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Petite grandeur

ou grande petitesse?

 

Considérations sur les hommes

qui nous gouvernent

 

par Raphaël Dargent

 

 

 

C’est aux petites choses qu’on reconnaît les grands hommes, écrivait Montaigne.  C’est à cette remarque pleine d’à propos que je songeais l’autre jour en regardant Nicolas Sarkozy expliquer aux journalistes qui évoquaient devant lui son malaise estival : « Je n’ai pas le droit d’être négligent dans ma façon de m’hydrater. » Ne pas avoir le droit d’être négligent dans sa façon de s’hydrater, que penser d’une telle phrase, sinon qu’elle est tout simplement stupéfiante, ahurissante, sidérante dans la bouche d’un président de la République, au point que pour ma part, après être resté sans voix, les yeux écarquillés, comme si je venais de prendre un coup à l’estomac, j’y ai vu un signe, le signe que j’attendais depuis plusieurs années : il me semblait qu’on venait de toucher le fond du fond, que la fonction présidentielle était à terre, et avec elle ce qui restait de légitimité aux politiques, qu’en somme nous venions d’engager la dernière pente de notre déclin, d’entrer dans la phase terminale du cancer qui mine de l’intérieur notre pays depuis quarante ans. Ne pas être négligent dans la façon de s’hydrater, n’était-ce pas plutôt une préoccupation de sportif ? Le Président avait-il pu dire une chose pareille ? N’avait-il pas d’autres raisons, à la place qu’il est, de n’être pas négligent ? N’avais-je pas rêvé ou mal compris ? Y avait-il eu interférence entre l’image et le son, entre l’image de Nicolas Sarkozy et les mots du cycliste américain Lance Armstrong ? Non, je ne rêvais pas, et il n’y avait eu nul « bug » comme on dit aujourd’hui, nul « emberlificotage » dans les fils ni dans les ondes. C’était bien les mots du chef de l’Etat. Nous en étions là.

Le lendemain, les médias ne retinrent unanimement qu’une seule phrase de l’entretien, celle dans laquelle le président de la République avait qualifié de « coupables » les hommes mis en examen dans le procès Clearstream, façon abrupte pour lui de clouer au pilori de la vindicte populaire Dominique de Villepin, ce fou de présomption qui s’était désigné comme son ennemi juré dans son propre camp. Façon abrupte mais mot malheureux. On raconta que Nicolas Sarkozy avait une fois de plus « dérapé » verbalement, puis s’en était rendu compte, ce qui avait valu à ceux qui l’entouraient alors de passer après l’entretien un fort mauvais quart d’heure.

Qu’on me permette de trouver bien légers ceux qui se sont précipités comme un seul homme pour prendre la défense de Dominique de Villepin, lequel vaut certes mieux que son adversaire par le style, la tenue ou la prestance, mais point sur le fond. Nous l’avons vu à l’oeuvre à la tête du Gouvernement de 2005 à 2007. Certains semblent avoir la mémoire bien courte qui, par anti-sarkozysme, voient ou veulent voir dans ce grand homme par la taille un grand homme par la valeur. Je crains que ceux-là ne prennent à nouveau leurs rêves pour des réalités. Il ne suffit pas de dépasser le mètre quatre-vingt pour se rapprocher de De Gaulle. Pour ma part, ma conviction est faite : dans ce combat de coq qui agite l’arène politique, les coups tordus viennent de partout, et le spécialiste de l’Empire qu’est Dominique de Villepin aurait dû, plutôt qu’ourdir en coulisse quelques machinations politiciennes, se souvenir de son échec de 1997 quand il conseilla la dissolution de l’Assemblée nationale à Jacques Chirac : n’est pas Fouché qui veut. Reste que tout cela ne grandit aucun des deux protagonistes.

 Quelques jours plus tard, on apprenait grâce à la télévision belge que, lors de la visite présidentielle de l’entreprise Faurecia dans l’Orne, l’équipe du Président avait procédé à une sélection de salariés de petites tailles afin de ne point faire d’ombre à ce dernier sur l’estrade d’où il parlait. Cela ne fit point d’ombre mais cela fit grand bruit. Quoi de neuf pourtant ? On avait vu déjà le Président juché sur trois volumes de bottin pour serrer la main à Georges Bush devant les objectifs et paraître ainsi aussi grand que son vis-à-vis, lequel lui rendait pourtant quinze bons centimètres, astuce qui, lorsqu’elle fut révélée, nous fit monter le rouge aux joues. Chacun avait pu remarquer aussi que son épouse, taille mannequin, ne portait plus de talons, mais que lui portait parfois des talonnettes, ce qui dénote sûrement chez l’individu d’un machisme de mauvais aloi. Je sais bien que Louis XIV dans le portrait qu’en fit Hyacinthe Rigaud porte des talonnettes (rouges !), mais c’est la mode de l’époque.  Plus récemment, on vit Nicolas Sarkozy à l’ONU se hisser sur une estrade pour paraître plus grand derrière le micro, ce qui là encore fut filmé et confina au ridicule. Que le Président français, qui mesure un mètre soixante-huit, éprouve une sorte de complexe d’infériorité, ne regarde en vérité que lui et on pourrait attendre, à ce poste de responsabilité, qu’il prenne sur lui et fasse abstraction, sans devoir à tout moment, justement dans l’exercice de ses fonctions, chercher à prendre une revanche sur la nature, à faire payer aux autres son mal-être et à compenser sa petite taille par quelques artifices qui, s’ils grandissent un peu sa petite personne, ne grandissent pas l’image de notre pays. Et enfin, est-ce à la taille des gouvernants qu’on juge leur politique ? Napoléon, auquel d’aucuns, au terme de raccourcis pour le moins incongrus, comparent Nicolas Sarkozy, mesurait la même taille. Quant à Louis XIV, est-ce si important de savoir qu’il mesurait en réalité un mètre quatre-vingt-deux et non pas un mètre soixante et un comme on l’a longtemps cru ? Certes, Charles de Gaulle mesurait un mètre quatre-vingt-treize, mais plus près de nous François Mitterrand n’était pas bien grand (un mètre soixante-douze) ; quoi qu’on puisse dire de la politique de ce dernier – et nous avons abondamment dit par ailleurs !– il ne se prêtait point à ces pitreries et savait en imposer à ses partenaires par un autre moyen que des talonnettes ou des estrades, un moyen qu’on appelle charisme. Que Nicolas Sarkozy le comprenne : les Français n’ont point honte d’avoir un Président petit par la taille ; ils ont honte d’un Président qui fait tout et n’importe quoi, jusqu’au ridicule, pour masquer cette petite taille, et qui, en agrandissant par quelques gadgets grotesques son image, réduit celle de la France. 

Dans le même ordre d’idées, on se souvient qu’un hebdomadaire de renom avait gommé les bourrelets disgracieux du dit Président, quand celui-ci à peine élu s’était exhibé torse nu en vacances. La technique permet décidément bien des  miracles : en quelques clics, on retouche des photos, rendant au Président une silhouette de jeune homme, comme dans ces vieilles publicités avant-après qui vantent les mérites de pilules amaigrissantes ou de quelques autres remèdes providentiels contre les kilos superflus. Quand dans les années Trente le monstrueux Staline faisait retoucher des photos, c’était pour effacer l’image de concurrents politiques ; Nicolas Sarkozy, lui, est un démocrate, il a d’autres préoccupations : il enlève des kilos ou rajoute des centimètres. C’est à ces détails qu’on mesure à quel trente-sixième dessous politique nous sommes parvenus : la propagande n’est plus ce qu’elle était, elle s’attache à de bien ridicules objets. Je remarque que la presse se fait largement l’écho de ces questions de fond. Le Figaro notait ainsi récemment que nombre de Ministres, copiant le Président avaient maigri eux aussi. Nous étions heureux pour eux. En somme, il n’y avait plus au Palais que des sportifs, des gens bien portants, bien dans leur corps et dans leurs baskets. Assurément, avec de tels champions, nous étions bien gouvernés.

 Mais deux « affaires », comme disent les journalistes, allaient bientôt secouer le landernau politico-médiatique. La première concernait le ministre de la Culture, lequel était monté au créneau pour défendre un peu vite et sans mesure un cinéaste américain condamné dans son pays pour viol sur mineur. On entendit même quelques gens du métier relayer le Ministre et parler d’ « immunité artistique » ! Comme si le talent avait à voir avec le sens moral ! Ne pouvait-on pas être un artiste de premier plan et un bien méchant homme ? Frédéric Mitterrand, neveu d’un ancien président de la République, aggrava son cas quand furent exhumés les mots qu’il avait lui-même écrit dans un ouvrage à succès, relatant ses propres relations sexuelles tarifées avec des mineurs. Face au scandale qui grossissait, l’imprudent se sentit obligé de venir s’expliquer devant les Français. On vit donc ce spectacle surréaliste d’un ministre de la République faire devant des millions de téléspectateurs une leçon de choses, leur expliquer combien son homosexualité n’avait rien à voir avec la pédophilie dont on l’accusait, et combien il condamnait avec force le tourisme sexuel. Au-delà de l’extrême gravité des actes en question, le lamentable résidait encore dans le fait qu’on en soit réduit à écouter cette tirade dans la bouche d’un Ministre, d’un homme censé représenter l’Etat et la Culture. Preuve supplémentaire que nous étions décidément descendus très bas, si bas que nous étions désormais sous la ceinture et même dans les fonds de culotte. Le drôle dans l’affaire – car comme écrivait Beaumarchais, mieux vaut en rire pour n’avoir pas à en pleurer – fut le défilé de tous ces membres du Gouvernement et députés de droite qui, après que Nicolas Sarkozy ait apporté son soutien au Ministre, vinrent au secours de l’accusé. Faut-il qu’ils soient serviles ces gens pour défendre l’indéfendable et celui qu’ils vilipendaient il y a peu ! Frédéric Mitterrand n’avait rien fait d’autre pourtant que changer de camp en entrant dans le Gouvernement, mais c’était à leurs yeux suffisant pour devenir tout à coup fréquentable et tout se permettre. Un tel ralliement valait tous les certificats de moralité. Décidément, notre pays n’était plus que le royaume de Lilliput ; nous étions parmi les nains.

 La seconde affaire intervint dans la foulée, ce qui démontre qu’un malheur ne vient jamais seul et que les ennuis attirent les ennuis. On apprit que le fils du Président, âgé de seulement 23 ans mais avide de marcher sur les sentes balisées par son père, s’apprêtait, après son élection comme Conseiller général, à être élu à la tête de l’Epad, Etablissement public d’aménagement de la Défense, à la place de Patrick Devedjan, pressenti pour ce poste. La valeur n’attend certes pas le nombre des années, mais enfin chacun vit à juste titre dans cette décision l’expression du népotisme du pouvoir. Pourtant, une fois encore, le plus choquant n’est pas nécessairement là où l’on croit. Le népotisme existe de longue date, et l’on se demande bien pourquoi, par quel miraculeux progrès de la moralité, il cesserait d’exister, et pourquoi les Gouvernants d’aujourd’hui seraient sur ce plan plus honnêtes que leurs prédécesseurs. Selon que vous serez puissants ou misérables, la fable est connue. Il y a dans ce triste constat de quoi pourtant nous réjouir : La Fontaine n’est pas dépassé et peut encore servir. Oui, le plus choquant est ailleurs : exactement dans la concomitance de cette décision et du discours que prononça le père de l’intéressé, Nicolas Sarkozy, le 13 octobre dernier. Dans un long discours consacré à l’avenir des lycées, le président de la République, après avoir rappelé que c’est Napoléon qui créa l’institution, insista sur sa véritable signification : l’avènement de la méritocratie républicaine. « La création du lycée, c’est le geste fondateur de notre éducation nationale. C’est un geste qui signifiait, très concrètement, la fin des privilèges de la naissance. Cela voulait dire : "désormais, en France, c’est de l’école que sortiront les élites". Et pas de la naissance. Cela voulait dire : "désormais, ce qui compte en France pour réussir, ce n’est plus d’être “bien né” : pour réussir, il faut travailler dur, et avoir fait la preuve, par ses études, par son travail, de sa valeur" ». Pas de chance : en fait de mérites scolaires, Jean Sarkozy a redoublé sa première année de Droit, puis sa deuxième, ce qui, pour le moins, ne fait pas de lui un juriste de premier ordre. Comment alors prétendre dans ces conditions présider un organisme public aussi important que l’Epad, c’est là un mystère que bien des docteurs en Droit ne pourraient pas résoudre. Oui, c’est la juxtaposition du discours et de la décision qui doit choquer, puisque le pouvoir fait le contraire de ce qu’il professe, s’essuie lui-même les pieds sur les principes qu’il défend devant les Français. Il y a certes bien longtemps que l’on sait que ceux qui nous gouvernent ne croient pas à ce qu’ils disent, et Nicolas Sarkozy ne déroge visiblement pas à la règle : il ouvre la bouche, bat des bras, secoue les épaules, mais ce sont d’autres qui tirent les ficelles, agitent la marionnette, laquelle peut tout dire sans avoir rien écrit, et sans même croire à ce qu’elle lit. Mais, une fois encore, était-on jamais allé aussi loin, aussi vite et aussi fort dans le décalage entre les paroles et les actes ? Je ne crois pas. Ce Président décidément est en la matière un beau champion qui surpasse tous ses prédécesseurs, lesquels n’étaient peut-être pas plus honnêtes mais avaient au moins quelques préventions à agir de la sorte et mettaient les formes à leurs machineries.... Désormais, foin de prudence et de pudeur ! Le pouvoir semble croire que plus l’imposture est grosse, plus elle est crédible. Nicolas Sarkozy ne souffrirait-il pas plutôt d’un complexe de supériorité ?

 On me dit pourtant que les électeurs de droite vivent mal ces récentes affaires, que l’image – l’image ! – du Président en sort troublée. Je veux croire que les déçus reviendront de leurs déceptions, puisqu’ils reviennent de tout. N’ont-ils pas peu à peu pris l’habitude d’être bernés, trahis, cocufiés, au point que c’est devenu pour eux, comme d’ailleurs pour les électeurs de gauche, comme une seconde nature. Mais la presse insiste qui révèle que selon un sondage les Français n’ont pas apprécié, ni la défense de Frédéric Mitterrand, ni la probable nomination de Jean Sarkozy. Les Français auraient-ils encore le sens de la grandeur ? Habitués qu’ils sont depuis des lustres à la bassesse, n’ont-ils pas perdus définitivement le goût des grands hommes ? N’a-t-on pas tout bonnement les dirigeants que l’on mérite et ne faut-il pas juger ceux-là à notre propre aune ? Le fait est que l’on trouve encore des électeurs, de gauche comme de droite, ce qui ne manque pas de m’étonner élection après élection, tant tout ce jeu ne veut plus rien dire, n’a plus aucun sens, si ce n’est celui de proroger dans leurs fonctions quelques traîtres en mal de trahison, quelques arrivistes en mal d’avancement, quelques larbins en mal d’abaissement.

Au regard de ce triste spectacle, je n’ai pour ma part nullement l’intention de participer à cette mascarade et nulle envie de me mêler à nouveau comme on me le suggère ici ou là au petit jeu des soutiens et du militantisme ; je préfère m’en remettre à mes chers Grands Hommes et retourner à mes livres d’Histoire. Certains esprits chagrins considèrent qu’il est réactionnaire, et pour tout dire fasciste, de rendre comme je le fais un culte aux grands hommes de notre pays, en magnifiant leur propre histoire. Les faits sont là pourtant : il est plus facile d’enjoliver le passé, qui connut en effet quelques grandeurs, que le présent qui semble ne connaître, de quelques côtés que l’on se tourne, que des médiocrités. Qu’on excuse mon obstination, mais aux petitesses de notre temps, je préfère les grandeurs d’hier. Ma nostalgie n’est pas prête de s’amenuiser. Il se peut qu’elle soit féconde.

 En somme, Nicolas Sarkozy, si soucieux de paraître plus grand qu’il n’est, soignant sa silhouette et son apparence, et désormais – on est content de l’avoir appris – vigilant quant à son hydratation, semble par sa personne et son attitude résumer à lui seul le pitoyable niveau de notre classe politique. Petit de taille, il aspire par tous les moyens à la Grandeur, mais à se comporter et à gouverner comme il fait, il atteint le résultat inverse : il n’est chez lui de grand que sa petitesse. De faible dimension, sa politique n’a pas plus d’envergure que sa personne. n