|
Grande
Nation ou petite patrie, quelle France?
Le caractère
français et l'identité nationale entre racinement et universalisme
par Raphaël Dargent
Strasbourg,
9 novembre 2006
Introduction
Déterrer le cadavre
A quoi reconnaît-on qu’on
est français ? A quoi reconnaît-on qu’on n’est pas d’un autre peuple ?
Comment, dès lors qu’on y parvient, est-il possible de définir
l’identité de la France ? Posons-le d’entrée : il y a un lien évident
entre le caractère et l’identité, entre les caractéristiques d’un peuple
et les constituants d’une nation. Charles Péguy propose une méthode : il
faut, selon lui, « regarder la France comme si on en était pas. » Selon
la définition de Péguy, c’est donc l’étranger qui nous définirait le
mieux. Soyons donc pour un temps ces étrangers. Facile à dire. Est-ce si
aisé de faire abstraction de ce que justement nous sommes ? J’ai
beau, avec Péguy, tenter de me convaincre que je ne suis pas français,
j’ai beau essayer de m’abstraire de cette réalité, je ne puis
complètement, intégralement, substantiellement me détacher de
cette réalité : je suis français. Je précise : je suis français non pas
seulement de nationalité, par la nationalité, parce que je suis
né ici, sur ce sol, je suis français par constitution, par imprégnation,
par transmission. Et j’allais dire, pour peu que nous ne vivions pas en
France depuis une semaine, c’est notre lot commun, qu’on le veuille ou
non, qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore. C’est là notre
irréductible réalité. Au risque de contredire sur ce point Péguy,
relevons donc ici ce défi de tenter de cerner le caractère français, et
partant de définir l’identité de la France, alors que nous sommes, c’est
ainsi, français. Il se peut que ce travail d’introspection se révèle
fort utile en ces temps déprimés et de doute existentiel.
Chacun
aura compris que j’évacue d’emblée la question : « le caractère
national, mythe ou réalité ? » Oui, je crois qu’il existe bel et bien
des caractères proprement nationaux, qui au-delà de caractéristiques
physiques distinctes, se révèlent à un ensemble de dispositions morales,
sociologiques et psychologiques particulières qui différencient les
peuples. Il suffit de passer quelques temps en Italie, en Egypte, en
Inde ou en Namibie pour mesurer ce qui distinguent les peuples italien,
égyptien, indien ou namibien du peuple français. Il arrive parfois, à
notre grande surprise, qu’en ces contrées, parmi ces peuples, on finisse
par éprouver ce qu’on appelle assez joliment « le mal du pays ». Pendant
la Seconde Guerre mondiale la philosophe Simone Weil écrivait dans son
exil londonien que « la réalité de la France [était] devenue sensible
aux Français par l’absence. » Il se peut que nous soyons à nouveau rendu
aujourd’hui à ce point funeste d’une France absente qui nous obsède.
J’ajoute que l’existence
du caractère national, l’existence somme toute d’un peuple, est une
nécessité démocratique. On peut être satisfait qu’en France, la
citoyenneté soit encore liée à la nationalité. On a connu souvent des
Empires autoritaires multinationaux ; a-t-on jamais vu de républiques
démocratiques multinationales ? Le libéral John Stuart Mill ne manquait
pas d’affirmer qu’ « il est presque impossible d’avoir des institutions
libres dans un pays formé de différentes nationalités. » Permettez cette
parenthèse : c’est bien parce qu’il n’existe pas un peuple européen
unique qu’il est si difficile d’établir une démocratie européenne.
Rousseau ne s’y trompa pas lorsqu’il rédigea son Projet de
constitution pour la Corse : « La première règle que nous ayons à
suivre, c’est le caractère national : tout peuple a, ou doit avoir, un
caractère national ; s’il en manquait, il faudrait commencer par le lui
donner. »
Ce n’est donc pas sur
l’existence ou non du caractère national français et de l’identité
française que portera mon intervention – existence que je considère
comme réelle – mais sur les fondements de ce caractère et de cette
identité, sur leurs caractéristiques essentielles et indépassables, et
surtout, à l’heure de la mondialisation, non pas de leur survivance,
mais de leur indispensable revivification.
Ainsi Alexandre Dorna
n’a-t-il pas tort d’estimer utile désormais, eu égard à la marche actuel
du monde, de « déterrer le cadavre » du caractère national, tout
particulièrement pour la France. Mon propos consiste justement en ce
travail d’exhumation.
*****
Première partie
Les fondements du caractère
national français
Quels sont les fondements
du caractère français ?
Acquis et inné
Un mot d’abord sur le concept de race, pour mieux
l’évacuer au profit de celui de caractère. On attache aujourd’hui au
terme de race une définition exclusivement ethnique et in fine
une connotation scandaleuse qui rend le mot insupportable à nos
oreilles. Pourtant le Petit Larousse est clair : une race
est aussi une « catégorie de personnes ayant des inclinations
communes. » En son temps, pas si lointain, Paul Valéry utilisait
innocemment le mot puisque le mot était encore innocent. Paul Valéry
n’était évidemment pas « raciste ». De même, lorsque, avant lui,
l’historien Camille Jullian au XIXe siècle parlait de « race », il
l’entendait comme un concept non pas ethnique mais psycho-sociologique,
disons l’affirmation d’un tempérament commun, exactement d’un caractère.
Gobineau et son inacceptable théorie d’une inégalité entre les races, et
les crimes du XXe siècle, ont progressivement changé notre
perception du mot. Aujourd’hui, son utilisation est jugée choquante ou
au moins maladroite. Parlons donc de caractère national.
Mais
lorsqu’on a dit cela, on a rien dit, car il ne suffit pas de remplacer
le mot « race » par l’expression « caractère national », pour évacuer
en même temps l’ensemble des questions que sous-tendait le mot,
questions qui restent entières. Ce caractère national est-il acquis ou
inné ? Est-il le résultat d’un apprentissage ou d’un héritage ? le fruit
de la culture ou de la nature ? la conséquence du vécu ou de
l’hérédité ? Pour résumer, ce caractère national, puisqu’il existe,
est-il lié au sol ou au sang ?
Qu’il soit lié au sang me
semble difficilement soutenable aujourd’hui. Pourtant si l’hérédité ne
compte pas à elle seule, elle n’est certes pas quantité négligeable.
Ainsi Jules Soury, professeur à la fin du XIXe siècle de
psychologie physiologique à la Sorbonne, n’avait-il qu’en partie tort
d’écrire lorsqu’il cherchait à définir l’hérédité psychologique que « le
mort tient le vif ». Chacun peut observer, parfois avec désarroi,
combien les années passant, il peut ressembler, non seulement dans les
traits physiques, mais encore dans les attitudes corporelles, dans les
manies, dans les dispositions mentales ou morales, à son père ou à sa
mère. Croit-on que les choses soient différentes pour un peuple ? Qui
peut dire que la composante proprement ethnique d’un peuple n’a rien à
voir avec son caractère ? Si on en croit Alain Peyrefitte, le général de
Gaulle lui-même était sensible à cet élément. « C’est très bien,
disait-il, qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des
Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les
races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils
restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France.
Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de
culture grecque et latine et de religion chrétienne. » Je ne suis pas
sûr que si aujourd’hui un homme politique français tenait de tels
propos, celui-ci échapperait à un procès pour incitation à la haine
raciale; à vrai dire je suis même sûr du contraire. Croit-on que de
Gaulle, après Paul Valéry, était raciste ? Je suis volontairement
provocateur, mais comprenez-le : entre l’acquis et l’inné, le choix
n’est pas si simple.
Diversité et harmonie
Par contre, que le caractère français soit lié au sol me semble
incontestable. Avant d’être terre d’accueil, la France est terre. La
France est ce pays dont on vante la très grande diversité. Diversité
géographique et diversité des peuplements. Considérons, après les
remarquables écrits de Vidal de la Blache, de Michelet, de Fernand
Braudel, ce pays fait de mille pays, cette France composée comme disait
Michelet de mille « petites Frances » et aussi cette nation-passage,
située à la pointe du continent eurasiatique, et encore cette
nation-creuset, foulée par de nombreux peuples, qu’elle fond comme fait
le creuset du haut fourneau en un seul et même métal, c’est-à-dire en un
seul et même peuple. Nul doute que cette disposition physique, cette
configuration géographique de la France explique cette double
caractéristique d’être à la fois un pays ouvert sur l’extérieur, un
pays-monde, et un pays attaché à ses terroirs, un pays-terre. Le cadre
français ne trompe pas : notre pays est à la fois un isthme, extrémité
marine tournée vers le vaste monde et un hexagone, figure géométrique
étonnamment régulière et ramassée sur elle-même. Le caractère national,
comme conséquemment l’identité du pays, en est profondément influencé.
Il n’y a pas jusqu’à sa politique qui ne soit conditionnée par ce sol.
« La politique d’un Etat, écrivait Napoléon, est dans sa géographie. »
Cette conviction était aussi celle de De Gaulle qui, à son tour, en
ouverture de Vers l’armée de métier, dresse un vaste tableau
géographique du pays pour mieux montrer ce que cette configuration
impose de contraintes à notre politique militaire. Quant à la diversité
de peuplement, elle remonte tellement loin dans le temps qu’elle est
consubstantielle à la France. Pour faire un mot, on pourrait dire que le
brassage génétique est notre seul code génétique. Il est passé, et de
beaucoup, le temps où les historiens dissertaient jusqu’à n’en plus
finir pour savoir quelle part de romanité ou de germanité constituait la
« francité », si les Français étaient issus des Francs ou des
Gallo-romains. Même si, évidemment, et j’y reviendrai, ces composants
disons « identitaires » font partie aujourd’hui encore de notre être
national. Concernant la diversité des apports de peuplement, il est
évident que cette fusion a une conséquence forte sur la constitution, et
sur la modification lente mais permanente, du caractère du peuple
français. Ce qui fera dire à Michelet que si « l’Angleterre est un
Empire, l’Allemagne un pays, une race ; la France est une personne » ;
une personne, c’est-à-dire un composé, la réunion et l’amalgame de
plusieurs éléments disparates et qui soudés ensemble, dans le creuset,
font un tout unique bien que multiple, harmonieux bien que souvent
contradictoire. J’ajoute, pour être complet : une personne dont
l’identité et le caractère profonds sont fixés par sa physionomie mais
qu’un peuplement sans cesse renouvelé d’apports nouveaux modifie
insensiblement.
J’admets que nous sommes là certes en plein déterminisme. Mais faut-il
être né de rien ou de nulle part pour croire qu’on n’est absolument pas
déterminé par le lieu de notre naissance et par nos ancêtres ?
La terre et l’histoire
L’influence du sol sur le caractère d’un peuple se vérifie certes
partout mais en France il est essentiel. « Il n’est point de peuple,
écrit Paul Valéry, qui ait des relations plus étroites avec le lieu du
monde qu’il habite. On ne peut concevoir ce peuple français en faisant
abstraction de son lieu, auquel il doit non seulement les caractères
ordinaires d’adaptation que tous les peuples reçoivent à la longue des
sites qu’ils habitent, mais encore ce que l’on pourrait nommer sa
formule de constitution et sa loi de conservation comme entité
nationale. » Précisons que le sol, ce n’est pas seulement cette
superficie de terre qui court d’un bout à l’autre de la frontière, c’est
encore le sous-sol, la terre qui féconde et la terre qui ensevelit.
La terre qui féconde
d’abord. Ce n’est pas parce que le culte de la terre fut celui du régime
de Vichy – on se souvient du célèbre « la terre, elle, ne ment pas » –
qu’il faut ne pas voir combien la terre est un concept incontournable
pour comprendre la France. Il faudrait être stupide pour appeler
aujourd’hui à un quelconque retour à la terre, mais il faudrait être
aveugle ou ignorant pour ne pas comprendre que cette donnée terrienne
est constitutive de notre pays. La semeuse ou la terre labourée par la
charrue ne furent pas figures réservées à l’iconographie vichyste ;
elles furent permanentes dans celle de la République et le coq, emblème
national, n’est-il pas le maître de la ferme ? La France n’est-elle pas
aujourd’hui, en dépit de plus d’un siècle d’industrialisation, de
mécanisation et d’exode rural, la deuxième puissance agricole du monde
et la première d’Europe ? Certes, nous ne sommes plus un pays de
paysans mais que chacun d’entre nous remonte trois ou quatre générations
en arrière et nous verrons combien seront peu nombreux ceux qui pourront
dire qu’ils n’ont pas d’ascendants paysans. Croit-on que cette
particularité, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs avec la même
intensité, ne soit pour rien dans le caractère français et l’identité
nationale ?
La
terre qui ensevelit ensuite. Il n’est pas nécessaire de convoquer
Maurice Barrès qui souhaitait « raciner les individus dans la terre et
dans les morts » pour prendre conscience de cette réalité : nul autre
pays au monde ne compte sous les pieds de ses habitants autant de morts.
L’historien Pierre Chaunu estime que « 15 milliards de tombes ont
enrichi notre sol ». 15 milliards, c’est-à-dire quasiment 250 morts pour
un vivant ! Oui, dans l’imaginaire national, la France n’est pas tant la
terre natale qu’un tumulus. C’est dire si le culte des ancêtres est
essentiel dans sa formation. Aujourd’hui, en ces temps individualistes,
ce culte est transmué en culte mémorielle, commémoratif ou
muséographique, mais il témoigne toujours de ce rapport profond au
passé, à l’histoire, aux racines. La France est ce très vieux pays
fait de tant de batailles, de tant de révolutions, de tant d’églises et
de cimetières, ce pays où mille couches d’histoire se superposent et se
sédimentent pour constituer un terreau composite qui non seulement
attire chaque année par millions les visiteurs étrangers mais intrigue
les Français eux-mêmes, pourtant sortis de cet humus. La terre,
constituant deux fois de notre identité, ne peut donc être évacuée.
« Chez nous, écrit Michelet, l’homme et la terre se tiennent, et ils ne
se quitteront pas ; il y a entre eux légitime mariage, à la vie, à la
mort.» Il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de la passion des
Français pour l’histoire, qu’elle soit familiale, locale ou nationale.
Entendons-nous bien : déterminisme n’est pas fatalisme. Dire qu’on est
déterminé par son hérédité, son lieu de naissance, le milieu social
d’où l’on vient, la langue de sa mère, n’implique nullement qu’on ne
puisse pas changer, et même se démarquer de ses racines, jusqu’à tout
renier. La vie individuelle est cette évolution, cette construction
personnelle et indépendante. Il n’empêche qu’on peut se détacher tant
qu’on veut de sa lignée, de son pays, de sa famille, de sa religion, on
ne s’en détachera jamais totalement. On n’échappe pas à soi-même. Nos
racines sont en nous. Pastichant Renan ou Barrès, Jean Jaurès lui-même
ne craignait pas d’écrire : « Vous êtes attachés à ce sol par tout ce
qui vous précède et par tout ce qui vous suit, parce ce qui vous créa et
par ce que vous créez, par le passé et par l’avenir, par l’immobilité
des tombes et le tremblement des berceaux. »
C’est ainsi, je crois,
qu’on peut résumer d’une formule, après tout ce qui vient d’être dit sur
l’hérédité, la géographie, le peuplement, l’histoire, que si le
caractère français n’est certes pas fondé sur la race, il l’est
incontestablement sur les racines. Citons à nouveau Barrès : « Il y a un
type français, un type anglais, un allemand mais non une race. Les
peuples sont les produits de l’histoire. »
Deuxième partie
Quels Français et quelle
France ?
Mais quels sont donc les
traits psychologiques proprement français ?
Nos ancêtres les
Gaulois
Aujourd’hui la formule « Nos ancêtres les Gaulois », qui fut
enseignée longtemps aux enfants des colonies, nous semble ridicule.
Aucun petit Africain n’avait d’ancêtres gaulois. Mais lui en attribuer
avait une fonction d’intégration à la communauté nationale. On peut
juger aujourd’hui regrettable voire même condamnable cette période de la
colonisation mais ce serait ce me semble une erreur de n’y voir que
déculturation, mépris des cultures africaines et des véritables
ancêtres, et point du tout, dans le cas français, volonté d’effacer les
différences, c’est-à-dire d’éviter la ségrégation. Nos ancêtres les
Gaulois, ce n’était pas seulement l’exaltation de racines communes,
réelles ou fantasmées, c’était aussi – et c’est là le paradoxe et la
dualité français dont nous reparlerons – l’édification symbolique d’une
France universelle et des valeurs qu’elle portait ou prétendait porter.
N’était sa fausseté, Nos ancêtres les Gaulois, c’était l’égalité
imposée et le contraire du racisme. La République appliqua bien souvent
la même déculturation à nombre de régions françaises lorsqu’elle leur
imposa l’apprentissage du Français. Déculturer c’était aussi reculturer
et au final unifier et uniformiser dans la France, par la France. Est-il
préférable aujourd’hui d’enseigner aux jeunes français, quelles que
soient par ailleurs leurs origines, « nos ancêtres les collabos », « nos
ancêtres les esclavagistes », « nos ancêtres les tortionnaires » ?
Est-ce ainsi qu’on fera une France unie et des Français conscients de
l’être?
On peut en rire, mais
au-delà de sa portée universalisante, Nos ancêtres les Gaulois,
cela reste une ligne de force de notre caractère. Napoléon, qui
connaissait les hommes, insistait sur la turbulence et l’inconséquence
des Français. « Il est dans le caractère français, écrivait-il,
d’exagérer, de se plaindre et de tout défigurer dès qu’on est mécontent.
[…] Notre légèreté, notre inconséquence nous viennent de loin, nous
demeurerons toujours Gaulois. » Plus tard, le général de Gaulle,
regrettant nos divisions, soulignera lui aussi le côté gaulois de notre
caractère. L’histoire de France témoigne en ce sens. Nous nous
entredéchirons à échéance régulière, de guerres civiles en révolutions.
Là où les changements se font ailleurs en Europe plus paisiblement, dans
la durée, ou au prix de révoltes ponctuelles ou de violence plus
mesurée, en France ils se font dans la crise la plus extrême, et de la
façon la plus brutale qui soit, une crise qui engage et transforme
durablement la nation. C’est comme si nous avions besoin de cette
tension permanente des conflits entretenus pour nous sentir exister. Une
France apaisée sent la mort. Les Français ne craignent rien tant que les
mornes plaines historiques : le consensus les ennuie, ils ne comprennent
pas le compromis, ils ne sont pas faits pour le juste milieu. La France,
écrit de Gaulle, a été « créée pour des succès achevés ou des malheurs
exemplaires. » La France – c’est sa réalité « gauloise » – est toujours
passionnée, portée à la violence, ouverte aux contraires et prête à se
déchirer. Les débats politiques prennent chez nous un tour qu’ils n’ont
pas ailleurs et nous sommes résolument indifférents au centrisme en
politique.
Descartes et
Rousseau
On aime à répéter aussi, pour en tirer gloire, que nous sommes le
pays de la Raison, du rationalisme, de la raison raisonnante. Nous
sommes, dit-on, le pays de Descartes. Nous raisonnons, nous dissertons,
de préférence en trois parties, laissant bien peu de place à
l’imagination créatrice que nous méprisons. Nos jardins sont ordonnés,
inscrits dans un ordre géométrique, loin des courbes et de la folie des
jardins britanniques ; peuple de penseurs et de moralistes, nous aimons
le débat et la controverse. Nous sommes un pays de rhéteurs, de
parleurs, certains diraient de beaux parleurs, tant il est vrai que nous
avons le souci de la forme, de la belle phrase, du sens de la formule,
du mot qui sonne juste. Selon Paul Valéry, ce « génie oratoire et
rhéteur est un défaut et une puissance de notre caractère national. »
Nous aimons nos mots au point parfois de nous écouter un peu trop, au
point d’agacer le reste du monde. Et encore sommes-nous sceptiques et
aisément critiques dans nos jugements sur l’ordre d’un monde qui déroge
à notre culte de la forme. Méfiants par nature, réticents aux
changements, mal disposés aux réformes, nous sommes un peuple de
conservateurs.
Pourtant, la Révolution
française, issue des Lumières, a servi partout notre gloire et essaimé
de par le monde, au point qu’on pût parlé longtemps d’un « modèle
français ». Peut-être n’était-ce là que la prétention d’un peuple qui
considérait qu’il avait fait sortir l’humanité des ténèbres, et refusait
de voir aussi que ces Lumières n’étaient peut-être qu’une autre forme
d’obscurcissement, ou plutôt d’aveuglement. Qu’importe : nous sommes,
aujourd’hui encore, plus que jamais le pays de Rousseau, le pays de
l’égalité, ou plutôt de l’égalitarisme, au point parfois de paraître à
certains anglo-saxons comme une énigme, une sorte d’« Union soviétique
qui a réussi », ou pire comme une anomalie aux yeux du monde qu’on
appelle libéral avancé. C’est dans cet attachement atavique au principe
d’égalité que réside surtout « l’exception française », l’égalité que
nous plaçons aussi haut, et parfois plus haut, dans notre devise
nationale, que la liberté. Car le peuple qui défend la liberté de
penser, le peuple qui plus que d’autres est soucieux d’être « la nation
aux mains libres », le peuple qui sait encore dire Non, est aussi celui
qui aime servir l’égalité, s’en faire le héraut et l’instituteur.
« Ainsi va la France, conclut Valéry, dans son ardent prosélytisme, dans
son instinct sympathique de fécondation intellectuelle. »
De naissance un Croisé
« Tout Français est de naissance un Croisé » écrivait Friedrich Sieburg
dans son ouvrage Dieu est-il français ? Comment nier cette
réalité ? Des Croisades, lors desquelles la France de Saint Louis était
considérée comme le « royaume des royaumes », jusqu’à la colonisation
conçue selon Jules Ferry pour « civiliser les races inférieures », en
passant les Lumières qui éclairent le monde, l’universalité de la langue
française louée par Rivarol, la politique des nationalités de Napoléon
III, la France a toujours prétendu jouer un rôle universel, les Français
se sont toujours voulu instituteurs de l’univers. De Gaulle parlait
encore du message universel de la France, de son devoir mondial. Fille
aînée de l’Eglise, puis patrie des Droits de l’Homme, la France parle au
monde. « La France est un ordre de chevalerie » écrivait le nationaliste
Léon Daudet, qui qualifiait ainsi le nationalisme français de libérateur
et non d’oppresseur, définition pour le moins discutable. Le Français,
homme d’univers : on touche là un trait majeur de l’identité française
et du caractère français. Au XIXe siècle, l’historien Ernest
Lavisse, lorsqu’il évoquait cette vocation universelle de la France,
écrivait : « Rome s’était donné une vocation : conquérir le monde.
L’Allemagne a cette vocation : revendiquer pour elle tout ce qui est
germanique, exalter le germanisme, développer dans l’univers la
puissance germanique. Quelle est la nôtre ? Il n’y a pas de doute que
nous avons la charge de représenter la cause de l’humanité. » Victor
Hugo est plus lyrique lorsqu’en 1867, en pleine Exposition Universelle
de Paris, il écrit: « Ô France, adieu ! tu es trop grande pour n’être
qu’une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse. Encore un peu
de temps, et tu t’évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande
que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras
Humanité ; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité. Tu es destinée à
te dissoudre tout entière en rayonnement, et rien n’est auguste à cette
heure comme l’effacement visible de ta frontière. Résigne-toi à ton
immensité ! Adieu, Peuple ! Salut, Homme ! Subis ton élargissement fatal
et sublime, ô ma patrie, et, de même qu’Athènes est devenue la Grèce, de
même que Rome est devenue la chrétienté, toi, France, deviens le
monde. »
Ainsi
le Français a-t-il tendance à se considérer français par choix et homme
par nature. C’est vrai aujourd’hui encore où l’Europe le fait moins
vibrer que le monde. Dans une lettre à Friedrich Sieburg, son éditeur,
Bernard Grasset, écrivait en 1930 : « Un Français ne peut se dire
européen sans mentir au génie de sa race. Un Français se sent
d’abord un Français, et puis, il se sent un homme. Il arriva même aux
plus grands d’entre nous d’attacher moins d’importance à leur qualité de
Français qu’à leur qualité d’hommes ; mais aucun de nous ne saurait
concevoir qu’il y eût une qualité intermédiaire entre sa qualité de
Français et sa qualité d’homme. » Il est dans le caractère français
d’avoir volontiers l’esprit chevaleresque, l’esprit mousquetaire, pas
seulement celui de Godefroy de Bouillon ou de d’Artagnan, qui consiste
en un courage et un panache, mais aussi celui des causes difficiles,
parfois des causes perdues ou inutiles. « Oui, mais c’est encore plus
beau lorsque c’est inutile » : cette réplique de Cyrano de Bergerac
résume assez bien cet esprit français, aux antipodes par exemple de
l’utilitarisme ou du matérialisme anglo-saxons. Ce trait de caractère ne
va pas sans agacer les autres peuples. En témoigne ce jugement de
l’écrivain Jorge Semprun qui critique « cette manie qu’ont tant de
Français de croire que leur pays est la seconde patrie de tout le
monde » ou celui du philosophe Pascal Bruckner qui reproche aux Français
« de se surestimer, de se croire le sel de la terre ».
Apparaît ainsi le portrait
d’un Français volontiers frondeur et pourtant cartésien, conservateur
dans l’âme mais souvent en révolte, soucieux de la forme autant que du
fond, jaloux de sa liberté comme attaché viscéralement à l’égalité,
considérant sa nation comme première mais voulant le bien de l’humanité.
C’est là le portrait d’un individualiste égalitaire, fruit d’une
identité nationale complexe et apparemment contradictoire, à la fois
petite Patrie et Grande Nation, curieux mélange aujourd’hui malmené du
fait de la mondialisation/ américanisation du monde.
Troisième partie
L’identité française à
l’épreuve de la mondialisation
En effet, que reste-t-il
du caractère français et de l’identité nationale à l’heure du Grand-Tout
mondial ?
Les petites Frances
Le philosophe Alain Finkielkraut apporte un juste constat lorsqu’il
fait remarquer que, dans le jeu de la mondialisation, ce mégamixer
mondial comme l’appelle l’écrivain François Taillandier, « il n’y a
plus que de petites nations et de fragiles héritages ». Ainsi, nous
somme-t-il de faire nôtre ce que Simone Weil dans L’enracinement
appelle « le patriotisme de la compassion », ce patriotisme de
l’absence. Le déracinement ramène tôt ou tard au racinement. Oui, il
faut redécouvrir la France comme petite patrie, et l’aimer comme telle.
Redécouvrir la France comme petite patrie, c’est évidemment défendre sa
culture, et d’abord considérer qu’elle en a une particulière, qui
comprend l’ensemble de ses cultures régionales, ce sur quoi insiste
Jules Michelet lorsqu’il rend honneur aux petites Frances pour mieux
rappeler au patriotisme de la grande : « Cette grande patrie, la France.
Et cela, non pas seulement à cause de tant de choses glorieuses qu’elle
a faites, mais surtout parce qu’en elle nous trouvons à la fois le
représentant des libertés du monde et le pays sympathique entre tous,
l’initiation à l’amour universel. Ce dernier trait est si fort en la
France, que souvent elle s’en est oubliée. Il nous faut aujourd’hui la
rappeler à elle-même, la prier d’aimer toutes les nations moins que
soi. »
Une politique de la grandeur
Subsister au niveleur de la mondialisation/américanisation du monde,
c’est aussi se donner les moyens d’exister par soi-même sur la scène
mondiale, et d’abord être à même d’apporter au monde sa voix propre, ce
que de Gaulle appelait « la voix de la France ». Quelle peut être cette
voix, sinon celle de la grandeur, celle qu’appelait de Gaulle lorsqu’il
écrivait au début des Mémoires de Guerre : « A mon sens, la
France ne peut être la France sans la grandeur » ? Mais quelle grandeur,
me direz-vous, nos moyens étant ce qu’ils sont aujourd’hui ? Et bien, la
grandeur d’âme, la générosité et l’honneur faits politiques. Ecoutons de
Gaulle encore : « Nous, nous sommes ce pays-là, c’est conforme au génie
de la France. Nous n’en sommes plus à la domination et à vouloir
l’établir, mais nous sommes le peuple fait pour établir, pour aider la
coopération internationale. C’est ça, notre ambition nationale
aujourd’hui et, faute de celle-là, nous n’en aurions aucune, mais il
nous en faut une et celle-là nous l’avons, elle est pour le bien de
l’homme, elle est pour l’avenir de l’humanité, il n’y a que la France
qui puisse jouer ce jeu-là et il n’y a que la France qui le joue. » Si
elle le veut, et le décide, la France sera grande demain, comme elle le
fut hier, non pas par sa superficie, ni par son hégémonie politique ou
militaire mais par son message, celui de la paix, de l’humanisme, des
droits-de-l’homme, un message qui vantera tout ensemble la liberté des
nations, la diversité culturelle et l’équilibre des puissances.
Janus ou la France
Ressort de notre
exposé cette particularité double de la France, qui telle Janus,
présente deux visages, celle d’être une nation terrienne, racinée,
attachée à son sol, façonnée par une histoire deux fois millénaires, et
celle d’une nation pourrait-on dire « céleste », idéelle – « la certaine
idée de la France » disait de Gaulle – soucieuse d’embrasser l’universel
et de servir l’humaine condition. A l’heure de la mondialisation,
l’identité nationale est partout en question, nul peuple n’échappe au
questionnement sur son identité, nul caractère national n’échappe aux
pressions externes, au risque de voir progresser un peu partout dans le
monde, le repli identitaire ou les revendications nationalistes. La
France non seulement n’échappe pas au phénomène mais elle en est même
tout particulièrement victime. Pourquoi ? Tout simplement, parce que
soumise à l’élargissement du monde, elle hésite entre ses deux visages –
la France racinée et la France universelle –, au point d’abandonner les
deux, et que, ni pays-terre, ni pays-monde, elle ne sait plus
aujourd’hui qui elle est. Reniant ses propres valeurs culturelles, en
même temps qu’elle se prive des moyens politiques, diplomatiques,
économiques, linguistiques de rayonner, ignorant ses traditions tout en
laissant la civilisation et le modèle américains prendre sa place,
cédant, sous prétexte de mondialisation, sur son exceptionnalité pour se
normaliser, la France risque de n’être plus une voix pour personne, ni
pour le monde qui ne l’écoute plus, ni pour son peuple qui ne la
comprend plus. Bernard-Henri Lévy reproche à la France d’être trop
racinée, Alain Finkielkraut d’être trop universaliste. Les deux, me
semble-t-il, ont tort : la France souffre de n’être ni l’un ni l’autre,
ni assez racinée, ni assez universaliste. Les Français doivent
redécouvrir cette schizophrénie, c’est-à-dire leurs racines et leur
parole au monde, sous peine de mourir d’amnésie, s’ignorant deux fois.
*****
Conclusion
Patriotisme et cosmopolitisme
Au sommet du mont
Auxois, sur le site fortement présumé de la bataille d’Alésia, a été
édifié sous le Second Empire – grande signification – une statue de
Vercingétorix. Sur son socle est gravée la citation suivante, attribuée
au chef gaulois:
« La Gaule unie, formant une seule nation, animée
d’un même esprit, peut défier l’Univers. » Tout est présent dans cette
citation, les deux piliers de notre identité : l’unité et la cohésion
nationales d’une part, c’est-à-dire l’hexagone, la France-terre, la
petite Patrie, et la dimension résolument universelle d’autre part,
c’est-à-dire l’isthme, la France-monde, la Grande nation. Petite et
grande tout à la fois, ce sont bien les deux dimensions nécessaires à la
France. Petite pour défendre notre exception, grande pour diffuser notre
modèle. Il n’y a que Valéry Giscard d’Estaing et ses successeurs pour
croire que la France peut longtemps se permettre d’être une puissance
moyenne.
Renouer avec le
patriotisme et le cosmopolitisme, voilà un ambitieux programme pour
notre pays, un programme fidèle au caractère de notre peuple. Un
programme que n’aurait pas renié Ernest Renan, lui qui affirmait : « On
aura beau dire, le monde sans la France sera aussi défectueux qu’il le
serait si la France était le monde entier ; un plat de sel n’est rien,
mais un plat sans sel est bien fade. »
n
Sources bibliographiques :
Maurice Barrès, Le 2
novembre en Lorraine, éditions Pierre Bordas et fils, 1991.
Fernand Braudel,
L’Identité de la France, Flammarion, 1990.
Pierre Chaunu, La
France. Histoire de la sensibilité des Français à la France, Robert
Laffont, 1982.
Alain Finkielkraut,
L’Ingratitude, Conversation sur notre temps, Gallimard, 1999.
Charles de Gaulle,
Mémoires de Guerre, Plon, 1954.
Jules Michelet, Le
Peuple, Champs Flammarion, 1974.
Ernest Renan, La
Réforme intellectuelle et morale, éditions Complexe, 1990.
Ernest Renan, Qu’est-ce
qu’une nation ?, éditions Pierre Bordas et fils, 1991.
Paul Valéry, Images de
la France, in Regards sur le monde actuel et autres essais,
Gallimard, 1945.
Simone Weil, L’Enracinement, Gallimard,
1949.
Cet article a été écrit
dans le cadre d'un colloque organisé du 26 au 28 octobre 2006
par l'Université de
Caen sur le thème :
"Le caractère national:
mythe ou réalité? Sources, problématique, enjeux". |