Un
homme fidèle
Rencontre avec Juan
Asensio
à propos de
La Critique meurt jeune,
éditions
du Rocher, 2006.
Je
crois ainsi que, si la France était, comme elle le fut durant le
deuxième conflit mondial, placée devant des choix qui engageaient
son existence même et son honneur, à n’en pas douter, de nouveau,
seule une minuscule poignée de justes se lèveraient des décombres et
du déshonneur pour sauver ce qui pourrait encore l’être.
Juan Asensio
Il est des livres dont
on sort grandi, comme si à les lire on se trempait dans un bain de
savoirs, comme si du coup ils nous éclairaient, nous montraient un
chemin qu’on n’avait pas aperçu jusqu’alors (ou qu’on ne voulait pas
apercevoir, détournant la tête), une issue à l’enfermement du monde
finissant. Ces livres sont difficiles, mais ce sont des livres
d’espoir, d’espoir justement parce que difficiles. Ils surnagent sur
l’océan de la sous-littérature contemporaine, non-écrite ou obscène,
facile, beaucoup trop facile à lire et à oublier, cette littérature
jetable, cette littérature de naufragé. Ces livres sont nos bouées.
Je crois qu’on peut dire en un mot que ce sont des livres
d’élévation, oui d’élévation. C’est le cas de La Critique
meurt jeune de Juan Asensio.
« Un écrivain est
d’abord un homme fidèle » écrit Juan Asensio page 222. La formule me
plaît beaucoup, et elle est juste. Justement, comme critique et
comme écrivain, Asensio est un homme fidèle. Car Asensio est un
écrivain. Ceux qui lui demandent, ici ou là, s’il écrira demain son
premier roman, ne comprennent pas son travail, ne le jugent pas à la
bonne hauteur. Ceux-là croient que la critique n’est pas, ne sera
jamais, un genre à part entière, un genre noble, reconnu comme tel,
et que le critique n’est qu’un écrivain raté ou inaccompli, un
écrivant sans vocation. Habitués que nous sommes, il est vrai,
aux critiques plates, superficielles et même creuses, nous
n’imaginons pas un instant que la critique puisse être autre chose
qu’une dissertation banale distinguant d’un côté les qualités, de
l’autre les défauts d’un roman ou d’un film. Au point où la hisse
Asensio, la critique est une œuvre en soi. La critique telle qu’il
la pratique est un art. Je sais qu’il aime parler de dissection,
comme il l’écrit sur son
blog où il
fouille et remue le cadavre de la littérature, et aussi celui de la
France. Pourtant, il me semble qu’Asensio fait mieux que disséquer.
Il ne se contente pas en vérité de disséquer un livre comme un
chirurgien mettrait à jour, étalés sur la table, chacun des organes
d’un corps couché ; ce corps démembré, éviscéré, il le reconstitue,
le réassemble morceau par morceau, mieux encore que ne le ferait le
docteur Frankenstein. Car Asensio non seulement reforme le livre, le
remet en forme, mais il en exacerbe la forme, les formes, en
accentue les pleins et les creux. Il creuse ici, remplit là, et
c’est ainsi qu’il va au cœur du livre lu, c’est ainsi qu’il va
jusqu’au tréfonds, au point même de toucher du doigt le cœur de
l’ouvrage, ce qu’il appelle le motif dans le tapis, au point
de mettre le doigt dessus et d’appuyer, jusqu’à en faire jaillir la
grandeur ou la petitesse, la profondeur ou la fatuité.
Procédant ainsi,
oeuvrant ainsi, il n’est pas simplement fidèle aux auteurs qu’il
étudie – ce qu’on attend généralement d’un critique et qui n’est
pourtant pas si fréquent : il est fidèle à lui-même, ce qui est bien
mieux. Ses critiques, ouvrage de dissection puis de reconstitution,
sont aussi des exercices de construction personnelle. Juan Asensio,
critique re-créateur de Dantec, de Dostoïevski, de Joseph Conrad, de
Léon Bloy, de Gershom Scholem, de Pierre Boutang, de Georges
Bernanos, d’Hermann Broch, est créateur de lui-même, en tant
qu’écrivain. Oui, le critique révèle l’écrivain. Derrière chacun des
livres qu’il chapitre, se dessine un peu mieux son propre visage.
Mais Juan Asensio est
fidèle encore sur un autre plan. Grand lecteur et parfait apôtre de
Bloy et de Bernanos, fasciné tout comme eux par la question du Mal,
il ferraille contre notre monde dévitalisé, déspiritualisé, vidé de
sa substance proprement humaine au profit de l’Argent et de la
Machine. Dans ce combat qui autrefois fit la dignité de la France,
il enrage de ne trouver aujourd’hui à ses côtés que fort peu de
Français, sinon un infime résidu de solitaires. Tel est Asensio :
fidèle à la littérature (et non à sa dégradation, qu’il dénonce),
fidèle à sa langue (qu’il écrit avec exactitude), fidèle à la
France (qui n’est plus), fidèle enfin ou d’abord, à Dieu,
c’est-à-dire à la parole qui souffle sur notre poussière,
titre de son essai sur George Steiner. Fidèle parmi les fidèles, ou
plutôt parmi les Infidèles, Juan Asensio a la Foi au milieu de ceux
qui ne l’ont plus.
Fidèle, je crois,
c’est encore mieux que religieux.
R.D.
Raphaël DARGENT. -Tu fustiges l’art contemporain, « qui fait
beaucoup parler, [mais] n’a strictement rien à nous dire. » Notre
époque, c’est vrai, se caractérise par la perte du goût, non pas
seulement lorsqu’il s’agit de nourritures au sens propre, mais aussi
lorsqu’il s’agit de nourritures spirituelles. On n’a plus ni
repères, ni valeurs, tout se vaut, tout devient égal, tout est mis
sur le même plan, on ne sait plus distinguer le bon grain de
l’ivraie. C’est vrai en musique où Mc Solaar est qualifié de poète ;
c’est vrai en peinture où le tag est considéré comme une œuvre,
c’est vrai en littérature aussi où le meilleur voisine (rarement)
avec le pire. Tous ces livres qui paraissent chaque jour, cela
devient proprement écœurant, et si l’on n’y prend garde en effet,
cela dégoûte, au sens justement de la perte du goût, car ces livres
je ne veux plus les goûter, je ne sais plus lesquels goûter, et donc
je finis par ingurgiter n’importe quelle pitance, exactement comme
au Mc Do. Faut-il tout jeter et revenir aux classiques, comme à de
bonnes vieilles valeurs sûres ? Quel est le tri que fait le critique
lorsqu’il est en librairie ?
Juan ASENSIO. - Cher
Raphaël, je reste prudent. Je ne condamne pas tout l’art
contemporain, mais simplement l’un des domaines que je connais tout
de même quelque peu, par exemple celui des arts plastiques. Ayant
fréquenté, il y a quelques années, certains membres de la bohême
artistique lyonnaise (je rougis d’employer une expression aussi
ridicule), j’ai pu assister à beaucoup de vernissages de galeries,
me rendre dans des musées d’art contemporain mais surtout suivre ces
créateurs dans leur vie et leur travail quotidiens. Je n’en ai gardé
qu’une pénible impression de fumisterie, ces créateurs, femmes et
hommes confondus, parfois doués, c’est un fait, qui s’affublaient en
un clin d’œil du qualificatif de « rebelle » et faisaient de chacune
des expériences qu’ils vivaient la caisse de résonance de leur art
s’étant trop souvent joué de leur propre talent. Bien peu d’entre
eux, en somme, accepteraient de concéder le fait que les 99% de
l’art contemporain ou plutôt de ce que les imbéciles autorisés
appellent de ce nom sont d’un parfait ridicule, d’une inculture
prodigieuse, d’une nullité de laquelle ils extraient, à l’attention
des seuls médias, un élixir enivrant dont la concentration extrême
est l’inverse même de la plénitude d’inconsistance de leur art.
Je me tais sur les
œuvres de la musique contemporaine en revanche, que je connais mal
et qui me semblent, inversement, souvent intéressantes. Je songe par
exemple au travail d’un Philippe Hersant ou encore celui d’un
Thierry Machuel, tous deux, ce n’est sans doute pas un hasard,
pétris de culture littéraire. Pour ce qui est de la littérature
justement… Qu’en dire ? Effacement des repères, effacement, plus
profond, à vrai dire dramatique, de tout sens de la verticalité, de
tout horizon d’attente d’une transcendance, moins que cela même :
d’une aspiration à la transcendance, et ce dans bien trop de livres,
romans, recueils poétiques ou même essais que l’on nous présente
comme des chefs-d’œuvre de hardiesse formelle. Tout jeter ? Non,
certainement pas, je ne puis m’y résoudre. J’évoque tout de même un
certain nombre d’auteurs qui, justement, ont encore et contre toute
forme d’adversité quelque chose à nous dire, qui ne tiennent pas une
plume pour rigoler, selon le mot de Bernanos paraphrasant Angèle de
Foligno. Pour ce qui est du tri, je ne lis que ce que j’aime lire,
je ne relis que les œuvres qui me semblent inépuisables. Est-ce
affirmer là une sorte de principe de dilection parfaitement idiot au
sens étymologique du terme ou, plus sommairement, une très plate
évidence ? Sans doute mais la critique, pour être juste, se doit
d’être paradoxalement partiale, Baudelaire, mais avant lui Diderot,
ont exposé avec force cette conception, d’une certaine façon quelque
peu galvaudée par les textes d’un Charles Du Bos par exemple,
toujours soucieux, à mon sens trop soucieux, de faire en sorte que
ce soit lui, le critique, qui puisse merveilleusement s’adapter à
l’œuvre commentée. Ma nuque est beaucoup plus raide et ma colonne
vertébrale n’est pas exactement gidienne dans sa consistance.
Certains me le reprochent. Peu importe, je suis persuadé qu’ils ont
tort : je n’aime, en matière de livres, que les œuvres qui,
s’adressant à leurs lecteurs, n’ont jamais ménagé leurs efforts. En
somme, je n’aime, je ne suis capable d’aimer qu’une œuvre qui, par
avance, dès son élaboration mentale en quelque sorte, a été pensée
comme un acte d’amour, une prière à l’adresse des lecteurs. Je
prends un exemple qui illustrera la proposition contraire : à quoi
me servirait-il de me ruer sur le dernier navet signé de Philippe
Sollers, puisque celui-ci n’a strictement plus rien à nous dire
depuis des années, peut-être depuis, proposition je le sais extrême,
Une curieuse solitude ? Pourquoi lire Sollers puisque ce
dernier, c’est une platitude qu’il me coûte de devoir répéter, se
contrefiche de ses lecteurs comme il se moque d’avoir côtoyé, encore
jeune, un écrivain de race qu’il n’égalera jamais, qu’il semble
s’être forcé à oublier, Jean-René Huguenin, qui d’ailleurs, dans son
splendide Journal, a très vite éventé la baudruche
sollersienne ?
R. D. - Tu écris
que « si les artistes ne valent presque plus rien dans leur immense
majorité, c’est que celles et ceux qui sont chargés de les
critiquer, donc de nous dévoiler ce que nous ne savions pas lire,
voir ou écouter dans une œuvre, ne sont que trop souvent de pauvres
nullités intellectuelles. » Tu as des noms ?
J.A. - Des noms ?
L’immense magma indifférencié de la critique journalistique, qui
englobe à mes yeux les plumes les plus fameuses du Monde des
Livres ou de Libération tout comme, dans un registre à
peine moins superficiel, celles du Nouvel Observateur, du
Magazine littéraire, du Matricule des Anges. Je n’évoque
pas même le cas d’une revue telle que Lire, qui n’a à mes
yeux franchement rien de littéraire. Les noms sont donc faciles, je
crois, à trouver. Du reste, après les avoir lus, oh, assez rarement,
je tiens à ce que mes yeux conservent une certaine virginité, je ne
les lis plus, puisqu’ils ne me servent à rien, hormis à avoir flatté
mon penchant, acquis très jeune, pour les expériences de physique
sympathique : par exemple, j’ai pu ainsi me rendre compte du fait
que les abîmes des salles de rédaction étaient fréquentés par des
créatures précieuses et bavardes qui, à la différence de leurs
proches cousins invertébrés, refusaient de vivre dans les ténèbres
et, pour se parer d’un maigre reflet de lumière artificielle,
seraient prêts à tuer père et mère. Vois-tu, aussi monstrueuses
qu’on les voudra, les bêtes étranges qui broutent placidement le
fond des profondeurs de l’océan aspirent à l’obscurité et, de plus,
ne dévorent que bien rarement leurs propres congénères, se
contentant d’attendre que leur vienne d’en haut la manne pourrie des
cadavres. Il y a une certaine noblesse, une certaine humilité aussi,
à la différence des bruyantes agapes caractérisant le quotidien
insignifiant d’un critique couru, dans le rôle de ces équarrisseurs
discrets des mers.
R.D. - Ce qui
court aussi tout au long de ton ouvrage, c’est cette préoccupation
de la langue. Tu cites évidemment Steiner qui parle de « retraite du
mot » à l’ère de la vidéosphère, pour parler comme Debray. Ce n’est
pas seulement une dénonciation de la novlangue propre à notre
temps, ce politiquement correct qui subvertit le langage, et donc
réduit la pensée ; il s’agit aussi, et peut-être surtout, de
combattre cette langue déspiritualisée et proprement mécanisée,
mécanique, comme si la Machine, comme si le Robot ( celui que
dénonçait Bernanos dans La France contre les robots) avait
investi le langage, l’avait corrompu, au point d’en faire un outil
fonctionnaliste sans aucune transcendance, sans souffle, sans âme.
C’est cela ?
J.A. - Oui, c’est tout
à fait clair ; le refus de la transcendance, sans laquelle, comme
l’affirme dans un livre somptueux Vladimir Weidlé, les arts ne
valent strictement rien de plus qu’une place (fort chère au
demeurant) dans l’une de ces ridicules foires dédiées à l’art
contemporain, ce refus n’est jamais plus manifeste que dans notre
langue, aussi bien parlée qu’écrite. Dans un texte mystérieux,
Gershom Scholem affirmait de la langue hébraïque qu’elle finirait
par se venger des outrages qu’on lui faisait subir, que sa réserve
sacrée jaillirait un jour pour confondre tous les eunuques et les
profanateurs du Verbe moqué. Plutôt que d’évoquer le style eunuque,
maintes fois punaisé, de nos journalistes, je me suis amusé, ces
derniers jours, à tenter d’écouter les propos de Ségolène Royal,
paraît-il notre futur Président de la République. Mal m’en a pris
car cette personne est tout simplement parfaitement incapable de
former autre chose que des phrases de sémantisme vide, d’une telle
banalité, d’une telle absolue platitude béate que la prose cadencée
de n’importe quelle ritournelle mièvre du chanteur Raphaël acquiert
immédiatement un statut de complexité joycienne, voire poundienne… !
Tu me parlais plus haut d’un critère de sélection. J’en ai un seul,
mais que je ne suis prêt à brader sous aucun prétexte : un artiste
qui ne cherche point, par son art, une image de Dieu est un
imbécile, plus souvent malheureux qu’heureux d’ailleurs.
R.D. - Je ne crois
pas me tromper en affirmant que beaucoup des auteurs que tu
affectionnes (Bernanos, Bloy, Dantec, Steiner, Conrad, Dostoïevski,
Kafka, Broch, Gadenne) entretiennent dans leur écriture, par leur
écriture, un questionnement sur le Mal et donc un rapport au divin.
Je dis bien « au divin » et non pas à la spiritualité, ce qui est
bien différent. Pardonnes-moi cette question profane et
volontairement naïve, mais pourquoi cette attirance ?
J.A. - Pour être tout
à fait clair : je n’en sais rien. J’ai toujours été attiré par le
Mal dans ses formes artistiques les plus diverses et ai consacré de
nombreuses années à étancher ma soif de lectures dans un domaine
bien précis, peu frayé et quelque peu « sulfureux », ce que je
pourrais appeler, avec Mario Brelich, la satanologie,
c’est-à-dire non seulement l’ensemble des textes sacrés relatifs à
l’existence du diable, mais encore les traités patristiques et
l’immense littérature démonologique, tant érudite que littéraire.
Cette fascination demeure, peut-être parce qu’en son dernier et plus
profond recès elle n’est qu’une quête détournée, ardente, du Bien.
Et puis, il est tout de même facile de constater que ce sont les
plus grands auteurs qui, immanquablement, ont évoqué avec crainte et
tremblement le mystère d’iniquité. A contrario, note que les
imbéciles qui, aujourd’hui, passent pour des auteurs de valeur
n’ont, sur le Mal, que des sornettes mielleuses à nous proposer.
Bien évidemment, ayant entendu ce pseudo argument des centaines de
fois, les belles âmes me répondront que la littérature ne se doit en
aucune façon d’être obsédée par le Mal mais qu’elle doit être
légère, ironique, souriante, bécasse en un mot ? Ah bon mes agneaux
? Et par quoi d’autre que par le Mal, si ce n’est Dieu, la
littérature devrait-elle être littéralement obsédée, comme
l’affirmait dans un remarquable entretien avec Edith de la
Héronnière, un superbe écrivain récemment disparu, Gustaw Herling ?
R.D. - Tu écris à propos de l’œuvre de Gershom Scholem – qu’entre
parenthèses, tu me fais découvrir, merci –, et Auschwitz, ou plutôt
l’après-Auschwitz si tant est qu’il puisse y avoir un après
Auschwitz, que la question juive est au cœur de certains de tes
choix littéraires. Il semble bien que le judaïsme, la pensée juive,
je ne sais comment dire, constituent comme une sorte d’arrière-plan
de ta réflexion sur la littérature.
J.A. - Effectivement :
la Modernité tout entière est tombée dans le trou noir qu’est la
Shoah et, quoi que disent les optimistes, appellation commode à
laquelle je préfère celle de crétins, cette même Modernité n’est
point, comme Orphée, parvenue à trouver un chemin pour remonter des
Enfers. Bien sûr, j’ajouterai que nous y avons nous aussi laissé
notre Eurydice : tout simplement notre âme. Tout écrivain qui ne
place pas, au centre de son œuvre, la question du Mal,
singulièrement celle du Mal triomphant absolument qu’est le mystère
noir de la Shoah, est, je le dis sans crainte, un imbécile,
peut-être même un peu plus : un cochon. La question juive comme tu
le dis, expression qui sent un peu trop son Drumont mais aussi son
Sartre ; je préférerais parler de mystère juif. Toute réflexion sur
la parole, la langue, l’écriture, si elle est sérieuse, ne peut que
se heurter, d’ailleurs assez vite, avec l’exemple extraordinaire que
constitue la tradition juive, la réflexion, bien souvent admirable,
de ses innombrables penseurs sur la Parole de Dieu, la langue sacrée
qu’est l’hébreux, le commentaire infini de la tradition
kabbalistique et midrashique. Gershom Scholem mais aussi Walter
Benjamin qui fut, tu le sais, son grand ami, me semblent à cet égard
constituer des penseurs exemplaires, de même que Rosenzweig.
R.D. - Dans ton
ouvrage, il y a une phrase de Maurice G. Dantec qui m’a profondément
intéressé, parce qu’elle correspond à une réflexion intime qui me
taraude ces derniers temps, mais une réflexion qui reste encore dans
le lointain, comme un point d’horizon qui vient d’apparaître
soudainement. « Pour redevenir chrétiens il va falloir apprendre à
être juifs », voilà cette phrase. Je crois que tu partages ce
sentiment. Il y a je pense une grande richesse de sens dans cette
assertion, concernant d’une part le ressourcement intellectuel et
spirituel de l’Occident chrétien, et d’autre part la question
d’Israël vu comme un poste avancé dans la guerre des civilisations
qui s’annonce. Peux-tu davantage éclairer ma lanterne et m’expliquer
en quoi il va nous « falloir apprendre à être juifs » ?
J.A. - C’est une
question bien trop vaste et complexe pour que je puisse y répondre
en quelques lignes qu’on aura alors raison de prétendre sommaires et
réductrices. Les ouvrages consacrés, d’ailleurs, au mystère de la
destinée d’Israël, représentent des centaines, sans doute même des
milliers de volumes. J’ai abordé, à ma façon que je n’aurais jamais
l’outrecuidance de prétendre exhaustive, ni même pertinente, ces
questions dans mon essai consacré à l’œuvre de George Steiner. Il
est de même évident que, cette fois d’un point de vue géopolitique,
l’existence même d’Israël est remise en cause non seulement par
l’immense majorité du monde islamique, droit à l’inexistence
si je puis dire qui est une de ses vieilles lunes et un leitmotiv de
sa propagande furieusement antisémite mais, ce qui est tout de même
quelque peu nouveau, par toutes celles et tous ceux qui haïssent les
États-Unis et plus largement toute idée de résistance, non seulement
spirituelle mais bien réelle, je veux dire armée, face à
l’inexorable progression de l’Islam dans le monde.
R.D. - Cette
semaine, l’Église de France, par la bouche d’un certain nombre
d’évêques, a exprimé ses réserves, pour ne pas dire son opposition,
au sujet du projet de loi Sarkozy concernant l’immigration.
Personnellement, je trouve ce projet de quotas d’immigration et
d’immigration choisie, non seulement inefficace mais profondément
immoral, puisqu’on catégorise, répertorie et comptabilise les êtres
humains comme n’importe quel produit, n’importe quel rouage du grand
système techno-marchand. Mais nos curés et nos évêques, eux,
craignent surtout une loi « xénophobe » ! Les voilà porte-paroles
des clandestins, des sans-papiers, au final de populations
étrangères rarement chrétiennes. Voilà une autre Grande pitié des
églises de France, pour reprendre le titre de Barrès. Et
franchement, que peut-il rester de la France, hier « fille aînée de
l’Église », quand ses supposés directeurs de conscience,
catholiques, se complaisent dans un ridicule œcuménisme, alors même
que le pays est gagné par l’islam et que les ayatollahs veulent tout
bonnement notre peau ? On pourrait comme Bernanos en appeler au
« front des cathédrales », mais las, les cathédrales sont vides,
comme les églises. On parle de « l’islam des caves » mais ne sont-ce
pas les véritables chrétiens qui doivent retourner aux catacombes,
comme en résistance ?
J.A. - Oui, mais
affirmer cela cher ami, c’est scandaliser les mêmes imbéciles
(plutôt : leurs descendants) que scandalisèrent Bloy, Barrès, Péguy
et Bernanos. La déchristianisation de la France : en khâgne, il y a
quelques années, je me souviens que de pesants ouvrages d’histoire
tentaient de nous expliquer ce phénomène en effet complexe par de
pieuses considérations prétendument scientifiques sur les
changements de mentalité ou les évolutions dites sociales… Ces
analyses sont certes passionnantes mais… elles me semblent manquer
l’essentiel. L’un des premiers responsables de cette
déchristianisation, si ce n’est point le seul, je veux dire, le
seul dans un sens métaphysique, est la médiocrité profonde,
viscérale, d’une grande partie du clergé français. Le père Clérissac
avait à ce sujet une phrase terrible, où il écrivait, je cite en
déformant son propos mais c’en était bien l’idée, que le clergé vil
faisait le peuple abject. Nous en sommes exactement à ce point de
misère intellectuelle : nos curés n’ont plus la force d’affirmer que
notre pays est en train de crever à petit feu, parce qu’il n’a plus
la moindre idée de son rôle méta-historique, spirituel au sens
premier de ce terme magnifique. Ces hommes a priori
intelligents que sont, par exemple, LL. SS. Barbarin, primat des
Gaules, Ricard, cardinal-archevêque de Bordeaux ou encore De
Berranger, évêque de Saint-Denis, ces hommes dont la mission
surnaturelle est de nous élever, nous abaissent en faisant de nous
des lâches et surtout, en l’espèce, se mêlent de ce qui ne les
regarde pas puisque, me semble-t-il mais je ne suis pas bien certain
de ce point, Église et État, en France, sont séparés depuis quelques
années… Certes, on aura beau jeu de me rétorquer que la charité
chrétienne ceci, le message évangélique cela… Oui, bien sûr, mais
ces pieuses âmes me semblent toutefois pécher par un manque grossier
de réalisme politique et social car enfin, bon sang, nous ne pouvons
continuer d’accueillir toute la misère du monde, n’est-ce pas ? Cela
avait été dit par un homme politique d’ailleurs, peu suspect de
nourrir des thèses extrémistes… Un homme de gauche me dites-vous ?
Tant mieux… Parisien depuis quelques années, je me sens, lorsque je
m’aventure (le mot n’est pas exagéré) dans certains des
arrondissements de cette ville superbe non pas en France mais en
quelque lointaine province sub-saharienne équipée de voitures plutôt
que de chameaux (voilà d’ailleurs qui résoudrait d’un coup les
problèmes de pollution chers à mes amis écologistes : la
généralisation du chameau comme moyen de transport pour la ville de
Paris)…
R.D. - Voilà ce que tu
écris dans le texte intitulé L’âme de Léon Bloy : « Il
faut à la France, non seulement pour ramener à la vie son cadavre
mais aussi lui rappeler sa secrète destinée, rien moins que
surnaturelle, exiger que la plus formidable déflagration secoue sa
chair molle, qu’un mélange étonnant d’épopée guerrière et de
lamentable chute, de grandeur et de petitesse, fouaille sa paresse,
la surprenne, la choque, soit proche de la détruire. En une phrase,
il ne faut pas craindre, pour l’homme politique de penser et d’agir
contre les atermoiements de lilliputiens des bien-pensants. »
Faut-il à la France un nouveau cataclysme ? Faut-il qu’elle touche
le fond, puisque nous pouvons, je le crains, descendre beaucoup plus
bas encore ? Faut-il espérer le pire et attendre, quoi, un nouveau
Napoléon, instrument de Dieu comme le pensait Bloy ?
J.A. - Cette question
me hante. Oui, je crois que le salut de la France, s’il doit venir,
ce qui n’est désormais rien de moins que… possible, pas même
probable, ne pourra se manifester qu’une fois la lie toute proche de
triompher de ses dernières forces en étouffant les derniers hommes
libres. L’histoire grandiose de notre pays a d’ailleurs toujours
montré qu’une espèce de pacte mystérieux liait la France et la
surrection, proprement providentielle, de grands hommes.
R.D. - Nous nous
sommes connus – et reconnus je crois – en lecteurs de Bernanos et de
Péguy. Il y a, je le vois années après années, une véritable
« confrérie », je crois qu’on peut dire le mot, oui, une
« confrérie » de bernanosiens, de péguystes, et même de barrésiens.
La plupart de ceux que je rencontre me viennent par cette porte-là,
et à mon tour je vais à eux par cette porte. « Péguy, voici vos
hommes » écrivait Bernanos. Et si le temps était venu de faire de
l’addition de toutes ces solitudes une fine équipe ?
J.A. - Je m’attendais
à une telle question qui me fait… sourire. Je suis absolument
certain que la force, à la fois géniale et indomptable, de ces
hommes de droite est d’avoir, toujours, été des francs-tireurs. Tu
te souviens du Général de Gaulle affirmant, dépité, qu’il n’avait
pu, malgré tous ces efforts, atteler à son équipe le Grand
d’Espagne. Souviens-toi aussi du fait que la décision de Bernanos de
quitter Maurras et sa confrérie d’impuissants politiques n’a
toujours pas été pardonnée par les petits caciques de l’Action
Française ou plutôt de ce qu’il en reste. Boutang lui-même, qui
pourtant admirait l’auteur de Monsieur Ouine, a eu des mots
très durs à l’égard de celui que bien des royalistes considèrent
tout simplement, encore, comme un traître. Pourtant, sans crainte de
me tromper, je crois pouvoir affirmer que cet écrivain de race a
fait plus pour le Roi que tous les conclaves plus ou moins
grotesques où se réunissent ces représentants souvent dégénérés
d’une France percluse de trouille et avide de se vendre à son
Maître, l’ancien, Pétain, ou le prochain que nous ne connaissons pas
encore.
Je te réponds à
présent plus prosaïquement, puisque je devine que ta question est
quelque peu intéressée : non, il me semble impossible de réunir
aujourd’hui les nombreux talents se reconnaissant une inspiration
droitière (j’allais écrire, amusé : droite) par exemple dans
une unique revue. Cela vaudrait-il d’ailleurs quelque chose, d’un
strict point de vue qualitatif ? J’en doute : Jean-François Colosimo
a tenté, il y a quelques mois, de faire renaître la superbe revue de
la Table ronde en réunissant la fine fleur des écrivains ayant une
sensibilité dite de droite. Quel a été le résultat ? Deux ou trois
numéros d’une qualité assez lamentable. Il est vrai qu’il eût
peut-être fallu songer à ne point faire écrire d’aussi mauvaises
plumes que celle d’un Nicolas Rey…
Pour ce qui est d’un
parti… Mon Dieu, tout militant, qu’il soit de droite ou de gauche,
est un âne en puissance, comme le dit Abellio dans ses splendides
(et bien souvent contestables) mémoires. La seconde naissance qu’il
évoque ne peut avoir lieu qu’une fois l’homme dépris des passions
bassement politiciennes, une fois dépêtré du filet des influences,
bien souvent peu capable de capturer des poissons de petite taille,
généralement, tu le sais, les plus fins une fois servis à table. Je
n’aime les baleines qu’en pleine mer, lorsqu’elles chantent dans
l’immensité ; certainement pas dans un bocal où leur préoccupation
première est d’étouffer le voisin et tenter d’atteindre la surface,
où l’air précieux est déjà fort rare et… pollué.
n
|