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Qu'est-ce que la politique?

La fable du Loup et du Chien

 par Raphaël Dargent

  

Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encore.

 

 

L’autre soir, lassé du Barnum de la politique française, je lisais, comme chaque soir depuis deux semaines, quelques fables de notre bon La Fontaine, l’un de nos plus remarquables auteurs dont on fit il y a peu un film assez caricatural et que nos enfants, à l’heure d’Harry Potter, ne lisent plus. Il est vrai que chacune des fables consiste en une belle leçon de morale, et que la morale, n’est-ce pas, est passée de mode.

 A son maître complaire

 Le hasard voulut que je lise ce soir-là la fable Le Loup et le Chien ; étonnamment la fable me renvoya malgré moi à une expérience pénible et que je voulais évacuer à tout prix : les petites mœurs politiques contemporaines. Que dit donc la fable ?

Un Loup, solitaire et famélique  rencontre un Chien bien gras et lui demande les raisons d’une telle santé. La réponse du Chien est pleine d’enseignement :

 Quitter les bois, vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables,

Cancres, hères, et pauvres diables, (…)

Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,

D’être aussi gras que moi (…)

Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin.

 Chacun sait que c’est la société de son temps que La Fontaine peignait quand il représentait le théâtre de sa ménagerie. Qu’on y songe : Le Loup et le Chien est peut-être bien une parabole de l’arrivisme en politique. Car ce Chien, près du pouvoir, n’est-il pas cet arriviste qui veut convaincre le Loup, ce marginal, loin du pouvoir, de rentrer dans le rang, de courber l’échine, de se laisser domestiquer pour un bout de gras, la pitance quotidienne ?

Quelle méthode préconise donc le Chien pour « arriver », pour faire partie des heureux élus ? C’est ma fois une formule qui d’éternité a fait ses preuves et les fait encore : « Flatter ceux du logis, à son maître complaire ». Voilà où je veux en venir : le Chien est cet animal discipliné qui aime par-dessus tout sa niche et sa gamelle comme le politicien aime par-dessus tout son parti et son mandat. Rien d’autre n’a grâce à ses yeux, et surtout pas son indépendance : la carrière passe avant tout.  Il s’agit d’être élu ou réélu, c’est là l’essentiel. Alors mieux vaut être un domestique nourri et récompensé qu’un esprit certes libre mais marginalisé et laissé pour compte. Oui, le milieu politique, l’expérience est faite, est une société de domestiques, une société de Chiens.

 Ainsi a-t-on vu à l’occasion de ces élections, entre les deux tours des présidentielles, et encore après, nombre de ralliements et de reniements, à gauche et à droite, qu’on ne justifia guère, pariant sur l’oubli de l’Electeur Moyen pour reprendre une formule de notre cher Bernanos. Les hommes  et les femmes politiques – merveille de la parité et de l’égalité des sexes – sont admirables : ils arrivent à ignorer superbement toutes leurs volte-faces ; en vrai, les scrupules ne les étouffent guère. Reste que leurs contorsions font peur à voir. Le sieur Kouchner, lévrier racé, quitta donc sa petite niche pour une plus confortable, en face, obtenant au passage un bien joli os à ronger. Dame Alliot-Marie, braque de Weimar, décidée à contester le maître de maison se coucha bien vite sous la menace d’être exclue du chenil. L’obscur Besson, petit roquet avide de participer au festin, trahi son ancienne maîtresse pour recueillir les menus restes qui tombaient de la table. Un bien beau spectacle.

 Victime des politichiens

         On eut aimé que notre camp, le camp national, résistât cette fois aux sirènes électoralistes et opportunistes. Il fallut en rabattre. Le Dogue Pasqua rentra dans le rang le premier, le Terre-Neuve Séguin le suivit de près, le caniche Chevènement fit de même mais pour l’autre camp. Il ne restait donc que l’Epagneul Villiers et le Teckel Dupont-Aignan pour tenir bon, et l’un comme l’autre nous assuraient, parfois avec force paroles, que jamais ô grand jamais ils ne céderaient.

Le Teckel nous assurait même dans une salle comble qu’il était prêt à la traversée du désert, que si son ancien maître lui cherchait des noises aux élections législatives, « il y aurait du sang sur les murs » et encore « qu’ils y viennent dans ma circonscription ! ». Moulinets, moulinets, applaudissements, applaudissements, brassage d’air. Le pire, je le confesse, c’est que d’habitude si méfiant à l’égard des politiques, si peu enclin à croire leurs sornettes, j’ai cru ce Teckel-là. Pressé de trouver un débouché, une issue à un combat que nous menons depuis plus de dix ans sans jamais apercevoir le début d’un commencement d’aboutissement, j’ai cédé cette fois à la politique, j’ai soutenu un candidat ; las, j’ai vu un raccourci là où il n’y avait qu’une voie sans issue. Je me suis trompé. Car, en fait de traversée du désert, l’animal était juste capable de traverser un bac à sable. Le premier grain de sable le fit d’ailleurs tousser ; au second, il vendait son âme pour trois gouttes d’eau croupie. Il appelait bientôt à voter au second tour pour son ancien maître, celui qui l’avait pourtant rudoyé sans ménagement, nous expliquant qu’il ne voulait pas jouer les Ponce Pilate se lavant les mains de l’enjeu, sans voir qu’il jouait en réalité les Juda trahissant la petite meute qui le suivait alors. De son côté, l’Epagneul fit de même et pour les mêmes raisons, avec les mêmes conséquences. Aux législatives suivantes, tous deux négocieaient un peu plus encore avec l’ancien maître devenu maître absolu, quémandant le précieux sésame qu’on appelle « majorité présidentielle » pour certains de leurs candidats ou obtenant qu’on leur laisse place nette pour jouer seul à la baballe électorale dans leur circonscription.

 Le reniement accompli, le calice bu jusqu’à la lie, les deux nous expliquent maintenant qu’ils seront l’aiguillon de cette majorité, et que demain ils se battront, n’est-ce pas, pour défendre ces hautes idées qu’ils viennent pourtant de taire ou de cacher le temps de l’élection. Ils disent qu’ils sont « décomplexés », français et fier de l’être, de droite et fier de l’être, républicains et fiers de l’être, alors qu’ils ne sont que des ralliés sans honte. Non pas des souverainistes ou des gaullistes décomplexés, mais partout des opportunistes et des arrivistes sans scrupule.

 Je sais bien qu’on me dira que la critique est aisée quand la politique est difficile, quand on n’a, comme moi,  rien à perdre, aucun mandat à sauver, aucune carrière à protéger. Certes. Mais c’est bien pour cela que je pense qu’un magistère moral, même marginal, vaut mieux qu’un mandat politique obtenu dans ces conditions. On me dira aussi que sans élus nos idées ne seront pas portées. Il nous faut, me dit-on, quelques caisses de résonance, quelques porte-voix. Soit. Mais tout cela à quel prix ? Que vaut un porte-parole quand son message est devenu inaudible du fait même des conditions de son élection ? Que valent quelques élus investis justement au prix du reniement de leurs engagements et de l’abandon de leur indépendance ? Participer à une telle mascarade revient certes à servir la carrière de quelques-uns mais nullement nos idées. Que m’importe qu’un député prétendument « gaulliste et républicain », qui fait partout, avant l’élection, affiche de ce label, soit réélu si c’est, au moment de l’élection, sous l’étiquette de la majorité présidentielle, européiste et libéral ? Que m’importe qu’un député prétendument « souverainiste » soit réélu si la circonscription lui a été laissée vacante par la même majorité européiste ? A quoi cela rime-t-il ?

Ainsi va la politique, qui requiert deux discours, un pour les chauffer les salles, motiver les maigres troupes, et un autre pour les négociations d’appareils, les intérêts politiciens, la cuisine électorale ; ici un discours inflexible, honnête, de convictions, là un autre pour être élu. Ce double langage a longtemps fonctionné et fait les succès de nombreux politiciens – « politichiens » disait de Gaulle. Je ne crois pas qu’il y ait encore beaucoup d’authentiques patriotes pour ne pas être écoeurés et résolument désespérés d’une telle duplicité. Quelques nouveaux venus s’y laisseront encore prendre…jusqu’aux prochaines élections. Car les élections sont de ce point de vue un formidable révélateur de la réalité de l’engagement des uns et des autres. A chaque fois, elles  turbulent le système et pulvérisent les structures. Cette fois, nous en sortons étrillés.

 La forêt ou le collier

 Le Teckel se défend encore et m’affirme que l’idéalisme des intellos, c’est bien joli mais que la politique c’est autre chose. J’accepte l’argument. Je ne suis pas un politique ; mieux, puisque c’est ainsi, je ne veux pas l’être. Je suis un idéaliste en cela que je me bats pour des idées, mais pourquoi le Teckel se bat-il, si ce n’est pas pour des idées ? Pour des places ? Sa niche ? Sa gamelle ?  Le Teckel m’explique encore qu’il n’avait pas le choix, que d’ailleurs nous sommes de doux rêveurs, ne représentons rien, nous et nos groupuscules, qu’ils redoutent tant ( les Chiens craignent la compagnie des Loups, moins dociles et moins serviles qu’eux), que d’ailleurs nous ne lui avons pas apporté le soutien nécessaire, que par conséquent c’est nous qui l’avons poussé dans les bras de son ancien maître, qu’en un mot, s’il s’est renié, c’est notre faute et non la sienne. Se dira-t-il encore gaulliste après cela ? Sait-il qu’en 1940, de Gaulle n’a pas suivi le confort parlementaire, n’a pas suivi l’immense majorité, n’a pas suivi les Chiens qui préconisaient le renoncement et acceptaient la main d’un nouveau maître ? Il a préféré partir seul à Londres comme le Loup retourne à la forêt. A Malraux, il confiera à la fin de sa vie que beaucoup de ceux qui l’y rejoignirent alors étaient des marginaux et des pauvres types. Certes, nous ne sommes pas en 40 mais la logique du reniement et de l’abandon est la même.

 Que décide finalement le Loup de la fable ? S’étonnant du cou pelé du chien, il l’interroge : 

Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. –Quoi ! rien ? – Peu de chose. – Mais encor ?

– Le collier dont je suis attaché de ce que vous voyez est peut-être la cause.

–Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ?

– Pas toujours : mais qu’importe ? 

Là-dessus, le Loup refuse la condition du Chien et retourne à ses forêts.

 Cette morale me plaît. Les élections se terminent sur ce bel enseignement. Les Chiens sont rentrés à la niche et cherchent à laper la meilleure gamelle. Pour le Teckel l’essentiel est sauf : sa place. J’apprends qu’il a été réélu député dès le premier tour, comme quoi on est bien payé de ces trahisons quand on a bien trahi. Il craignait l’insoumission des groupuscules, il aura la servilité majoritaire ; il redoutait la forêt du Loup, il aura le collier du Chien.

Les gaullistes, les souverainistes, les républicains, les nationaux, qui sont tous pareillement patriotes, n’ont pas progressé depuis 2002, pire : ils sortent étrillés de ces élections. Ils souffrent toujours du même mal : l’absence de chef. Pour les rassembler et les guider, il n’est que des invalides, ambitieux pour leur carrière, qu’ils sauvent à peine, mais sans talent. Des Chiens quand il faut un Loup. Le trouvera-t-on jamais ce Loup qui conduira la meute ?

Quant à moi, comme dit l’autre fable, « on ne m’y reprendra plus » : je retourne à mes groupuscules, à mes chers pauvres types, à ma forêt. n