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                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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A demain Philippe Séguin

 

par Raphaël Dargent

 

 

 

Les hommages de la classe politique sont unanimes pour regretter la disparition brutale de Philippe Séguin. Dans notre affliction et notre douleur, nous ne pouvons nous empêcher pourtant de dire que ce ne sont pas ces réactions-là qui nous importent. Les réactions qui nous frappent et nous semblent importantes, et encore révélatrices d’un certaine vérité de l’homme qui vient de disparaître, ce sont celles du peuple et de ce Français que d’aucuns appellent moyen, lequel est, je crois, qu’il soit de gauche ou de droite, sincèrement ému de cette disparition. C’est un signe tout de même que la mort de Philippe Séguin n’a laissé personne indifférent. Pour un peu, on en tirerait quelques leçons d’optimisme en se disant que rien n’est complètement perdu pour l’esprit public.

 Quant à moi, moi Français qu’on appelle moyen, la nouvelle m’a abasourdi lorsque je l’ai apprise ce jeudi. Aujourd’hui encore, elle me laisse interdit tant elle me semble irréelle. Je n’entretenais pas de relations particulières ou privilégiées avec l’homme, mais tout de même quelques menus liens avaient été tissés entre nous. Ma peine n’en est que plus grande.

Longtemps député des Vosges, il était de mon département ; ministre des Affaires sociales, il avait d’ailleurs largement répondu à mes demandes et m’avait proposé de me recevoir quand, élève en classe de terminale, je devais réaliser un exposé sur la Sécurité sociale. Cela peut paraître ridicule, mais chez moi ce type de détail – sa courtoisie – classe un homme. Bien des années plus tard, et pour une toute autre sollicitation, Philippe Séguin – qui avait oublié l’élève que j’étais jadis – manifesta exactement la même disponibilité, la même courtoisie. En fait, quand j’y pense aujourd’hui, il a toujours répondu positivement et avec beaucoup de sympathie à mes courriers. Cet homme avait un immense savoir-vivre.

Je ne l’ai rencontré que deux fois seulement en tout et pour tout, la première c’était, je crois, pour un entretien pour le fanzine que je dirigeais alors, lequel devait s’appeler les Cahiers de Jeune France, la seconde pour un entretien pour la revue Libres (entretien qu’on lira plus bas). Il ne fallut pas même de rendez-vous pour que, l’année dernière, il accepte de me faire l’honneur de signer la préface de mon Napoléon III, l’empereur du Peuple, ouvrage qui doit tant au sien propre (Louis-Napoléon le Grand) et s’inscrit à sa suite. Triste ironie du moment : alors que je venais de lui faire parvenir mes voeux pour l’année nouvelle – dont il ne vit que l’orée –, c’est le jour de ses obsèques que j’ai reçu par courrier sa réponse.

 Que dire pour le saluer sinon qu’en effet tout dans son parcours méritait le respect et l’admiration, tant s’y exprimaient la rectitude des idées, le courage et la probité dans l’action, le savoir-vivre dans les relations humaines. Philippe Séguin était d’une haute culture historique, d’une intelligence vive et – signe supérieur d’intelligence selon moi – il jetait, au gré de ses humeurs, un regard ironique ou sans illusions sur le petit monde politique qui l’entourait.

 Un dernier point cependant qui me semble essentiel : j’ai ce soir la conviction que Philippe Séguin était en réserve de la République, en réserve de la France, qu’actif comme jamais au service du pays à la tête de la Cour des Comptes, il n’était là que faute de mieux et constituait un recours possible en cas de crise grave ; j’ai la conviction que sans doute il le savait, que sans aucun doute il se tenait prêt au cas où. Nous – quand je dis « nous », je pense à la cohorte de ceux qui l’avaient parfois côtoyé, suivaient de loin en loin son parcours, et croyaient encore en son destin –, on savait qu’il était là. Cela peut paraître absurde mais en quelque sorte, avec cet homme-là, on se disait qu’on était couvert. Il n’était pas notre chef – puisqu’il n’avait pas de parti. Mais il constituait pour nous comme une figure tutélaire dont le message pouvait encore porter, comme une grande conscience qui de temps à autres rappelait l’essentiel, comme un gardien du temple qui veillait et sur qui, le moment venu – s’il venait jamais –, nous pourrions nous appuyer. Certes, bien des jours, on aurait aimé qu’il soit plus audacieux, qu’il brûle ses vaisseaux une bonne fois pour toutes ; il nous est arrivé d’être déçus. Nous avions tort. Philippe Séguin était fait pour les circonstances exceptionnelles et, contrairement à ce que nous croyions tous les deux ou trois ans, à chaque fois qu’une décision politique ou qu’un traité d’abandon abaissait un peu plus la France, ces circonstances n’étaient pas arrivées. Nous étions trop pressés, c’était trop tôt, nos montres avançaient, l’heure n’était pas venue. J’insiste : viendra-t-elle jamais ?

Quoi qu’il en soit, nous sommes un certain nombre à être aujourd’hui politiquement orphelins ; nous voilà seuls, sans personne pour nous garantir ni pour nous rassembler le cas échéant. Etrange conséquence, et conséquence qu’on n’attendait pas, de cette mort de Philippe Séguin : nous voilà au pied du mur. Il va bien falloir que nous assumions seuls, il va bien falloir que nous prenions nos propres responsabilités.

Un journaliste bien inspiré écrivit ces jours-ci que Séguin fut un passeur. Il me semble qu’il y a du vrai dans le qualificatif. Séguin cristallisa autour de lui une espérance – l’espoir de nos jeunes années. Si l’espérance fut déçue, Philippe Séguin n’est sans doute pas autant fautif que nous l’avons cru. A nous de continuer le chemin.

 

Nous vous pleurons Philippe Séguin, nous vous regretterons, nous ne vous oublierons pas. Pour la France, la perte est lourde. Mais reste l’essentiel, qui ne peut pas disparaître : vos leçons, votre exemple.

Vous étiez un homme d’Etat comme il en fut rarement dans notre Histoire, vous étiez l’honneur de la République, vous étiez un grand Français. De là où vous êtes, rassurez-vous,  et qu’importe les larmes de circonstances de ceux qui ne vous ont pas compris : cela ne peut pas s’effacer, cela ne peut pas ne pas avoir de suite.

Il y a vingt ans, dans A demain de Gaulle, Régis Debray écrivait pour rendre hommage au grand homme que fut aussi de Gaulle pour vous : « En le saluant, lui, vous saluerez d’avance tous les imprévisibles qui, sur notre champ de cendres, feront lever des vivants ». La citation vaut pour vous qui venez de nous quitter. A demain Philippe Séguin. n

12 janvier 2010

 

Voici le texte de l'entretien que m'avait accordé Philippe Séguin pour le n° 2 de la revue Libres, numéro paru en mai 2004. Il est bon relire aujourd'hui ses fortes paroles.

Etre le sujet

de sa propre Histoire

 

libres - Quelle image l'enfant de Tunis que vous étiez se faisait-il de la France avant qu'il ne la découvre ?

 

philippe séguin - C'était une image extraordinairement idéalisée. Concrètement. La France en Tunisie, c'était un drapeau, c'était une administration mais qui n'étaient jamais que parallèles à un drapeau et à une administration locale qui continuait à exister. La Tunisie était un pays par lui-même, même s'il était sous protectorat. Mais la France, c'était surtout le facteur qui permettait d'avoir une place particulière dans la hiérarchie sociale locale ; dès lors qu'on était français, on était mieux et plus que les autres. J'ai été très satisfait de cette situation même si elle constituait une marque de domination dépassée et colonialiste. La France, c'était cela ; cela plus l'évocation de la mère-patrie qui n'est jamais aussi belle que lorsqu'on en est loin. Michel Jobert a écrit de très belles pages là-dessus. Ce qui fait que la France imaginée est toujours beaucoup plus belle que la France réelle, qu'on va découvrir ensuite.

 

libres - Aujourd'hui, quel regard portez-vous sur notre pays, quant à sa puissance et à son rôle ?

 

philippe séguin - Je dirais volontiers que ce sont des sentiments contrastés et paradoxaux. Contrastés et paradoxaux parce que je ressens non pas tant seulement la menace d'une spirale du déclin que l'absence de réaction réelle à cette spirale. Et en même temps, je suis toujours épaté par la capacité de ce pays à résister à ceux qui le gouvernent. C'est tout de même assez extraordinaire qu'il reste ce qu'il est en dépit de tout ce qui lui arrive et de tous les mauvais coups qui lui sont portés. Je ne fais pas allusion à des gouvernants en particulier, ni même aux seuls gouvernants. Je fais référence à tous ceux qui occupent des postes de responsabilité et qui globalement ne sont pas à la hauteur des défis à relever – non pas intellectuellement mais moralement, spirituellement. Et pourtant, malgré tout cela, le pays continue à exister et finalement à peser, ce qui est tout de même extraordinaire. Cette capacité de la France à résister, à survivre à tout – j'espère du moins que cela continuera – est quelque chose d'assez stupéfiant.

 

libres - Et le gaullisme dans tout cela ? Qu'en est-il aujourd'hui ? Est-ce simple­ment une pensée politique qui n'a d'influence que par épisodes ?

 

philippe séguin - Je ne crois que ce soit une idéologie. Cela n'a jamais été et cela ne sera jamais un manifeste électoral. Ce n'est pas un corps de réponse permanent, mais plutôt un ensemble de principes et de valeurs à la fois simples et extraordinaire -ment exigeants. Je dirais volontiers que la phrase qui est reproduite au bas du monu­ment de Colombey et qui peut passer pour une évidence, une banalité, une tautologie, est finalement une phrase forte. « II n'y a de querelle qui vaille que celle de l'homme. » Je crois que le gaullisme, c'est la volonté de garantir à chacun la capacité de peser sur son destin, aussi bien dans sa dimension individuelle que dans sa dimen­sion collective, d'être sujet de sa propre histoire. Et tout le reste en découle : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, la participation dans l'entreprise, le Non à l'ar­mistice, enfin tout est là. C'est dire si ce sont, à mes yeux, des principes et des valeurs éminemment modernes dans un monde où précisément tout est fait pour transformer les femmes et les hommes en objets, en vagues consommateurs d'images, de produits divers, en non-citoyens, et surtout pas en décideurs. En cela, c'est une pensée, un corps de doctrines qui demeurera à jamais. Mais, je le répète, ce qui est simple est aussi extraordinairement exigeant. Le gaullisme, c'est le contraire du renoncement, c'est « renoncer au renoncement » a-t-on assez dit ; être sujet de son destin, c'est être responsable, libre, toutes ces choses inconfortables et pas vraiment dans l'air du temps, où l'on décide pour vous, où l'on pense pour vous.

 

libres - II n'y a plus de formation politique qui se revendique explicitement du gaullisme. Tant mieux ou tant pis ?

 

philippe séguin - Écoutez, j'ai quand même essayé pendant vingt-cinq ans d'en­tretenir la flamme du gaullisme dans une formation politique qui continue à se réclamer de lui, alors je serais malvenu de dire « tant mieux », même si je comprends ce que veulent dire ceux qui disent « tant mieux », même si je le comprends très bien. Je n'ai d'ailleurs pas discuté votre proposition : il n'y a plus aucune formation qui fasse du gaullisme une référence. Comme je suis bienveillant, je veux croire qu'il reste des gaullistes dans telle ou telle formation, même si je pense qu'ils se sont trompés en choisissant d'y rester.

 

libres - Hormis de Gaulle, une autre figure a compté dans votre parcours poli­tique, celle de Mendès-France. Quelle influence a-t-il eu sur vous ?

 

philippe séguin - Je retrouve en Mendès-France ce que je retrouve en de Gaulle. Ce qui explique probablement leur impossible rendez-vous : ils sont trop semblables, en dépit des différences affichées, pour pouvoir s'entendre longtemps. Même si je crois qu'il y a un respect mutuel - probablement un respect plus fort encore de la part de de Gaulle pour Mendès que de Mendès pour de Gaulle, ce qui explique la supé­riorité au final de de Gaulle. Mais Mendès mérite incontestablement le respect parce qu'il a voulu être l'homme libre, parce qu'il a parlé le langage de la vérité, parce qu'il a été à la fois lucide et courageux. Et finalement son expérience aura été utile : parce qu'il a vu ce qu'on avait réservé à Mendès qui avait mis un terme à la guerre d'Indochine, de Gaulle a pu se préparer à ce qu'on lui réserverait à la fin de la guerre d'Algérie.

 

libres - Les Français se souviennent de votre engagement fort au moment de Maastricht, et notamment du débat qui vous opposa à François Mitterrand. C'était il y a plus de dix ans. Cette année, on parle beaucoup de Constitution européenne. Quel est votre sentiment sur ce projet ?

 

philippe séguin - II peut paraître étonnant et paradoxal et pourtant il est bien ce que je vais vous dire. Je ne suis pas hostile par principe à l'idée d'une Constitution européenne, ne serait-ce que pour une raison : parce que cela aura l'immense intérêt de limiter le champ d'intervention du domaine européen. Actuellement, cette limita­tion du champ n'existe pas. On crée du droit dans les domaines les plus divers, en toute liberté. On s'engage par des jurisprudences, par des analogies, que sais-je encore... et tout cela au nom d'une sorte de droit dont on ne sait d'où il vient, de Dieu, de ses saints... ou de la démocratie-chrétienne. Là, au moins, les choses seront cadrées. Alors si une Constitution européenne consiste en une synthèse des traités actuels, constitue une véritable réponse au principe mystérieux de la subsidiarité – principe qui actuellement se décline de la manière suivante : tout ce qui est à l'Europe est à l'Europe et tout ce qui est aux nations se discute –, pourquoi pas ? Tout dépend main­tenant de ce qu'il y aura dedans. Je crois que le système fédéral serait une erreur profonde. Je crois que c'est le contraire de ce qu'on souhaite faire. Il y a un certain nombre de principes, de liberté certes mais aussi d'égalité, qui fondent la spécificité européenne, grâce en particulier à Napoléon qui, à la suite des armées révolution­naires, puis à leur tête, puis ensuite de manière autonome, les a exportés dans une grande partie de l'Europe. Il y a un principe d'égalité, un principe démocratique, qui fait que les nations existent, et que ce ne sont pas les régions, les provinces ou je ne sais quoi d'autre, qui doivent se substituer à elles. C'est d'ailleurs un problème très important et qui a toujours été traité en France avec une certaine condescendance nuancée de légèreté. Je crois qu'avec les mouvements en cours en ce moment à l'Édu­cation nationale, qui sont plus moraux que matériels, on prend la mesure de ce que la décentralisation n'est pas un mot magique qui règle tous les problèmes mais qu'elle est une idéologie qui se heurte à des traditions très ancrées dans la mentalité française - des traditions très heureuses, en particulier celle d'égalité.

 

libres - Vous semblez relier la question de la Constitution européenne à celle de la décentralisation. En effet, on peut se demander si les projets européens ne visent pas à passer au-dessus de l'échelon national, au-dessus des États, pour construire une structure supranationale sise à Bruxelles et composée de régions plus ou moins auto­nomes.

 

philippe séguin - L'Europe des régions est le vieux rêve de certains européistes. C'est un rêve qui a des fondements idéologiques, c'est un rêve conservateur, c'est un rêve libéral, c'est un rêve d'avant la Révolution française, ou de ses tous débuts, disons de la révolution aristocratique, allons jusqu'au 4 août, soyons bons. Allons jusqu'au 4 août 1789 ; ne les excluons pas de la Révolution, même si la tentation est grande. Il n'en demeure pas moins une réalité incontournable : à ce jour, la nation est le seul lieu de la démocratie. On me dit qu'il existe des démocraties infra-nationales. Peut-être oui, mais au niveau communal. J'observe d'ailleurs que la commune est liée organiquement à l'État, puisque le maire est à la fois l'agent de l'État et le responsable de la collectivité. En revanche, la démocratie départementale, la démo­cratie régionale, a fortiori la démocratie régionale, je demande à voir. J'observe que lorsque l'on rempaille une chaise dans le salon d'honneur d'une mairie, on crie aux dépenses somptuaires alors qu'un certain nombre de satrapes régionaux peuvent se construire des palais dans l'indifférence générale. C'est bien la preuve qu'il n'existe pas d'opinions publiques ou de peuples régionaux ou départementaux. D'autre part, la nation est jusqu'à plus ample informé – là encore, j'attends la démonstration du contraire –  le lieu privilégié de la solidarité. Quand vous faites l'inventaire de tous les mouvements centrifuges, vous vous rendez compte généralement qu'ils ne concernent pas les régions les plus pauvres. S'il y a une Ligue du Nord en Italie, c'est parce qu'il y a un certain nombre d'Italiens du nord qui ne veulent plus payer pour les Italiens du sud, c'est-à-dire faire jouer la solidarité. Si les Flamands en ont assez des Wallons, ce n'est pas parce que les Wallons parlent français, c'est parce qu'ils en ont assez de payer pour les Wallons. Vous pourriez dresser un catalogue d'autres exemples. J'observe que ce ne sont pas les régions les moins riches qui sont les plus autonomistes. Je pense que la Lorraine est très modérément régionaliste. Elle aime­rait beaucoup la solidarité de l'État pour avoir enfin un TGV, ce qu'elle n'a pas juste­ment parce que c'est chacun pour soi, déjà. Je n'ai pas l'impression que le Limousin attend de l'autonomie locale la solution à ses problèmes. Non, les régionalistes se trouvent en Rhône-Alpes, en Poitou-Charentes ; ce sont des gens qui, permettez-moi l'expression, en ont « plein les fouilles » et ne veulent pas partager. La Corse, elle, est un cas très particulier. C'est pourquoi, démocratie et solidarité étant deux principes auxquels pour ma part je suis très attaché, la régionalisation ne me paraît pas une heureuse solution.

Alors maintenant, reste l'Europe... En 1992, j'étais avec ceux qui votaient « Non » parmi les seuls à dire qu'il y avait un déficit démocratique en Europe. Aujourd'hui, tout le monde le reconnaît. Pourtant, on n'a toujours pas réglé le problème. Par conséquent, je ne vois pas d'ensemble multi-national où règne la démocratie. Qu'on me le montre ! Je le verrais volontiers. Pour l'instant, j'attends.

 

libres - Justement, le projet de décentralisation du gouvernement vous semble-t-il aller dans le bon sens ? Certains font appel, pour le justifier, à la réforme de 1969 sur la régionalisation qu'avait voulue le général de Gaulle.

 

philippe séguin - Curieux retour des choses. Curieux retour des choses. Mais quel est le projet de décentralisation du gouvernement? On n'en sait rien. J'ai entendu parler de deux choses, à titre principal. D'abord, d'une réforme constitution­nelle par laquelle on a décrété que la France serait désormais une République décen­tralisée. J'avoue que cela ne m'a interpellé que partiellement. Comme je ne sais pas ce qu'est une République décentralisée, j'ai peine à me faire peur. Cela ne veut strictement rien dire – enfin, ce ne sont pas les premiers propos qui ne veulent rien dire. Ensuite, on me dit que, dans l'Éducation nationale, l'on veut faire passer la gestion des personnels ATOSS du Recteur aux collectivités régionales ou départementales ? Si on pense, comme j'ai cru le voir écrit, que le 21 avril –  le drame du 21 avril ! – est lié au fait que les ATOSS n'étaient pas gérés au bon niveau, c'est une façon de voir les choses dont je vous dit tout de suite que ce n'est pas la mienne.

 

libres - On a vraiment le sentiment, avec cette réforme de décentralisation, qu'on veut déshabiller l'État, autant pour des raisons idéologiques que budgétaires.

 

philippe séguin - Attendez. Attendez... Moi, j'ai combattu les textes de 1982. Je n'étais pas le seul. Mais je suis le seul à ne pas en avoir honte aujourd'hui. Et je suis d'autant plus à mon aise que j'observe une chose : alors que l'évaluation est la tarte à la crème du moment, personne n'a jamais procédé à une évaluation de la décentrali­sation de 82. Mais qu'on nous dise enfin ce qu'elle a apporté ! Qu'on nous dise aussi ce qu'elle a éventuellement pu coûter. J'entends dire qu'il y a trop de fonctionnaires. Je n'ai pas le sentiment qu'avant 1982, la France était un pays sous-administré, or Dieu sait si on en a créé des fonctionnaires depuis cette date, du fait même de la décentralisation ! J'entends dire aussi que, du coup, les lycées ont été modernisés plus rapidement. C'est donc qu'on a dépensé davantage ! Curieuse façon pour l'État de jouer les vertueux en passant la promesse de vice à ceux qui sont à l'échelon au-dessous. A quoi cela rime-t-il ? Le contribuable ne se découpe pas en tranches. Le contribuable fait un total de tout ce qu'il doit verser. Qu'il le verse à l'État ou aux collectivités locales, cela le plonge dans l'indifférence la plus complète. Pourtant, cela a l'air d'avoir une grande importance pour certains. C'est idiot.

 

libres - Passons maintenant au domaine international. A l'occasion de la guerre américaine en Irak, la plupart des commentateurs ont considéré qu'on avait assisté là à un retour de la France sur la scène internationale. Êtes-vous d'accord avec cette analyse ?

 

philippe séguin - J'ai eu l'occasion d'exprimer certaines réserves sur les moda­lités de cette position et c'était finalement des réserves de fond. Pardonnez-moi, mais je ne voudrais pas y revenir. Je vais plutôt vous dire comment, selon moi, les choses devraient être.

Lorsqu'on se lance dans un jeu géostratégique aussi complexe et aussi important que celui dans lequel on s'est lancé, on doit le faire au nom d'un objectif clair. Quel pouvait être, dans le cas précis, cet objectif ? Au risque de faire dresser les cheveux sur la tête de certains de mes amis gaullistes, l'objectif clair était d'assurer l'autorité du système multilatéral. Pourquoi cela peut-il hérisser certains de mes amis gaullistes ? Parce qu'ils s'arrêtent à certaines positions du Général qui ne s'expliquent, à mes yeux, que par le contexte du moment. C'est vrai que de Gaulle a parlé du « machin », mais du «machin » dans certaines circonstances ! De la même façon qu'en 1940 il pense qu'il faut faire la guerre à l'Allemagne et qu'en 1962 il faut se réconcilier avec elle, c'est-à-dire faire le contraire. Parce que les circonstances chan­gent, mais que les principes à mettre en œuvre au nom de la France demeurent les mêmes. Aujourd'hui, si nous voulons être libres, si nous voulons avoir la capacité, nous Français, de peser sur notre destin individuel et collectif, si nous voulons faire passer notre message aux autres peuples en leur disant « usez de votre droit à peser sur votre destin individuel et collectif», il faut que l'on appartienne à un monde où il soit possible de le dire. On ne peut pas avoir la même politique étrangère selon que l'on est dans un système d'affrontement de deux blocs hostiles ou dans un système où l'un des deux blocs s'est effondré. L'existence de deux blocs hostiles a des implications ; la disparition de l'affrontement a des conséquences. Parmi ces multiples conséquences, je n'en prendrai qu'une au passage, celle concernant le Tiers-monde. Pour qu'il y ait un Tiers-monde, il faut qu'il y en ait deux autres, et ce n'est pas une boutade. Le Tiers-monde n'existe plus. Parce que le Tiers-monde n'existait que par le jeu subtil de mise en concurrence des deux Grands, qui redoublaient de faveurs pour l'attirer à eux. Eisenhower ne voulait pas faire le barrage d'Assouan ? Aussitôt les Russes arrivaient, à quatre pattes. Les peuples voulaient se décoloniser ? Aussitôt les Russes étaient là pour les y aider. Vous avez des stades chinois et des avenues soviétiques dans toute l'Afrique. Et la présence américaine en Afrique ne s'expliquait que par les mêmes raisons. De la même façon, la France aussi jouait entre les deux blocs. Elle avait son camp, mais enfin elle discutait avec l'autre, histoire de peser. Aujourd'hui, tout est différent. Vous vous retrouvez dans un autre contexte, vous vous retrouvez dans un monde unipolaire. L'objectif est donc clair : il faut lutter contre le monde unipolaire ! Mais le monde multipolaire, contrairement à ce que j'entends dire, ne se fera pas tout seul ! Il faut le fabriquer, et pour le fabriquer, dans l'immédiat, il faut faire en sorte que, dossier par dossier, ce ne soit pas les Etats-unis qui décident seuls, avec quelques féaux auxquels ils donnent l'illusion de la participation à la décision, mais que ce soit un aéropage auquel, si possible, on participe. Donc les Nations-Unies. Donc le démar­rage est excellent. L'intervention en Irak, pourquoi pas ? Mais autorisée par les Nations-Unies, et autorisée par les Nations-Unies sur la base de données incontes­tables. Sinon, on est dans le domaine des apparences.

Maintenant, est-ce que l'on n'en a pas trop fait ? Est-ce qu'à un moment donné on n'a pas oublié quel était l'objectif ? Est-ce qu'à un moment donné on n'a pas oublié que le pire serait que les États-Unis partent en guerre après avoir fait semblant de passer par l'ONU et nonobstant sa position ? Et bien le pire est arrivé. Et à mon avis, on aurait pu l'éviter. Peut-être n'y aurait-il pas fallu parler de veto tout de suite. Et à quoi bon aller faire du prosélytisme chez les autres membres ? En réalité, on s'en moquait de ce qui allait se passer en Irak. On savait bien que les Américains allaient bien finir par y aller. Le problème était de savoir quel était l'objectif servi. Là, visi­blement, ou bien on n'avait pas cet objectif, ou bien on l'a perdu en route, ou bien on n'a pas su le servir. En tous les cas, le résultat est plutôt complexe.

 

libres - Vous évoquez le message de la France, ce message particulier qu'elle doit délivrer, celui de la diversité du monde. Mais pour faire entendre ce message, il faut déjà avoir une voix propre, et donc défendre sa langue. Or, on a le sentiment que c'est loin d'être le cas. La langue française est plus que sur le recul.

 

philippe séguin - D'abord, il y a une erreur à ne pas commettre. C'est de croire qu'il n'y a que la langue à défendre, alors que la francophonie, c'est autre chose. La langue n'est pas seulement un vecteur de communication, c'est aussi une façon de voir le monde, de le structurer. On ne pense pas le monde de la même façon quand on peut, comme nous, donner deux noms à la mondialisation alors que les autres peuples n'en ont qu'un seul. En France, on peut faire un distinguo en expliquant que la mondialisation ne doit pas être la globalisation alors qu'ailleurs dans le monde on parle uniquement de globalisation, sachant qu'elle est ce qu'elle est. D'autre part, il faut bien comprendre que ce n'est pas en édictant des mesures protectrices, à l'OMC ou je ne sais où, que l'on servira le mieux la langue française. Ces mesures ne résiste­ront pas à la première poussée des eaux. L'essentiel, en ce domaine, se fera le jour où il y aura un marché pour nos œuvres cinématographiques, littéraires, culturelles. En conséquence, ce qui est prioritaire, ce qui est vital, ce qui est une condition de survie, pour nous et notre spécificité, c'est le développement des zones francophones. Tout le reste est billevesées. Jusqu'à présent, on réserve de beaux thèmes de discours au développement des zones francophones, mais disons que politiquement et financière­ment, on s'en tape le coquillard ! Parfois avec de bonnes raisons, en expliquant que tel ou tel dirigeant gaspillerait de toute façon l'argent qu'on lui donnerait, ce qui est juste. Mais il est juste aussi de dire que c'est justement grâce à nous que le dirigeant en question continue à sévir là où il est. Il y a d'autres manières de concevoir le déve­loppement, or de ce côté-là rien ne se fait. Je suis, pour ma part, très déçu de l'action – c'est un bien grand mot – de l'Organisation Internationale de la Francophonie. J'attends de voir ce que va faire M. Diouf à sa tête.

 

libres - Ce qui frappe dans vos propos, c'est votre grande liberté de ton. Certes, vous avez toujours aimé dire haut et fort ce que vous pensiez, mais vous semblez ces derniers temps véritablement « vous lâcher » si je puis dire, notamment dans vos jugements récents concernant l'UMP. Qu'est-ce qui vous démarque fondamentale­ment de l'UMP et de la politique de Premier ministre ?

 

philippe séguin - Écoutez, concernant l'UMP, réglons cela rapidement. L'UMP est un parti de droite. Moi, je suis entré en politique et en gaullisme simultanément, non pas parce que je choisissais la droite, mais précisément pour proposer quelque chose qui la dépasse. A partir du moment où une dérive vers la droite s'est définitive­ment accomplie, je n'ai rien à faire dans ce parti, ce n'est plus ma famille. Pour le reste, je ne suis pas sûr que l'UMP soit un lieu de débat très approfondi et j'observe avec un intérêt teinté de surprise que les critiques les plus dures à l'encontre du prési­dent de la République lorsqu'il a pris sa position concernant l'intervention en Irak sont venues des rangs de l'UMP. Elles ne sont pas venues du PC ni de l'extrême-droite, elles ne sont pas venues du PS, elles sont venues de l'UMP ! C'est pourquoi, je regrette d'autant moins de ne pas y être. Quant à ma liberté de ton, je l'ai payée assez cher. Je l'ai payée en refusant de continuer à faire de la politique. Je suis parti volontairement. Je pense qu'on aurait fini par me trouver une circonscription, mais je n'ai pas souhaité aller servir des idées qui, désormais, n'étaient plus les miennes. Et mener un combat contre une dérive droitière, déjà accomplie, revenait à se battre contre des moulins à vent. La seule chose qui m'interpelle encore un peu, et qui me rassure finalement sur mon passé, c'est qu'il y a quand même aussi un certain déca­lage entre le président de la République et son gouvernement ou sa majorité. Je pense quand même qu'il est moins conservateur qu'eux, plus ouvert qu'eux. Évidemment, c'est très compliqué puisqu'il est seul, mais n'en demeure pas moins qu'il y a quelque chose de vrai dans ce que je vous dis là.

 

libres - Et vous-même ? Ce livre, Itinéraire dans la France d'en bas, d'en haut et d'ailleurs, dans lequel vous vous livrez comme jamais auparavant vous ne l'aviez fait, n'est tout de même pas un testament politique ? Est-ce un moyen pour vous d'entrer dans une autre relation avec les Français et ainsi de prendre date pour l'avenir ?

 

philippe séguin - Je ne sais pas. Je n'en ai aucune idée. On verra. Ce qui certain par contre, c'est que j'ai bien l'intention d'user de ma parole lorsqu'il me semblera qu'elle pourra être utile au pays.

 

Propos recueillis par Raphaël dargent

 

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