péguy était peuple et avait d’ailleurs
des origines populaires. Jeanne était aussi fille du peuple. Au fond,
l’adversaire déclaré de Péguy n’était-il pas la bourgeoisie, non pas
tant la classe bourgeoise que l’esprit bourgeois, cet esprit qui portait
en lui le matérialisme, le capitalisme, le modernisme, qui révulsaient
tant Péguy et qu’il dénonçait dans ses écrits, cet esprit bourgeois qui
abattit « l’ancienne France », contaminant la Monarchie, avant
d’atteindre la République ?
Arnaud TEYSSIER. –
Il se sentait à la fois paysan et artisan. Il réprouvait moins la
bourgeoisie comme « classe » - il savait, pour l’avoir éprouvé lui-même,
que les différences sociales sont inéluctables et qu’elles n’interdisent
pas les affinités – que comme état d’esprit. On ne trouve pas chez lui
cette imprécation permanente qui domine l’œuvre d’un Léon Bloy, sauf
peut-être dans ses premiers écrits de jeune socialiste enflammé. Ce qui
lui fait horreur, c’est le culte de l’argent, le matérialisme effréné,
et aussi une certaine forme de mensonge social qui fut porté à son
premier haut degré de perfection par le combisme, par la république
radicale : cette façon de « ramasser » tout ce qui passe, tout ce qui
domine l’esprit du temps, et d’habiller des oripeaux du modernisme le
conformisme le plus éhonté. Le nivellement petit bourgeois, les
révolutions de salon, une certaine forme de société « pharmaceutique »
(je ne parle pas de la profession, bien sûr, mais de cette morale
médicalisée qui inspire une société obsédée par la prévoyance et le bien
être), l’irréligion érigée en système, bref la vulgarité qui s’étale :
il a vu venir toutes sortes de choses effrayantes qui sont devenues pour
nous bien familières…
Raphaël DARGENT. –
Vous aimez l’Etat et on retrouve dans votre ouvrage ce souci politique
du Gouvernement, non seulement par l’intérêt que vous portez à la figure
de Waldeck-Rousseau, mais aussi par de plus courtes mentions à la pensée
de Péguy en la matière, sur l’ordre ou le sens du devoir, la politique
pour lui – et pour vous, et pour moi – devant être une main de fer dans
un gant de velours et non l’inverse, image qu’il développe dans La
Chanson du roi Dagobert. Finalement, Péguy, comme Maurras,
appréciait la haute figure de Richelieu ?
Arnaud TEYSSIER. –
Péguy n’avait pas à proprement parler de culture d’Etat. Mais il avait
de puissantes intuitions historiques. On sent une évolution dans son
œuvre, une conviction qui s’affirme : celle d’une certaine
transcendance, dans l’ordre temporel, de ce que nous appellerions
aujourd’hui l’intérêt général. Il admirait l’œuvre administrative de
Bonaparte, et s’était pris, en effet, de passion pour la personnalité de
Richelieu, incarnation, à ses yeux, de la « bonne » modernité. Il aimait
l’énergie politique, la volonté, l’impulsion venue du centre. Il voyait
une continuité entre Richelieu et le Comité de salut public… Il
vomissait les tièdes, en somme. On comprend pourquoi il fascinait de
Gaulle, qui a été, en France, le restaurateur très incompris de l’Etat
dans sa dimension politique et administrative.
Raphaël DARGENT. –
En quoi l’oeuvre de ce « mécontemporain » – pour reprendre la formule
péguyste utilisée naguère par Finkielkraut – est-elle encore très
actuelle et sa lecture nécessaire en nos temps post-modernes ?
Arnaud TEYSSIER. –
Pour bien des raisons, et notamment celle-ci, je pense : fort de son
expérience personnelle et de son immense travail de pensée, il savait,
surtout à la fin de sa courte vie, déceler comme personne les faux
dieux, les morales usurpées et les mensonges érigés en système, ce que
Lyautey (qui aurait pu être péguyste s’il n’avait pas eu le grand
exutoire de l’action) définissait merveilleusement en ces termes : « le
mensonge des mots, le masque des grands sentiments, l’hypocrisie des
déclarations théâtrales et des prises de Bastilles ouvertes ».
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