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Made
in... Vichy
Le renoncement à la
langue française
par
Raphaël Dargent
Une langue
vit et se renouvelle par un sens profond de l’usage et elle s’affadit
par un goût déraisonnable de la mode.
Jacqueline de
Romilly
Le langage
est la maison de l’Être
Martin
Heidegger
Pourquoi
sommes-nous toujours tellement soucieux de connaître la météo du
lendemain et pestons-nous tant contre la pluie ? L’été fut bel et bien
pourri. Et alors ? Ce que nous avons perdu en baignades, en bronzage, en
dîners en terrasses, ne l’avons-nous pas gagné en bons films, en musées,
en saines lectures ? Pour ma part, cet été pluvieux, frais, gris, fut
l’occasion de rattraper quelques travaux d’écritures en souffrance, de
lire deux ou trois des belles biographies qui dormaient jusqu’alors dans
ma bibliothèque, de découvrir surtout avec jubilation La Terre de
Zola et de retrouver, chemin faisant, ce goût de la belle langue que,
comme la plupart d’entre nous, je malmène tant au quotidien.
On n’est
jamais mieux servi que par soi-même. J’aime la formule, qui se vérifie
presque toujours. Pourtant force est de reconnaître que celle-ci souffre
des exceptions. Ainsi, concernant justement la langue française, il
n’est pas sûr que les Français soient les plus serviables ; pire – l’été
me le confirma avec cruauté –, ces derniers mois les exemples se
multiplient de façon inquiétante qui témoignent là d’un lâche abandon,
ici d’une authentique trahison de notre langue.
Un brouet de mots
C’est
particulièrement vrai dans le monde du commerce où il semble désormais
incontournable que la grande marchandisation du monde, ce que les
esprits à la mode appellent le business, se fasse en anglais.
« Je
m’empresse de rire de tout de peur d’avoir à en pleurer » écrivait
Beaumarchais. Peut-être est-ce préférable en effet. Car il y a de quoi
pleurer tout de même – ou s’esclaffer, on ne sait plus bien – quand nul,
à part quelques esprits chagrins comme l’auteur de ses lignes, ne trouve
ridicule que le marchand de frites américain Mc Cain appelle un de ses
produits « Just à la poêle ». Faudrait-il s’énerver que des
fleurons industriels français et de véritables symboles nationaux soient
eux-mêmes contaminés par cette anglomanie aiguë, tel l’avioneur Dassault
qui n’hésite pas à intituler sa dernière campagne publicitaire « Future
now » ? Pourquoi donc ? Qui s’exprime au plus haut niveau pour
dénoncer ces dérives ? N’y a-t-il pas de ministre chargé de la langue
française, ou à défaut de la francophonie ? Le 29 janvier dernier, qui
s’est ému, alors que se déroulait la réunion à Paris du Groupe
intergouvernemental sur l’évolution du climat, que Greenpeace, en guerre
contre le réchauffement climatique, déploie sur la Tour Eiffel une
gigantesque banderole où était inscrit : « It’s not too late »
(Il n’est pas trop tard) ? Qui s’émeut aujourd’hui quand les
administrateurs du Château de Chambord, qui veulent illustrer la
notoriété du Château devenu une marque et un logo synonyme du luxe
français, présentent des produits et objets – de la voiture, à la
cafetière, à l’aspirateur, au cercueil – dans une exposition intitulée
Made in Chambord ?
Qui
osera dire que derrière les fins commerciales évoquées, il n’y a tout
simplement que bêtise infatuée et soumission aveugle à la langue à la
mode, qu’on utilise d’autant plus qu’on la maîtrise mal, pour se donner
un genre, se hausser du col ? Ainsi en est-il parmi nos élites
médiatiques. L’autre soir, c’était le suppléant de PPDA, un certain
Harry Roselmack, qui lors du Journal télévisé de 20H de TF1, utilisait
l’expression « low cost » pour présenter un reportage sur les
compagnies aériennes à bas coûts. L’autre midi, c’était un reportage
télévisé diffusé sur le service public – mais cette précision a-t-elle
quelque importance que ce soit ? – qui nous informait que les Français
(entendez d’abord les Parisiens) se mettaient à la mode du snacking,
c’est-à-dire ne déjeunaient plus, mais snackaient. Que fait donc
un snackeur ? En vérité, il mange sur le pouce, à la va-vite,
qui un sandwich conçu par quelque Ducasse de salon, appuyé contre un
comptoir, qui une salade diététique ou végétarienne, sur un coin de
table en formica. Oui, snacker vraiment, c’est le dernier chic à
la mode. Et les Français avalent cette pitance linguistique, ce brouet
de mots, à toute heure, à longueur de temps, l’engloutissent sans même
s’en apercevoir, niais et même heureux de remplir ainsi leur panse et
leur cervelle mondialisées de tous ses produits, marques et concepts
grossièrement anglo-saxons.
L’imposture des
linguistes
Pourquoi, me
demande-t-on ici ou là, nul ne réagit à cette pandémie ? C’est que le
mal est profond, tellement profond que les anti-corps se sont mués en
microbes et avancent masqués, que ceux qui sont censés défendre la
langue sont ceux-là même qui la trahissent ; pire encore, que ceux qui
prétendent la défendre, sont reconnus comme tels et même en vivent, et
en vivent bien, publiant ouvrages, dictionnaires et lexiques, n’ont de
cesse que de la maltraiter. C’est là toute la supercherie des fameux
« linguistes » qu’on retrouve partout sur ce terrain, partout en lieu et
place des écrivains qui ont visiblement déserté ce combat pour la langue
française. Qu’on ne s’y trompe pas : les linguistes sont à la langue
française ce que les sociologues sont à la philosophie : des imposteurs
qui ont réussi leur coup. Ils appointent à la Délégation à la langue
française ou au Petit Robert, mais pour eux, il n’est pas lieu de
s’inquiéter pour le français ; d’ailleurs il n’est que les ronchons pour
le faire ; les adaptations, les emprunts sont nécessaires, ils se sont
toujours faits, même ils enrichissent la langue, une langue vit quand on
la bouscule, etc, etc.... L’anglais s’infiltre partout, et alors ? Le
langage des texto envahit la langue écrite des jeunes Français qui en
perdent justement leur français, et alors ? La langue n’est qu’un
vecteur de communication, peu importe sa qualité ou sa pureté, concept
droitier, limite fascisant.
Lors d’une
émission télévisée – l’Arène de France présentée par Stéphane Bern –,
diffusée au printemps et tout entière consacrée à la langue française,
c’est en teneur ainsi que s’exprima la fine fleur des prétendus
défenseurs de la langue française, avec par ordre d’apparition Mme Tasca,
M. Claude Hagège, M. Alain Rey. M. Alain Rey, invité partout comme
linguiste référent, est un formidable fossoyeur. Passons sur le fait
que, chroniqueur le matin sur France-Inter, M. Alain Rey ne
manque jamais l’occasion de faire comprendre à son auditeur quelles
conclusions politiques il doit tirer de ces leçons étymologiques ; il
n’est pas neuf que France Inter, bien que de service public et
financée à ce titre par le contribuable, soit une radio gauchiste. Le
hic est que M. Alain Rey dirige Le Petit Robert, dictionnaire de
référence, dont on loue l’excellence. C’est d’ailleurs en vertu sans
doute de ses principes linguistiques et au nom de cette excellence que
Monsieur Rey vient de faire entrer dans le dit dictionnaire, entre
autres joliesses, le terme « vener », popularisé par les
sacro-saints « jeunes de banlieues », pour dire leur rage, leur colère,
tout simplement leur énervement, ou celui de « rebeu », verlan de
verlan, du meilleur goût.
Sa
consoeur, Mme Henriette Walter, autre linguiste labellisée, s’est faite,
elle, une spécialité de louer les emprunts linguistiques, et notamment
les emprunts anglo-saxons qu’elle estime enrichissants. Pourtant, je ne
crois pas qu’il y ait eu par le passé comme elle dit « une incroyable
histoire d’amour entre le français et l’anglais » : quand les élites
anglaises adoptaient des expressions ou des mots français, ce n’était le
plus souvent que par pédantisme et aristocratisme, pour singer la
puissance dominante – la France d’alors ; à l’inverse, l’anglomanie de
Montesquieu ou de Voltaire ne s’explique que par ce souci de parler la
langue de la puissance principale, de surcroît porteuse selon eux de
progressisme politique. Il faut être aveugle ou assez intéressé pour ne
pas voir, qu’au-delà du pédantisme et du conformisme de l’hyper-classe
mondiale toujours prompte à parler la langue du maître, il s’agit
aujourd’hui de tout autre chose, d’une guerre, via la mondialisation
ultralibérale et l’hégémonie économique, politique et culturelle
étatsunienne, faite au français et au-delà à la diversité linguistique
du monde. Le drame est là : s’il n’est plus que Mme Henriette Walter ou
M. Alain Rey pour défendre notre langue, on peut craindre que le combat
soit perdu d’avance.
Preuve de la nocivité des
linguistes, M. Pierre Encrevé vient de s’illustrer par un fort méchant
livre, cosigné avec son ami Michel Braudeau,
livre dans lequel il ne craint pas de vanter les multiples variétés de
français face aux « formes françaises standard de France » (!), de
prôner un relativisme et même un anarchisme orthographique et d’écrire
sans gêne que « dans le cadre des échanges qui vont se développer, on
peut supposer qu’au milieu du XXIe siècle une grande partie de la classe
moyenne des Français parlera sans beaucoup de difficulté l’ "anglais de
communication internationale"» ou encore qu’« il est très possible que,
dès le milieu du siècle, le français ne soit plus, en France même, une
langue de plein emploi, c’est-à-dire qu’il y ait des domaines, en
économie ou ailleurs, où on ne l’emploiera plus. Mais cela n’a peut-être
pas une importance décisive. » Car M. Encrevé, comme tout bon linguiste
qui se respecte, fait lui aussi la distinction entre langue de culture
et langue de communication. Cette distinction, autant le dire, n’est
qu’un artifice pour cautionner et accompagner le recul de notre langue
qu’il veut cantonner au statut de langue de culture. On sait ce qu’il
advint du latin, longtemps langue de culture dans l’occident médiéval.
Est-ce le sort que Pierre Encrevé et ses confrères souhaitent réserver
au français ?
Un privilège jalousement
gardé
Le drame
dans l’affaire est qu’en desservant ainsi notre langue, on n’améliorera
pas la connaissance de celle-ci par nos enfants. La langue de
communication s’appauvrit. Il faut y faire attention. Je crains qu’il ne
s’agisse pas toujours de négligence, je crains que ces fautes ne soient
pas seulement imputables à un relâchement de notre vigilance. Et si nous
ne cédions pas tant par facilité que par ignorance ? Les fautes de
français sont de plus en plus courantes dans les médias. Il ne s’agit
pas seulement, loin s’en faut, de l’oubli de l’imparfait du subjonctif,
oubli acquis depuis longtemps, et assumé par la société. Aujourd’hui,
les accords du participe passé ne se font quasiment plus au féminin sans
même que personne ne le remarque ; c’est un usage – et une règle ! – qui
disparaît après, autre exemple, l’abandon dans la littérature de
l’utilisation du passé simple au profit du passé composé.
L’helléniste
Jacqueline de Romilly, a bien raison de dénoncer l’éradication
progressive de l’enseignement des langues anciennes dans le secondaire,
enseignement privé désormais des moyens les plus élémentaires. Coupé de
ses racines anciennes, du grec et du latin, le Français est-il voué lui
aussi à les rejoindre demain comme langue morte ? Le nouveau président
de la République, dans son fourre-tout éducatif, où les promesses
ambiguës côtoient les envolées lyriques et abstraites, revendique
aujourd’hui l’héritage des Lumières, appelle en renfort Ferry et ses
hussards noirs, sort de sa besace de bonimenteur le grand mot
d’humanisme, mais bon sang, on s’interroge, le discours clos, le pupitre
rangé : où sont les moyens pour les langues anciennes ? Combien d’heures
pour le français ? Le constat que fait l’académicienne, dans un article
intitulé « Notre langue se porte mal » est incontestable : « Dans
l’enseignement, on peut constater que les heures de français ont
fortement diminué, que l’apprentissage de l’orthographe et la pratique
de la dictée ont été trop souvent relégués au second plan, que le
support du latin et du grec a été en grande partie rejeté, et que l’on
voit de futurs professeurs admissibles à des concours avec des copies où
les fautes de langue sont multiples. Qui plus est, la connaissance de la
langue des siècles passés et de nos grands auteurs est souvent si
insuffisante que les élèves ne les comprennent plus. Par ailleurs, il
semble qu’à l’étranger, l’effort pour créer des centres et des instituts
enseignant le français se soit relâché et que l’on ait fait des
économies malencontreuses. »
Elle
n’est pas la seule à tirer ainsi la sonnette d’alarme. À la stupeur
générale, le président de la Sorbonne lui-même, Jean-Robert Pitte,
soulignait récemment dans une tribune au Figaro combien le
baccalauréat avait été dévalorisé et déplorait le niveau dramatiquement
faible des étudiants quant à la compréhension et la maîtrise de leur
propre langue. Quand, le lendemain, un journaliste le fit remarquer à
l’actuel ministre de l’Education, le lettré Darcos, celui fit mine de ne
pas comprendre, détourna maladroitement le propos cité et passa
rapidement à autre chose. On apprécia alors le courage et l’honnêteté
intellectuelle du dit ministre dont naguère on nous avait vanté le souci
d’exigence.
Derrière
cette fuite devant ses responsabilités, derrière ces yeux qu’on se
voilent, ce regard qu’on détourne, ces oreilles qu’on se bouche, que
faut-il voir sinon, plus, qu’une lâcheté, plus qu’un abandon : une
trahison pure et simple ? Autre chose encore, de plus grave : un réflexe
de classe, l’attitude d’une élite qui sous couvert d’égalitarisme et
d’adaptation au monde moderne, s’apprête à priver ses suivants, les
nouvelles générations, non seulement d’un héritage culturel, mais d’un
enseignement qu’elle critique alors qu’il lui a permis d’accéder aux
plus hautes fonctions, comme si ce privilège, la langue française,
devait rester en sa possession exclusive, comme si ce secret, ce miracle
de la langue, l’accès à sa compréhension la plus haute, l’accès à ses
merveilles, devait se limiter à peu d’initiés, devait désormais être
caché, effacé, gardé par eux seuls. Peut-être y a-t-il encore quelque
chose de pire, de plus malin, de plus sournois dans ce renoncement à
l’enseignement de la langue. Et s’il s’agissait, en privant un peuple
des moyens élémentaires de comprendre, de le priver de ceux de se
révolter ? Et s’il s’agissait de priver un peuple de ses mots pour mieux
le manœuvrer ?
La langue du patron
Fumer tue.
C’est ce qu’on peut lire sur les paquets de cigarettes depuis plusieurs
années déjà. Peut-être faudrait-il imaginer dorénavant une formulation
de ce type, une telle mise en garde, concernant l’utilisation de plus en
plus exclusive de l’anglais sur les notices d’utilisation, sur les
logiciels, sur les modes d’emploi de bon nombre de produits que nous
achetons. C’est ainsi que la mauvaise interprétation d’un logiciel en
anglais « sans mode d’emploi en français » est en cause dans l’accident
de radiothérapie à l’hôpital d’Epinal où quatre patients sont morts de
surdosage en début d’année et où désormais près de 627 autres (liste en
cours) sont reconnus victimes de radiations excessives. Sans aller
jusqu’à cette extrémité physique, l’utilisation inconsidérée de
l’anglais qu’on appelle de « communication internationale » dans
l’entreprise peut au moins conduire à une mort culturelle, et pire même,
c’est là l’ironie de la chose, à une mort sociale, car cette
méconnaissance de la langue du patron risque fort de devenir rapidement
un motif de discrimination entre salariés et même un prétexte pratique
pour justifier de licenciements économiques.
C’est
ce qu’on bien compris un certain nombre de syndicats qui se sont saisis
à juste titre de la question de la langue. Car, dans l’entreprise, les
problèmes ne manquent pas. La société française Alcatel qui a fusionné
avec l’américain Lucent en avril 2006 et dont le siège du groupe est en
France et relève du droit français, impose partout l’anglais dans ses
logiciels, ses documents en vue d’entretien individuels d’évaluation,
ses messages internes jusqu’à instituer des formules aussi stupides que
« in progress depuis today » ! Autre exemple : le groupe
Carrefour, groupe français, utilise l’anglais pour de plus en plus de
ses produits : BlueSky, Firtsline, Top Bike, Bootstore, Green Cut,
Ink Set et pour de nouveaux concepts de management :
Cross-Marchandising, Pool-reception, Remodeling, Front manager, Supply
Chain…
Heureusement
donc, une résistance s’organise dans le monde syndical. Le 8 février
dernier à l’Assemblée nationale était constitué un Collectif pour le
droit de travailler en langue française en France, rassemblant la CFTC,
la CGT d’Alcatel-Lucent, l’UNSA d’Axa Tech, la CFE-CGC des banques et
marchés financiers et l’association Avenir de la Langue française. À
l’issue de ses travaux, le Collectif concluait notamment : « La
sécurité n’admet pas l’ambiguïté ni dans le travail ni dans les notices
d’application […] La problématique d’une langue venue d’ailleurs, que
l’on voudrait nous imposer comme unique […] entraîne des mécanismes
convergents de discrimination, d’exclusion et d’élimination. » Fort de
mobilisations de ce type, les choses bougent quelque peu. En mars 2006
par exemple, la société General Electric Medical Systems (GEMS) a été
condamnée à l’initiative de la CGT au versement de 580 000 euros de
dommages et intérêts pour avoir refusé de traduire les instructions
applicables par les salariés de son usine de Buc dans les Yvelines. Et
le 23 avril 2007, Europ Assistance était à son tour condamnée à
l’initiative de la CFTC à traduire en français ses logiciels comptable
et commercial édités en anglais. Ses victoires sont essentielles et
doivent en appeler d’autres pour peu que partout, les salariés, qui sont
aussi des Français, se saisissent du problème.
Une question
d’indépendance
Dans la
foulée, le Collectif s’est ému que le gouvernement français laisse
entendre dans une tribune publiée le 12 juillet dans Le Monde par la
ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Valérie
Pécresse, et le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Jean-Pierre
Jouyet, qu’il entendait ratifier le protocole de Londres sur les brevets
européens, protocole déjà signé par notre pays en 2001. L’affaire est
grave en effet puisque le dit protocole préconise la renonciation à
l’exigence de traduction intégrale des brevets rédigés en langue
étrangère, ce qui, on le comprend, assurerait une quasi-hégémonie de
l’anglais comme langue des brevets. Mme Pécresse et M. Jouyet nous
expliquent qu’il s’agit de diminuer les coûts de traduction, mais ne
voient-ils pas qu’au-delà de cette préoccupation bassement économique,
il s’agit d’une question hautement politique, celle de
l’indépendance
scientifique, technique, et industrielle de la France ? Une telle
décision serait d’autant plus scandaleuse que 18 pays de l’Union
européenne ont refusé de signer ce protocole et que 4 autres l’ont signé
sans le ratifier. Pourquoi la France irait-elle plus loin que ses
partenaires européens dans le renoncement à elle-même, elle qui a
peut-être plus à sauvegarder et plus à perdre ? Le Collectif pour le
droit de travailler en langue française en France précise que c’est
« l’office américain des brevets [qui] souhaite que l’anglais soit la
seule langue en matière de propriété industrielle » et prévient :
« renoncer à l’exigence du français comme langue obligatoire pour les
brevets d’invention (…) ouvre la porte à d’autres renoncements,
notamment celui de l’emploi du français comme langue de travail dans les
entreprises en France. » De leur côté, les avocats ne sont pas en reste
puisque le Conseil national des Barreaux qui les représente exprime une
« très vive préoccupation » face à la volonté gouvernementale de
ratifier ce protocole. « Sa ratification, prévient-il à son tour, aura
d’importantes conséquences juridiques, économiques et culturelles qui
mettront en péril les professionnels français intervenant en matière de
propriété industrielle, la compétitivité des entreprises et leur accès
au droit ». Ce qui est en danger selon le Conseil national des Barreaux,
ce n’est rien d’autre que « notre influence dans le droit international
des affaires ».
La question,
on le comprend, est éminemment politique. « Ne comprenons-nous donc pas,
s’interroge Jacqueline de Romilly, que la fidélité à sa propre langue
est aussi le signe même de la liberté et de l’indépendance ? Par notre
langue, nous pouvons répandre les idées qui sont les nôtres, nous
affirmer. Pour un pays, l’usage de la langue signifie l’indépendance. »
L’académicienne ose le mot : celui d’indépendance. C’est bien de
cela qu’il s’agit. La question du français n’est pas une question
linguistique, qu’il faudrait laisser à de faux spécialistes et de
mauvais défenseurs ; c’est une question politique, dont doivent se
saisir les politiques. Car, on le voit aujourd’hui, la loi Toubon
promulguée en 1994 relative à l’emploi de la langue française, loi qu’on
caricatura en son temps malgré ses grands mérites, est loin d’avoir
réglé le problème.
L’article
2 de la Constitution française précise que le français est la langue de
la République. Il serait bon d’en tirer toutes les conclusions quant à
l’enseignement et à la défense de celui-ci. Je ne suis pas sûr qu’on en
prenne le chemin. C’est le
sommet de l’Etat qui semble gangrené par le mal. C’est ainsi que le
porte-parole du gouvernement, M. Laurent Wauquiez, lors d’un point
presse le 28 août dernier concernant les perspectives de croissance,
utilisait le terme « dead line » à la place de celui d’ultimatum.
Peut-être serait-il bon que Nicolas Sarkozy, président de la République,
qui ne craint pas de comparer la France à une entreprise et rit de se
comparer à un directeur des ressources humaines, transmette au dit
porte-parole le texte du discours qu’il prononça à Caen en pleine
campagne électorale, discours dans lequel il déclarait avec lyrisme :
« Je veillerai à ce que, dans les entreprises installées sur le
territoire français, la langue de travail soit le français, dès lors
qu’il n’y a aucune nécessité économique ou commerciale qui oblige à
s’exprimer dans une autre langue. » Encore faudrait-il que le dit
Président, qui pense sans doute que tout lui est permis, évite les
méchants symboles – mais peut-être lui échappent-ils –, évite par
exemple de passer ses premières vacances présidentielles, chez ses amis
américains, à Wolfeboro, bourgade, c’est charmant, qui porte le nom d’un
général anglais… qui défit les troupes françaises devant Québec en
1759 ! Le regretté Michel Debré, en son temps, aimait à expliquer que
l’esprit de Vichy est un esprit de renoncement à la France. J’ai bien
peur, qu’en dépit des apparences et des discours, nous en soyons là.
n
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