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                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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La France, sans foi ni loi

Une politique de dé-civilisation

 par Raphaël Dargent

  A Komnen Becirovic

  et Jean-Gérard Lapacherie

 

 

Sainte qui rameniez tous les soirs, au bercail

Le troupeau tout entier, diligente bergère,

Quand le monde et Paris viendront à fin de bail

Puissiez-vous, d’un pas ferme et d’une main légère

Dans la dernière cour, par le dernier portail

Ramener par la voûte et le dernier vantail

Le troupeau tout entier à la droite du père.

Charles Péguy, Sainte Geneviève, patronne de Paris

  

          Le 20 décembre dernier, alors qu’il était fait chanoine d’honneur de Saint-Jean de Latran, Nicolas Sarkozy prononçait à Rome un discours confus sur la religion, mêlant quelques rares vérités bienvenues parmi cent fadaises politiquement correct, discours qui fit grand bruit  et continue d’en faire eu égard aux atteintes évidentes à la laïcité qu’il contient[1]. Mais autant le dire, dans ce fourre-tout, personne n’a vu ou n’a voulu voir exactement l’incongruité d’une part et le danger des propos présidentiels d’autre part, ce que porte en germe ce discours et annonce à demi-mot, à savoir, derrière l’apparent attachement aux racines chrétiennes de la France, la poursuite programmée de la déchristianisation du pays, et sous la formule étrange, déjà énoncée chez lui, de « laïcité positive », en réalité la liquidation de cette valeur essentielle de notre pacte républicain. Ce discours, prolongé le 14 janvier suivant par celui de Riyad en Arabie Saoudite, consacre en réalité, au nom d’ «une politique de civilisation », l’extinction définitive de celle de la France.

 Le chanoine et le matérialisme

Bien sûr et comme toujours chez Nicolas Sarkozy,  le discours a les apparences pour lui. Il fait sonner quelques demi-vérités qu’on avait perdu l’habitude d’entendre et qui plaisent à notre oreille comme : « la France est devenue Fille aînée de l’Eglise » ou « les racines de la France sont essentiellement chrétiennes. » Ainsi, le Président semble-t-il conscient des périls que court une nation en voie de déspiritualisation, pour ne pas dire presque complètement déspiritualisée. Mais, et comme toujours chez Nicolas Sarkozy, le discours est vite démenti par des actes ou un comportement contraires, démontrant par là qu’il n’est qu’un rideau de fumée, une illusion offerte en cadeau à ceux qui voudront bien la croire, avant que demain ou après-demain, une autre illusion, parfois l’illusion contraire, soit offerte aux gogos du jour, comme un pansement Urgo sur une jambe de bois, dérisoire médication pour un peuple désabusé au dernier degré. Sur ce plan, Nicolas Sarkozy excelle. Son pouvoir d’illusionniste et de bonimenteur tient du miracle permanent, atteignant une maîtrise inédite du discours démagogique, interprétant le plus souvent avec brio et force conviction un texte auquel il croit peu, ne comprend pas tout, ou dont il se moque éperdument ; et pour cause : il ne l’a pas écrit. C’est à cela aussi qu’on mesure la dégradation vertigineuse de notre classe politique : elle ne sait plus écrire, confie cette tâche à d’autres, dont c’est le métier et qui suivent l’air du temps et des enquêtes d’opinion, se contentant elle d’être l’actrice, la marionnette, le guignol idoine d’une politique qui la dépasse et lui est dictée ailleurs. Chirac avait ses prompteurs, Bush a son oreillette et Sarkozy, au premier rang son souffleur qu’on appelle Guaino. Imagine-t-on de Gaulle lire les discours d’un autre ? En fait, Nicolas Sarkozy fait du Sarkozy comme Depardieu fait du Depardieu, et avant lui Gabin jouait à Gabin, l’acteur devenant peu à peu sa propre caricature. Las, le peuple français demande un peu plus que de l’esbrouffe, des morceaux de bravoure et de beaux discours sous les caméras : il demande des résultats car Nicolas Sarkozy n’est pas Gérard Depardieu mais rien moins que président de la République française.

Bref, Nicolas Sarkozy a beau déclarer que « la foi chrétienne a pénétré en profondeur la société française, sa culture, ses paysages, sa façon de vivre, son architecture, sa littérature » – ce qui est vrai –  et sembler, bon réflexe, regretter « la désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres », on a du mal à le trouver convaincant. On a d’autant plus de mal à le trouver convaincant quand, après avoir condamné, la voix grave, « ce monde paradoxal, obsédé par le confort matériel », il s’en va, via le jet privé de son ami Bolloré, convoler une semaine sur les bords du Nil avec l’ex-top model Carla Bruni, fille d’une richissime famille italienne, dans un palace de légende géré par le groupe Accor. Matérialisme, quand tu nous tiens ! Mauvais acteur en somme que ce chanoine fraîchement consacré et juste divorcé, qui déclare sa proximité avec les hommes de Foi mais prend aussitôt avec sa compagne la direction de Charm el-Cheikh, la grande cité balnéaire au bord de la mer Rouge, pour passer quelques jours dans une luxueuse villa dotée d’un accès direct à la mer, villa dont on imagine qu’elle n’est guère propice au recueillement et à la méditation. Tout cela avant que quelques jours plus tard, le chanoine et sa belle découvre la Jordanie et les merveilles de Petra, où paraît-il Carla offre à Nicolas une montre d’une valeur de 45 000 euros, tandis que Nicolas offre à Carla une bague de 20 000 euros. Ah, « monde paradoxal, obsédé par le confort matériel » ! Où sont donc passés les moines de Tibhérine, les fils et filles de la charité, les franciscains missionnaires, les Pères blancs et Sœurs blanches loués dans le discours de Latran ?

Incongruité donc dudit discours quand les actes de l’homme qui le prononce le démentent éhontément.

 

 Laïcité « positive » et « civilisation » saoudienne

 

Pourtant là n’est pas l’essentiel. Le discours de Nicolas Sarkozy n’est pas seulement faux et peu crédible : il est dangereux sans en avoir l’air, en cela qu’il ouvre la voie à d’étranges concepts qui, d’apparence généreux, pourraient remettre gravement en question l’identité nationale et républicaine.

C’est le cas quand Nicolas Sarkozy  déclare souhaiter « l’avènement d’une laïcité positive [qui] ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout » et « rechercher un dialogue avec les grandes religions de France et avoir pour principe de faciliter la vie quotidienne des grands courants spirituels plutôt que de chercher à la leur compliquer. » Ce concept de « laïcité positive » a déjà été évoqué par Nicolas Sarkozy en 2004 dans son ouvrage La République, les religions, l’espérance, ouvrage dans lequel il évoquait en effet la nécessité selon lui d’une « laïcité active », d’une « laïcité ouverte » (Jean-Pierre Raffarin au même moment évoquait lui une « laïcité plurielle et évolutive »). Outre le fait que la laïcité n’a pas à être « ouverte » ou « fermée », « positive » ou « négative », « active » ou « passive », car en réalité elle est ou n’est pas, on voit bien vers quoi ouvrent de telles formulations. En 2004, Nicolas Sarkozy annonçait déjà, et déjà à demi-mots, son souhait d’aménager la loi de 1905, prévoyant notamment le financement national des grandes religions. Sur ce plan, le discours de Latran, même s’il est vague dans la formulation, est tout à fait clair. Qu’entend-il exactement par « faciliter la vie quotidienne des grands courants spirituels » sinon cela même : que l’Etat finance désormais les religions[2], et d’abord l’islam.

Entendons-nous bien sur ce point : il est tout à fait clair que si Nicolas Sarkozy veut modifier la loi de 1905, c’est pour permettre le financement de l’islam, conformément à la politique qu’il a engagée au Ministère de l’Intérieur avec la création du CFCM ( Conseil français du culte musulman). C’est bien dans ce sens qu’il faut comprendre son insistance sur la nécessité du  « dialogue inter-religieux » ; c’est bien aussi dans ce sens qu’il faut saisir la portée réelle de son projet d’Union de la Méditerranée qu’il rappelle à Rome[3] ; c’est enfin en ce sens qu’il faut comprendre son discours de Riyad prononcé le 14 janvier, et sur lequel il est bon de s’attarder tant celui-ci est éclairant sur les intentions à peine voilées du Président.

 Qu’a dit Nicolas Sarkozy à Riyad, comme pour faire écho à son discours de Rome ?  Saluant « la nation arabe et toute la communauté des croyants », évoquant « le Prophète »,  et louant avec la naissance de l’islam « le grand élan de piété, de ferveur, de foi, qui allait tout emporter sur son passage, convertir tant de peuples » ( sic ! dieu merci, il y eut Charles Martel), il souhaite que « les civilisations se rencontrent, dialoguent, échangent, se fécondent les unes les autres »( souligné par nous) car «  il n’y a pas de civilisation qui ne soit le produit d’un métissage. L’Occident a recueilli l’héritage grec grâce à la civilisation musulmane ». « Il ne s’agit [donc] pas de chercher à imposer un modèle unique de civilisation ». Qu’est-ce donc alors dans son esprit qu’une « politique de civilisation » ? « C’est, dit le Président , une politique qui fait du respect de la diversité des opinions, des cultures, des croyances, des religions un principe universel ». La diversité, poursuit-il, «  c’est une valeur que j’ai voulu respecter en France en créant le Conseil du Culte Musulman. C’est la valeur qui m’inspire quand je veux faciliter la construction de mosquées en France. » Et de réclamer la justice pour le peuple palestinien, de justifier l’accès au nucléaire civil pour tous les peuples – entendre ici les peuples arabes – de plaider pour l’Union de la Méditerranée. Au passage, Nicolas Sarkozy prêche bien sûr pour un « islam ouvert » mais sans trop insister, et précise aussitôt que « la politique de civilisation, c’est ce que font tous ceux qui s’efforcent de concilier le progrès et la tradition » et « c’est ce que fait l’Arabie Saoudite » ! Il faut plusieurs fois se frotter les yeux pour être sûr de bien lire les mots employés par le Président français : « La France ne veut pas être seulement un partenaire économique stratégique pour l’Arabie Saoudite, (…) la France veut être aussi pour l’Arabie Saoudite un partenaire politique, parce que l’Arabie Saoudite et la France partagent les mêmes objectifs d’une politique de civilisation. (…) Elles ont un idéal commun. Elles doivent s’unir. » Et « vive l’amitié franco-saoudienne ! Vive l’amitié franco-arabe ! »

Voilà donc ce qu’il fallait entendre derrière le projet fumeux de « politique de civilisation » : le rapprochement sur le plan religieux avec l’Arabie Saoudite ! Vaste programme, aurait dit de Gaulle. Franchement : la France et l’Arabie Saoudite, un idéal commun ! L’artiste ayant fait son numéro, il laissa Bernard Kouchner, son fringuant ministre des Affaires étrangères, signer avec son homologue saoudien les accords de coopération prévus, pendant que lui, se croyant libéré de ses obligations, pianotait fébrilement et discrètement, comme un garnement en train de faire un mauvais coup, sur son téléphone portable, la solennité de son attitude démontrant s’il le fallait encore combien il se fait une haute idée de la civilisation en question et, accessoirement, de son rôle de représentant ( on n’ose pas écrire « incarnation ») de la France à l’étranger.

On sait quels furent les excès du laïcisme de feue la IIIe République, on sait quelles furent les outrances du petit Père Combes, et sur ce plan le dogmatisme des Hussards noirs de la République ne fut guère plus malin que celui de l’Ecole de Monsieur Falloux. Ceci dit, la laïcité est un des fondements de notre République. La laïcité n’est pas hostilité aux religions, elle est neutralité. La laïcité est tout entière contenue dans la formule expéditive de Victor Hugo : « Je veux l’Eglise chez elle, et l’Etat chez lui. » Jean-Paul II lui-même  reconnaissait que « le principe de laïcité est en soi légitime, s’il est compris comme la distinction entre la communauté politique et les religions ».[4] Nicolas Sarkozy ne maîtrise visiblement pas le principe laïque qui, sans être synonyme d’intolérance, est nécessairement absolu comme tout principe. N’ayant pas lui-même d’idées personnelles, adoptant celles qu’on lui souffle et les adaptant en fonction de son auditoire, il participe d’un confusionnisme propre à notre temps, et porte ainsi, sans le savoir ou en s’en fichant, atteinte à la civilisation française, dont la laïcité autant que la chrétienté est un des fondements.

C’est ainsi que le Président français entend modifier la loi de 1905, et notamment son article 2, article qui précise que « la République ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte » pour satisfaire au culte de la diversité, du métissage, et faire ainsi sa place, et toute sa place en France, à l’islam, en finançant la construction de mosquées. Belle politique de civilisation en vérité qui vise en quelque sorte à re-spiritualiser un pays déchristianisé en l’islamisant davantage, comme si une civilisation valait l’autre, la saoudienne valait la française, comme si elles étaient interchangeables et, à l’heure de l’Union de la Méditerranée, l’identité nationale et républicaine n’était qu’un détail.

 Colombey-les-Deux-Mosquées

 La construction de mosquées  n’attend d’ailleurs pas que la loi soit modifiée. Elle est largement en cours et encouragée  par le rapport de Jean-Pierre Machelon remis en 2006 à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur chargé des Cultes, lequel rapport propose que les communes subventionnent directement et sans plafonnement la construction de lieux de culte, ce qui est jusqu’ici interdit, sauf cas particuliers. Il s’agit de laisser les communes comme seules juges des besoins des habitants et donc de modifier la loi de 1905, qui n’est plus adaptée au paysage religieux français de 2006. En effet, les faits sont là, incontournables : aujourd’hui seuls 65% des Français se déclarent catholiques contre 80% dans les années 70, ces chiffres dépassant et de beaucoup le nombre de plus en plus réduit de pratiquants. Et si les musulmans représentent officiellement 6 % de la population française, ils sont 14% chez les 18-24 ans.

Le rapport Machelon préconise donc une modification du Code général des collectivités territoriales pour que celles-ci aient la possibilité « d’accorder des aides à la construction des lieux de cultes » sans « instauration d’un plafond légal » et conteste même les pouvoirs des maires en matière d’urbanisme, en recommandant au préfet de saisir le juge administratif « en cas de difficultés rencontrées par certains cultes pour s’imposer sur le territoire de certaines communes ». Nul doute que la future modification de la loi de 1905 s’inspirera de ce rapport.

 Fort de cette réalité démographique et de cet encouragement politique au plus haut niveau, les mosquées se dressent peu à peu sur le sol français. En 2004, on comptait déjà 1685 lieux de cultes musulmans en France contre seulement 100 en 1970. De nombreux projets sont en cours à Roubaix, Trappes, Annecy, Vénissieux, Mulhouse, Saint-Etienne… Et dans certaines villes s’élèvent de véritables mosquées-cathédrales, mosquées aux dimensions impressionnantes. C’est le cas à Clermont-Ferrand où le projet prévoit un édifice de 2700 m2 doté d’une coupole et d’un minaret de 16 mètres de haut, l’édifice pouvant accueillir un millier de fidèles, des centaines d’étudiants pour l’initiation à l’arabe et à la culture arabo-musulmane et dont le coût s’élève à  2,9 millions d’euros. C’est le cas à Villeneuve-d’Ascq où un« Complexe spirituel » islamique de 2000 m2, surmonté d’un minaret de 18 mètres, comprenant des salles de cours, une bibliothèque, un musée de la Culture musulmane en France, pourra accueillir également 1000 fidèles. C’est le cas à  Cergy où l’on construit une mosquée de 2350 m2 pouvant accueillir 800 personnes et un institut culturel musulman de 1000 m2, le tout pour un montant de 4,8 millions d’euros. C’est le cas à Epinal où s’édifie une mosquée à quatre minarets d’une superficie de 700 m2, pouvant accueillir 1000 fidèles, d’un coût de 1,5 millions d’euros. C’est le cas à Marseille où le conseil municipal a voté une délibération en faveur de la construction d’un lieu de culte musulman sur les anciens abattoirs de Saint-Louis dans le 15ème arrondissement, à savoir une mosquée de 2500 m2 d’une capacité de 5000 places et d’un coût de 8 millions d’euros. Dans ce cas précis, le Maroc et l’Algérie sont volontaires pour mettre la main à la poche, l’Arabie Saoudite réfléchit. C’est le cas enfin à Strasbourg, ville concordataire comme la région alsacienne qu’elle domine, et qui à ce titre, fait figure de ville-modèle pour les partisans de la modification de la loi de 1905. L’exemple mérite donc qu’on s’y attarde.

La Grande mosquée de Strasbourg est actuellement en construction, le chantier ayant débuté le 1er septembre 2007, rue de la Plaine des Bouchers, rebaptisée depuis rue Averroès. Les travaux devraient être achevés fin juillet 2008. L’édifice aura une superficie totale de 2000 m2, dont une salle de prière de 1000 m2, une mezzanine de 250 m2 destinée aux femmes, sous une coupole de 20 mètres de haut soutenue par huit piliers. La particularité de cette mosquée est d’être en partie financée  par des subventions publiques (à hauteur de 26% du montant total de 6,3 millions d’euros), notamment de la Région, du Conseil général du Bas-Rhin, de la ville de Strasbourg. Le contribuable strasbourgeois et alsacien finance donc cette construction sans vraiment le savoir. Un ami à qui je racontais la chose récemment en était tout étonné. Au moins sait-il désormais à quoi servent les récentes augmentations d’impôts locaux dont il est victime : lui qui comme moi pénètre rarement dans la cathédrale de Strasbourg et ne va presque jamais à l’église, paiera donc pour la construction de la Grande Mosquée. C’est la règle funeste que Nicolas Sarkozy, pour qui mon malheureux ami a voté l’an passé, veut généraliser au pays, faisant du citoyen français déchristianisé le bailleur de fonds de l’islamisation de la France !

 On est bien loin des avertissements du général de Gaulle lorsqu’il évoquait avec Alain Peyrefitte l’intégration de l’Algérie. «  Il ne faut pas se payer de mots! disait le Général.  C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. (…) Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! »[5]

 Pourquoi, me dira-t-on, empêcher les musulmans présents en France et dont beaucoup sont de nationalité française d’exercer au grand jour et dignement leur culte ? Pour plusieurs raisons : d’abord parce que je trouve stupéfiant et suicidaire qu’un pays, la France, qui hier, par la loi de 1905 et en vertu d’un principe laïque absolu et juste, a coupé les vivres à sa propre religion, religion chrétienne historiquement et culturellement identitaire, revienne aujourd’hui sur le principe de cette loi pour financer une autre religion, une religion étrangère, l’islam tellement éloigné quoi qu’en dise Nicolas Sarkozy de notre civilisation ; ensuite parce que je suis pas sûr que même financés par des fonds publics ces lieux de culte ne soient pas plus ou moins contrôlés et manipulés par quelques fondamentalistes ; enfin parce que je ne crois pas que la réislamisation de la jeunesse française d’origine étrangère règle les problèmes d’intégration au corps national – je crois même le contraire. Ce n’est d’ailleurs pas la préface au projet de présentation de la Grande Mosquée de Strasbourg qui peut me rassurer. Car derrière l’apparent consensus, le verbiage politiquement correct, fait d’œcuménisme, de tolérance, d’ouverture, se dissimule quand on sait lire, non pas entre les lignes mais les lignes elles-mêmes, et qu’on veut bien ouvrir les yeux sur cette réalité, une rhétorique inquiétante. Que lit-on dans cette préface ? Ceci : «  L’islam s’inscrit dans la réalité comme la deuxième religion de France. Il apparaît donc nécessaire, dans l’intérêt de tous (souligné par nous), d’intégrer et de reconnaître cette dimension aussi d’un bien d’un point vue politique que culturel et social » ; ceci : « Sur le plan de l’éducation, la jeunesse musulmane née en France n’a pas eu accès à sa religion et à sa culture, elle en est pratiquement coupée ; (…)  Il y a au sein de la jeunesse musulmane un vide terrible à combler, ou plutôt un espace identitaire à étoffer et à garnir » ; ceci : « La communauté musulmane, surtout à travers sa jeunesse,  a choisi de vivre sur cette terre, qu’elle considère comme son pays. Si tel est le cas, et c’est le cas, nous devons parler de cette communauté en terme de citoyens musulmans » et « le citoyen musulman doit s’impliquer dans la politique globale de la ville et de la région ».                                                                                                 Mosquée de Strasbourg

 Le texte prévient donc que la jeunesse française d’origine étrangère est particulièrement visée, que sa culture est musulmane et aucunement française, qu’elle en a été coupée et qu’il faut, en quelque sorte, retisser le lien, « étoffer l’espace identitaire » dit-il. Il annonce aussi que la mosquée est un lieu politique dans la mesure où elle permettra de porter des revendications communautaires auprès des autorités municipales ou régionales, ce qui est parfaitement dans l’esprit de l’islam qui ne distingue nullement le religieux du politique. Enfin, le texte développe clairement une conception communautariste en évoquant « un citoyen musulman », foulant au pied un principe républicain essentiel qui veut qu’en France la citoyenneté n’est nullement liée à l’appartenance religieuse mais à la nationalité et que si l’on peut parler à la rigueur de « citoyens français de confession musulmane », on ne peut parler de « citoyens musulmans ». Dans la République, il ne peut y avoir de « citoyens musulmans », de « citoyens chrétiens » ou de « citoyens juifs » ; il n’y a que des « citoyens français ».

 Autre délice du texte : la formule qu’il place en exergue et qui annonce la couleur. « Les meilleurs fruits sont ceux qui sont greffés », formule qui va je crois un peu plus loin que le verbiage actuel sur la diversité et le métissage, « tous égaux, tous différents », mais dit en somme que la différence est une supériorité. Je ne peux m’empêcher ici de penser à certaines réflexions de Renaud Camus sur les pauvres souchiens, français de souche, parfois honteux d’être ce qu’ils sont, et qu’on finit par considérer comme moins français que ceux d’adoption, d’origine étrangère. D’ailleurs, le texte n’est pas si prudent et prévient : « Que le terrain qui accueille cette Mosquée ne soit à jamais utilisé pour accueillir une construction autre qu’une Mosquée, conformément à la notion de Wakf ou Houbous en Islam. » Comprenez : que le sol sur lequel s’érige cette mosquée n’est plus de fait un sol français concédé ou vendu mais une terre d’islam.

 Que les autorités municipales de Strasbourg n’aient pas trouvé à redire à cette préface, n’aient pas été interpellées pas son contenu, laisse songeur. Ou elles n’y ont rien trouvé de choquant, c’est-à-dire qu’elles ne l’ont pas compris, ce qui est grave ;  ou elles ne l’ont pas lu,  ce qui l’est tout autant et augure bien mal du degré de vigilance qu’elles manifesteront demain à l’égard des activités de la dite mosquée.

 La Fille insouciante de l’Eglise

 L’insouciance, le conformisme et la lâcheté règnent partout ou presque chez les autorités civiles et religieuses.

 On construit la mosquée de Clermont-Ferrand ? L’évêque de la capitale auvergnate, Mgr Simon, salue aussitôt en l’islam « une contribution à la vie culturelle et religieuse de notre pays », exprimant là l’œcuménisme majoritaire de l’Eglise catholique d’aujourd’hui, une Eglise qui finit elle aussi par confondre le dogme religieux avec la bienpensance contemporaine. En mars 2005, six cocktails Molotov sont lancés sur l’église Jean XIII dans le quartier musulman de  Sartrouville ? De son propre chef, le curé décide de ne pas prévoir de cloches sur le clocher de l’église reconstruite car, dit-il, « les chrétiens ne sont pas les seuls habitants du quartier » et il ne faut pas provoquer la communauté musulmane majoritaire avec nos cloches ! Le curé en question sait-il qu’agissant ainsi il se conforme ni plus ni moins qu’à la loi islamique qui prévoit explicitement que les chrétiens ne sonnent pas leurs cloches en terre d’islam ? Il faut construire la mosquée de Marseille ? Pour Michel Sapin, préfet socialiste de la région PACA, « il n’y a rien de honteux à ce que la collectivité s’engage à aider la communauté. » Quant au gouvernement, le moins que l’on puisse dire est que depuis l’automne dernier, il y va fort sur les prévenances à l’égard des musulmans de France. Il fallut pas moins de trois visites des plus hautes autorités de l’Etat pour célébrer officiellement l’Iftar, le dîner de rupture du jeûne du ramadan, à la Mosquée de Paris. Le 18 septembre, le Premier ministre, défendant à son tour les vertus d’une « laïcité ouverte, stimulante, respectueuse des convictions de chacun » et heureux d’« offrir et recevoir les dattes de la confiance », profitait de l’occasion pour annoncer la création de la Fondation des œuvres de l’Islam doté d’un million d’euros de dons qui « facilitera avec la Caisse des dépôts et des consignations la construction et la rénovation des lieux de culte », pour annoncer également son intention de donner aux préfets des consignes pour que la fête de l’Aïd-el-Kebir « se déroule dans les meilleures conditions », pour annoncer enfin la création de « carrés musulmans dans les cimetières de France. » Le 1er octobre, Nicolas Sarkozy se déplaçait à son tour à la mosquée de Paris et déclarait qu’il avait l’intention d’« améliorer la réalité quotidienne des musulmans croyants de France » car, disait-il,  « n’en déplaise à quelques-uns que je combats, l’islam c’est aussi une partie de la France ». Le 10 octobre enfin, Michèle Alliot-Marie, au même endroit, souhaitait l’élaboration d’un schéma directeur des implantations des lieux de culte, estimant nécessaire qu’un lieu de culte musulman ouvre chaque semaine. Entre-temps, Bertrand Delanoë et la mairie de Paris avait invité 15 000 personnes à venir fêter le Ramadan le 29 septembre au palais Omnisport de Paris-Bercy, réjouissance d’un coût de 280 000 euros couvert à 60% par la Mairie, c’est-à-dire par le contribuable parisien. Comme si cela ne suffisait pas, la Ministre de l’Intérieur retournait à la mosquée de Paris le 19 décembre pour déclarer « l’importance de l’Aïd-el-Kébir, fête du sacrifice, au sein du culte musulman pour tous les fidèles. L’Aïd, à l’instar des fêtes religieuses des différents cultes, participe activement au dialogue entre les Français et à la consolidation du lien social dans notre pays », concluant sa visite par ces propos : « Si l’année 2007 a été riche pour l’Islam de France, l’année 2008 ne le sera pas moins », ce que l’on veut bien croire.

 Et que penser d’autres évènements de l’automne qu’on ne peut pas ne pas relier à ce contexte général ? Pourquoi le Président français, après avoir été insulté par le pouvoir algérien eu égard à ses origines juives est-il pourtant allé faire courbette devant M. Bouteflika, condamnant « l’islamophobie » et la rapprochant, dans le confusionnisme qui le caractérise, de l’antisémitisme ?  Pourquoi n’a-t-on pas entendu une seule réaction officielle après que l’hymne national fut une nouvelle fois copieusement sifflé au Stade de France lors d’un match amical France-Maroc, les joueurs français tout étonnés, disant après coup avoir eu l’impression de jouer à l’étranger ? Pourquoi la France a-t-elle reçu avec tant d’égards le terroriste Khadafi, lequel se permettait le luxe de nous faire la leçon sur les droits de l’homme, le même qui déclarait en 2006 sur Al-Jazira : «  Mahomet est le prophète de tous. Il a remplacé toutes les religions antérieures. Si Jésus avait vécu à l’époque où Mahomet avait été envoyé, il l’aurait suivi. Tout le monde doit être musulman […] Nous avons 50 millions de musulmans en Europe. Il y a  des signes qu’Allah accordera la victoire à l’islam en Europe sans épée, sans fusil, sans conquête. Les 50 millions de musulmans d’Europe l’auront transformée en continent musulman d’ici quelques décennies. Allah mobilise la nation musulmane de Turquie et l’ajoute à l’Union européenne. Ça fait encore 50 millions de musulmans en plus. Il y aura 100 millions de musulmans en Europe. L’Albanie est dans l’Union européenne, c’est un pays musulman. La Bosnie est dans l’Europe, c’est un pays musulman ; 50% de ses citoyens sont musulmans. L’Europe est dans une fâcheuse posture… » [6] ? Enfin, pourquoi et comment, alors que le Premier ministre déclare la France « en faillite », que le Président prétend que les caisses sont vides pour le pouvoir d’achat des Français, trouve-t-on 300 millions de dollars pour venir en aide à l’Etat palestinien ? Le moins que l’on puisse dire quand on essaye de répondre à ces questions, c’est qu’un étrange état d’esprit règne dans les hautes sphères qui président aux destinées de la France, un état d’esprit de renoncement aux fondements religieux de la civilisation française.

 Dans son discours de Rome, Nicolas Sarkozy rappelait avec justesse que la France fut longtemps « la fille aînée de l’Eglise » ; avec la politique de dé-civilisation qu’il entend mener, cette fille insouciante qui s’est donnée à un Président insouciant qu’est la France en sera bientôt la fille indigne et conquise.

La nouvelle Grande Pitié des églises de France

 Mais il est un autre scandale à mettre en parallèle de ces constructions de mosquées : pendant ce temps, pendant le temps, le même temps, où l’on construit et s’apprête à financer la construction de mosquées, nombres de nos édifices religieux nationaux, églises, chapelles, calvaires vont mal et tombent en décrépitude, faute de moyens pour les entretenir ou les rénover, poussant parfois les municipalités à se résoudre à leur démolition. C’est non seulement un patrimoine architectural qui disparaît avec eux, un patrimoine pour le coup proprement européen, un patrimoine que nous avons reçu en héritage et dont nous ne sommes que les dépositaires, mais c’est aussi, et d’abord, un patrimoine religieux qui dit notre appartenance à un continent chrétien, à une nation chrétienne, et qui constitue une part essentielle de l’âme de la France, ces origines judéo-chrétiennes étant tout aussi importantes et constitutives de notre être national que nos racines gréco-latines. Sacrifier un tel patrimoine, le laisser tomber en quenouille, c’est se trahir soi-même, renoncer à soi, ni plus ni moins qu’un suicide collectif.

En 1914 déjà, alors que la loi de 1905 avait privé les églises de France des moyens d’être entretenues, Maurice Barrès menait avec courage au Parlement et dans la presse ce combat pour sauver notre patrimoine religieux. Il suffit de relire La Grande Pitié des églises de France[7] pour comprendre la justesse et l’importance de ce combat. Près d’un siècle plus tard, alors que les dégâts ont repris, alors qu’il manque toujours de l’argent pour sauver ce qui doit l’être de nos églises, de nos chapelles, de nos calvaires, voilà donc qu’on s’apprête à modifier la même loi pour construire des mosquées. Pauvre Maurice Barrès qui doit se retourner dans sa tombe, lui qui croyait que la France touchait au dernier stade de sa décadence quand elle n’en était encore qu’à ses commencements. Depuis, nous n’avons cessé de descendre, à de rares parenthèses près, et la chute s’accélère. Aujourd’hui, nous ne voulons pas sauver notre âme, nous préférons la vendre à d’autres.

                                                             Eglise de Saint-Georges-des-Gardes en démolition

La France compte 60 000 églises paroissiales à la charge de nos 36 679 communes ; 11 300 sont protégées mais 2800 autres sont jugées dans un « état préoccupant ». Ce n’est pas rien. Quatre-vingt pourcents d’entre elles sont  à la campagne et nombre de communes rurales sont endettées. Aussi le Maire doit-il parer au plus urgent et préfère-t-il presque toujours entretenir l’école, réparer les routes…d’autant que les églises se vident avec l’exode rural et la déchristianisation qui se poursuit. Le sénateur alsacien Philippe Richert, auteur d’un rapport sur les monuments classés, n’y va pas par quatre chemins : « Dans les quinze prochaines années, prévient-il, la question des églises de campagne se posera avec acuité. Sans  doute faudra-t-il accepter que certaines en très mauvais état, qui ne sont pas des témoignages majeurs de l’architecture religieuse, soient détruites. » Faut-il s’y résigner ?

Nombre d’associations s’organisent et réagissent, refusant la fatalité. C’est le cas de l’association Sauvegarde de l’art français qui attribue subventions aux travaux de gros œuvre sur les églises et chapelles antérieures à 1800, non protégées ou inscrites à l’inventaire. C’est le cas aussi d’initiatives moins institutionnelles et tout aussi importantes : celle des habitants de Sury-ès-Bois dans le Cher qui en collectant des fonds fournissent au maire le complément nécessaire à la restauration de leur église du XIe siècle ; celle de ce groupe qui prend sur son temps et son argent pour remettre en état tel calvaire ou telle chapelle, comme fait mon ami Jean-Gérard Lapacherie dans le Queyras qui sait que cette œuvre-là, aussi isolée, aussi dérisoire qu’elle paraisse eu égard à l’immensité des problèmes de notre pays, est sans doute le principal service que nous pouvons lui rendre. Là-dessus, sur ces pierres, tout pourra peut-être se reconstruire.

Récemment, le magazine Pélerins consacrait un dossier à cette grave question et nous apprenait que 53% des Français se déclarent « choqués » du délabrement de nos édifices religieux et que 67% pensent qu’il faut « chercher à préserver le plus grand nombre d’églises » considérées comme un « élément important du patrimoine ». Les chiffres pourraient donc laisser croire que tout n’est pas perdu. Pourtant, dans le même sondage, 58% des Français souhaitent que les églises soient utilisées pour autres choses que des cérémonies religieuses, à 77% pour  des activités culturelles, des concerts, etc. Evidemment, on dira  qu’il s’agit ni plus ni moins que de revenir aux traditions du Moyen-Âge et de l’Orient chrétien d’avant la contre-réforme du XVIe siècle ; à la différence majeure près que ce n’est pas le même peuple français qui chanterait et danserait dans son église, l’un était profondément christianisé, l’autre presque complètement déchristianisé. Agissant ainsi, nous sauverions certes les monuments, mais point ce qu’ils incarnent, le patrimoine architectural mais point le religieux. Je ne suis pas sûr que cela soit suffisant. Car est-ce bien sage de danser à l’église quand les musulmans prient à la mosquée ?                      Eglise Saint-Pierre-aux-Liens à Gesté                                                                                                                                              (Maine-et-Loire) promise à démolition

 « Le front des cathédrales » a cédé

 En plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, alors que la France était occupée et proprement vassalisée, Georges Bernanos écrivait ceci : « La rupture de la ligne Maginot n’a en rien ébranlé les fondations de la cathédrale de Chartres ou de Notre-Dame de Paris. Si l’on veut bien me permettre une image un peu audacieuse en apparence, mais profondément exacte, le front des cathédrales a tenu. » Et ceci : «  J’ai bien le droit d’appeler ce peuple le peuple des cathédrales parce que d’abord ce sont ses ancêtres qui les ont bâties. Et ils les ont bâties dans le même esprit que leurs descendants les bâtiraient encore aujourd’hui, si la hideuse sollicitude des méthodes de taylorisation ne s’était efforcée, d’ailleurs en vain, de les transformer en automates inconscients. »[8] Quand Georges Bernanos écrivait ces fortes paroles, il croyait, ou voulait croire, que la guerre matérialiste n’aura pas le dessus, que l’après-guerre matérialiste non plus n’aurait pas le dessus, que c’était l’essence même de la France, « le front des cathédrales », l’esprit profondément chrétien, essentiellement chrétien du peuple français, qui aurait le dessus.

Cela me désole de le dire : Bernanos, qui détestait l’optimisme, ce caractère des imbéciles heureux, a pêché par optimisme. Il s’est trompé. Bernanos a eu tort de croire que la France pouvait encore se relever, elle qui était au sortir de la guerre  en passe d’être déspiritualisée comme un organisme vivant, après une longue épreuve, est dévitaminé. Bernanos, en homme libre, en Français, Français en cela, à lutter par la plume pour réveiller ses compatriotes. En vain. Cette haute conscience française, cette conscience de la France, faisant écho à celle de Péguy[9], n’a point été entendue. Sa parole, sa haute parole, est restée lettre morte, mots en l’air. Dans cette guerre ultime des robots contre la France[10], ce sont les robots qui ont gagné, le matérialisme l’emportant partout, et réduisant tout le reste, l’idéal, les valeurs, les principes, les sentiments, c’est-à-dire l’essentiel à presque rien, en fait : à rien.

Car c’est l’esprit chrétien qui s’est enfui, le peuple des cathédrales est mort ; c’est aujourd’hui un peuple d’hypermarchés, de grands stades, et demain de mosquées ; un peuple matérialiste comme tous les peuples occidentaux ou occidentalisés ; un peuple matérialiste parce que déchristianisé, déchristianisé parce que matérialiste, et pour cela, par cela, matérialiste et déchristianisé, offert comme une proie facile aux ambitions d’une religion étrangère conquérante.

 Jules César en 58 avant Jésus-christ, à son arrivée dans les Gaules constatait que « les Gaulois sont les plus religieux des hommes. » Mais elle est bien finie cette France de Saint-Irénée, de Saint Hilaire de Poitiers, de Saint-Martin de Tours, soldat évangélisateur, grand pourfendeur du paganisme qui, le bâton à la main, marche inlassablement et ferme les temples pour les transformer en chapelles, cette France de Saint Benoît et de ses monastères, de Saint Bernard et du « blanc manteau d’églises », cette France de Sainte Geneviève qui sauve Paris des hordes d’Attila, du baptême de Clovis, cette France de Jeanne qui dit « Dieu premier servi ! ». Je ne suis pas bigot : je connais mon histoire de France. Notre identité d’avant 1905 n’est pas moindre que celle d’après 1905 ; en vérité, les deux font un tout. Il faut dire avec Péguy que c’est d’un seul et même mouvement que la France s’est dérépublicanisée et déchristianisée. Un siècle plus tard, la construction de mosquées est l’aboutissement de ce double processus.                                                                                                                                                                  Saint Bernard prêchant

                                                                                                                                          la 2ème croisade à Vézelay en 1146

 Dans son discours de Latran, Nicolas Sarkozy, ne reculant devant rien, cite Georges Bernanos parmi nombre d’auteurs qu’il n’a évidemment pas lus. Perfidie d’un matérialiste outrancier qui condamne le confort matériel en étalant le sien sans aucune pudeur ; perfidie d’un matérialiste qui rend hommage à la fille aînée de l’Eglise tout en facilitant son islamisation ; perfidie d’un matérialiste qui parle de civilisation quand non seulement il ne lutte point contre sa déchristianisation mais encore veut délaïciser la France, engageant ainsi une véritable politique de dé-civilisation. Sarkozy cite donc Bernanos : « L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait […] L’espérance est une vertu, une détermination héroïque de l’âme. La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté ». La citation est belle : c’est du Bernanos. Mais je préfère la suivante que le Président français pourrait méditer : « Une civilisation ne s’écroule pas comme un édifice ; on dirait beaucoup plus exactement qu’elle se vide peu à peu de sa substance, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’écorce. On pourrait dire plus exactement encore qu’une civilisation disparaît avec l’espèce d’homme, le type d’humanité, sorti d’elle. » Bernanos  le dit très exactement : il s’agit de substance, il s’agit d’un long processus de désubstanciation ; la France déchristianisée et délaïcisée, la France matérialiste et islamisée, n’est plus qu’un corps sans âme. De Gaulle disait : « La République est laïque, la France est chrétienne » ; Sarkozy prétend en somme que la République est relativement laïque – c’est-à-dire ne l’est plus – et la France diverse – c’est-à-dire déchristianisée.

 

Pour conclure, je ne peux m’empêcher de songer au triste destin du Kosovo et au combat que mène mon ami Komnen Becirovic pour faire entendre une parole de vérité au milieu de la propagande la plus éhontée sur ce cœur chrétien de la Serbie, province désormais à majorité musulmane dont la communauté internationale s’apprête à proclamer l’indépendance. Nous devrions regarder avec plus d’intérêt ce qui se passe aujourd’hui au Kosovo car nul ne peut complètement évacuer la possibilité qu’un jour, dans quelques décennies, la France et l’Europe toute entière ne connaissent le même sort, confirmant ainsi la sombre prédiction de Khadafi, le nouvel ami du Président français. Car quel peut être le destin d’une nation déspiritualisée, désubstancialisée, dé-civilisée,  sinon l’effacement et au-delà l’asservissement ? En réalité, voilà la véritable portée et le scandale des discours de Rome et de Riyad  de Nicolas Sarkozy: la France s’apprête à être comme l’acteur insouciant et matérialiste qui lui fait office de Président, à savoir une nation sans foi ni loi, sans foi chrétienne ni loi laïque ; en somme une proie rêvée. n


[1]  Fit grand bruit notamment cette phrase : «  Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance », phrase inacceptable dans la bouche du chef d’un Etat laïque, phrase par ailleurs proprement absurde puisqu’on peut être parfaitement agnostique tout en mettant sa vie au service du bien commun au nom d’une espérance citoyenne ou même positiviste. Nul supériorité donc du prêtre sur l’instituteur, mais au contraire sur deux plans différents une même œuvre de spiritualisation. Ici Nicolas Sarkozy, ou plutôt Henri Guaino, serait bien inspiré de relire Charles Péguy.

[2] Et peut-être la scientologie d’où la formule « courant spirituel » ?

[3]  « L’Europe a trop longtemps tourné le dos à la Méditerranée alors même qu’une partie de ses racines y plongent et que les pays riverains de cette mer sont au croisement d’un grand nombre d’enjeux du monde contemporain. J’ai voulu que la France prenne l’initiative d’une Union de la Méditerranée »

 

[4] 12 juillet 2004.

[5] Cité par Alain Peyrefitte dans C’était de Gaulle, Quarto Gallimard, p.66.

[6] Cité par Ivan Rioufol dans La fracture identitaire (Fayard, 2007), livre essentiel pour compléter notre propos sur ce sujet brûlant.

[7] Je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici, tirée de La Grande Pitié des églises de France,  la lettre qu’écrivit Maurice Barrès depuis Charmes le 4 janvier 1910 à Aristide Briand, alors président du Conseil:

 

«  Monsieur le Président du Conseil,

 

Monsieur le maire de Grisy-Suisnes vient de mettre en adjudication les dépouilles de son église communale. C’est le commencement. D’année en année, nous allons voir les édifices religieux s’écrouler, d’un bout à l’autre de la France. Allez-vous assister, les bras croisés, à cette transformation de la face de notre pays ?

Je vous entends, vous me répondez que c’est la faute du Pape. Je ne veux pas entrer dans ce débat. Vous êtes au pouvoir pour sauvegarder toutes les richesses et tous les intérêts français. Nos églises sont au premier rang de nos richesses de civilisation. Nous les avons reçues de nos aïeux, nous devons les transmettre à nos fils, nous n’avons pas à nous laisser étourdir par ceux qui les déclarent inutiles. Tous les hommes de culture en France et à l’étranger refusent d’admettre qu’il se trouve un gouvernement assez barbare pour détruire ces sources de vie spirituelle. N’allez pas me dire que vous sauvegardez les églises les plus précieuses. Qui donc peut juger de leur prix, et la plus modeste n’est-elle pas infiniment précieuse sur place ? Que m’importe que vous conserviez une église plue belle à Toulouse, si vous jetez bas l’église de mon village ?

Je ne veux pas croire que vous acceptiez avec indifférence ces débuts d’une ère de vandalisme. Il n’est pas possible que de si grandes choses, qui intéressent l’histoire et l’âme de la France, soient sacrifiées ignoblement au cours d’une querelle politique.

Veuillez recevoir, Monsieur le président du Conseil, l’expression de mes sentiments très distingués.

Maurice Barrès. »

 

[8] « Le front des cathédrales » in Le chemin de la Croix-des-Âmes, Gallimard, 1948.

[9] Charles Péguy qui écrivait en 1909 dans Clio I un article intitulé « L’inchristianisation et la déchristianisation » : « Comment de ce peuple qui était si profondément chrétien, qui avait le christianisme dans le sang (par une infusion, par une opération pour ainsi dire métaphysique et ensemble physiologique unique), de ce peuple qui était si profondément, si intérieurement chrétien, chrétien du treizième et du quinzième siècle, chrétien dans la moelle et dans le cœur on a pu faire, (…) comment on a bien pu s’y prendre, ce qu’il a fallu travailler, ‘et quel travail), par quelle merveille on a (bien) pu réussir à (en) faire ce que nous voyons, ce peuple que nous connaissons, si profondément (devenu) inchrétien, si profondément, si intérieurement, déchristianisé. »

 

[10] Référence à un autre de ses maîtres ouvrages, La France contre les robots écrit en 1944.