Etre le sujet
de sa propre Histoire
libres
- Quelle image
l'enfant de Tunis que vous étiez se faisait-il de la France
avant qu'il ne la découvre ?
philippe séguin
- C'était une
image extraordinairement idéalisée. Concrètement. La France
en Tunisie, c'était un drapeau, c'était une administration
mais qui n'étaient jamais que parallèles à un drapeau et à
une administration locale qui continuait à exister. La
Tunisie était un pays par lui-même, même s'il était sous
protectorat. Mais la France, c'était surtout le facteur qui
permettait d'avoir une place particulière dans la hiérarchie
sociale locale ; dès lors qu'on était français, on était
mieux et plus que les autres. J'ai été très satisfait de
cette situation même si elle constituait une marque de
domination dépassée et colonialiste. La France, c'était cela
; cela plus l'évocation de la mère-patrie qui n'est jamais
aussi belle que lorsqu'on en est loin. Michel Jobert a écrit
de très belles pages là-dessus. Ce qui fait que la France
imaginée est toujours beaucoup plus belle que la France
réelle, qu'on va découvrir ensuite.
libres
- Aujourd'hui, quel regard portez-vous sur notre
pays, quant à sa puissance et à son rôle ?
philippe séguin
- Je dirais volontiers
que ce sont des sentiments contrastés et paradoxaux. Contrastés
et paradoxaux parce que je ressens non pas tant seulement la
menace d'une spirale du déclin que l'absence de réaction réelle
à cette spirale. Et en même temps, je suis toujours épaté par la
capacité de ce pays à résister à ceux qui le gouvernent. C'est
tout de même assez extraordinaire qu'il reste ce qu'il est en
dépit de tout ce qui lui arrive et de tous les mauvais coups qui
lui sont portés. Je ne fais pas allusion à des gouvernants en
particulier, ni même aux seuls gouvernants. Je fais référence à
tous ceux qui occupent des postes de responsabilité et qui
globalement ne sont pas à la hauteur des défis à relever – non
pas intellectuellement mais moralement, spirituellement. Et
pourtant, malgré tout cela, le pays continue à exister et
finalement à peser, ce qui est tout de même extraordinaire.
Cette capacité de la France à résister, à survivre à tout –
j'espère du moins que cela continuera – est quelque chose
d'assez stupéfiant.
libres
- Et le gaullisme dans tout cela ? Qu'en est-il
aujourd'hui ? Est-ce simplement une pensée politique qui n'a
d'influence que par épisodes ?
philippe séguin
- Je ne crois que ce
soit une idéologie. Cela n'a jamais été et cela ne sera jamais
un manifeste électoral. Ce n'est pas un corps de réponse
permanent, mais plutôt un ensemble de principes et de valeurs à
la fois simples et extraordinaire -ment exigeants. Je dirais
volontiers que la phrase qui est reproduite au bas du monument
de Colombey et qui peut passer pour une évidence, une banalité,
une tautologie, est finalement une phrase forte. « II n'y a de
querelle qui vaille que celle de l'homme. » Je crois que le
gaullisme, c'est la volonté de garantir à chacun la capacité de
peser sur son destin, aussi bien dans sa dimension individuelle
que dans sa dimension collective, d'être sujet de sa propre
histoire. Et tout le reste en découle : le droit des peuples à
disposer d'eux-mêmes, la participation dans l'entreprise, le Non
à l'armistice, enfin tout est là. C'est dire si ce sont, à mes
yeux, des principes et des valeurs éminemment modernes dans un
monde où précisément tout est fait pour transformer les femmes
et les hommes en objets, en vagues consommateurs d'images, de
produits divers, en non-citoyens, et surtout pas en décideurs.
En cela, c'est une pensée, un corps de doctrines qui demeurera à
jamais. Mais, je le répète, ce qui est simple est aussi
extraordinairement exigeant. Le gaullisme, c'est le contraire du
renoncement, c'est « renoncer au renoncement » a-t-on assez dit
; être sujet de son destin, c'est être responsable, libre,
toutes ces choses inconfortables et pas vraiment dans l'air du
temps, où l'on décide pour vous, où l'on pense pour vous.
libres
- II n'y a plus de formation politique qui se
revendique explicitement du gaullisme. Tant mieux ou tant pis ?
philippe séguin
- Écoutez, j'ai quand
même essayé pendant vingt-cinq ans d'entretenir la flamme du
gaullisme dans une formation politique qui continue à se
réclamer de lui, alors je serais malvenu de dire « tant mieux »,
même si je comprends ce que veulent dire ceux qui disent « tant
mieux », même si je le comprends très bien. Je n'ai d'ailleurs
pas discuté votre proposition : il n'y a plus aucune formation
qui fasse du gaullisme une référence. Comme je suis
bienveillant, je veux croire qu'il reste des gaullistes dans
telle ou telle formation, même si je pense qu'ils se sont
trompés en choisissant d'y rester.
libres
- Hormis de Gaulle, une autre figure a compté
dans votre parcours politique, celle de Mendès-France. Quelle
influence a-t-il eu sur vous ?
philippe séguin
- Je retrouve en
Mendès-France ce que je retrouve en de Gaulle. Ce qui explique
probablement leur impossible rendez-vous : ils sont trop
semblables, en dépit des différences affichées, pour pouvoir
s'entendre longtemps. Même si je crois qu'il y a un respect
mutuel - probablement un respect plus fort encore de la part de
de Gaulle pour Mendès que de Mendès pour de Gaulle, ce qui
explique la supériorité au final de de Gaulle. Mais Mendès
mérite incontestablement le respect parce qu'il a voulu être
l'homme libre, parce qu'il a parlé le langage de la vérité,
parce qu'il a été à la fois lucide et courageux. Et finalement
son expérience aura été utile : parce qu'il a vu ce qu'on avait
réservé à Mendès qui avait mis un terme à la guerre d'Indochine,
de Gaulle a pu se préparer à ce qu'on lui réserverait à la fin
de la guerre d'Algérie.
libres
- Les Français se souviennent de votre engagement
fort au moment de Maastricht, et notamment du débat qui vous
opposa à François Mitterrand. C'était il y a plus de dix ans.
Cette année, on parle beaucoup de Constitution européenne. Quel
est votre sentiment sur ce projet ?
philippe séguin
- II peut paraître
étonnant et paradoxal et pourtant il est bien ce que je vais
vous dire. Je ne suis pas hostile par principe à l'idée d'une
Constitution européenne, ne serait-ce que pour une raison :
parce que cela aura l'immense intérêt de limiter le champ
d'intervention du domaine européen. Actuellement, cette
limitation du champ n'existe pas. On crée du droit dans les
domaines les plus divers, en toute liberté. On s'engage par des
jurisprudences, par des analogies, que sais-je encore... et tout
cela au nom d'une sorte de droit dont on ne sait d'où il vient,
de Dieu, de ses saints... ou de la démocratie-chrétienne. Là, au
moins, les choses seront cadrées. Alors si une Constitution
européenne consiste en une synthèse des traités actuels,
constitue une véritable réponse au principe mystérieux de la
subsidiarité – principe qui actuellement se décline de la
manière suivante : tout ce qui est à l'Europe est à l'Europe et
tout ce qui est aux nations se discute –, pourquoi pas ? Tout
dépend maintenant de ce qu'il y aura dedans. Je crois que le
système fédéral serait une erreur profonde. Je crois que c'est
le contraire de ce qu'on souhaite faire. Il y a un certain
nombre de principes, de liberté certes mais aussi d'égalité, qui
fondent la spécificité européenne, grâce en particulier à
Napoléon qui, à la suite des armées révolutionnaires, puis à
leur tête, puis ensuite de manière autonome, les a exportés dans
une grande partie de l'Europe. Il y a un principe d'égalité, un
principe démocratique, qui fait que les nations existent, et que
ce ne sont pas les régions, les provinces ou je ne sais quoi
d'autre, qui doivent se substituer à elles. C'est d'ailleurs un
problème très important et qui a toujours été traité en France
avec une certaine condescendance nuancée de légèreté. Je crois
qu'avec les mouvements en cours en ce moment à l'Éducation
nationale, qui sont plus moraux que matériels, on prend la
mesure de ce que la décentralisation n'est pas un mot magique
qui règle tous les problèmes mais qu'elle est une idéologie qui
se heurte à des traditions très ancrées dans la mentalité
française - des traditions très heureuses, en particulier celle
d'égalité.
libres
- Vous semblez relier la question de la
Constitution européenne à celle de la décentralisation. En
effet, on peut se demander si les projets européens ne visent
pas à passer au-dessus de l'échelon national, au-dessus des
États, pour construire une structure supranationale sise à
Bruxelles et composée de régions plus ou moins autonomes.
philippe séguin
- L'Europe des régions
est le vieux rêve de certains européistes. C'est un rêve qui a
des fondements idéologiques, c'est un rêve conservateur, c'est
un rêve libéral, c'est un rêve d'avant la Révolution française,
ou de ses tous débuts, disons de la révolution aristocratique,
allons jusqu'au 4 août, soyons bons. Allons jusqu'au 4 août 1789
; ne les excluons pas de la Révolution, même si la tentation est
grande. Il n'en demeure pas moins une réalité incontournable : à
ce jour, la nation est le seul lieu de la démocratie. On me dit
qu'il existe des démocraties infra-nationales. Peut-être oui,
mais au niveau communal. J'observe d'ailleurs que la commune est
liée organiquement à l'État, puisque le maire est à la fois
l'agent de l'État et le responsable de la collectivité. En
revanche, la démocratie départementale, la démocratie
régionale, a fortiori la démocratie régionale, je demande
à voir. J'observe que lorsque l'on rempaille une chaise dans le
salon d'honneur d'une mairie, on crie aux dépenses somptuaires
alors qu'un certain nombre de satrapes régionaux peuvent se
construire des palais dans l'indifférence générale. C'est bien
la preuve qu'il n'existe pas d'opinions publiques ou de peuples
régionaux ou départementaux. D'autre part, la nation est jusqu'à
plus ample informé – là encore, j'attends la démonstration du
contraire – le lieu privilégié de la solidarité. Quand vous
faites l'inventaire de tous les mouvements centrifuges, vous
vous rendez compte généralement qu'ils ne concernent pas les
régions les plus pauvres. S'il y a une Ligue du Nord en Italie,
c'est parce qu'il y a un certain nombre d'Italiens du nord qui
ne veulent plus payer pour les Italiens du sud, c'est-à-dire
faire jouer la solidarité. Si les Flamands en ont assez des
Wallons, ce n'est pas parce que les Wallons parlent français,
c'est parce qu'ils en ont assez de payer pour les Wallons. Vous
pourriez dresser un catalogue d'autres exemples. J'observe que
ce ne sont pas les régions les moins riches qui sont les plus
autonomistes. Je pense que la Lorraine est très modérément
régionaliste. Elle aimerait beaucoup la solidarité de l'État
pour avoir enfin un TGV, ce qu'elle n'a pas justement parce que
c'est chacun pour soi, déjà. Je n'ai pas l'impression que le
Limousin attend de l'autonomie locale la solution à ses
problèmes. Non, les régionalistes se trouvent en Rhône-Alpes, en
Poitou-Charentes ; ce sont des gens qui, permettez-moi
l'expression, en ont « plein les fouilles » et ne veulent pas
partager. La Corse, elle, est un cas très particulier. C'est
pourquoi, démocratie et solidarité étant deux principes auxquels
pour ma part je suis très attaché, la régionalisation ne me
paraît pas une heureuse solution.
Alors
maintenant, reste l'Europe... En 1992, j'étais avec ceux qui
votaient « Non » parmi les seuls à dire qu'il y avait un déficit
démocratique en Europe. Aujourd'hui, tout le monde le reconnaît.
Pourtant, on n'a toujours pas réglé le problème. Par conséquent,
je ne vois pas d'ensemble multi-national où règne la démocratie.
Qu'on me le montre ! Je le verrais volontiers. Pour l'instant,
j'attends.
libres
- Justement, le
projet de décentralisation du gouvernement vous semble-t-il
aller dans le bon sens ? Certains font appel, pour le
justifier, à la réforme de 1969 sur la régionalisation
qu'avait voulue le général de Gaulle.
philippe séguin
- Curieux retour des
choses. Curieux retour des choses. Mais quel est le projet de
décentralisation du gouvernement? On n'en sait rien. J'ai
entendu parler de deux choses, à titre principal. D'abord, d'une
réforme constitutionnelle par laquelle on a décrété que la
France serait désormais une République décentralisée. J'avoue
que cela ne m'a interpellé que partiellement. Comme je ne sais
pas ce qu'est une République décentralisée, j'ai peine à me
faire peur. Cela ne veut strictement rien dire – enfin, ce ne
sont pas les premiers propos qui ne veulent rien dire. Ensuite,
on me dit que, dans l'Éducation nationale, l'on veut faire
passer la gestion des personnels ATOSS du Recteur aux
collectivités régionales ou départementales ? Si on pense, comme
j'ai cru le voir écrit, que le 21 avril – le drame du 21 avril
! – est lié au fait que les ATOSS n'étaient pas gérés au bon
niveau, c'est une façon de voir les choses dont je vous dit tout
de suite que ce n'est pas la mienne.
libres
- On a vraiment le sentiment, avec cette réforme
de décentralisation, qu'on veut déshabiller l'État, autant pour
des raisons idéologiques que budgétaires.
philippe séguin
- Attendez.
Attendez... Moi, j'ai combattu les textes de 1982. Je n'étais
pas le seul. Mais je suis le seul à ne pas en avoir honte
aujourd'hui. Et je suis d'autant plus à mon aise que j'observe
une chose : alors que l'évaluation est la tarte à la crème du
moment, personne n'a jamais procédé à une évaluation de la
décentralisation de 82. Mais qu'on nous dise enfin ce qu'elle a
apporté ! Qu'on nous dise aussi ce qu'elle a éventuellement pu
coûter. J'entends dire qu'il y a trop de fonctionnaires. Je n'ai
pas le sentiment qu'avant 1982, la France était un pays
sous-administré, or Dieu sait si on en a créé des fonctionnaires
depuis cette date, du fait même de la décentralisation !
J'entends dire aussi que, du coup, les lycées ont été modernisés
plus rapidement. C'est donc qu'on a dépensé davantage ! Curieuse
façon pour l'État de jouer les vertueux en passant la promesse
de vice à ceux qui sont à l'échelon au-dessous. A quoi cela
rime-t-il ? Le contribuable ne se découpe pas en tranches. Le
contribuable fait un total de tout ce qu'il doit verser. Qu'il
le verse à l'État ou aux collectivités locales, cela le plonge
dans l'indifférence la plus complète. Pourtant, cela a l'air
d'avoir une grande importance pour certains. C'est idiot.
libres
- Passons maintenant au domaine international. A
l'occasion de la guerre américaine en Irak, la plupart des
commentateurs ont considéré qu'on avait assisté là à un retour
de la France sur la scène internationale. Êtes-vous d'accord
avec cette analyse ?
philippe séguin
- J'ai eu l'occasion
d'exprimer certaines réserves sur les modalités de cette
position et c'était finalement des réserves de fond.
Pardonnez-moi, mais je ne voudrais pas y revenir. Je vais plutôt
vous dire comment, selon moi, les choses devraient être.
Lorsqu'on se lance dans un jeu géostratégique aussi complexe et
aussi important que celui dans lequel on s'est lancé, on doit le
faire au nom d'un objectif clair. Quel pouvait être, dans le cas
précis, cet objectif ? Au risque de faire dresser les cheveux
sur la tête de certains de mes amis gaullistes, l'objectif clair
était d'assurer l'autorité du système multilatéral. Pourquoi
cela peut-il hérisser certains de mes amis gaullistes ? Parce
qu'ils s'arrêtent à certaines positions du Général qui ne
s'expliquent, à mes yeux, que par le contexte du moment. C'est
vrai que de Gaulle a parlé du « machin », mais du «machin » dans
certaines circonstances ! De la même façon qu'en 1940 il pense
qu'il faut faire la guerre à l'Allemagne et qu'en 1962 il faut
se réconcilier avec elle, c'est-à-dire faire le contraire. Parce
que les circonstances changent, mais que les principes à mettre
en œuvre au nom de la France demeurent les mêmes. Aujourd'hui,
si nous voulons être libres, si nous voulons avoir la capacité,
nous Français, de peser sur notre destin individuel et
collectif, si nous voulons faire passer notre message aux autres
peuples en leur disant « usez de votre droit à peser sur votre
destin individuel et collectif», il faut que l'on appartienne à
un monde où il soit possible de le dire. On ne peut pas avoir la
même politique étrangère selon que l'on est dans un système
d'affrontement de deux blocs hostiles ou dans un système où l'un
des deux blocs s'est effondré. L'existence de deux blocs
hostiles a des implications ; la disparition de l'affrontement a
des conséquences. Parmi ces multiples conséquences, je n'en
prendrai qu'une au passage, celle concernant le Tiers-monde.
Pour qu'il y ait un Tiers-monde, il faut qu'il y en ait deux
autres, et ce n'est pas une boutade. Le Tiers-monde n'existe
plus. Parce que le Tiers-monde n'existait que par le jeu subtil
de mise en concurrence des deux Grands, qui redoublaient de
faveurs pour l'attirer à eux. Eisenhower ne voulait pas faire le
barrage d'Assouan ? Aussitôt les Russes arrivaient, à quatre
pattes. Les peuples voulaient se décoloniser ? Aussitôt les
Russes étaient là pour les y aider. Vous avez des stades chinois
et des avenues soviétiques dans toute l'Afrique. Et la présence
américaine en Afrique ne s'expliquait que par les mêmes raisons.
De la même façon, la France aussi jouait entre les deux blocs.
Elle avait son camp, mais enfin elle discutait avec l'autre,
histoire de peser. Aujourd'hui, tout est différent. Vous vous
retrouvez dans un autre contexte, vous vous retrouvez dans un
monde unipolaire. L'objectif est donc clair : il faut lutter
contre le monde unipolaire ! Mais le monde multipolaire,
contrairement à ce que j'entends dire, ne se fera pas tout seul
! Il faut le fabriquer, et pour le fabriquer, dans l'immédiat,
il faut faire en sorte que, dossier par dossier, ce ne soit pas
les Etats-unis qui décident seuls, avec quelques féaux auxquels
ils donnent l'illusion de la participation à la décision, mais
que ce soit un aéropage auquel, si possible, on participe. Donc
les Nations-Unies. Donc le démarrage est excellent.
L'intervention en Irak, pourquoi pas ? Mais autorisée par les
Nations-Unies, et autorisée par les Nations-Unies sur la base de
données incontestables. Sinon, on est dans le domaine des
apparences.
Maintenant, est-ce que l'on n'en a pas trop fait ? Est-ce
qu'à un moment donné on n'a pas oublié quel était l'objectif
? Est-ce qu'à un moment donné on n'a pas oublié que le pire
serait que les États-Unis partent en guerre après avoir fait
semblant de passer par l'ONU et nonobstant sa position ? Et
bien le pire est arrivé. Et à mon avis, on aurait pu
l'éviter. Peut-être n'y aurait-il pas fallu parler de veto
tout de suite. Et à quoi bon aller faire du prosélytisme
chez les autres membres ? En réalité, on s'en moquait de ce
qui allait se passer en Irak. On savait bien que les
Américains allaient bien finir par y aller. Le problème
était de savoir quel était l'objectif servi. Là,
visiblement, ou bien on n'avait pas cet objectif, ou bien
on l'a perdu en route, ou bien on n'a pas su le servir. En
tous les cas, le résultat est plutôt complexe.
libres
- Vous évoquez le message de la France, ce
message particulier qu'elle doit délivrer, celui de la diversité
du monde. Mais pour faire entendre ce message, il faut déjà
avoir une voix propre, et donc défendre sa langue. Or, on a le
sentiment que c'est loin d'être le cas. La langue française est
plus que sur le recul.
philippe séguin
- D'abord, il y a une
erreur à ne pas commettre. C'est de croire qu'il n'y a que la
langue à défendre, alors que la francophonie, c'est autre chose.
La langue n'est pas seulement un vecteur de communication, c'est
aussi une façon de voir le monde, de le structurer. On ne pense
pas le monde de la même façon quand on peut, comme nous, donner
deux noms à la mondialisation alors que les autres peuples n'en
ont qu'un seul. En France, on peut faire un distinguo en
expliquant que la mondialisation ne doit pas être la
globalisation alors qu'ailleurs dans le monde on parle
uniquement de globalisation, sachant qu'elle est ce qu'elle est.
D'autre part, il faut bien comprendre que ce n'est pas en
édictant des mesures protectrices, à l'OMC ou je ne sais où, que
l'on servira le mieux la langue française. Ces mesures ne
résisteront pas à la première poussée des eaux. L'essentiel, en
ce domaine, se fera le jour où il y aura un marché pour nos
œuvres cinématographiques, littéraires, culturelles. En
conséquence, ce qui est prioritaire, ce qui est vital, ce qui
est une condition de survie, pour nous et notre spécificité,
c'est le développement des zones francophones. Tout le reste est
billevesées. Jusqu'à présent, on réserve de beaux thèmes de
discours au développement des zones francophones, mais disons
que politiquement et financièrement, on s'en tape le coquillard
! Parfois avec de bonnes raisons, en expliquant que tel ou tel
dirigeant gaspillerait de toute façon l'argent qu'on lui
donnerait, ce qui est juste. Mais il est juste aussi de dire que
c'est justement grâce à nous que le dirigeant en question
continue à sévir là où il est. Il y a d'autres manières de
concevoir le développement, or de ce côté-là rien ne se fait.
Je suis, pour ma part, très déçu de l'action – c'est un bien
grand mot – de l'Organisation Internationale de la Francophonie.
J'attends de voir ce que va faire M. Diouf à sa tête.
libres
- Ce qui frappe
dans vos propos, c'est votre grande liberté de ton. Certes,
vous avez toujours aimé dire haut et fort ce que vous
pensiez, mais vous semblez ces derniers temps véritablement
« vous lâcher » si je puis dire, notamment dans vos
jugements récents concernant l'UMP. Qu'est-ce qui vous
démarque fondamentalement de l'UMP et de la politique de
Premier ministre ?
philippe séguin
- Écoutez,
concernant l'UMP, réglons cela rapidement. L'UMP est un
parti de droite. Moi, je suis entré en politique et en
gaullisme simultanément, non pas parce que je choisissais la
droite, mais précisément pour proposer quelque chose qui la
dépasse. A partir du moment où une dérive vers la droite
s'est définitivement accomplie, je n'ai rien à faire dans
ce parti, ce n'est plus ma famille. Pour le reste, je ne
suis pas sûr que l'UMP soit un lieu de débat très approfondi
et j'observe avec un intérêt teinté de surprise que les
critiques les plus dures à l'encontre du président de la
République lorsqu'il a pris sa position concernant
l'intervention en Irak sont venues des rangs de l'UMP. Elles
ne sont pas venues du PC ni de l'extrême-droite, elles ne
sont pas venues du PS, elles sont venues de l'UMP ! C'est
pourquoi, je regrette d'autant moins de ne pas y être. Quant
à ma liberté de ton, je l'ai payée assez cher. Je l'ai payée
en refusant de continuer à faire de la politique. Je suis
parti volontairement. Je pense qu'on aurait fini par me
trouver une circonscription, mais je n'ai pas souhaité aller
servir des idées qui, désormais, n'étaient plus les miennes.
Et mener un combat contre une dérive droitière, déjà
accomplie, revenait à se battre contre des moulins à vent.
La seule chose qui m'interpelle encore un peu, et qui me
rassure finalement sur mon passé, c'est qu'il y a quand même
aussi un certain décalage entre le président de la
République et son gouvernement ou sa majorité. Je pense
quand même qu'il est moins conservateur qu'eux, plus ouvert
qu'eux. Évidemment, c'est très compliqué puisqu'il est seul,
mais n'en demeure pas moins qu'il y a quelque chose de vrai
dans ce que je vous dis là.
libres
- Et vous-même ?
Ce livre, Itinéraire dans la France d'en bas, d'en haut
et d'ailleurs, dans lequel vous vous livrez comme jamais
auparavant vous ne l'aviez fait, n'est tout de même pas un
testament politique ? Est-ce un moyen pour vous d'entrer
dans une autre relation avec les Français et ainsi de
prendre date pour l'avenir ?
philippe séguin
- Je ne sais pas.
Je n'en ai aucune idée. On verra. Ce qui certain par contre,
c'est que j'ai bien l'intention d'user de ma parole
lorsqu'il me semblera qu'elle pourra être utile au pays.
Propos recueillis par Raphaël
dargent
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