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La
Constitution
de Jack Lang... et consorts
La France et les
sirènes du parlementarisme
par
Raphaël Dargent
Le Président est évidemment seul à
détenir et à déléguer l’autorité de l’Etat ;l’autorité indivisible de l’Etat
est confiée tout entière au Président par le peuple qui l’a élu, qu’il
n’en existe aucune autre, ni ministérielle, ni civile, ni militaire, ni
judiciaire, qui ne soit conférée et maintenue par lui.
Charles
de Gaulle,
Conférence
de presse du 31 janvier 1964.
Je
ne souhaite pas que le président de la République ait
plus de pouvoirs qu’il n’en a déjà.
Je propose même qu’il en ait plutôt
moins.
Nicolas
Sarkozy,
Convention
UMP sur les institutions du 5 avril 2006
Drôle
d’anniversaire pour la Ve République ! Le 4 octobre prochain,
les corps constitués, peut-être les plus hautes autorités de l’Etat,
fêteront comme si de rien n’était les cinquante ans des institutions
gaulliennes, faisant preuve à l’occasion d’une belle mauvaise foi et
mine d’un unanimisme joyeux ; il y aura bien ici ou là quelques
colloques ou expositions pour célébrer l’évènement ; le journal télévisé
y consacrera trois minutes, entre les victimes des dernières inondations
et les résultats piteux de ses footballeurs. Notre vieux pays
continuera à faire comme si : comme si la Ve République
existait encore, comme si la France de Sarkozy était encore celle de De
Gaulle, c’est-à-dire tout simplement la France.
J’entends déjà ceux qui diront que jamais la Ve République ne
s’est si bien portée, qu’avec la dernière révision, votée par le Congrès
réuni à Versailles le 21 juillet dernier, les institutions sont
revivifiées, rajeunies, plus d’attaque que jamais. Quelques fortes
paroles, quelques mouvements d’épaules, quelques roulements de mécanique
devant un parterre de notables et de respectables figures, quelques
tapes dans le dos suffiront bien à maintenir l’illusion, mieux
flatteront les souvenirs, au premier rang, de quelques vieux messieurs
du gaullisme. Cela suffira pour inscrire ses petits pieds dans les pas
de géant du Général. Nul ne voudra voir – en tous les cas nul ne pourra
dire – que tout cela est mensonge, théâtre d’ombres, supercherie et
qu’en fait d’anniversaire il s’agit de prendre acte d’un décès, et
pire : que ceux-là mêmes qui célèbrent l’anniversaire sont ceux qui ont
provoqué la mort.
La
lente agonie de la Ve République
D’où
vient la Ve République ? Il n’est pas inutile ici de le
rappeler. Si la question institutionnelle – en réalité celle de l’Etat –
fut au coeur de la pensée politique de Charles de Gaulle, c’est que le
Général éprouva mieux que d’autres en 1940 la faiblesse congénitale – le
parlementarisme – de la IIIe République ; s’il démissionna en
janvier 46, c’est parce qu’il refusa d’être un jouet dans la main des
partis ; s’il jeta le 16 juin 1946 à Bayeux les bases de son projet
institutionnel, ce fut encore contre les conceptions parlementaristes de
la IVe République naissante ; enfin, s’il revint au pouvoir
en 1958, ce fut pour répondre à l’effondrement d’un système
institutionnel miné par les combinaisons partisanes et incapable de
résoudre les difficultés du pays, notamment à l’extérieur. Pendant
toutes ces années, et ensuite lorsqu’il tint les rênes de la France, le
Général ne cessa de marteler combien pour lui l’Etat devrait être
dirigé, et combien, dans ces conditions, le chef de l’Etat devait être
le sommet du dispositif institutionnel. Si le peuple français approuva
par référendum
le 22 octobre 1962 le principe de l’élection du président
de la République au suffrage universel, c’est parce que Charles de
Gaulle le voulut ainsi. Face aux intérêts partisans, au-dessus de la
cuisine et des arrangements politiciens qui sont souvent le lot d’un
parlementarisme débridé, le Général souhaitait dresser la haute figure
de l’Exécutif, de l’homme de la Nation, légitimé par elle, qui
transcende les clivages et incarne cette « puissance de gouverner » que
vantait en son temps le cardinal de Richelieu. Pour faire court, on
disait alors – et les détracteurs du Général trouvaient dans la formule
un argument supplémentaire contre son gouvernement – que la Ve
République était une « monarchie républicaine ». C’est exactement ce
qu’instituait la constitution gaullienne. Si l’expression fut créée par
Michel Debré, de Gaulle la reconnaissait volontiers ; à Peyrefitte, il
confiait alors : « Ce que j’ai essayé de faire, c’est d’opérer la
synthèse entre la monarchie et la République [...] une monarchie
républicaine. »
Discours de De
Gaulle le 4 septembre 1958 place de la République
On
peut dire que ce système fonctionna le temps que dura la Présidence,
c’est-à-dire le gouvernement – car le Général ne faisait pas la
distinction –, de De Gaulle. Mais – et c’est là la grande faiblesse de
la Ve République – comme le constatait lui-même le Général
dans ses Mémoires d’espoir : « En aucun temps et dans aucun
domaine, ce que l’infirmité du chef a, en soi, d’irrémédiable ne saurait
être compensé par la valeur de l’institution. » Et il est un fait que
ses successeurs ne bénéficièrent pas de « l’équation » propre au Général
du fait de son charisme exceptionnel et de sa légitimité historique. La
Ve République fut donc révisée ou son application infléchie.
Georges Pompidou maintint l’essentiel mais fut un président clairement
marqué à droite ; Valéry Giscard d’Estaing introduisit en 1974 le droit
de saisine parlementaire du Conseil du constitutionnel, ce qui provoqua
l’ire de Michel Debré ; quant à François Mitterrand, il accepta la
cohabitation, brisant ainsi l’un des principes majeurs des institutions
gaulliennes qui, d’une certaine façon, entendait mettre en pratique la
maxime du grand Corneille lorsqu’il affirmait que « c’est ne pas régner
que d’être deux à régner. » Tout cela pourtant n’était rien en
comparaison des quatorze révisions institutionnelles que Jacques Chirac
engagea sous sa présidence, révisions dont la plus importante fut celle
du quinquennat, qui en raccourcissant le mandat du chef de l’Etat
réduisait en même temps sa légitimité, celui-ci n’étant plus dès lors
élu que pour une durée équivalente à celle d’un simple député.
Contrairement à tout ce qu’on a pu lire et entendre, contrairement
surtout à la propagande absurde de la gauche socialo-communiste qui fut
toujours, depuis l’origine, hostile à la Ve République et à
l’idée de « monarchie républicaine », Nicolas Sarkozy ne souhaite
nullement renforcer le rôle et la place du chef de l’Etat ; il ne se
considère absolument pas comme, et n’envisage pas d’être, un « monarque
républicain ». Il le voudrait d’ailleurs, que sa nature propre, tout
sauf digne, et son style de gouvernement, tout en clinquant et en
rodomontades sans suite, le lui interdiraient. Non seulement Nicolas
Sarkozy s’inscrit dans la continuité et le droit fil de cette politique
parlementariste mais il procède avec cette 24ème révision
constitutionnelle à un véritable saut quantitatif dans l’inconnu,
refermant selon nous, sans l’avouer, la longue parenthèse des
institutions gaulliennes. Ségolène Royal, comme son ami Montebourg,
voulait une VIe République ; Nicolas Sarkozy, plus fin
politique et afin de ne pas brusquer son camp, l’a faite sans le dire,
ne sauvegardant que les apparences.
Un
manteau d’Arlequin
En
fait, pour ceux qui suivent cette affaire avec intérêt, il n’y a là
aucune surprise. Il faut reconnaître cette qualité au nouveau chef de l’Etat :
en la matière, il fait ce qu’il a promis ; le Président ne fait
qu’appliquer le programme du candidat tel qu’il l’avait annoncé, ou peu
s’en faut. Peu nombreux furent ceux qui lurent en 2007 mon Ils
veulent défaire la France publié à L’Age d’Homme ; la vérité de ce
programme y était écrite noir sur blanc. J’eus beau l’expliquer à
certains miens gaullistes : ils ne m’écoutèrent même pas et votèrent
pour ce candidat-là et pour ce programme-là ; aujourd’hui ils font
encore la sourde oreille et refusent d’admettre l’évidence. Mais que
vaut donc la fidélité à son camp quand elle consiste à trahir ses
propres convictions ?
Sceau utilisé pour officialiser la révision institutionnelle
Je
sais bien qu’à chaque nouvelle révision, nous sommes quelques-uns à
crier aux loups et à jurer que c’est la mort des institutions
gaulliennes. Nous l’avons fait au moment de la cohabitation ; nous
l’avons fait quand fut voté le quinquennat. Aussi a-t-on peut-être du
mal à nous croire aujourd’hui quand nous fustigeons cette 24ème
révision. Pourtant, il faut comprendre que l’agonie de la Ve
est un long processus, que c’est une mort à petit feu, à laquelle on
procède par étapes, sans jamais l’officialiser. Le décès serait plus
simple à entériner si l’on changeait le chiffre, mais on ne touche pas à
de Gaulle aussi facilement, on n’abat pas son oeuvre au grand jour, on
ne tourne pas la page aussi ouvertement, d’autant moins ouvertement
qu’on se prétend son héritier, qu’on s’incline devant sa statue, qu’on
inaugure son musée, qu’on honore sa dépouille pour mieux se hisser
dessus. Pourtant, cette 24ème révision est loin d’être
anodine, elle est le coup fatal, le coup de trop, auquel les
institutions gaulliennes ne peuvent résister, dont elles ne se
relèveront pas. Avec elle, c’est la nature même des institutions qui
change : les sirènes du parlementarisme l’ont définitivement emportées
et c’est la fonction exécutive qui est atteinte au coeur. Pour cette
révision, l’essentiel des propositions d’un comité dit de
« modernisation et de rééquilibrage des institutions », comité que
présidait Edouard Balladur et dont Jack Lang était l’un des
vice-présidents – tout est dit ! –, furent retenues. Le rapport du
comité annonçait la couleur : ses trois têtes de chapitre portaient
comme titre : « Un exécutif mieux contrôlé », « Un parlement renforcé »,
« Des droits nouveaux pour les citoyens ». La nouvelle Constitution
comporte donc les dispositions suivantes :
Désormais, le chef de l’Etat ne peut effectuer plus de deux mandats
consécutifs ; le recours au 49-3 est limité à une seule fois par
session, sauf pour le budget et la Sécurité sociale ; si le chef de l’Etat
peut s’exprimer devant le Parlement réuni en Congrès, un débat sans vote
peut avoir lieu à l’issue du discours ; le Président ne préside plus le
Conseil Supérieur de la Magistrature ; il faut l’autorisation du
Parlement pour prolonger plus de quatre mois une opération militaire à
l’étranger ; l’ordre du jour de l’Assemblée est fixé pour moitié par les
députés eux-mêmes, et lors d’une séance par mois, l’opposition fixe
l’ordre du jour ; le Parlement peut adopter des résolutions non
contraignantes marquant son opinion et éventuellement défiant la
politique suivie ; les textes débattus sont ceux issus des commissions
parlementaires et non plus la version du gouvernement ; l’opposition
bénéficie d’un temps de parole plus important au Parlement.
Outre
ces dispositions profondément hostiles à l’exécutif et qui, le cas
échéant, réduisent ses marges de manoeuvre et sa capacité à gouverner,
la révision comporte encore quelques nouveautés aussi politiquement
correctes qu’inutiles ou dangereuses telles que la reconnaissance des
langues régionales, l’inscription de la parité homme-femme, l’égal accès
des hommes et des femmes aux responsabilités professionnelles et
sociales, la création d’un défenseur des droits des citoyens, la
constitutionnalisation de l’indépendance, du pluralisme et de la liberté
des médias, toutes mesures qui n’ont pas leur place normalement dans un
texte constitutionnel mais qui sans doute répondent à la volonté de
rendre nos institutions non pas compatibles mais exactement conformes
avec celles de l’Union européenne, faisant de notre texte fondamental un
fourre-tout indescriptible quand la règle voulait jusqu’alors qu’il fixe
simplement les grands principes et définisse l’organisation des pouvoirs
publics entre eux. Il y a quatre ans, Jean Foyer, ancien Garde des
Sceaux du Général, comparait devant moi la Constitution à « un manteau
d’Arlequin » et avouait qu’il ne reconnaissait plus dans ce fatras le
texte voulu par de Gaulle. Que dirait-il aujourd’hui ?
Deux
autres dispositions nous choquent également. La première modifie
l’article 11 et introduit la mise en place d’un référendum d’un nouveau
type, non pas tant « d’initiative populaire » comme il est dit, que
« d’initiative parlementaire à soutien populaire » (référendum organisé
à l’initiative d’un cinquième des membres du Parlement soutenue par un
dixième des électeurs inscrits sur les listes électorales). Je sais que
la mesure était dans l’air du temps ; cela me semble pourtant une fausse
bonne idée car cette réforme, aux apparences démocratiques, risque de
dénaturer, par le mélange des genres et la confusion, le caractère
initial du référendum tel que souhaité par le Général, référendum qui,
parce que exclusivement d’initiative présidentielle, sanctionnait –
favorablement ou défavorablement – un choix politique du Président et
engageait sa responsabilité. La seconde disposition est encore plus
sournoise puisqu’elle consiste à modifier les articles 88-5 et 89 du
Titre XV « Des Communautés européennes et de l’Union européenne »,
articles qui prévoyaient que toute nouvelle adhésion d’un Etat à l’Union
européenne serait obligatoirement soumise par référendum à
l’assentiment du peuple français, pour considérer désormais qu’une
simple motion adoptée aux 3/5e par les deux chambres
autoriserait le Président à faire entériner cette nouvelle adhésion par
voie parlementaire. Nicolas Sarkozy revient donc sur un engagement
qu’avait inscrit Jacques Chirac dans la Constitution, concernant
notamment l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.
Vous
avez dit « modernisation », « rééquilibrage » ?
Une des seules préconisations du comité Balladur qui n’est pas suivie
dans le texte final concerne évidemment le cumul des mandats, auquel on
ne touche pas. La mesure faisait pourtant partie du programme de Nicolas
Sarkozy ; elle y figurait même en bonne place, constituant un
argument-phare de – comment
déjà ? – « rupture ». Il est vrai que 85%
des parlementaires sont des cumulards et que la galette est visiblement
bonne. Mieux, désormais les ministres issus du Parlement retrouveront
automatiquement leur siège en cas de démission ou de renvoi.
Les
points-clés de la réforme sont donc clairement en faveur d’une
parlementarisation accrue du régime ; ils prennent le contre-pied de
l’esprit et de la lettre de la Ve République ; pour dire
vrai, après la cohabitation, après le quinquennat, ce renforcement des
pouvoirs de contrôle du Parlement, cette dévalorisation de la place du
Président, met à bas l’édifice gaullien.
Présentation du rapport du Comité Balladur
A ceux
qui en doutent encore, crient à l’hyperprésidentialisme, ou refusent de
voir l’évidence, répétons les mots mêmes du père de la réforme, Edouard
Balladur : « Ce qui a été retenu est ce qui était essentiel à mes yeux,
à savoir une limitation des pouvoirs du président de la République, un
renforcement de ceux du Parlement [...]. Dire que la révision
constitutionnelle crée une monocratie présidentielle est tout simplement
une absurdité. » Le Premier ministre ne cache pas non plus la réalité
d’une réforme qu’il a appuyée et qui, dixit, « va compliquer la
vie du gouvernement et renforcer le Parlement ». C’est là une première
dans l’histoire de France : un gouvernement défend un projet dont
l’adoption même lui compliquera la vie ! Autant d’emblée, cher François
Fillon, vous tirez une balle dans le pied ! L’affaire est grave,
d’autant plus qu’on sait qu’elle aura une suite, que d’autres réformes
du même type sont dans les tuyaux, comme la prise en compte du temps de
parole du Président comptabilisé comme temps du parti majoritaire, la
réforme du Sénat et l’introduction d’une dose de proportionnelle,
promesse de campagne du candidat Sarkozy. Le journaliste Guillaume
Tabard s’en félicite bêtement dans le Figaro du 21 juillet : « Le
mouvement ne va pas s’arrêter. C’est un des mérites de la méthode
Sarkozy : elle a stimulé l’imagination et poussé tous les acteurs
politiques à entretenir ou relancer leur réflexion sur les questions
institutionnelles. » Et voilà qu’on évoque depuis plusieurs mois la
création d’une prochaine commission, présidée cette fois par Simone
Veil, qui serait chargée de faire des propositions pour modifier le
Préambule de la Constitution.
On dit
« modernisation ». Nicolas Sarkozy le premier lorsqu’il se félicite de
l’adoption de la réforme : « C’est une victoire pour la démocratie
française, je m’en réjouis profondément. [...] Une fois de plus, le camp
du mouvement, du changement, de la modernité l’a emporté sur le camp de
l’immobilisme, de la rigidité et du sectarisme. » L’argument est convenu
pour faire passer la pilule ou avaler la couleuvre ; on le ressort à
chaque fois qu’il s’agit de défaire un peu plus ce qui fonctionnait et
qui faisait la France. Il est assez cocasse de constater que c’est la
droite qui se veut désormais « moderne », et a plein la bouche ce mot de
« modernité », sésame de la bien-pensance. On dit encore
« rééquilibrage », mais il n’y a pas à « rééquilibrer » les pouvoirs,
entre exécutif et législatif. D’où vient cette manie à tout vouloir
toujours, à droite aussi bien qu’à gauche, « rééquilibrer » ou
« égaliser », comme si tout devait forcément valoir tout, comme si tout
devait être arasé, nivelé, comme si rien ne devait être prééminent,
au-dessus, supérieur, comme s’il fallait que l’élève équivale le maître,
que le tag soit une oeuvre d’art, que le pipole remplace le politique,
et que donc le chef de l’Etat ne soit qu’un élu comme les autres.
Oui,
les institutions de la Ve République étaient déséquilibrées
au profit du chef de l’Etat, de qui tout procédait, et d’abord le
gouvernement. Mais c’était bien ainsi. C’est ainsi, figurez-vous, qu’on
gouverne. Le commandement ne se divise, pas davantage que la
souveraineté, et si en démocratie les pouvoirs doivent être séparés,
pourquoi devraient-ils être équilibrés ?
Le
parti plutôt que le pays
Ironie
de l’Histoire : le 21 juillet dernier, la révision fut adoptée à une
seule voix de majorité puisque 539 parlementaires l’approuvèrent quand
était requis 538 suffrages, les 3/5e des voix exprimées. On
fit grand cas alors du choix de Jack Lang,
lequel approuva le texte
contre l’avis du parti socialiste et de
tous ses parlementaires.
Le
député UMP
de
l’Hérault, Jean-Pierre Grand, l’un des rares à s’opposer
jusqu’au bout à la révision, eut une heureuse formule en évoquant « la
constitution de Jack Lang », ce qui traduisait ni plus ni moins que la
vérité, le député du Pas-de-Calais ayant non seulement voté le texte
mais aussi contribué de longue date à l’inspirer par ses réflexions.
Faut-il rappeler par exemple que dans l’ouvrage Un nouveau régime
politique pour la France, publié en 2004, ce dernier considérait la
Ve République comme « un néobonapartisme d’un autre âge » et
se glorifiait d’être « en rébellion contre nos institutions dès 1958 »,
dénonçant au passage « le pouvoir hautain de Charles de Gaulle » qui
plaça le régime « sous sa baguette» ! Il est savoureux après cela
d’entendre le porte-parole de l’UMP saluer « l’honnêteté
intellectuelle » de Jack Lang.
Mais à
une voix de majorité, cette nouvelle Constitution, qui n’ose pas encore
s’appeler VIe République, n’est pas seulement celle de Jack
Lang ; elle est aussi celle de tous ceux, pris individuellement, qui la
votèrent. Finalement, une voix de majorité – l’histoire de France
connaît cela –, c’est le scénario idéal : chacun de ceux qui vote la
mort est ainsi mis en face de ses responsabilités et doit assumer
personnellement son choix sans pouvoir se noyer dans la masse. Aussi
cette nouvelle Constitution est-elle également celle de Bernard Debré,
fils de Michel, qui malgré son opposition au texte le vota en
définitive, déclarant pour se justifier qu’il ne voulait pas s’associer
aux socialistes, qu’il fallait serrer les rangs derrière le président de
la République pour ne pas l’affaiblir dans sa politique intérieure et
extérieure, préférant ainsi – c’est bien triste de la part d’un homme
que nous estimions – son parti à son pays. Exactement l’attitude
qu’adoptèrent les députés Hervé Mariton et Georges Tron qui, finalement
ralliés, se fendirent d’une tribune dans Le Figaro pour se
justifier : « Notre opinion n’a pas changé sur le fond mais cela ne vaut
pas la peine de mettre un pataquès dans la majorité. » Cette nouvelle
Constitution – autre souffrance – c’est encore celle de Charles Pasqua
qui malgré ses foucades, l’approuva après s’être fait prié. Cette
nouvelle Constitution, c’est enfin celle de Patrick Labaune, député de
la Drôme, et de François-Xavier Villain, député du Nord, respectivement
vice-président et membre du Conseil d’administration de Debout la
République, qui votèrent le texte pendant que Nicolas Dupont-Aignan,
député de l’Essonne et président de leur mouvement, faisait hautement
savoir qu’il s’y opposait, démontrant une fois de plus, si besoin était,
que la vérité de DLR est plus beaucoup plus ambiguë qu’il n’y paraît.
Oui, une voix de majorité, cela responsabilise et ne peut mentir.
Au
contraire, il faut saluer ceux qui résistèrent aux sirènes du
parlementarisme et aux menaces de basse politique. Tels les sept
courageux de l’UMP, messieurs Henri Cuq, Guy Geoffroy, François Goulard,
Jean-Pierre Grand, Jacques Le Guen, André Lardeux et Jacques Myard.
Tels aussi les cinq parlementaires du MPF de Philippe de Villiers :
Véronique Besse, Dominique Souchet, Bernard Seillier, Philippe Darniche
et Bruno Retailleau. Ceux-là choisirent leurs convictions plutôt que
leurs carrières, cela mérite d’être remarqué : ils ne furent pas si
nombreux. Du courage et des convictions, il en fallut en effet quand on
sait à quel harcèlement ces parlementaires furent soumis, subissant les
incessants appels téléphoniques qui du secrétaire d’Etat à l’Intérieur
et aux Collectivités Territoriales, lequel laissait entendre que le
futur redécoupage électoral pourrait être défavorable aux réfractaires,
qui du président de l’Assemblée nationale, lequel proposait en échange
d’un ralliement quelques missions rémunérées, qui enfin – c’est
stupéfiant – du président de la République lui-même lequel maniait à
son tour la carotte et le bâton. Nous nageons déjà en pleine IVe
République, le temps est revenu des combinazione en tous genres.
Tout
cela évidemment se fait dans le dos des Français dont d’opportuns
sondages nous expliquent qu’il l’approuve, 86% d’entre eux étant par
exemple favorable à la limitation du nombre de mandats présidentiels à
deux. La belle affaire quand à ces pauvres Français on n’explique pas la
réalité derrière les apparences et qu’eux-mêmes s’en moquent ou ne
comprennent rien à ces questions.
Mais
il y a sans doute une cohérence cachée à cette marche forcée vers le
parlementarisme : celle qui consiste à affaiblir l’exécutif français au
moment où l’on veut renforcer celui de l’Union européenne. Pour preuve,
cette troublante image télévisuelle des dernières semaines : lorsque
Nicolas Sarkozy recevait à l’Elysée un homologue étranger – ce fut le
cas par exemple avec le président ukrainien – se tenait à ses côtés José
Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, qui semblait
le véritable maître du château. Au point que le téléspectateur pouvait
se demander s’il n’avait pas la berlue et si la photo sur le perron
n’était pas cruellement signifiante, si la France n’avait pas désormais
deux présidents, pire : si Nicolas Sarkozy n’était pas tant le président
en exercice de l’Union européenne qu’un simple gouverneur de province et
si José Manuel Barroso n’était pas en fait le véritable chef de l’Etat.
Nul ne doit en douter : la mise à mort de la Ve République et
la parlementarisation des institutions françaises ne servira pas la
France. n
Pour information, le
prochain numéro de Libres, intitulé « Vie et mort de la Ve
République »,
revient largement
sur cette question.
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