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L'Argent suite... (et fin?)

Esprit français contre esprit bourgeois

 par Raphaël Dargent

  

Une société de consommateurs n’est aucunement capable de savoir prendre en souci un monde et des choses qui appartiennent exclusivement à l’espace de l’apparition du monde, parce que son attitude centrale par rapport à tout objet, l’attitude de la consommation, implique la ruine de tout ce à quoi elle touche.

 

Hannah Arendt, La crise de la culture.

 

 

Ce que tout un peuple fait coucher sur les registres des livrets

de caisse d’épargne, c’est l’argent pour lequel il a vendu sa race.

 

Charles Péguy, Note conjointe, 1er août 1914.

 

           Travailler plus pour gagner plus…pour consommer plus !

           Impossible de trouver une place, j’ai beau tourner et retourner dans les allées numérotées, je ne vois nulle place pour ma petite voiture. C’était bien la peine d’agrandir ce parking ! Après cela, on dira que les Français ne consomment plus ! Et c’est ainsi tous les jours de la semaine ; bientôt jusqu’au dimanche et aux jours fériés, que les clients réclament. Ils veulent acheter tous les jours que le bon Dieu fait, même le septième, celui pourtant où il se reposa de tant de labeurs. Bref, l’hypermarché qui jouxte l’autoroute ne désemplit pas ; avec son parking, c’est aussi sa superficie, sa « surface marchande », qu’on a augmentée, y créant une galerie commerciale, sur le modèle des mall américains. Mais cela ne suffit pas : l’enceinte est pleine comme un œuf, et on veut encore pousser les murs et s’étendre sur l’espace environnant.  Après un bon quart d’heure à tourner, je trouve enfin une place, à côté d’un gros 4x4 noir, dans l’allée 18. L’intérieur de l’hyper ne vaut pas mieux que son extérieur : je slalome entre les caddies, que des clients poussent nonchalamment dans les allées encombrées du magasin; au rayon des lessives, à celui des jus de fruits, des céréales, des conserves, en fait à presque tous les rayons, mille produits identiques ou peu s’en faut, mille produits aux prix voisins, mais de marques différentes – car là est la seule différence et la particularité de cette société de consommation : la concurrence non pas entre les prix, entre les produits, mais entre les marques –  se bousculent sous mes yeux,  au point que je ne sais plus très bien lequel choisir, et que venu avec une envie précise, je finis par hésiter et par choisir une autre marque ; les têtes de gondole m’assaillent de leurs offres mirifiques, moins cinq pourcents, les trois pour le prix de deux, le cinquième gratuit, offres alléchantes bien que beaucoup moins intéressantes qu’elles n’y paraissent, mais auquel le chaland finit par céder, moi comme les autres, persuadé que je suis de faire une bonne affaire ; enfin parvenu jusqu’aux caisses, j’hésite entre la file de la caisse vingt-six ou celle, à quelques encablures, de la caisse vingt-et-une, dont les caddies, plus nombreux, semblent moins pleins. Sorti de cet enfer, pour une facture plus lourde que je ne l’avais imaginée, je rentre, morose, dans mon appartement de banlieue résidentielle. Pourtant, les visages que j’ai croisés avaient, eux, plutôt l’air réjoui. Quelle satisfaction peut-on trouver à ce manège infernal ? Est-ce là le peuple français ?

 L’autre soir, j’ai vu à la télévision un reportage sur une manifestation de salariés en faveur du travail dominical ! Que demande le peuple ? « Travailler plus pour, je vous le donne en mille, gagner plus ! » Ce que demande le peuple ici, travailler pour consommer, travailler plus pour consommer plus, travailler encore pour consommer encore, assurément, on est tout prêt à lui donner. Pourtant, et c’est là que le bât blesse, il y a un grain de sable dans cette belle mécanique : le pouvoir d’achat. En ce printemps 2008, chacun remâche les mêmes constats. Après la valse des étiquettes consécutives au passage à l’euro, dont chacun s’accorde enfin à reconnaître qu’il a fait bondir les prix, voilà que les matières premières alimentaires et le pétrole malmènent durement nos bourses. Du coup, nous disent les sondages, les Français n’ont pas le moral. Il faut remonter à 1987 pour trouver une telle déprime des ménages. Le peuple des consommateurs en rend responsable son gouvernement, et en premier lieu, son nouveau Président.

Si bien qu’après la période pipole, c’est la question du pouvoir d’achat qui plombe la popularité du chef de l’Etat, question qu’il avait placée bien imprudemment au centre de sa campagne de 2007. En somme, il y a une justice : la France, bien mal en point, méritait mieux qu’un programme de banquiers. Et sur ce plan comme sur d’autres, l’expérience l’a mille fois montré : à trop promettre, on finit par beaucoup décevoir. Fallait-il tenir en peu d’estime son propre peuple pour n’avoir à lui proposer comme projet d’avenir qu’une hausse de son pouvoir d’achat, qu’une augmentation de son nombre d’heures supplémentaires, « travailler plus pour gagner plus » ? Chaban-Delmas promettait une « nouvelle société », Mitterrand voulait « changer la vie », Chirac prétendait « réduire la fracture sociale », vastes rigolades certes mais qui avaient tout de même plus de tenue que de prétendre être le Président du pouvoir d’achat, que de vouloir faire des Français un peuple de rentiers, de grippe-sous, de ramasse-miettes, de boursicoteurs à la petite semaine, de thésaurisateurs bons teints.

            Communiquer ou gouverner ?

             Alors, devant la piètre popularité du président de la République, dont la politique ne convainc qu’un peu plus du tiers des Français, le gouvernement a décidé de réagir, et à défaut de gouverner, faute de moyens qu’il ne veut pas se donner, de communiquer. C’est ainsi : en démocratie d’opinion, le gouvernement en est réduit, faute d’agir, de faire croire qu’il agit. Dans un premier temps, le gouvernement nous gratifia pour toute réaction de deux magnifiques perles, Luc Chatel, secrétaire d’Etat chargé de la Consommation, nous invitant le plus sérieusement du monde, le magazine 60 millions de consommateurs  à la main, à « comparer les prix », grande découverte à laquelle aucun Français, n’est-ce pas, n’avait jusqu’alors songé. Quelques semaines plus tard, c’était au tour de Christine Lagarde, ministre de l’Economie et des Finances, de conseiller à l’automobiliste victime des hausses importantes du prix du carburant, de « rouler à vélo », profonde suggestion – toute parisienne – que ne manquèrent pas d’apprécier les millions de Français qui travaillent à deux ou trois dizaines de kilomètres de leur domicile. A la place de mesures, le gouvernement n’avait rien d’autres à offrir que de ridicules conseils qui témoignaient à la fois de son impuissance et de son profond décalage avec des Français que, visiblement, il prenait pour des imbéciles. Résultat : la courbe de popularité du chef de l’Etat ne voulait décidément pas redresser son nez. Il fallait frapper fort. Fit-on alors preuve de volontarisme politique en annonçant quelques mesures dirigistes ? Nullement. Après que le Premier ministre ait annoncé la prorogation de tarifs sociaux sur le fioul, le gaz, l’électricité, il sortit de son chapeau une magnifique mesure : la mise en place d’un tarif social sur la téléphonie mobile ! L’Etat mettrait donc la main à la poche pour que les plus modestes des Français puissent – droit inaliénable de l’homme ! – continuer à téléphoner, et peut-être téléphoner davantage, et encore envoyer des sms, regarder des vidéos, « surfer » sur internet, que sais-je encore, avec leur téléphone portable ! Etait-ce là de la politique ou bien seulement l’aumône faite aux pauvres, et encore une aumône pleine de mépris, un cadeau empoisonné qui permettrait surtout de ne pas casser la poule aux œufs d’or des grands opérateurs de téléphonie mobile, qui prospèrent sur la misère matérielle et morale des plus modestes ? Mais rien n’y fit. Les bonnes opinions ne remontaient pas. Il fallait frapper plus fort encore car l’opinion sondée en voulait davantage. C’est ainsi que le 23 juin dernier le Premier ministre lançait une campagne de communication sur le pouvoir d’achat, campagne qui coûtera à l’Etat, qu’on dit pourtant lourdement endetté, la bagatelle de 4,3 millions d’euros ; mesure proprement ubuesque puisque ces 4,3 millions d’euros sortent des poches des contribuables pour les convaincre qu’on fait justement tout pour les leur remplir ! Campagne surtout dont le slogan résonne comme un aveu d’impuissance : « Pouvoir d’achat : vous êtes impatients ? Nous aussi ! ». Le gouvernement se rend-il compte que les Français ne lui demande pas de l’empathie, encore moins de la compassion, mais de l’action ?

Enfin, voici qu’aujourd’hui le gouvernement se félicite du rebond de la consommation des ménages qui progresse de deux pourcents en mai après qu’il ait déploré en mars son recul de 1,7 pourcent, en avril de 0,9. Grande victoire donc que ces deux pourcents à en croire les ministres en question, qui ne sont que tributaires d’une conjoncture, en attendent les bons chiffres, en redoutent les mauvais, sur laquelle ils ne cherchent pas à influer, et semblent, en bons libéraux qu’ils sont, se contenter de cette position d’attente, laissant le marché et sa main invisible agirent à leur guise. Combien de temps en vérité peut-on faire semblant de gouverner, combien de temps peut-on tenir avec de la com’ ?

Face à la hausse des prix, le général de Gaulle ne se gargarisait pas de conseils aux consommateurs ni ne fuyait ses responsabilités derrière quelques campagnes de  propagande gouvernementale. «  Il ne suffit pas de laisser faire, disait-il. Il faut faire faire ! Il faut organiser les choses ! Si on laisse aller, les intermédiaires abusifs prélèvent leur rançon. On se retrouve avec des prix gonflés. Le "laisser-faire, laisser-passer" n’a jamais rien arrangé ! Il faut vouloir. »[1] Réaffirmant son dirigisme, il traçait en vérité une politique d’Etat de troisième voie. « Il y a le choix entre l’ancien capitalisme libéral, qui n’est plus possible et n’est plus accepté. Il était injuste, par conséquent il n’en faut plus. Le système communiste n’est pas bon, car il écrase la personne humaine, il étouffe la liberté, et il ne rend pas les gens heureux. Et, en outre, il retire au développement économique un élément qui lui est essentiel, qui s’appelle l’initiative libre, et qui disparaît si on élimine le profit. Par conséquent, il faut arriver à trouver un système social et économique qui ne soit ni le communisme, ni le capitalisme. Eh bien, nous y sommes, et nous avons commencé à le pratiquer : c’est la politique des revenus. […] C’est le dirigisme. »[2]

On dira que c’était une autre époque ; c’était simplement au pouvoir d’autres hommes d’une autre dimension ; c’était le temps des politiques et non des communicants ; c’était le temps où les dirigeants considéraient les Français comme des citoyens et pas seulement comme des consommateurs ; c’était le temps surtout où les Français eux-mêmes étaient des citoyens et non pas seulement des consommateurs.

 Vers un peuple bling-bling ?

           Car on a les dirigeants qu’on mérite. Est arrivé ce qui devait arrivé. La France devait elle aussi, la France devait à son tour, après beaucoup des autres nations dites « développées », se choisir un dirigeant à l’image de ce qu’est devenu son peuple ; elle devait élire Nicolas Sarkozy. En somme, un Président bling-bling pour un peuple bling-bling ou qui aspire à l’être. Un peuple qui lit de plus en plus la presse pipole, peut-être parce qu’il rêve d’en être. N’en déplaise aux Français, Nicolas Sarkozy, aussi m’as-tu-vu soit-il, aussi parvenu soit-il, n’est pas loin d’être à leur image, fascinés qu’ils sont par l’argent et, d’une certaine façon, prisonniers de lui. Récemment la télévision publique diffusa une émission sur les vacances des présidents de la Ve République. Sans discours idéologique, le visionnage des reportages était éloquent en soi et parlait de lui-même. Le contraste entre les vacances à l’américaine de Nicolas Sarkozy et celle, dans sa Boisserie, de Charles de Gaulle, était saisissant. D’une certaine façon, Pompidou et Giscard était déjà des flambeurs, grands bourgeois dans l’esprit et le style. Mitterrand sauvait les apparences, mais au prix d’une certaine hypocrisie, « l’argent qui corrompt », pour reprendre ses mots, ne l’ayant pas épargné, ni son entourage.

J’ai écrit plus haut que nos ministres, le Président lui-même, méprisaient le peuple pour lui parler ainsi, pour lui parler de pouvoir d’achat plutôt que de politique industrielle, pour lui parler d’heures supplémentaires, de tarifs sociaux du téléphone mobile, de concurrence entre les grandes surfaces – comme si la concurrence nouvellement promue allait faire autre chose que favoriser les plus grands groupes sans impact véritable sur les prix – plutôt que de politique volontariste de l’Etat pour remettre de l’ordre dans le marché, bref pour le traiter en consommateur plutôt qu’en citoyen, mais en réalité, c’est triste à dire, il y a de la part de nos dirigeants un dur réalisme. Le peuple français n’est pas seulement déchristianisé et dérépublicanisé, comme le déplorait Péguy ; dans ce vide, sur ce néant, c’est l’Argent, son culte, et l’esprit bourgeois qui ont pris place. Le peuple français s’est en quelque sorte embourgeoisé, « capitalisé » si l’on peut dire, en cela qu’il a accepté de se fondre dans la société construite par et pour le Capital. Tout, chaque jour en témoigne, et pas seulement mes courses à l’hypermarché. Il n’y pas seulement les hautes classes, bourgeoises par condition, qui sont acquises au culte de l’Argent, à l’image de ce grand chef français, Alain Ducasse, qui fit parler de lui il y a quelques jours, en décidant de renier sa nationalité française pour se faire monégasque, la principauté n’ayant aucun système d’imposition, et ainsi gagner plus, lui qui gagne déjà beaucoup. Dans le même registre, on se souvient des aventures fiscales de Johnny Hallyday qui découvrit devant sa feuille d’impôt qu’il avait des racines belges et un domicile suisse. Peu importe la nationalité qui figure sur les papiers d’identité de ces Français-là, pourvu que le portefeuille, et les coffres, soient bien remplis et non-imposés. Non, il n’y a pas que les hautes classes. Il y a aussi le bas peuple, le petit peuple, le moyen peuple, en un mot la masse du peuple français qui est contaminée, cette masse nullement bourgeoise de condition – et parfois loin s’en faut – mais qui l’est d’esprit. J’entends un matin un de mes élèves de conditions sociales très moyennes raconter que lui et ses parents sont récemment partis en vacances à Dubaï, destination symbolique des autoroutes du tourisme mondial, nouvelle capitale du monde moderne, incarnation de ce qu’est peu à peu devenu le monde : un espace hors-sol tout entier transformé par et pour le fric, sans respect ni pour les lieux ni pour les hommes qui y habitent ou y travaillent. Le fils d’ouvrier, l’ouvrier lui-même, veut passer une ou deux semaines à Dubaï, ou ailleurs, dans un grand hôtel, au bord d’une piscine ou sur la plage, servi par des employés certes exploités mais pour lui rendre la vie plus belle. Fier de se payer – parce qu’il a travaillé plus et donc gagné plus – une semaine de rêve à moindre frais, sans voir ou refusant d’admettre qu’il participe d’un système qui exploite une misère plus grande encore que la sienne propre. Chacun veut sa place au soleil. Chacun y a droit. Comme au téléphone portable, je l’ai dit. Comme au lecteur MP3 ou 4, bientôt 5. Comme à l’écran plasma. Comme au Home Cinema. Comme au GPS.

Pour preuve, le vendredi 13 juin dernier, treize millions de Français cochèrent leurs numéros à la super-cagnotte du Loto ou à l’Euromillion car chacun rêve de décrocher la timbale et de s’envoler pour Dubaï pour toujours. Ce sont les classes modestes ou moyennes inférieures qui jouent le plus ; un ouvrier ou un employé, aussi malheureux ou sous-payé soit-il, n’est jamais qu’un bourgeois dans sa tête, qu’un bourgeois en puissance. Faire du fric, c’est là l’obsession de chacun, de bas en haut de l’échelle sociale. Tous les trafics en découlent, de la drogue aux métaux précieux. Car il faut paraître et faire baver d’envie ; c’est par le fric qu’on existe, par la marque qu’on exhibe sur son vêtement qu’on s’affirme, par la montre qu’on porte au poignet qu’on fait impression, par la voiture qu’on conduit, avec ou sans permis.

Autre exemple, plus anecdotique mais néanmoins révélateur : certains Français sont prêts à tout acheter, y compris la vie. Le Figaro Madame révélait récemment que deux cents à quatre cents couples français se rendaient chaque année à l’étranger pour trouver une mère porteuse, les agences de « baby business » s’étant par exemple beaucoup développées en Europe de l’Est. Comme en Ukraine où, dit l’article, « la maternité de substitution ressemble à un job comme les autres » et où les journaux publient de petites annonces du type : « Devenez mère porteuse ! Rémunération à partir de 3000 euros. »  De ce monde-là, où les tarifs à bas coûts concernent aussi bien le « tourisme procréatif » que les vols vers Dubaï, le Français n’est pas exclu : il y participe activement après l’avoir accepté.  N’en a-t-il pas honte ?

Nous en resterons encore une fois à Péguy et à ses mots. « Tout le mal est venu de la bourgeoisie, écrivait-il dans L’Argent. Toute l’aberration, tout le crime. C’est la bourgeoisie capitaliste qui a infecté le peuple. Et elle l’a précisément infecté d’esprit bourgeois et capitaliste. » Ou encore dans une note du 1er août 1914, ceci : « On vante beaucoup tous ces livrets de caisse d’épargne. C’est pourtant un triste arsenal. Non seulement on les vante mais on nous les donne toujours et partout en exemple et en modèle. Et c’est le grand orgueil des moralistes. Et leur grand cheval de renfort et leur grand argument de réserve. Ils ne voient pas qu’ils sont au contraire la consécration et les registres de vénalité de tout un peuple. Ce que tout un peuple fait coucher sur les registres des livrets de caisse d’épargne, c’est l’argent pour lequel il a vendu sa race. » Encore aujourd’hui, c’est l’Argent qui fait des Français en perte de pouvoir d’achat « des malheureux qui font le malin ». Au rang des agents corrupteurs de l’esprit français, l’Argent est en première ligne, et avec lui l’esprit bourgeois qu’il véhicule.

            L’Argent  contre la France

            C’est là une déspiritualisation majeure. Car la juste préoccupation des Français concernant le recul de leur pouvoir d’achat traduit tout autre chose qu’une inquiétude sociale ; elle est l’expression d’un réflexe de consommateur gagné définitivement à l’esprit bourgeois. Un esprit bourgeois, qui convient fort bien au monde anglo-saxon, protestant et libéral, mais qui contredit par définition l’esprit français, porté aux antipodes, aristocrate, catholique et dirigiste. C’est dire si avec l’évènement du monde moderne, commerçant et bourgeois, la France s’est trouvée en porte-à-faux ; c’est dire si, ayant accepté de s’y conformer puis de s’y fondre, elle a du lutter à armes inégales sur le plan économique et, surtout, pour maintenir son rang, forcer sa nature jusqu’à la renier. Aujourd’hui, nous touchons peut-être au terme de ce reniement, au point de non-retour, au point où l’esprit bourgeois ayant remplacé l’esprit français, le peuple français n’ayant plus rien de ce qui faisait son esprit chevaleresque et charitable, cet esprit de Saint-Vincent de Paul et de Bayard, celui-là même qu’ont illustrés plus près de nous l’abbé Pierre et Philippe Leclerc de Hauteclocque, cet esprit de pauvreté et de gratuité qui faisait de longue date sa particularité, la France est en passe d’être normalisée, c’est-à-dire d’être elle-même un espace hors-sol  parmi d’autres espaces hors-sol de la planète du fric.

Ce reniement, Nicolas Sarkozy, l’incarne parfaitement. Et son slogan de campagne sur le pouvoir d’achat en est l’expression caricaturale. En réalité, en terre catholique, il ne s’agit pas de « travailler plus pour gagner plus », mais de « travailler bien et de gagner justement » ; il s’agit encore en terre chrétienne d’en « devenir meilleur ». Il s’agit donc d’élévation personnelle et non d’augmentation de capital ;  il s’agit de fins spirituelles et non d’ambitions exagérément matérialistes. Faut-il se résoudre à l’idée que désormais le but de la vie d’un Français, l’ambition du peuple français tout entier, soit de ramasser le plus de fric possible, de s’en mettre plein les fouilles, d’en profiter un max’, pour gagner sa place au soleil, à Dubaï ou ailleurs, porter rollex et ray-ban, et vivre en bourgeois ? Est-ce là ce qu’il reste de la France ? Est-ce là ce qu’est devenu le peuple français qui pleure sur son pouvoir d’achat perdu ?                                                                                                                                                                                                                                                                   Saint Vincent de Paul

A la question – pratique – du pouvoir d’achat, le gouvernement, pour peu qu’il reprenne les rênes au marché, peut répondre aisément : il s’agit, plutôt que d’endormir le peuple à grands renforts de communication, de mener comme fit de Gaulle une politique de revenus, c’est-à-dire une politique de redistribution intelligente entre le Capital et le Travail. Mais cette question est en vérité secondaire ; elle masque une réalité bien plus préoccupante qui tient à l’esprit de notre peuple et à son abaissement moral.

Au slogan « Travailler plus pour gagner plus », l’esprit français commande de répondre par un autre slogan : « Travailler bien et gagner juste ». Si ce n’est un programme politique, du moins est-ce un programme moral – ce qui vaut mieux –, qui dit l’amour du travail bien fait et la juste rétribution des efforts fournis. En attendant de retrouver les voies d’un tel programme, je me prends à rêver que les Français redeviennent un peu plus citoyens et un peu moins consommateurs, bassement, avidement, inutilement consommateurs. Leur pouvoir d’achat s’en trouverait rehaussé, et leur façon de vivre plus conforme à leur nature nationale ancestrale. n

 


[1] Charles de Gaulle, cité par Alain Peyrefitte in C’était de Gaulle, Gallimard Quatro, p.521.

[2] Charles de Gaulle, ibid., p.1012-1013.