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               "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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Décentralisation:

le mot et la chose

 

par Raphaël Dargent

 

Strasbourg, 28 septembre 2002

La décentralisation n'est pas en soi une mauvaise chose. Il n'est pas inutile de rappeler que ce sont les quarante rois qui ont fait la France - pour reprendre la célèbre formule de Maurras - à force d'armes et de mariages judicieux, qui disaient " nos pays " et " nos peuples " parlant de la France et des Français ; la République, même si elle continua un mouvement engagé sous la Monarchie, fut beaucoup plus centralisatrice, parfois jusqu'à l'excès, parfois au point d'étouffer le politique sous l'administratif.
Mais il ne suffit pas de dire " décentralisation, décentralisation, décentralisation ", comme certains cabris disent encore " Europe, Europe, Europe ", pour clore le débat et éviter les écueils qu'une telle évolution peut supposer. Encore faut-il savoir pourquoi et comment on décentralise, et jusqu'à quel point. Car il ne faudrait pas, par précipitation ou par idéologie, défaire le lent travail d'unification nationale mené à bien justement grâce à la volonté politique d'importants hommes d'Etat, d'Ancien Régime ou républicains.
Comptent donc dans cette difficile affaire les intentions, la méthode et l'ampleur.

Les intentions se laissent peu à peu entrevoir malgré le savant jeu d'ombres qui tend à nous les cacher.
Nul ne peut ignorer que cette décentralisation correspond et même obéit à la volonté des européistes d' " enraciner " , comme ils disent, " l'Europe au plus près des citoyens ", façon habile de passer, sans le dire, outre l'échelon national, celui des Etats, celui qui gêne. Ce n'est donc pas un hasard si le gouvernement s'apprête à réformer le mode de scrutin des députés européens afin que ces derniers ne soient plus, comme c'était le cas, élus sur des listes nationales, mais sur des listes régionales, ce qui ne peut pas ne pas laisser à penser qu'une fois élus, ceux-ci représenteront au moins autant, voire davantage, les intérêts de leur région que ceux de la nation. C'est ainsi aussi qu'on avance, non plus insensiblement mais à bonnes enjambées, vers l'Europe fédérale des régions.
Nul ne peut ignorer non plus que cette politique est prônée simultanément par Jean-Pierre Raffarin, Jean-Louis Borloo, François Bayrou, Alain Madelin, mais aussi Dominique Strauss-Kahn ou Laurent Fabius, c'est-à-dire par le chœur unanime des libéraux, sociaux ou ultras. Or, on n'a jamais vu des libéraux aimer l'Etat ; c'est même souvent à leur aversion pour l'Etat, souverain ou providence, qu'on les reconnaît. La désormais célèbre gouvernance, même affublée du qualificatif d' " humaniste ", ne masquera pas longtemps cette réalité. Bref, même si on ne juge pas une politique sur ses intentions mais sur ses résultats, il y a de quoi être méfiant.

La méthode ensuite nous éclaire davantage. Débuter ce grand mouvement de décentralisation par l'Education nationale - qui n'avait plus, déjà, de national que le nom - n'augure rien de bon. Car, comme l'affirmait récemment dans Le Monde Yves Dutercq, sociologue à l'Institut national de la recherche pédagogique, " le développement des politiques éducatives territoriales comporte des risques évidents : surenchère, déséquilibre interrégional, accroissement des inégalités, retour du règne des notables. " Transférer aux régions la prise en charge des logements étudiants, comme le souhaitent l'Île-de-France, le Poitou-Charentes ou la région PACA, la définition de l'offre de formation dans l'enseignement supérieur comme le suggère Rhône-Alpes, le pilotage de toute la formation professionnelle comme l'envisage Champagne-Ardennes, ou transformer comme le réclame Gérard Longuet pour la Lorraine les rectorats en établissements publics afin " de régionaliser la relation qui existe entre la formation professionnelle et l'emploi " n'est peut-être pas absurde, encore faut-il que les moyens financiers soient effectivement à la hauteur des ambitions et surtout que l'Etat veille à la cohérence de l'ensemble. Enfin, lorsqu'il aura décentralisé la gestion des personnels techniques et administratifs (Atoss), ce qui ne saurait tarder, le gouvernement pourra-t-il longtemps encore résister à la pression qui s'exercera sur lui de la part des intérêts privés et régionaux afin qu'il décentralise également le recrutement des enseignants ou la définition des programmes et des diplômes scolaires ? Les réformes mises en place prochainement ne sont-elles pas le prélude à d'autres, plus redoutables ? Et si la destruction de la France, comme sa construction, était une politique des petits pas ?

Quant à l'ampleur de ce mouvement de décentralisation-régionalisation, elle a de quoi inquiéter. Après l'adoption du statut spécifique concernant la Corse, statut que réclament d'autres nervis régionalistes ou autonomistes, après la signature puis la ratification de la Charte des langues régionales ou minoritaires, dont on a déjà dit ailleurs la nocivité, et après ces nouvelles réformes dont peu de Français ne mesurent encore la portée réelle, on en est à se demander ce qui restera demain de la souveraineté d'un Etat central déjà bien impotent et d'une unité nationale de plus en plus évanescente.

Il y a quatre-vingts ans, Charles Maurras - nous célébrons le cinquantenaire de sa mort -, écrivait à propos de la décentralisation : " Voici une très belle chose pour un très méchant mot. " Aujourd'hui, le mot est dans toutes les bouches tant il séduit l'électeur toujours prompt à pester contre un Etat central accusé de tous les maux, mais il est à craindre que, malgré son attrait, ce mot ne dissimule d'inavouables arrière-pensées et n'annonce de sombres perspectives. Voici sans doute un très joli mot pour une très vilaine chose.n