La
politique du veto contre
celle des
faux-semblants
par
Raphaël Dargent
Strasbourg, 13 octobre 2002
En
politique - et c'est encore plus vrai lorsqu'il s'agit de diplomatie - les
apparences sont souvent trompeuses.
Ainsi, dans l'affaire irakienne, le président Chirac a beau défendre
avec insistance, face au bellicisme américain, une position apparemment
mesurée, respectueuse du droit international, qui peut sembler à
nombre d'observateurs intelligente, courageuse, et même - ce qui n'est
pas rien - conforme au message historique de la France, la position française
n'en reste pas moins ambiguë, voire hypocrite.
C'est
le sens du regret que formulait, de façon fort pudique et fort
diplomatique, dans Le Figaro du 10 octobre dernier, Abdelrazak al-Hachemi,
ancien ambassadeur d'Irak en France et actuel conseiller de la présidence
d'Irak : " La position du gouvernement français pourrait être
meilleure. Ce qui m'ennuie dans le point de vue de Paris, c'est l'idée
d'une résolution en deux étapes. Si la première partie
de la résolution reprend les conditions américaines, la
guerre sera déclenchée au second stade de la résolution.
Car il est impossible pour l'Irak de se conformer aux exigences américaines.
Dans ce cas de figure, la position française ne serait finalement
pas si différente de la vision américaine."
En
effet, proposer contre le plan américain de " guerre préventive
" 1, un plan en deux étapes (d'abord
l'adoption d'une résolution concernant le retour des inspecteurs
des Nations unies sur les sites irakiens, ensuite, si l'Irak refuse d'obtempérer,
le vote d'une deuxième résolution concernant cette fois-ci
le recours éventuel à la force), n'est peut-être qu'une
manière hypocrite de convaincre l'opinion publique française,
pas très disposée à suivre les Américains
dans cette aventure, du caractère légitime et légal
d'une participation de notre pays à une guerre injuste.
Attaquer
de suite ou attendre, pour attaquer, que l'Irak refuse une énième
résolution, une résolution dure au point d'en être
humiliante, et donc inacceptable, alors que les sites suspectés
ont déjà été contrôlés sans qu'on
y ait trouvé aucune arme de destruction massive, revient en effet
au même et aboutira au même résultat : la guerre dite
préventive. Mais - et c'est là que s'exerce l'hypocrisie
-, la France, en procédant de la sorte, en deux étapes,
aura l'impression d'avoir sauvé sa respectabilité. Après
avoir obtenu la caution morale de l'ONU, la conscience en repos, elle
pourra collaborer sans scrupule à l'agression américaine.
Mais cette guerre, bien qu'ayant toutes les apparences de la légalité,
n'en restera pas moins illégitime, et la France sera, comme elle
en a pris désormais l'habitude, au service de l'Empire, tout en
croyant - ou en laissant croire - qu'elle sert le Droit. Comme Pilate
avant elle, elle pourra, selon l'impériale volonté de son
maître, porter la mort tout en gardant les mains propres.
Cette politique des deux étapes est une politique des faux-semblants
qui n'a d'autres buts que de permettre au gouvernement français
de donner à notre impuissance tous les caractères de la
puissance, à notre subordination tous les caractères de
la souveraineté, à la politique géostratégique
américaine tous les caractères de la politique humaniste
de la France.
Alain
Juppé, dans le cadre du débat qui a eu lieu à l'Assemblée
nationale le mardi 8 octobre, peut bien affirmer qu'" il serait irresponsable
de brandir dès aujourd'hui la menace d'un veto français
", cette menace est bien la seule position responsable et française
à tenir; c'est celle qui nous permettrait de faire à nouveau
entendre au monde notre voix particulière ( la France étant
encore - héritage d'une époque où elle manifesta
quelque grandeur - un des membres permanents du Conseil de sécurité
de l'ONU, elle peut empêcher les Nations unies de cautionner cette
" guerre préventive") ; c'est celle aussi, et surtout,
qui nous permettrait, en défendant contre la supercherie légaliste
de Washington une juste conception du Droit international, de sauver -
ou de retrouver - l'essentiel : non pas l'apparence de l'honneur, mais
l'honneur.
n
1 " Nous devons être prêts
à arrêter ces Etats voyous et leur clientèle terroriste
avant ( c'est moi qui souligne) qu'ils ne soient capables de
brandir ou des armes de destruction de masse contre les Etats-Unis et
leurs alliés et amis (…) " précise la stratégie nationale de sécurité
récemment rendue publique par l'administration Bush. Ce concept de "
guerre préventive " est à rapprocher du thème que développe Steven
Spielberg dans son dernier film, film dans lequel, en 2054, une police
futuriste arrête les gens avant même qu'ils ne commettent effectivement un
crime. En 2002, l'administration Bush souhaite, quant à elle, punir Saddam
Hussein non pas pour ce qu'il a fait mais pour ce qu'il pourrait faire. Il
ne s'agit plus, pour condamner quelqu'un, de s'appuyer sur des faits
avérés, ni même sur des faits supposés, mais sur des faits imaginés. La
preuve de culpabilité laisse la place à la probabilité de culpabilité.
Sera-t-il dit que dans la justice de demain les justiciables ne seront
plus présumés innocents mais présumés coupables, au terme de vrais procès
d'intention, dignes des meilleurs procès politiques, et si peu
démocratiques, de Moscou ou du maccarthysme ?